CHAPITRE XIII
De l'esprit sérieux.
C'est un préjugé malheureusement trop répandu dans le monde, que le rôle de la femme ici-bas est de se rendre agréable et de chercher à plaire. Je ne connais point de préjugé plus outrageant pour la dignité des femmes , ni plus opposé aux enseignements de la religion et de la sainte Écriture ; et pourtant il n'est que trop vrai qu'un grand nombre d'entre elles ont contribué singulièrement à le progager en le parla-
géant, ou du moins en agissant comme si elles l'avaient adopté. L'éducation des femmes a été, dans ces derniers temps surtout, dirigée en grande partie d'après cette fausse opinion. Plaire, soit par leurs manières gracieuses, soit par l'élégance de leur mise, soit par l'enjouement de leur humeur, soit par la facilité de leur caractère et la molle condescendance de leur volonté : voilà ce que beaucoup de femmes apprennent dès leur enfance, et continuent d'apprendre dans un âge plus avancé.
C'est ce préjugé qui a donné depuis quelque temps une extension si funeste dans l'éducation à ce qu'on appelle les arts d'agrément, et qui fait sacrifier à ceux-ci l'enseignement bien plus nécessaire des choses utiles qui instruisent l'esprit d'une manière solide, affermissent le cœur et fortifient la volonté. Que de femmes à qui l'éducation n'a rien
appris autre chose, sinon à flatter le goût des autres en ne se refusant rien à elles-mêmes! Que de femmes, renonçant dès la jeunesse à la dignité et aux glorieux privilèges de leur condition, se résignent tranquillement au rôle subalterne et humiliant que leur imposent les préjugés et les passions d'une société frivole!
Qu'il n'en soit point ainsi de vous; ne laissez point tomber de votre front ni fouler aux pieds l'auréole dont la main de Dieu a décoré votre être. Souvenez-vous que votre âme est aussi noble que celle de l'homme; qu'elle est de même nature que la sienne; qu'elle est, comme celle-ci, illuminée par les saintes illustrations de la foi, attirée vers le ciel par les mêmes espérances, et unie au principe de toute grandeur et de toute vie par la même charité. Et si vous sentez chanceler votre foi dans
votre dignité , transportez- vous au Calvaire. Pendant que Jésus y montait, il n'avait à le suivre que des femmes. Et quand il fut attaché sur la croix, à l'exception de saint Jean , il n'avait encore que des femmes pour témoins de sa mort. Les apôtres, les disciples, tous avaient pris la fuite; et dans cette scène mémorable, où toutes les choses semblaient confondues, le courage et la force semblaient s'être réfugiés dans l'âme des femmes. Aussi, par reconnaissance pour ce dévouement sublime, l'Eglise a donné par excellence à votre sexe le nom glorieux de sexe dévoué ou dévot.
La frivolité des femmes est en grande partie la cause de cette légèreté que nous apercevons aujourd'hui partout dans les esprits, dans les cœurs, dans les volontés , dans les caractères , dans les habitudes et dans les mœurs, et
qui, montant jusqu'au sommet de la société, se produit jusque dans ses lois et son gouvernement. Pour échapper à cette funeste contagion , appliquez-vous à former en vous cet esprit sérieux et cette gravité qui font comme la majesté de la femme, et qui lui méritent les hommages de ceux-là mêmes qui ne la comprennent pas. La vie d'une femme est bien plus sérieuse que vous ne le pensez. Vous le saurez plus tard; tâchez de vous y préparer dès maintenant, en faisant sérieusement tout ce que vous faites , et en donnant à toutes les actions de votre vie ce poids et cette valeur qui les font agréer de Dieu.
Vous aurez besoin pour cela de lutter contre les exemples des jeunes personnes que vous fréquentez, contre les usages du monde, contre la puissance de l'habitude et des préjugés, peutêtre même contre les dispositions de
votre caractère : car il est , hélas 1 trop vrai que, par un effet de l'éducation qu'elles ont reçue , la plupart des jeunes personnes ont un secret penchant pour la frivolité, et qu'il leur en coûte beaucoup pour prendre le goût des choses sérieuses. Mais souvenez-vous que la récompense qui vous attend est bien digne de la lutte qu'on vous propose; et celle-ci d'ailleurs sera bien moins difficile que vous ne pensez, si vous l'entreprenez courageusement, avec suite et persévérance, et si vous employez les moyens convenables.
Vous devez d'abord attaquer ce penchant à la frivolité partout où vous le rencontrerez. Mais, comme on détruit bien plus promptement une mauvaise plante en l'extirpant par sa racine qu'en en coupant les branches à mesure qu'elles poussent, on réussit aussi bien mieux à corriger un défaut ou à se dé-
faire d'une mauvaise inclination , en l'attaquant dans son principe , qu'on se bornant à en arrêter les mauvais eiïets. Or c'est dans l'esprit qu'il faut chercher et attaquer le principe de la frivolité. Il y a entre les diverses facultés de l'âme un ordre et comme une hiérarchie qui subordonne les unes aux autres , et qui donne à celles-ci une certaine prédominance sur les premières. En vain essaieriez-vous de donner un caractère sérieux à vos sentiments et à vos actions, si vous nourrissez votre esprit de pensées frivoles : ce sont les pensées sérieuses et fortes qui forment les affections profondes et les actions graves. C'est donc à l'esprit que vous devez vous adressée si vous voulez acquérir ce goût des belles choses qui convient si bien aux femmes. Les sentiments procèdent des pensées, et les pensées et les sentiments produisent des actions. Nourris-
sez donc votre intelligence de pensées sérieuses, et ne l'amusez jamais à ces bagatelles qui occupent l'esprit de tant de jeunes personnes de votre âge.
Ne dites point que ces pensées graves siéent mal à votre jeunesse; qu'elles vous ôteraient une partie de vos agréments; qu'elles vous rendraient à la fois ennuyeuse aux autres et insupportable à vous-même; qu'elles vous donneraient un air pédant et affecté, qui éloignerait les autres de vous et leur laisserait croire que vous les méprisez; que chaque âge a ses goûts et ses habitudes, et qu'il serait trop sévère d'exiger d'une jeune personne qui commence, pour ainsi dire, l'apprentissage de la vie, une gravité de manières et d inclinations qu'on demanderait à peine d'une femme mûrie par l'expérience. La vie est sérieuse à tous les âges, mais elle ne l'est pas toujours de la même ma-
nière ; et la gravité qui convient à une jeune personne est bien différente de celle que l'on attend d'une femme plus âgée. Cette vertu, d'ailleurs, n'exclut point l'enjouement ni la grâce; elle ne fait que les régler et les relever en les contenant dans de justes bornes. On peut donner aux choses les plus sérieuses un tour piquant et vif qui les rend agréables et les fait pénétrer plus facilement dans l'esprit des autres. La vérité n'est jamais triste; et, loin d'obscurcir l'âme où elle séjourne, elle y répand, au contraire, une douce clarté dont les reflets se font sentir sur tout l'extérieur , et donnent â tous les mouvements je ne sais quoi de gracieux et d'aimable qui charme tous ceux qui en sont témoins.
Oseriez- vous dire et penser que, chez une femme, la première condition pour plaire, c'est d'avoir l'esprit vide de
choses sérieuses et adonné à la frivolité? Vous croiriez avec raison faire, en pensant ainsi , un outrage à votre sexe. Ne croyez pas d'ailleurs qu'il sera toujours temps pour vous de donner à votre âaie une nourriture solide, et que l'âge des pensées sérieuses n'arrivera que trop tôt. Quand vous serez plus avancée dans la vie , vous ne recueillerez que ce que vous aurez semé dans la jeunesse; il ne sera plus temps pour vous de prendre un nouveau pli et de former de nouvelles habitudes. Si vous êtes frivole aujourd'hui dans vos pensées et vos sentiments, vous le serez plus tard; et s'il y a sous ce rapport une différence entre la jeunesse et l'âge mûr, c'est que, les goûts et les inclinations s'étant fortifiés en vieillissant, vous deviendrez plus frivole à mesure que vous avancerez dans la vie.
N'avez-vous jamais connu, parmi les
femmes plus âgées que vous voyez quelquefois, de ces âmes dont le vide et la légèreté contrastent si péniblement avec la gravité qui convient à leur âge? Et quoique vous ne deviez point vous permettre déjuger les autres, n'avez-vous paS néanmoins été choquée bien des fois déjà par ce contraste? Que ces exemples vous servent et vous fassent conclure que c'est folie de remettre dans l'avenir ce que l'on peut faire dans le présent , et que les défauts comme les vertus se fortifient par le temps et l'habitude. Si vous n'aviez reçu de bonne heure une éducation chrétienne , si les enseignements de la foi, en élevant votre esprit et votre cœur au-dessus delà terre, ne vous avaient déjà familiarisée avec les choses les plus sérieuses, vous pourriez peut-être regarder comme difficiles ou même impraticables les conseils que je vous donne en ce moment.
Mais qu'y a-t-il de plus sérieux , de plus opposé aux inclinations de la nature, de moins accessible à la déplorable légèreté de notre esprit , que les vérités de la religion et les réflexions qu'elles doivent nous inspirer? Et cependant, ces vérités, vous devez les méditer, vous en pénétrer, afin de les pratiquer dans la conduite babitueile de votre vie. Vous devez penser à Dieu, au salut de votre âme, à la brièveté de votre vie, à l'éternité qui la suit, aux devoirs que la religion vous impose. Vous devez prier Dieu, revenir de temps en temps sur vos actions et les soumettre à un examen sévère, descendre au fond de votre conscience pour en sonder les replis. Vous devez, dans vos actions extérieures, manifester le caractère sacré que vous avez reçu par le baptême, et vivre d'une vie supérieure à celle que produit l'esprit du monde : car s'il n'y
a aucune dilTérence entre votre conduite et celle d'une jeune personne qui nç prend pas pour règle de la sienne les préceptes de l'Evangile, à quoi vous servirait le titre de chrétien ?
Ce titre seul vous impose donc l'obligation d'être sérieuse dans vos pensées et dans vos goûts. La pratique des vertus chrétiennes suppose et développe en même temps l'amour des choses sérieuses; elle ne croît point dans une âme superticielle, et ne peut être que slénle dans un esprit léger. Songez que vous êtes précisément à cet âge , situé entre l'enfance et l'âge mûr, où il n'est plus permis de s'amuser aux bagatelles, et où il faut déjà se préparer aux devoirs austères que vous aurez bientôt à remplir. Vous êtes à cette époque solennelle qui doit décider de toute la suite de votre vie, et où vous avez besoin de toute la réflexion de votre es-
prit et de toute lapplicatioa de votre volonté pour former en vous les goûts, les habitudes et les vertus qui seront plus tard votre trésor le plus précieux. Votre occupation en ce moment doit être de vous frayer la route que vous aurez à parcourir. Cette route sera ce que vous l'aurez faite, étroite ou large, unie ou raboteuse, selon la peine que vous aurez prise pour la bien disposer. Si, au lieu de travailler fortement à cette œuvre si importante, vous vous amusez dans une oisiveté stérile; si vous vous égarez à droite ou à gauche dans les sentiers qui s'ouvrent devant vous, et dont le charme vous attire, vous regretterez, mais trop tard, votre légèreté; la route de la vie sera pour vous difficile ; et bien des fois, accablée de lassitude et n'en pouvant plus , vous vous reprocherez amèrement d'avoir si peu profité du temps le plus précieux
de votre vie. Oh! qu'elle est triste la vieillesse pour les femmes qui n'ont jamais noui ri leur esprit que de pensées frivoles! Ve trouvant point en ellesmêmes dt société ni de ressources qui puissent dissiper leurs ennuis, et ne pouvant plus demander de consolations au monde qui les dédaigne et qui les fuit, elles sont condamnées à une triste solitude , et se consument de dégoût et d'ennui.
Pour une femme sérieuse, au contraire, la vieillesse a un charme particulier, qui attire autour d'elle tous les esprits graves et réfléchis. Je ne sais quelle douce jeunesse respire en ses entreliens et dans toutes ses manières. Sa pensée n'a rien perdu de sa fraîcheur ; ses affections ont conservé leur vivacité ; le feu de son regard, tempéré par l'habitude de la réflexion et la gravité des pensées, donne à ses traits quelque
chose d'aimable et de majestueux à la fois. Sa parole éclaire; ses conseils fortilient; ses reproches guérissent le cœur et le font rentrer en lui-même. Le cercle de ses amis, loin de diminuer, s'étend tous les jours davantage. Elle n'a jamais été courtisée, mais aussi elle n'est ni délaissée ni méprisée. Dans sa jeunesse, elle n'a point connu les flatteurs; elle ne connaîtra point les ingrats dans sa vieillesse. Elle n'a point cherché à plaire par des agréments factices, elle a su s'attacher un grand nombre d'amis, dont le cercle tidèie lui rappelle, jusque dans les derniers jours de sa vie, les plus belles années de sa jeunesse. Rien n'a changé en quelque sorte autour d'elle, ni les hommes ni les choses, parce que son esprit a toujours été grave dans ses pensées, et que son cœur n'a jamais eu que des affections solides. Et pendant que les com-
pagnes de sa jeunesse languissent et se dépitent dans le triste isolement de leurs vieux jours , elle, toujours la même, voit se presser autour de sa personne une multitude d'âmes avides de l'entendre et de protiter de son expérience.
La jeunesse sérieuse prépare une vieillesse douce et agréable; une jeunesse légère et dissipée prépare, pour un âge avancé, des jours tristes et désolés. Ne vous confiez point dans votre jeunesse; elle passera bien vite : l'éclat de vos yeux perdra de sa vivacité ; la fraîcheur de votre visage s'effacera; l'espérance qui surabonde dans votre âme fera place aux tristes souvenirs; à la joie qui pétille en votre cœur succéderont la douleur et l'ennui. On vous flatte, on vous loue aujourd'hui; bientôt tout vous fera défaut, la force, la santé, la gaieté, le monde avec ses séductions et ses flatte-
ries. Il ne vous restera plus que Dieu et votre âme. Que t'erez-vous, si vous n'avez jamais appris à causer intimement avec l'un et l'autre?