‹ Les Heures sérieuses d'une jeune personneChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Du choix des compagnies.

Le bien et le mal sont contagieux icibas, surtout à votre âge, où les sympathies sont plus vives, où le cœur, plus sensible et plus ouvert, reçoit plus facilement ces émanations mystérieuses qui s'échappent de l'âme de ceux que nous aimons , et que la parole nous apporte encore toutes fraîches et toutes vives. Il n'est point de précautions trop minutieuses en cette matière. Il y faut une prudence telle, que votre esprit

tout seul n'y pourrait suffire, et que vous avez besoin d'être dirigée et conseillée par d'autres, et surtout par votre mère, qui est dans ces conjonctures votre premier guide. Que de femmes doivent aux exemples et aux leçons d'une amie l'amertum-e qui remplit leur cœur, et le remords peut-être qui tourmente leur vie! Mais, sans parler de ces sociétés dont le danger trop souvent frappe aussitôt les yeux, et qui portent par là même en quelque sorte leur préservatif avec elles, croyez-vous que vous n'ayez rien à perdre dans ces liaisons dont le nœud est dans les instincts les plus frivoles du cœur, qui reposent sur je ne sais quelle conformité d'humeur ou de caractère, et dans lesquelles les âmes se touchent par les côtés les plus faibles et les plus légers? Que met- on en commun dans ces intimités, sinon des pensées sans consistance , de vaines

espérances , des désirs précoces ou impalients, des aveux indiscrets, des paroles imprudentes, des interrogations téméraires , des réponses plus téméraires encore?

Toute société où vous n'avez rien à gagner ni pour l'esprit ni pour le cœur, est dangereuse pour vous; et vous devez vous l'interdire, à moins que des convenances impérieuses ou la volonté de vos parents ne vous l'imposent; car tout ce qui peut affaiblir en vous l'estime du temps et l'amour des choses sérieuses est préjudiciable à votre âme. Votre société la plus chère doit être celle de votre mère. Sa vie doit être comme un livre ouvert devant vous; ses leçons et ses exemples , son expérience et ses conseils, doivent être pour votre àme une mine inépuisable d'enseignements utiles et précieux. Il faut plaindre grandement une jeune per- Heures sérieuses. 15

sonne pour qui la société de sa mère est une fatigue ou un ennui, et il faut craindre qu'elle ne soit punie plus tard de cette coupable indiiïérence.

A votre âge, le cœur a besoin de confiance et d'épancbement. Ce serait le mettre à de trop rudes épreuves, et l'exposer peut-être à une réaction funeste, que de vouloir le priver complètement des consolations qu'il peut trouver dans des liaisons sincères et légitimes. Vous devez le ménager, et ne pas le traiter trop sévèrement, à moins que Dieu, par un attrait particulier, ne vous appelle à un détachement parfait.

Car bien souvent, en lui refusant une juste satisfaction, on l'irrite, et l'on ne fait qu'accroître ses désirs et rendre ses besoins plus impérieux. Mais s'il est dangereux de contraindre le coeur au silence et à l'inaction, il l'est bien plus encore de le nourrir d'affections frivoles,

et de l'engager dans des liaisons factices et sans aucun fondement solide.

Il n'est rien qui l'use autant, et qui en épuise autant la sève, que l'habitude de ces sentiments exagérés ou puérils , et dont bien souvent l'imagination fait tous les frais. On finit par le dessécher et l'épuiser : on y creuse un vide semblable à celui que laisse une nourriture peu substantielle, et il devient bientôt incapable d'aucun sentiment fort et généreux.

La frivolité du cœur n'est pas moins dangereuse, et ne produit pas des effets moins désastreux dans la vie d'une femme que celle de l'esprit, dont elle est presque toujours le résultat. Combien de femmes se trouvent désarmées et impuissantes dans les circonstances importantes de la vie, pour avoir négligé les alTections de leur cœur pendant la jeunesse! Combien sont inca-

pables d'accomplir un devoir qui coûte à la nature , parce qu'elles se sont accoutumées de bonne heure à suivre en tout l'attrait du plaisir! Combien gardent jusque dans un âge avancé cette légèreté , cette facilité dans le choix de leurs aiïections sans pouvoir être jamais corrigées par les déceptions qu'elles éprouvent ni par les durs avertissements de l'expérience! Accoutumez -vous à respecter votre cœur, et à faire grand cas des moindres choses qu'il donne, car tout ce qui vient de lui est précieux, et ses affections ne sont pas une chose de peu de valeur qu'il soit permis de traiter légèrement.

Lorsque vous sentez un attrait qui vous porte vers quelque jeune personne de votre âge, ne le suivez pas aveuglément, et prenez bien garde qu'il ne vous domine avant que vous en ayez bien étudié la nature et les motifs. Car

si nous devons nous proposer toujours dans nos actions une fin digne de nous, c'est surtout lorsqu'il s'agit de livrer son âme par la confiance ou l'amitié, puisque c'est par là que nous donnons le plus de notre substance, et que nous recevons davantage de celle des autres.

Dans ce commerce intime que forme insensiblement l'habitude de se voir et de se parler, il se fait comme une pénétration réciproque qui exerce l'influence la plus profonde sur toutes les facultés de l'âme, sur les convictions de l'esprit, sur les sentiments du cœur, sur les habitudes du caractère, et souvent même sur la composition de l'extérieur. Le bon sens de nos pères a exprimé cette vérité par un de ces proverbes qui leur étaient si familiers :

Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. Vous avez entendu sans doute plus d'une fois ces paroles; mais vous

n'en avez peut-être jamais approfondi le sens. Puissiez- vous ne jamais l'apprendre aux dépens de la paix de votre cœur ou de votre conscience!

Réfléchissez donc sérieusement avant de choisir celle que vous devez admettre à votre intimité. Et cette intimité, telle que je l'entends ici, n'est pas seulement celle qui repose sur une confiance mutuelle et un abandon réciproque, mais encore celle qui résulte de l'habitude de se voir et d'être ensemble. Cette dernière, en effet, est quelquefois plus dangereuse encore que la première, parce que le cœur, ne s'y croyant point intéressé, est moins sur ses gardes, et reçoit ainsi plus facilement la contagion de la parole ou de l'exemple. Examinez bien quelle est la nature de l'attrait que vous sentez , et quelles sont les choses qui l'ont fait naître; si ce sont des qualités solides et

capables de faire impression sur une âme droite et sérieuse, ou si ce sont seulement de ces qualités apparentes et superficielles que le monde estime, et qui séduisent les esprits légers; ou bien encore si ce sont des défauts qui flattent votre nature dans ce qu'elle a de moins bon , et que vous ne trouvez aimables peut-être que parce que vous les partagez vous-même. Dans ce dernier cas, il n'y a point à balancer pour vous : vous ne pouvez sans danger engager une liaison qui aurait pour effet inévitable, ou de fortifier en vous les défauts que vous avez déjà, ou de vous communiquer ceux que vous n'avez pas encore.

Si votre attrait repose sur des motifs légers, sans vous imposer comme un devoir rigoureux l'obligation de le combattre , je vous exborte du moins à prendre toutes les précautions que la

prudence exige, et à ne point vous engager trop avant dans une liaison aussi futile. Mais si vous êtes attirée vers une jeune personne de votre âge par une douce sympathie de caractère, par une sainte communauté de pensées et de sentiments, par le désir d'accroître et de fortifier en vous l'amour du bien et la pratique de la vertu , oh ! vous pouvez alors suivre en toute sécurité cet attrait et en espérer les plus heureux résultats. Mais encore devez-vous vous défier de votre propre jugement, que n'a point mûri l'expérience, et ne pas vous abandonner tout d'abord aux sentiments de confiance et d'amitié que vous éprouvez. Et d'ailleurs une liaison, pour être solide et durable, doit être calme, sans précipitation, sans cette impétuosité qui fait violence au cœur et l'entraîne : elle doit être le fruit du temps, faire chaque jour quel-

que nouveau progrès. Loin de troubler et de distraire l'esprit, loin de rendre plus pénible au cœur l'accomplissement du devoir, elle doit être, au contraire , un secours et un appui pour le bien.

Les âmes qui s'aiment véritablement d'une aflection sérieuse et chrétienne sacrifient volontiers au devoir le plaisir d'être ensemble, ou plutôt, le plaisir le plus vif pour elles est celui de faire le bien et d'aller où Dieu les appelle. Aussi, loin d'être l'une pour l'autre un obstacle dans les circonstances où leur amitié semble intéressée, elles savent se mettre avec un noble courage audessus de toutes les considérations , et s'enflammer mutuellement d'une sainte ardeur, faisant taire devant la voix de la conscience la voix de leur affection. Voilà comment on doit s'aimer. Voilà les affections que Dieu bénit et récom-

pense, et dont les fruits heureux se prolongent quelquefois jusqu'au delà de cette vie.

Vous devez à la Providence divine de grandes actions de grâces, si elle conduit près de votre cœur une âme que vous puissiez aimer de cette sorte ; car c'est un des dons les plus précieux qu'elle puisse tirer des trésors de sa miséricorde. C'est à votre âge surtout que ces liaisons se forment plus facilement, parce qu'alors le cœur est plus tendre et plus confiant. Combien de femmes doivent en grande partie le calme de leur âme et la paix de leur conscience aux sages conseils et à la douce influence d'une amie qu'elles ont rencontrée au printemps de leur vie, et dont la main les soutient encore dans un âge plus avancé ! Il y a dans l'existence d'une femme bien des circonstances délicates et difficiles où elle a

besoin d'ouvrir son cœur et d'avoir une direction ou un appui. Quand la lumière s'éteint ou s'obscurcit dans la conscience ; quand le cœur, sollicité par l'attrait du plaisir, sent chanceler son énergie ; quand l'esprit , incertain et troublé , peut distinguer à peine la ligne du devoir à demi effacée par les préjugés ou les passions, oh! qu'une femme est heureuse quand elle peut invoquer alors une amie fidèle et éprouvée , lui tendre la main en lui criant : Venez à mon secours ! Car il y a bien des choses qu'une femme ne peut confier qu'à une femme, et qu'il serait imprudent néanmoins de confier à une autre dont elle n'aurait pas encore éprouvé l'amitié, la discrétion et la sagesse.

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