CHAPITRE XVI
Du désir de plaire.
Dieu, après avoir créé l'homme, vit qu'il ne lui élait pas bon de rester seul ; et, pour le consoler dans sa solitude, il lira de son corps, près du cœur, la matière dont il lui tit une compagne. Cette origine de la femme nous en dit plus sur sa nature et sur la lin que Dieu s'est proposée en la créant, que les systèmes les mieux arrangés et les théories les plus belles. L'homme a été tiré de la terre : la femme a été formée d'un corps déjà organisé et pénétré d'un
souffle de vie. L'homme a été créé pour régner sur le monde extérieur, pour gouverner les animaux que Dieu avait soumis à son empire : la femme a élé créée pour être la compagne de l'homme, pour distraire et charmer sa solitude, et pour partager avec lui la puissance et les dons qu'il avait reçus de Dieu. Il n'est donc pas étonnant que la femme éprouve au fond de son cœur un désir secret de plaire et d'être agréable. Elle ne fait en cela que suivre l'instinct de sa nature, instinct que la main du Créateur a imprimé jusqu'au fond de son être le jour où il l'a formée.
Mais la femme serait infidèle à sa nature et aux desseins de la Providence, si elle cherchait à plaire par des moyens indignes d'elle, et par des qualités qui lui sont communes avec les êtres inférieurs qui ont été soumis à son empire. Avant d'envoyer à Adam
ce sommeil mystérieux pendant lequel il devait tirer de son corps celui de la femme, Dieu amena devant lui tous les animaux, pour qu'il les considérât, et qu'il connût bien l'étendue de son domaine. Et Moïse, après avoir raconté ce fait, ajoute que, parmi tous ces animaux qu'il passait en revue, Adam ne trouvait point d'être qui lui fût semblable. Comprenez-vous tout le sens et toute la portée de cette parole? Aucun de ces animaux ne pouvait offrir à Adam un aide et une société, parce qu'aucun d'eux n'avait une âme comme la sienne, et ne pouvait entrer avec lui dans ce doux commerce de pensées et de sentiments qui fait le charme et le soutien de la vie. Plusieurs parmi eux lui étaient supérieurs par la force du corps , par la souplesse et l'agilité des membres; plusieurs pouvaient attirer ses regards par la beauté de leurs formes, par la
perfection de leurs instincts et de leur industrie. Et Dieu, par un excès de bonté, avait même déposé au fond de l'être de quelques-uns un besoin d'attachement, un instinct de reconnaissance et de fidélité tel, qu'il semblait impossible de rien désirer de plus exquis en ce genre. Mais tous ces avantages ne pouvaient suffire au cœur de l'homme, il lui fallait pour aide et pour compagne un être semblable à lui, qui pût lui plaire par des qualités supérieures à celles qu'il trouvait dans les animaux privés de raison, et parler à son intelligence et à son cœur, tandis que ces derniers ne parlaient qu'à ses sens et à son imagination.
Vous devez entrevoir déjà , par le peu que je viens de vous dire , le sens profond des paroles de l'historien sacré, et la fin que Dieu s'est proposée en créant la femme. Oui, sans doute, il
a voulu que vous soyez une aide, une consolation et un soulagement; mais il a voulu aussi que vous fussiez tout cela à la manière des êtres intelligents, et non selon le mode des animaux qui furent amenés devant Adam. Dieu a voulu que vous plaisiez, non aux sens de l'homme, lesquels, avant qu'Eve eût été formée, trouvaient déjà dans le spectacle de la nature, dans la fidélité et la docilité des animaux, une satisfaction abondante; mais à son esprit et à son cœur, par la candeur de votre esprit et par la simplicité de votre cœur. Si donc vous cherchez à plaire aux sens ou à l'imagination, vous allez contre les desseins de Dieu, contre la fin de votre nature, contre la grandeur de vos destinées. Vous semblez dire à Dieu qu'il n'était pas nécessaire qu'il créât la femme, et que l'homme aurait bien pu sans elle trouver un aide et une
société parmi les animaux soumis à sa domination. Vous abaissez, vous méprisez votre nature, et vous vous rangez en quelque sorte parmi ces êtres qui , malgré la beauté de leurs formes, n'ont pas été jugés dignes de fournir à l'homme la société dont il avait besoin. Les sens sont aveugles, impétueux et mobiles dans leurs instincts; ils passent facilement d'un objet à un autre : l'inconstance et le changement leur sont tellement nécessaires, que, plutôt que de se condamner à une fidélité durable, ils préfèrent se porter sur un objet beaucoup moins agréable que celui qu'ils quittent, parce qu'il leur fournit l'occasion de changer et de satisfaire ainsi un besoin inhérent à leur nature. Ne vous fiez donc ni aux protestations, ni aux serments, ni aux soins les plus assidus, ni au dévouement le plus empressé : tout cela peut être très-sincère,
et l'est, en effet, quelquefois; mais toutes ces choses aussi sont comnae une fumée qui s'échappe d'un feu de paille et qui se dissipera bientôt, comme la matière qui la produit. Et dans les déceptions que vous éprouveriez en ce genre, vous n'auriez pas même le droit d'accuser ceux qui vous auraient manqué : car il n'est pas au pouvoir de l'homme de garder longtemps un sentiment qu'il a reçu par les sens , et qui n'est pas monté plus haut dans l'âme que l'imagination.
Il vous est toujours facile de distinguer si celui que vous inspirez est de cette sorte, ou si c'est, au contraire, un de ces sentiments qui font honneur également et à ceux qui l'éprouvent et à celui qui en est l'objet : et si vous vous trompez en ce genre, tenez pour certain que c'est parce que vous l'aurez voulu, et que vous aurez fermé volon-
tairement les yeux à la lumière. La différence qui sépare ces deux espèces de sentiments se révèle d'une manière si frappante, et par les formes sous lesquelles ils se produisent, et par le langage qu'ils emploient pour s'exprimer, que l'erreur est impossible pour un esprit de bonne foi.
Mais, bêlas! il faut bien l'avouer, la plupart des femmes veulent être trompées : elles redoutent la lumière; elles se mettent un bandeau sur les yeux pour ne pas l'apercevoir, et regardent comme des ennemis ceux qui essaient de la leur découvrir. Elles tiennent tant à plaire, qu'elles ont un invincible besoin de se persuader qu'elles plaisent en elTet. Elles aiment mieux qu'on les trompe que d'être obligées, en voyant clair , de douter de la puissance de leurs charmes. Elles cherchent l'erreur de toutes les manières; elles se livrent,
Heures sérieuses. 17
pour ainsi dire, à elle, et semblent ne pouvoir être heureuses sans illusions.
Le moindre compliment sous ce rapport les met hors d'elles-mêmes; et bien loin de chercher à discerner s'il est sincère, ou si ce n'est pas seulement une de -ces flatteries banales dont les hommes frivoles et légers sont si prodigues , elles saisissent avec une avidité déplorable ce leurre perlide par où l'on essaie de tromper leur crédulité.
Vous leur direz en vain que ce n'est pas ainsi que se manifeste un sentiment véritable et profond; qu'il ne nait pas tout d'un coup dans le cœur, mais qu'il s'y forme et s'y développe par un accroissement continu et presque insensible; qu'il est modeste, calme, réservé, et même timide; qu'il a pour premier confident Dieu et quelques âmes pures; qu'une affection exprimée sans précautions, sans préambules et
sans intermédiaire, doit être aussitôt repoussée par une jeune personne qui se respecte, et lui paraître un outrage porté à sa dignité de femme. En vain leur direz-vous tout cela, et cent autres choses semblables : elles ne vous croiront pas; ou si elles sentent que vos paroles font impression sur elles, elles en détourneront leur attention , afin de s'abandonner sans contrainte à Terreur qui flatte leur vanité et leur amourpropre. Et c'est ainsi que se forment tant de liaisons funestes , tant d'engagements de cœur déplorables, et que les jeunes personnes les plus ingénues et les plus simples se préparent souvent pour le reste de leur vie de cruelles déceptions.
Lorsque la nécessité, ou les convenances, ou les ordres de vos parents vous conduisent dans quelque société lin peu nombreuse , où vous devez ren-
contrer des jeunes gens que vous ne connaissez pas peut-être, soyez sur vos gardes : surveillez bien , et vos sens extérieurs, et votre esprit, et votre cœur, sans cesser pour cela d'être simple et naturelle. Car la vigilance même la plus exacte n'est ni inquiète ni gênée; et souvent la crainte excessive de manquer soit aux devoirs, soit aux convenances, loin de prémunir le cœur contre les fautes qu'il redoute, les rend, au contraire, plus faciles en préoccupant l'esprit et en allaiblissant la volonté. Tenez-vous toujours le plus près que vous pourrez de votre mère, ayant les yeux attachés sur les siens, et écoutant avec un tendre respect ces voix mystérieuses qui s'échappent du cœur maternel, et qu'une tille intelligente et bien élevée sait toujours entendre, quand elle le veut.
La présence d'une mère a quelque
chose de purifiant pour des jeunes personnes: son regard est un livre toujours ouvert où elles peuvent lire ses plus secrètes pensées : et chacune de leurs actions est aussitôt jugée par elle, et trouve dans son sourire ou dans son air sévère sa récompense ou son châtiment. Lorsque vous allez dans le monde et que vous prenez part à ses fêtes , que votre mère soit pour vous comme un ange visible chargé de protéger votre innocence, et de défendre votre candeur contre les pièges nombreux que vous ne manquerez pas d'y rencontrer.
Si vous sentez en vous quelques vagues désirs d'éviter la présence de votre mère comme quelque chose de gênant pour votre liberté, soyez sûre que votre cœur a déjà perdu quelque chose de son innocence et de sa simplicité. C'est un signe qui ne trompe jamais. Une fille qui craint les regards de sa mère s'en-
gage manifestement dans une voie tortueuse, et doit regarder comme suspect l'état de son âme. Il n'est point de société que vous deviez préférer à celle de votre mère, point de conversation que vous deviez mettre au-dessus de J ses entretiens, point de plaisir qui puisse ' vous faire oublier celui que vous goûtez près d'elle. Dieu a déposé lui-même ces sentiments dans le cœur des jeunes personnes, afin de les prémunir contre les séductions du monde et contre l'attrait de ses faux plaisirs. Il exalte en elles l'amour filial, et en fait, pour ainsi dire, une passion , afin de les garantir par là de l'atteinte des passions qui pourraient ternir la pureté de leur ; âme. Vous êtes bien heureuse, si cette passion suffit à votre cœur et en satisfait tous les désirs, et vous devez bénir Dieu de cette disposition, comme d'un don inappréciable.
Soyez discrète, réservée, grave, et même, juqu'à un certain point, défiante à l'égard des jeunes gens que vous ne connaissez pas. S'ils vous parlent, répondez -leur avec simplicité, brièvement, modestement, mais sans contrainte; tâchez toujours de porter la conversation sur des sujets capables d'intéresser un esprit sérieux : c'est le meilleur moyen de la détourner des objets légers ou frivoles, et de prévenir peut-être des questions indiscrètes ou des confidences téméraires. N'oubliez pas que, par suite de l'affaiblissement de la foi et de la vertu parmi les jeunes gens , dont une mauvaise éducation a détruit quelquefois de bonne heure les plus heureuses dispositions, beaucoup parmi eux ont perdu cette estime, ce respect , ce culte de la femme que connaissaient les siècles chrétiens qui ont précédé le nôtre, et qui était à la fois
une force et un charme dans la société. 11 n'en est plus de même aujourd'hui:
et quand un jeune homme se trouve en présence d'une femme, la pensée qui le préoccupe, c'est de s'amuser d'elle, si son cœur déjà flétri ne forme pas des désirs plus coupables encore. N'attachant aucune importance à ses paroles , et ne cherchant qu'à passer le temps ou à montrer son esprit, il lui adresse des compliments dont il ne croit pas un mot, qu'il vient d'adresser, il n'y a qu'un instant, à une autre, et qu'il débitera de la même manière à une troisi''me.
N'oubliez pas que ce jeune homme avec qui vous parlez, sans précaution peut-être, épie tous vos mouvements, étudie tous vos regards, discute intérieurement et interprète toutes vos paroles ; qu'il suit dans ses rapports avec vous les règles d'une diplomatie habile
et profonde, dont heureusement vous ignorez encore les secrets, mais dont vous pourriez être la dupe, si vous n'agissiez avec une extrême prudence.
N'oubliez pas qu'il y a dans le monde un langage, des manières, des gestes, des attitudes de convention, qui n'ont rien de commun avec les sentiments véritables du cœur, et qui sont comme une monnaie courante et banale que donne et reçoit la vanité. Et c'est là un des pièges les plus dangereux pour une jeune fille dont rien n'a encore altéré la simplicité et la candeur. Ces ([ualités si précieuses en elles-mêmes lui sont quelquefois préjudiciables, en l'exposant sans défense aux perfidies d'un cœur déjà habile dans l'art de tromper. Jugeant des autres par ellemême, elle ne peut pas soupçonner en ceux qui lui parlent une intention coupable. Elle prend tout ce qu'ils lui di-
senf, pour l'expression sincère des sentiments de leur cœur, et attribue bien souvent à une afFection véritab o ce qui n'est que mensonge et déception.
Si vous connaissez les jeunes gens que vous rencontrez dans le monde, vous devez savoir à quoi vous en tenir sur leur compte, quoique le plus souvent une jeune fille ne connaisse guère la vérité dans ces sortes de choses. Si leur esprit est déjà atteint par la contagion de l'incrédulité; si leur cœur est gâté; s'ils se sont acquis déjà une triste célébrité dans le monde par leur conduite légère; si ce sont de ces jeunes gens dont toute roccupation est de tendre des pièges à la simplicité des femmes, et de chercher à leur rendre agréable le vice dans leur propre personne : oh! alors vous ne sauriez être trop sévère pour eux. Vos paroles, votre attitude, votre regard, tout votre ex-
térieur, en un mot, doit les repousser et leur imposer une crainte respectueuse en votre ^présence. Ne craignez point de les blesser, ni de manquer à leur égard à la politesse ou aux convenances. Un silence obstiné, un air froid et sévère, voilà tout ce que vous leur devez : ce que vous leur donneriez de plus serait peut-être dangereux pour vous; et, dans tous les cas, ils le tourneraient contre vous, et s'en feraient un point d'appui pour leurs jugements insolents et téméraires : car, ne vous y trompez pas, le plus faible indice de bienveillance qu'ils recevraient de vous serait aussitôt interprété par eux de la manière la plus perfide.
Ils ne croient pas plus à la vertu que vous ne croyez au vice. Ils ont pour toutes les femmes un souverain mépris, puisqu'ils vont jusqu'à les juger incapables de résister à l'attrait du
plaisir. Ils se confient mutuellement, et se racontent avec une légèreté déplorable les paroles qui leur ont été dites, les aveux qui leur ont été faits, dénaturant les intentions, exagérant ce qu'il y a de vr^ai, et traitant avec un dédain insultant celles qui ont eu la simplicité de croire à leurs compliments perfides. Voudriez-vous donc vous exposer à être l'objet des entretiens scandaleux de ces hommes? Vous n'avez qu'un moyen de vous prémunir contre leur langue pleine de venin : c'est de leur imposer une crainte respectueuse par la gravité de votre maintien et la sévérité de vos rapports avec eux.
Si, au contraire, parmi les jeunes gens avec lesquels vous vous trouvez , vous en connaissez qui, avec la simplicité de la foi, aient conservé la pureté de leur cœur, et ce respect de la femme qui en est toujours l'eflct, vous
pouvez vous montrer plus confiante , et leur laisser apercevoir l'estime que vous inspirent leurs vertus, sans renoncer toutefois aux précautions que la prudence conseille toujours dans les rapports de ce genre. C'est alors que vous pouvez donner à la conversation une tournure plus grave et un but plus sérieux, en évitant avec soin toute parole, toute confidence qui dénoterait le moindre degré d'intimité : car le cœur d'une jeune personne ne doit jamais être sur ses lèvres, si ce n'est avec sa mère; mais il doit toujours rester enseveli dans les profondeurs de l'âme, et ne causer familièrement qu'avec Dieu et les anges du ciel.