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CHAPITRE XVII

De la curiosité.

La curiosité est undéFautqui semble particulièrement inhérent au cœur de la femme, et qui peut avoir souvent pour elle les suites les plus désastreuses. Combien , en elTet, doivent à un mouvement de curiosité non réprimé la connaissance du mal et le dégoût du bien ! Ignorez-vous que c'est par là qu'a commencé la ruine du genre humain , et que lorsque le démon voulut nous perdre, il s'adressa premièrement à la femme, et chercha d'abord à éveiller

la curiosité de son esprit, sachant bien que, s'il y parvenait, il aurait bientôt désarmé la volonté ? La femme est toujours fille d'Eve ; elle veut voir ce qui plaît à l'esprit, ce qui flatte les sens, ce qui exalte l'imagination. Avide d'émotions , elle les cherche avec une incessante avidité ; et plutôt que de ne rien sentir, elle aime mieux éprouver des impressions pénibles, trouvant un certain charme secret jusque dans les secousses de la douleur et les tourments de l'imagination.

C'est là en grande partie la source de sa curiosité : elle désire savoir, parce qu'elle veut être émue. L'éducation que reçoivent la plupart des femmes entretient cette disposition de leur cœur :

car le plus souvent, au lieu d'élever leur esprit, et de lui donner le goût des choses sérieuses et fortes, elle le rétrécit, et l'accoutume à se nourrir d'ali-

ments légers et sans consistance. L'esprit a besoin d'être occupé: l'inaction lui est funesle. Le désir de savoir est inhérent à sa nature; il lui faut sans cesse des pensées qu'il rumine et digère en quel(|ue sorte. Mais toutes les pensées ne le nourrissent pas également :

il en est d'elles comme des mets qui alimentent notre corps. Les uns, loin de satisfaire notre faim , ne font , pour ainsi dire , que l'exciter davantage , parce qu'ils sont peu substantiels. Les autres, au contraire, étant solides et succulents, apaisent aussitôt la faim, et donnent à l'estomac le repos qu'il cherche dans la nourriture. Ces derniers mets peuvent et doivent même être pris en petite quantité ; autrement l'estomac surchargé finirait bientôt par éprouver du dégoût. Il n'en est pas de même des premiers : étant légers en eux-mêmes, et ne faisant que remplir

pour quelques instants le vide que produit la faim, sans apaiser celle-ci, nous ne pouvons , pour ainsi dire , presque jamais nous en rassasier, et nous les mangeons moins pour nous nourrir que pour satisfaire notre gourmandise et notre sensualité. ^ Il en est de même des pensées qui occupent l'esprit. Si elles n'ont ni solidité ni consistance, loin de lui donner le repos et la plénitude qu'il cherche, elles ne font, au contraire, que rendre plus profond le vide dont il souffre , et ajouter à ses besoins réels des besoins factices et plus difficiles peut-être encore à rassasier. Ce sont là les friandises de l'esprit, dans lequel elles produisent des effets souvent déplorables. Et d'abord elles surexcitent sa curiosité, non cette curiosité louable et légitime qui est comme la faim de l'intelligence, mais cette autre factice , inconstante ,

capricieuse, qui en est comme la gourmandise. L'esprit, n'étant jamais ni rassasié ni plein, est tourmenté par une faim continuelle ; il se débat tristement dans le vide où il languit. Il lui faut cent choses futiles , des nouvelles vraies ou fausses, pourvu qu'elles l'amusent et le remplissent un moment.

Il faut que tous les sens soient à son service, et se mettent, pour ainsi dire, en campagne pour aller lui chercher de tous côtés quelque objet dont il puisse se repaîlre.

Les yeux sont au guet, épiant tout ce qui se passe, tout ce qui se fait, apportant en foule à l'esprit de nouvelles images pour amuser ses loisirs, et lui préparerdes souvenirs pour ses moments d'ennui. De là cette impatience de tout voir, de tout observer ; ce besoin impérieux d'aller partout où l'on peut trouver quehjue spectacle nouveau. De là

cette inconstance, cette mobilité, ce besoin de changer de place, cet ennui, cette fatigue, quand on a sous les yeux les mêmes personnes et les mêmes choses. De là cette avidité à lire tout ce qui plaît, à l'exception des livres sérieux ; de là ces lectures continuelles, inutiles, frivoles, faites sans choix ni discernement, qui ne font, pour ainsi dire, que passer par l'esprit sans y laisser aucune trace. Et ce n'est encore là que les moindres inconvénients. Mais bien souvent ces lectures énervent l'esprit par leur futilité, le troublent et l'obscurcissent par cette multitude d'images incohérentes et de pensées contradictoiresdontelles le remplissent. Souvent encore elles souillent le cœur, en y laissant desimagesdont le souvenir le fatiguera plus tard, et sera pour la volonté l'occasion de tristes luttes , et peut-être même de défaites humiliantes.

Les oreilles sont ouvertes à tous les bruits , à tous les murmures , à toutes les nouvelles, à toutes les médisances, à toutes les calomnies ; car il ne faut pas moins que tout cela pour remplir un esprit vide, et qui ne se remplit que de bagatelles. De là ces visites multipliées pour aller quêter çà et là quelques contes, quelques scandales, qui par Pémotion qu'ils causentpuissent rompre enfin la triste uniformité de la vie. De là ces questions indiscrètes qui provoquent des réponses plus indiscrètes encore. De là ces confidences téméraires, où de jeunes personnes , oubliant la candeur qui convient à leur âge, se révèlent mutuellement des choses qui devraient rester couvertes pour elles d'un voile impénétrable. De là ces efforts pour découvrir, ou plutôt pour deviner dos mystères qu'elles sont impatientes de connaître, et dont la science imprudem-

ment acquise tourmentera peut-être pendant longtemps leur imagination et leur cœur. De là ces initiations coupables, où celles qui sont plus âgées, vaines de l'expérience qu'elles ont acquise, n'ont rien de plus pressé que de la communiquer à celles à qui leur âge ou leur position commande une chaste et pieuse ignorance.

De là ces entretiens dont les vices ou les mauvaises actions des autres font tous les frais; où l'âme, foulant aux pieds la justice et la charité, boit à longs traits l'iniquité comme l'eau , et se prépare un jugement terrible au tribunal de Dieu. Et cependant, qui se prive de la satisfaction criminelle que procurent ces détestables entretiens?

Qui se reproche le soir les médisances, les calomnies faites ou permises , ou provoquées pendant la journée ? Combien sont le jouet du démon sur ce

point, et ont su trouver le moyen de joindre par une monstrueuse union les pratiques extérieures de la piété avec l'habitude de ces fautes, d'autant plus terribles qu'on se les reproche moins, et que les effets en sont quelquefois irréparables.- Voilà pourtant où conduisent le vide de l'esprit et la négligence à lui donner une nourriture forte et solide.

La curiosité est toujours unie à le médiocrité de l'esprit et à la pauvreté du cœur. Vous ne sauriez donc jamais prendre trop de précautions pour évitei ce défaut, ou pour vous en corriger, si vous avez le malheur d'en être déjà l'esclave. Au reste, ne vous abusez point sur la nature des moyens à employer pour arriver à ce but, et ne vous amusez pointa élaguer les branches de cet arbre, en laissant subsister sa racine. Vous n'avez qu'une chose à

faire, et cette chose est tellement essentielle , qu'aucune autre ne saurait la remplacer: c'est d'élever votre esprit et votre cœur jusqu'à l'amour du vrai et du beau, et d'accoutumer l'un et l'autre à des aliments substantiels. Une femme frivole est nécessairement curieuse, et une femme curieuse finit toujours par être la dupe et la victime de sa curiosité. Vous ne parviendrez point à étouffer en vous cet appétit déréglé des spectacles et des nouvelles, si vous n'accoutumez vos yeux à jouir du spectacle de la nature et de la contemplation de ses beautés, et si vous ne recherchez la société des jeunes personnes de votre âge en qui vous remarquez un esprit élevé et un cœur épris de l'amour du bien.

La curiosité prend encore sa source dans un défaut qui devient de plus en plus commun, et qui tient à la légèreté

de l'esprit et à la frivolité du caractère: c'est le manque de réflexion et de recueillement. Personne n'est chez soi aujourd'hui et ne vit avec soi : mais tous se répandent au dehors, et par l'esprit, et par le cœur, et par l'imagination, et par les sens. La compagnie la plus ennuyeuse pour chaque homme, c'est presque toujours lui-même. C'est qu'en effet, n'ayant point appris l'art de vivre et de converser avec soi, on ne sait plus ni que faire ni que dire, quand on est seul. Et le mal est venu à tel point, que hien souvent, en effet, il n'est point de société plus dangereuse pour l'homme que celle de soi-même, parce que l'esprit, ne sachant point s'occuper, et ne trouvant point dans son propre fonds des pensées qui relèvent et le nourrissent, est obligé, pour éviter l'ennui, de se poser sur des images dont le moindre inconvénient

est de le distraire et de l'affaiblir, mais qui bien souvent encore altèrent l'intégrité et troublent la paix du cœur.

La religion, toujours inspirée de Dieu dans le choix ou la formation des mots dont elle se sert pour exprimer les idées qu'elle veut graver dans nos cœurs ; la religion, pour exprimer cette concentration des facultés de l'âme , cette société, cette cohabitation de l'homme avec lui-même, a inventé deux mots admirables par la profondeur du sens qu'ils renferment et par la justesse de l'image qu'ils nous rappellent. Avezvous jamais cherché à pénétrer la signification de ces mots: recueillement, récollection? Se recueillir, c'est se retirer de tout le sensible, pour s'établir chez soi. Lorsque vous êtes distraite ou dissipée, vous vous répandez au dehors, vous dispersez, pour ainsi dire, toutes les facultés de votre âme, vous jetez çà

et là vos pensées et vos désirs comme des fleurs auxquelles on n'attache nul prix. Mais par la récollection ou le recueillement, vous recueillez ces fleurs que vous aviez négligées, vous ramassez les puissances de votre âme égarées à l'extérieur, et vous les faites rentrer en elles-mêmes.

Les avantages du recueillement sont si grands, et les eflets de la dissipation sont si funestes, que l'Esprit-Saint ne fait pas difficulté d'attribuer à celle-ci tous les maux qui désolent la terre.

Voici ses paroles : La désolation a désolé la terre, parce qu'il n'est personne qui rcftcchisse en son cœur. Que cette vérité est elTrayante 1 Mais elle n'en est pas moins incontestable. Vous n'avez, pour vous en convaincre, qu'à descendre dans votre propre cœur , vous ne tarderez pas à vous convaincre que le défaut de recueillement a été la cause

de la plupart de vos taules. C'est dans le recueillement qu'on entend ce que dit le Seigneur : car il a des paroles de paix pour ceux qui rentrent daiis leur cœur, comme le dit si bien lePsalmiste. (l>s. 84.)

Mais pour rentrer en soi-même, il ne faut pas y trouver le vide , ou le trouble, ou l'obscurité: c'est presque toujours pour l'une de ces trois causes que l'on se plaît tant hors de soi. Nous ressemblons sousce rapport à un homme qui ne trouvant dans sa maison que des sujets d'inquiétude ou de déplaisir, en reste absent le plus qu'il peut. 11 est donc important pour vous, sous ce rapport, que vous cherchiez avant tout à vous former au dedans de vous-même une société agréable et utile, avec laquelle vous puissiez toujours vous entretenir, et qui vous permette de vous passer de toutes les autres. Car, où que

vous alliez, vous ne pouvez vous fuir vous-même : vous vous portez dans tous les lieux , et vous êtes avec vous dans tous les temps. Vous n'avez pas toujours à votre disposition les sociétés extérieures ; vous devez donc apprendre à en être privéo.sans tomber pour cela dans la détresse ou l'ennui. Or le seul moyen de vous former dans votre propre cœur une société douce et agréable, c'est de vous accoutumer à converser avec Dieu , que vous avez toujours présent au dedans de vous, et dont les entretiens n'ont jamais aucune amertume. C'est de vous faire par la lecture, par la méditation et la réflexion , par la prière, par le commerce avec des intelligences fortes et élevées ; c'est de vous faire un choix de pensées et d'aflections qui soient pour vous comme des amis intimes, avec qui vous puissiez vous entretenir familièrement à toute

heure, à qui vous puissiez confier vos joies et vos peines, et demander conseil dans vos difficultés. Amassez le plus que vous pourrez de miel dans votre ruche, pendant que le soleil échauffe encore la terre de sa douce chaleur, pendant que les fleurs vous ouvrent encore leur calice embaumé. L'hiver viendra bientôt pour vous : les rayons du soleil perdront de leur chaleur et de leur éclat ; le calice des fleurs perdra ses parfums et jonchera la terre de ses corolles desséchées ; et alors il ne sera plus temps pour vous d'aller chercher du butin pour votre âme ; et vous serez réduite à la misérable condition de ces femmes vulgaires, qui cherchent à tromper la médiocrité de leur esprit et de leur cœur par une curiosité sotte et puérile.

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