CHAPITRE XVIII
De la méditation et de la réfloxioii.
Cesdeuxmotsexprimentdeux nuances de la même idée. La méditation, c'est la réflexion appliquée aux choses surnaturelles, aux intérêts du salut. L'âme se soutient difficilement dans l'amour du bien et la pratique de la vertu, sans la sainte habitude de la méditation ; et dès qu'elle la néglige, elle en est aussitôt avertie et châtiée par une diminution plus ou moins sensible de sa ferveur, par des luttes plus vives, plus fréquentes et plus opiniâtres, et bien souvent par des chutes humiliantes.
En effet, le but de la vie chrétienne ici -bas est d'établir en nous le règne de Dieu. Aussi c'est là l'objet de la seconde demande que nous adressons à Dieu chaque jour dans l'Oraison dominicale. Or le règne de Dieu est tout intérieur, comme nous l'enseigne Jésus- Christ lui-même, quand il nous dit:
Le royaume de Dieu est au dedans de vous. Nous devons donc nous accoutumer à trouver Dieu dans notre propre cœur.
Mais pour l'y trouver , il faut l'y avoir attiré par la méditation et la prière.
Les avantages de la méditation sont si nombreux et si considérables, que l'on a lieu de s'étonner qu'elle soit si peu pratiquée ; et les effets qu'elle produit dans l'âme de ceux qui sont fidèles à cet exercice sont tellement sensibles, qu'un esprit un peu clairvoyant peut discerner d'une manière presque infaillible un homme accoutumé à médi-
ter, parmi ceux qui se laissent aller à la dissipation de leur esprit et de leur cœur. C'est la méditation qui nous fait connaître Dieu et nous-mêmes; c'est elle qui nous découvre nos défauts et nos vices, les sources d'où ils proviennent, les funestes résultats qu'ils produisent, et les armes dont nous devons nous servir pour les combattre. C'est elle enfin qui contribue le plus puissamment à former notre esprit, à purifier notre cœur, à élever notre âme, à fortifier notre volonté, et qui développe en nous l'habitude si précieuse de la réflexion. Et d'abord , c'est elle qui nous fait connaître Dieu et ce que nous sommes nous-mêmes. Tout le secret de la vie chrétienne, vous le savez, est de connaître Dieu et de se connaître soimême. Cette double connaissance est si précieuse, que saint Augustin ne se lassait pas de la demander à Dieu , en
lui disant: Seigneur, que je vous connaisse, et que je méconnaisse. Les païens eux-mêmes avaient bien compris les avantages de cette science si importante, et pour la conduite de cette vie, et poulie bonheur de l'autre : et sur le frontispice du temple le plus célèbre de la Grèce, ils avaient inscrit ces mots, comme le résumé de toute la science humaine: Connais -toi toi-même. Mais cette connaissance est aussi rare qu'elle est nécessaire. Emportés par les distractions de notre esprit ou par les passions de notre cœur, nous fuyons Dieu, pour ainsi dire, et nous nous fuyons nous-mêmes.
Qui connaît Dieu parmi les hommes?
Savez-vous bien vous-même ce qu'il est, ce qu'il a fait pour vous, et ce qu'il fait encore tous les jours? Vous recevez à chaque instant ses dons : vous vivez de ses bienfaits et de son amour.
Heures sérieuses. 19
Vous êtes portée dans le sein de sa providence, comme dans celui d'une mère.
Il est sans cesse occupé de vous; il a tout fait, tout créé pour vous; il a pris pour vous votre nature , votre infirmité et votre faiblesse ; il a voulu partager vos misères ; afin de les soulager et de les guérir. Tout vous parle de lui, tout vous nomme son nom divin : tout ce que vous voyez, tout ce que vous entendez, tout ce que vous sentez vous rappelle quelque bienfait de son amour ou quelque témoignage de sa miséricorde. Toutes les créatures, au ciel etl sur la terre, sont comme autant del voix qui , se mêlant dans un harmo-| nieux concert, vouschanlentses louanges!
et publient ses bienfaits. Ces voix, les! entendez-vous? Y prêtez-vous l'oreille?!
Ne passent- elles point plutôt inaperçues , comme un son léger que le vent emporte et qui ne laisse aucune trace
après lui? Avez- vous jamais cherché sérieusement à vous rendre compte des attributs de Dieu, et particulièrement de sa bonté et de sa justice ; de sa bonté, pour l'aimer, et de sa justice, pour le craindre ? Et pourtant, connaître Dieu, c'est connaître tout, puisqu'il est le principe de tout ce qui existe, et qu'il contient en soi à un degré éminent les perfections de tous les êtres, qu'il a produits par un acte de sa volonté.
Celui qui ne s'applique point à connaître Dieu de celte science intime et pratique qui seule peut avoir quelques résultats dans la vie , ne peut guère se connaître soi-même. Comment, en efiet, savoir ce que l'on est, quand on ignore ce que Dieu est pour nous et ce que nous lui devons ? Oh ! qu'il y a peu d'hommes qui se connaissent bien eux-mêmes! La première condition
de cette science si précieuse, c'est une humilité sincère, qui ôte impitoyablement le voile sous lequel notre orgueil cherche à nous cacher nos défauts et les véritables motifs de nos actions. Or Thumilité est-elle possible à celui qui, ne connaissant point Dieu comme il le doit, ne sait point, à cause de cela, s'humilier devant lui et lui demander sa lumière? Il semble au premfer abord qu'il n'y ait rien de si facile que de se connaître soi-même, et qu'il suffise pour cela de descendre au fond de son cœur et de s'examiner attentivement.
Mais quand on y regarde de près, la chose ne paraît plus si facile, et le nombre de ceux qui se connaissent est si petit d'ailleurs, qu'on est bien obligé de convenir qu'une science aussi rare doit olîrir de grandes difficultés.
Ce n'est assurément pas dans le tumulte des alFaires ou des plaisirs, parmi
les séductions du monde, ou dans les distractions de la vie, que l'on peut acquérir cette science. Ce n'est pas en se fuyant soi-même comme l'on fuirait un ennemi , en couvrant d'un voile complaisant et perfide ses défauts pour n'être point troublé par leur vue, toujours pénible à l'orgueil; ce n'est point en vivant de cette vie factice à laquelle se condamnent avec une déplorable docilité tous les esclaves du monde ; ce n'est point en cherchant perpétuellement à se tromper et à tromper les autres, qu'on peut apprendre à se connaître soi-même. On ne sait bien que ce que l'on répète souvent ; on ne connaît parfaitement que ceux avec qui l'on vit dans une intime familiarité.
Pour se bien connaître, il faut donc vivre familièrement avec soi, s'observer sans contrainte, mais aussi sans ménagement, surveiller tous les mou-
vements de son esprit et de son cœur, descendre souvent au fond de son âme, examiner avec une sainte impartialité ses pensées, ses désirs et ses actes, s'appliquer à en bien discerner le principe et la source : car c'est là surtout ce qu'il y a de plus difficile dans cette science , parce que c'est en ce point que toutes les passions s'accordent pour nous tromper par les illusions les plus subtiles. Souvent l'action la meilleure en soi perd quelque chose de sa pureté par le mélange de quelques motifs que la vanité nous cache : de même que l'eau d'une source perd sa limpidité par le mélange de quelques terres impures.
Le motif qui nous fait agir est, relativement à nos actes , ce que l'œil est à l'égard de notre corps : c'est lui qui donne à nos actions leur lumière et leur éclat. Et c'est en ce sens que Je-
sus- Christ nous dit dans l'Evaniiilo que, si notre œil est simple, tout notre corps sera lumineux. Or c'est par la méditation que nous apprenons à bien discerner le mobile qui nous fait agir. C'est elle qui, dans le calme de la solitude et dans le silence des passions, nous pose en face de nous-mêmes, et nous met devant les yeux comme un miroir fidèle où nous pouvons nous voir tels que nous sommes. C'est elle qui nous apprend à juger sans prévention ce que nous avons fait, et à disposer convenablement ce que nous devons faire , tournant au profit de l'avenir l'expérience du passé, et faisant servir à notre progrès dans le bien jusqu'aux fautes que nous avons commises. Tout profite à l'esprit méditatif et recueilli. S'il tombe, il rentre aussitôt en soimême, s'humilie, se relève avec une nouvelle confiance, et évite avec plus
de soin les pièges où sa vertu s'est laissé prendre. Il n'est jamais pris au dépourvu ; mais , accoutumé à réfléchir, dès qu'il se présente une chose à faire, il sait, après quelques moments de recueillement, ce qu'il en doit penser et comment il doit s'y prendre. Il est rarement trompé par les autres ; car il sait que, tous les hommes étant pétris du même limon, la nature humaine est, quant au fond, partout la même, que tous les hommes ont à peu près les mêmes passions, et que toute la différence qui existe entre eux sous ce rapport, c'est que les uns résistent et combattent, et que les autres rendent les armes.
La méditation est particulièrement nécessaire à la femme sous ce rapport, parce qu'étant douée d'une imagination plus vive et d'un cœur plus tendre , elle est plus exposée aux illusions, dont
la plupart prennent leur source dans ces deux facultés de l'âme. Environnée d'ailleurs des séductions du monde , respirant à chaque instant cette atmosphère viciée de la flatterie et des louanges , entourée d'hommes qui cherchent à la tromper et sur elle-même et sur leurs propres intentions, distraite par une multitude de soins qui dissipent son âme, perdue dans un détail pénible et fatigant de petites choses et de petits intérêts, comment résisterat-elle à l'action réunie de toutes ces causes, si elle ne prend la salutaire habitude de rentrer souvent en soimême par la méditation , et de se retrouver dans les saints loisirs et dans le doux repos du recueillement?
L'influence de cette précieuse habitude se fait sentir dans toutes les facultés de l'âme sans exception ; elle donne à l'esprit de la solidité, de l'assurance
au jugement, de la consistance à toutes les pensées. C'est en réfléchissant sur ce qu'on sent en soi et sur ce qu'on voit au dehors , que l'on enrichit son intelligence, et que l'on acquiert cette promptitude et cette fermeté d'esprit qui sont une ressource si précieuse dans les circonstances les plus délicates de la vie. Une femme sans réflexion est le jouet de ses impressions, ou des moindres accidents qui troublent son existence. Ne voyant presque jamais les choses telles qu'elles sont, elie passe d'une illusion à l'autre, d'une erreur à une autre erreur. Son âme, semblable à un vaisseau sans boussole, erre au gré des vents sur les flots toujours agités de sa vie inquiète et mobile. Elle croit tout, espère tout ce qu'elle désire, désire tout ce qui la flatte , ne peut se rendre un compte exact ni des pensées de son esprit ni des mouvements de son
cœur, agit sans but, sans motif, suivant uniquement le caprice de son imagination ou l'impulsion toujours changeante de ses goûts. Comment son cœur pourrait-il , au milieu de ses agitations, conserver sa sérénité? Aussi sa pureté s'altère bientôt. Ce qui le choquait autrefois ne fait plus aucune impression sur lui ; sa fraîcheur s'efface peu à peu, et bientôt il ne lui reste plus qu'un souvenir confus de ces jours de son adolescence où il lui suffisait, pour être heureuse, de descendre dans son âme, où elle trouvait toujours le calme et le repos.
Voulez-vous conserver dans leur intégrité toutes les facultés de votre âme, et préserver votre vie des caprices de votre imagination , prenez de bonne heure la sainte et douce habitude de la méditation. Consacrez à cet exercice un temps spécial dans votre journée. Mais
que votre méditation soit surtout pratique , et qu'elle ait pour but principal le progrès de votre âme et l'amélioration de votre vie. Chaque jour, en présence de Dieu et de vous-même, revenez sur ce que vous avez fait, et disposez ce que vous avez à faire, repassant dans votre esprit les lieux, les personnes , les choses qui ont été pour vous une occasion de chute, ou qui peuvent vous être de quelque secours dans l'accomplissement du bien. Ne vous couchez jamais avant de vous être rendu un compte exact de toute votre ■journée. Faites comme le marchand qui, chaque soir, s'assure des pertes et des profits qu'il a faits pendant le jour; et le lendemain , riche de l'expérience et des résolutions de la veille, évitez avec un soin particulier les choses contre lesquelles votre cœur s'est heurté, Gt embrassez dès le matin, d'un coup
d'œil ferme et assuré, toute la suite des occupations qui devront remplir votre journée. En agissant ainsi, vous donnerez à votre vie une direction sûre, un mobile puissant et un but digne de vos glorieuses destinées.