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CHAPITRE XIX

De l'obéissance aux parents.

L'homme , après avoir obéi à ses parents dans son adolescence et sa jeunesse, devient plus tard le chef d'une autre famille qu'il doit gouverner par l'autorité de sa parole et de ses exemples. Dieu a donné à la femme une autre vocation. Elle obéit dès l'enfance, et l'obéissance lui devient plus nécessaire à mesure qu'elle avance dans la vie; et lorsque, quittant l'aile de sa mère, elle passe dans une autre famille de son choix, c'est encore pour obéir et pour se laisser diriger par la volonté

d'un autre. Et dans cette seconde moitié de la vie l'obéissance lui devient quelquefois bien plus difficile et plus pénible que celle qu'elle rendait à ses parents dans les premières années de sa jeunesse. Plus d'une fois la jeune femme qui , séduite par les charmes trompeurs d'une fausse liberté, avait quitté avec une sorte de joie le toit paternel , espérant par là s'affranchir de l'obéissance qui pesait à son cœur, a dû regretter le temps plus heureux pour elle où la tendre sollicitude d'une mère rendait la soumission plus douce et plus facile.

Dieu, dont la providence est infiniment sage, a di-posé les choses de telle manière, que chaque époque de la vie est une préparation pour celle qui doit la suivre , et que nous arrivons ainsi au terme qu'il nous a fixé y par une pente presque insensible, fortifiés par les tra-

vaux de la veille pour les travaux du lendemain, et préparés à l'accomplissement des devoirs d'aujourd'hui par notre lldélité aux obligations plus faciles du jour qui a précédé. Considérez donc le temps où vous êtes comme une sorte de noviciat pour le temps qui doit venir, et que votre famille soit pour vous l'image de celle où vous aurez à vivre plus tard. Vos devoirs et vos épreuves ne sont pas sans doute absolument les mêmes dans l'une et dans l'autre; mais il est un devoir qui ne variera point pour vous : c'est celui de l'obéissance. Si vous avez appris à obéir aux parents que Dieu vous a donnés, l'obéissance vous sera facile plus tard, lorsqu'il vous faudra suivre une autre volonté, plus sévère quelquefois que celle qui gouverne maintenant votre vie.

Aujourd'hui il ne doit pas vous coûter beaucoup d'obéir. La position de vos

parents à votre égard, une longue habitude contractée dès les premiers jours de votre enfance, et qui est devenue, pour ainsi dire, en vous une seconde nature, l'amour, la reconnaissance , les précautions tendres et délicates d'un père et d'une mère à l'égard de leurs enfants, tout contribue à vous faire de l'obéissance plutôt un plaisir qu'un devoir, fliais il n'en sera peut-être pas de même lorsqu'il vous faudra faire la volonté d'un homme que vous ne connaîtrez pas encore, dont l'âge se rapprochera du vôtre, qui n'aura peut-être rien , soit dans l'esprit , soit dans le caractère, qui puisse donner au commandement celte autorité, ce prestige qu'il a sur les lèvres d'un père. La familiarité que le mariage établit, et qui est souvent un des plus grands charmes de la vie, devient aussi quelquefois pour une femme un obstacle à l'obéissance;

et elle doit en tout cas se trouver trop heureuse lorsque aucun défaut considérable ne diminue dans son mari la sainte autorité du commandement. Celle qui a été docile envers ses parents le sera plus tard envers son mari , et trouvera aussi ses enfants plus dociles à son égard ; car notre fidélité à remplir les devoirs que Dieu nous impose envers nos parents est récompensée dès ici-bas, comme les livres saints nous l'assurent; comme aussi toute négligence grave en ce point nous attire, de la part de la Providence, les plus tristes représailles en cette vie.

Voire famille doit être pour vous une école de respect, d'obéissance, de reconnaissance et d'amour; et il sera facile plus tard à ceux qui vivront avec vous (Je juger par votre conduite si vous avez appris toutes ces choses dans votre jeunesse ; car vous serez, ne l'oubliez pas,

dans la position que Dieu vous destine, ce que vous aurez été dans celle où vous êtes aujourd'hui. Oh ! si vous pouviez comprendre jusqu'à quel point le bien et le mal sont féconds, surtout à votre âge, comme toutes les actions bonnes ou mauvaises s'enchaînent les unes aux autres ! Chacun de vos actes contient le germe d'une autre action, qui, se développant dans son temps, en produira d'autres elle-même; et c'est ainsi que se forme cette succession heureuse ou malheureuse de pensées et d'aflections qu'on nomme habitude, et qui passe en quelque sorte jusque dans le fond le plus intime de notre âme, et jusque dans les fibres les plus cachées de notre corps, devenant ainsi comme une partie intégrante de notre nature.

C'est pour cela que Dieu , dans sa miséricorde, nous a rendu le bien facile dès notre enfance, afin que, se fortifiant

peu à peu avec le temps, il devienne en nous une sainte habitude, et que plus tard nous éprouvions moins de peine à le faire, lorsqu'il nous faudra lutter contre les obstacles qu'ignore la jeunesse.

Le respect ,^ l'obéissance, la confiance et la reconnaissance sont des qualités nécessaires pour le maintien de la société et pour la conduite de la vie. Pour y accoutumer notre cœur, dont la faiblesse et la paresse naturelle craignent toujours le travail et la peine , Dieu semble avoir ôté de ces belles fleurs, dont le parfum doit embaumer toute notre vie , les épines qui pourraient nous blesser. Il en a confié la culture et le développement à ceux à qui nous devons la vie et vers qui nous sommes inclinés par un penchant invincible de notre cœur : de sorte que, n'ayant sous les yeux, dans notre première enfance,

que nos parents , toutes ces vertus qui plus tard nous seront si nécessaires et quelquefois même si pénibles, germent comme d'elles-mêmes dans notre cœur.

Et, lorsque nous arrivons dans un âge plus avancé , nous les trouvons déjà toutes formées en nous, presque sans aucun travail de notre part. Mais si , au lieu d'être dociles à leurs inspirations, nous en avons contrarié la libre expansion ; si, par je ne sais quel fatal égoïsme , notre âme s'est repliée et concentrée en elle-même; si, au lieu de nous livrer par la contiance et l'amour à ceux qui nous consacrent si généreusement tous les instants de leur vie et toutes les puissances de leur être, nous nous contentons de recevoir d'eux ce qu'ils nous donnent , sans rien leur donner en retour, nous n'apporterons plus tard dans la famille de notre choix qu'un cœur flétri et desséché , inca-

pable d'aucun sentiment noble et généreux.

Ce que vous devez avant tout à vos parents, c'est le respect et l'honneur.

C'est là précisément ce qui fait l'objet du précepte que Dieu vous impose à leur égard : Tu honoreras ton père et ta mère. Vous devez considérer en eux l'image de Dieu, de qui procède toute paternité au ciel et sur la terre. Or le premier écoulement de cette puissance infinie parmi nous pauvres mortels, c'est la paternité de la famille. Toutes les autres puissances ne sont qu'un l développement , un rayonnement de i celle-ci ; et elles ne sont bien réglées et ' dignes de tous nos respects qu'autant qu'elles sont formées sur son modèle.

Rien ne saurait vous dispenser de ce respect que Dieu vous commande et que la nature doit vous rendre facile : car, lors même que vos parents laisse-

raient, par une coupable négligence, s'altérer en eux la sainte image de Dieu, ils vous le représentent toujours, à vous, puisqu'ils sont toujours, quoi qu'ils fassent, les instruments dont il s'est servi pour vous donner la vie, ce bien sur lequel repose tous les autres et que tous les autres supposent. Les faules de vos parents ne doivent point diminuer dans votre âme le respect et IMionneur qu'ils ont droit d'attendre de vous; et vous devez, dans ces circonstances si pénibles et si délicates pour un bon cœur, imiter l'exemple des deux fils de Noé, afin d'éviter la malédiction dont Cbam fut frappé pour avoir regardé avec une irrespectueuse curiosité la faute de son père. Vous devez en quelque sorte détourner les yeux, et marcher à reculons pour ne point apercevoir ce qui dans vos parents pourrait affaiblir votre respect pour eux ;

vous devez jeter pieusement sur leurs faiblesses un voile qui les cache à vos yeux.

Ne vous permettez jamais de les dévoiler à d'autres, ou même d'en parler avec ceux qui les connaissent : à moins que ce ne soit pour demander conseil dans quelque conjoncture difficile, ou pour faire arriver jusqu'à eux quelque avertissement utile et charitable. Dieu seul doit être le dépositaire de vos tristes confidences à cet égard : en lui seul vous pouvez épancher vos douleurs et vos alarmes, parce que lui seul doit être au-dessus de vos parents dans votre esprit et dans votre cœur, et qu'il les jugera un jour comme il vous jugera vous-même. Si vous avez l'espoir de produire quelque effet salutaire sur eux par une observation prudente et respectueuse, ne le faites point avant d'avoir consulté quelques personnes

vertueuses et éclairées ; et que votre observation soit plutôt une prière qu'un avertissement. Que jamais vos paroles, ni vos actions, ni vos gestes ne s'écartent de cette vénération profonde dont vous devez honorer en eux l'image de Dieu. Une malheureuse coutume, fruit d'une mauvaise éducation ou d'une tendresse excessive de la part des parents , a profondément altéré la nature et la forme des rapports qui doivent exister entre ceux-ci et leurs enfants.

Je ne sais quelle familiarité funeste a pris depuis quelque temps la place de ce respect profond dont nos aïeux nous avaient légué les leçons et l'exemple. A cette belle hiérarchie qui constituait autrefois la famille, et qui plaçait le père bien au-dessus de ses enfants , jusqu'à cette hauteur où l'homme reçoit directement en quelque sorte les rayons

de la gloire divine, a succédé une égalité aussi contraire à la nature qu'à l'ordre de la Providence, et qui, confondant les rangs et les devoirs, est la source funeste de cette indépendance qui prépare à la société un si triste avenir. C'est presque toujours dans la famille que l'homme puise ces malheureux instincts d'orgueil, d'égoisme et d'ambition, qui font que personne ne veut obéir ni respecter ce qui est audessus de soi, mais que tous veulent commander, regardant avec jalousie ce qui leur est supérieur, et avec mépris ce qui est au-dessous d'eux.

Après le respect vient la confiance, dans l'ordre de vos devoirs à l'égard de vos parents : et ici, c'est votre mère surtout que j'ai en vue, parce que la confiance d'une fille est plus facile à l'égard de sa mère , et qu'il y a même des choses qu'elle ne peut dire qu'à

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elle. Mais cette confiance suppose ellemême le respect et l'amour. Gomment, en effet, déposer les secrets de son cœur dans une âme qui nous est , pour ainsi dire, étrangère? La confiance suppose encore dans une jeune personne une sincère défiance de soi-même et une véritable humilité. Quel est, en effet, le but de la confiance? C'est de chercher un appui, un secours, une force qui nous manque. Or celui qui croit pouvoir se suffire à soi-même ne sent point le besoin d'aller chercher ailleurs ce qu'il doit trouver en soi. Apprenez donc d'abord à vous défier de vous-même : pénétrez -vous bien du sentiment de votre faiblesse. Ce sentiment, d'ailleurs, ne peut rien avoir d'humiliant pour vous : votre âge et votre inexpérience ne le justifient-ils pas complètement? Il faut plaindre grandement les jeunes personnes qui ne peu-

vent s'abandonner par une confiance sans réserve à leur mère : car cet abandon est une des conditions essentielles de leur progrès dans le bien, et le moindre rétrécissement du cœur à cet égard peut avoir pour elles les suites les plus fâcheuses. ,

Le cœur de la femme , surtout à votre âge, sent un invincible besoin de se répandre et de s'épancher dans une autre âme : ^t si cette âme n'est pas celle de sa mère , ce sera peut-être celle d'une amie qui, n'ayant ni plus d'expérience, ni plus de sagesse, ni plus de force qu'elle, loin de la soutenir et de l'appuyer, prêtera peut-être aux mauvaises dispositionsdeson cœur le secours funeste de ses encouragements. iMalheur à vous , si votre mère n'est pas votre prenoière confidente et votre plus intime amie! car aucune autre femme ne peut la remplacer vis-à-vis de vous

à cet égard. Cet abandon sans réserve n'est pas toujours possible, je le sais; mais c'est alors un grand malheur pour une jeune personne, et il est à craindre qu'elle n'en ressente plus tard les tristes effets. Il est presque toujours facile de discerner dans le monde les femmes dont l'âme a vécu dès la première jeunesse dans l'âme de leur mère. On les reconnaît ordinairement à une candeur plus douce, à une ingénuité plus aimable , à une certaine enfance du cœur qui, sans nuire au développement de l'esprit, ajoute un nouveau charme aux vertus fortes et généreuses qui conviennent à une mère de famille. Ces habitudes de confiance et d'abandon qu'elles ont contractées dès l'enfance leur ont rendu la franchise et la sincérité comme naturelles. Leur parole a quelque chose de saint : on sent qu'elle est l'écho de leur âme, tant il y a en elles un accent

profond de vérité. Leur regard est limpide comme l'eau pure d'une source:

on voit qu'il ne s'est jamais voilé pour dissimuler ou cacher quelque pensée humiliante. Les attitudes mêmes et les mouvements de leur corps ont je ne sais quoi de franc, de souple et de naturel qui leur gagne tous les cœurs.

Si vous n'avez rien de caché pour votre mère; si vous lui donnez la clef de votre âme; si votre être tout entier est pour elle comme un livre toujours ouvert; si elle peut lire à chaque instant vos pensées les plus intimes dans votre regard , et jusque dans vos mouvements, tombez à genoux devant Dieu, et bénissez-le du plus profond de votre âme de vous avoir donné une telle mère, et d'avoir ainsi incliné par la confiance votre cœur vers le sien. Soyez toujours enfant vis-à-vis de votre mère, et vous garderez votre jeunesse jusque

dans les jours laborieux de Tâge mûr.

Or c'est là un avantage si précieux, qu'il ne faut rien négliger pour l'obtenir; car la vertu ne se développe parfaitement que dans un cœur jeune et frais encore. Elle n'est aimable pour les autres que lorsqu'elle s'allie à cette grâce, à cette suavité qui est comme le parfum de la jeunesse. Combien de femmes, hélas! n'ont jamais été enfants, même avec leurs mères! Combien ont été femmes dès la jeunesse, se tenant vis-à-vis de leurs mères dans une sorte de défiance et de soupçon, et apprenant déjà la dissimulation à un âge où l'on ne devrait avoir à se prémunir que contre les dangers d'une confiance excessive !

Quant à la reconnaissance et à l'amour que vous devez à vos parents, je croirais faire injure à la candeur de votre âge et à la droiture de votre cœur,

si je cherchais à vous prouver vos obligations à cet égard. Dieu, qui nous a commandé d'honorer nos parents, ne nous a point laissé de précepte pour nous obliger à les aimer, regardant sans doute comme inutile de graver sur la pierre , avec ses autres commandements, un précepte qu'il a gravé bien plus sûrement dans le fond de notre être. J'aime donc mieux en appeler à votre cœur sur ce point et vous abandonner à ses instincts; car je craindrais d'alïaiblir la force de cette obligation en voulant la prouver, et de vous laisser soupçonner qu'il peut y avoir des enfants assez malheureux pour oublier tout ce qu'ils doivent à leurs parents.

Souvenez -vous cependant que votre amour et votre reconnaissance à leur égard ne doivent pas seulement être un sentiment du cœur, ou un instinct de

la nature, mais qu'ils doivent se manifester au dehors dans toute votre conduite, dans vos actions aussi bien que dans vos paroles, et que celui-là croirait vainement aimer ses parents, qui se contenterait d'une certaine sensibilité plutôt physique que morale, et qui ne saurait s'imposer aucun sacrifice pour leur obéir ou leur plaire. L'amour dans l'homme est effectif, et c'est pour cela que Notre- Seigneur nous dit, à propos de celui que nous lui devons :

Celui qui m'aime garde mes commandements. Aimer, en effet, c'est chercher à plaire à celui que l'on aime; c'est préférer sa volonté à la nôtre, ses intérêts à notre intérêt propre; c'est, en un mot, se pencher vers lui plutôt que do l'attirer vers soi, c'est se donner à lui plutôt que de se l'approprier, c'est s'oublier pour penser à lui. L'amour vit de sacrifices; et, comme le dit le pieux au-

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leur (le l'Imitation: Où est l'amour, là est aussi la peine; mais cette peine, l'amour empêche de la sentir. Si cela est vrai (Je toutes les aflections du cœur humain , que doit-ce donc être de celle qui naît en nous la première, et qui fait en quelque sorte partie de notre nature ?

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