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CHAPITRE XX

De la mélancolie.

Il vous semblera peut-être étrange que l'on cherche à vous prémunir, à la fleur de votre âge, contre un sentiment qui paraît réservé à cette époque (le la vie où Tespérance a fait place aux tristes souvenirs, où les illusions du cœur ont été remplacées par une triste et froide réaUté. Et cependant, par je ne sais quel concours de circonstances, la jeunesse est devenue, surtout chez les femmes, l'âge où le cœur a le plus besoin d'être mis en garde contre une

disposition qui en aurait bientôt détruit les qualités les plus précieuses, s'il s'y abandonnait. Cette joie pure, franche et pleine de candeur, qui prenait sa source dans l'innocence du cœur, dans le témoignage d'une bonne conscience, et dans une foi vive et agissante ; cette gaieté sincère et enfantine, produite et perpétuellement entretenue par une conliance sans bornes dans la bonté de la Providence ; cette sainte et douce allégresse, qui dilatait l'âme et animait les traits du visage de ses aimables reflets , tout cela est devenu bien rare aujourd'hui. L'âme et le corps, mûris par un développement précoce, traversent d'un bond, pour ainsi dire, la riante saison de l'espérance et de la joie , et arrivent à une vieillesse prématurée avant d'avoir goûté les charmes de la jeunesse.

Pour que le ''.oeur puisse s'épanouir

dans la joie, il faut qu'aucun souvenir pénible ne pèse sur lui, et que, s'abantlonnant avec une douce confiance à la Providence divine, il ne soit tourmenté ni par les coupables espérances d'une passion déréglée, ni par les sombres inquiétudes de l'avenir. Il faut que, content des biens que Dieu lui donne, il ne désire rien autre cliose , et qu'il ne fasse point injure à sa providence miséricordieuse, en prévenant, pour ainsi dire, par ses désirs impatients les desseins qu'elle a formés sur lui. Par une étrange contradiction, l'homme, attaché à la vie , et craignant la mort audessus de tous les maux , semble pourtant se hâter de vivre, et presser le temps, comme s'il ne marchait pas assez vite et ne l'amenait pas assez rapidement au terme de sa carrière. Dieu ne nous a donné que le présent, se réservant l'avenir et nous arrachant le passé;

et, par un aveuglement déplorable, nous ne voulons point du présent qu'il nous donne : nous le fuyons comme l'on fuit un lieu où l'on est mal à l'aise, et nous nous égarons, par la distraction de nos pensées ou par l'infinie multitude de nos désirs, dans un passé qui n'est plus à nous, ou dans un avenir que Dieu ne nous donnera peut-être jamais.

Notre âme vague, inquiète et incertaine, sur l'océan toujours agité de ses souvenirs et de ses espérances. Un désir succède à un autre désir, comme la vague succède à la vague dans une tempête. Nous voulons être notre providence à nous-mêmes : nous voulons régler notre avenir, et arranger noire vie à notre gré, au lieu d'en laisser la disposition à celui de qui nous la tenons, et qui seul en est le maître. Partagés entre les regrets de la veilli^ et les soucis du lendemain, comment la joie

pourrait-elle s'épanouir dans notre cœur et faire fleurir sur nos lèvres le sourire du calme et de la confiance? La mélancolie a encore une autre source qui n'est pas moins funeste que la pi'emière.

Elle est bien souvent produite, surtout chez les jeunes personnes, par un certain vague de l'esprit et du cœur, qui tient quelquefois à une disposition maladive du corps, mais qui souvent aussi est le fruit d'une éducation imparfaite ou de la tiédeur dans le service de Dieu. Il ne faut pas s'y tromper : ce qui donne à l'esprit l'assurance et la fermeté dont il a besoin , et au cœur sa consistance et sa solidité , c'est une foi vive, nourrie et entretenue par une piété sincère et profonde. La foi seule donne une base à nos pensées, une direction à nos désirs , un but à nos espérances. Sans elle, l'esprit flotte incertain, ne sachant ni ce qu'il doit

croire , ni ce qu'il doit rejeter ; le cœur ignore ce qu'il doit craindre ou espérer, chercher ou fuir, haïr ou aimer; et l'âme tout entière s'égare dans les voies tortueuses de ses désirs mobiles et inquiets.

La foi est pour l'âme une ancre salutaire qui la retient et la fixe à l'abri des orages. Mais pour qu'elle lui fasse sentir son influence vivifiante, il faut qu'elle la pénètre tout entière, qu'elle devienne en elle comme le principe d'une vie nouvelle, qu'elle circulecomme une sève divine jusque dans le fond le plus intime de sa substance, qu'elle en dirige tous les mouvements, qu'elle anime toutes ses pensées, tous ses désirs, toutes ses espérances. Une foi superficielle et morte, une foi purement extérieure, qui se contente de donner son assentiment aux vérités que Dieu a ré\ élées, sans les faire pénétrer jusque

dans le cœur et dans la conduite de la vie, une telle foi ne suffit point pour captiver l'âme et pour la préserver de ce vague, de cette incertitude, de ces obscurités où tous les objets perdent en quelque sorte leurs couleurs naturelles, et prennent une nuance sombre qui attriste le cœur. Si vous voulez échapper à la mélancolie, gardez précieusement votre foi; ravivez la sans cesse, et dans l'onction de la prière, et dans les pures lumières de la méditation, et dans les grâces abondantes que donnent les sacrements. Prenez pour règle de vos pensées, de vos jugements et de vos actions la pure et indéfectible lumière de la foi. Accoutumez votre esprit à ne s'occuper que de choses certaines et utiles, ayant un résultat pratique, et évitez avec soin toutes ces questions incertaines et douteuses où l'esprit flotte sans pouvoir prendre de parti. Il

vaut mieux paraître savoir un peu moins que d'autres, et bien savoir ce qu'on sait.

Une troisième source de la mélancolie, c'est l'oisiveté. C'est là un des points sur lesquels les femmes se font le plus facilement illusion. Portées par le penchant de leur nature vers les travaux extérieurs et manuels, le travail de l'esprit leur coûte presque toujours, ot elles se persuadent qu'elles sont suflisamment occupées lorsque leurs doigts se promènent sur une broderie ou sur quelque autre ouvrage de ce genre. Et cependant, à moins de soutenir que rien ne distingue l'homme de la brute, il faut bien convenir qu'il n'y a de véritable travail, pour une créature intelligente , que celui qui occupe son esprit et fixe ses pensées. Un travail purement extérieur et matériel , qui laisse l'imagination à tous ses caprices et le

cœur à tous ses désirs, n'est point digne d'une intelligence créée à l'image de Dieu : et si nous voulons lui ressembler dans nos actions, comme il nous l'a commandé lui-même, nous devons, comme lui , travailler toujours par l'esprit et par le cœur, en ayant toujours dans l'esprit une pensée utile et dans le cœur un sentiment élevé.

C'est là l'essence de cette belle parole de Jésus-Christ : Prier sans aucune interruption. Cette prière paraît, au premier abord, impossible et contraire à la nature de l'homme; et cependant il ne nous est pas permis de penser que celui qui fait l'homme ce qu'il est, ait pu méconnaître sa nature jusqu'au point de lui commander une chose impossible. Toute pensée qui élève l'esprit vers Dieu, tout sentiment qui rapproche de lui notre cœur, est une prière. Il n'est donc point d'occupation

qui ne puisse devenir une prière, parce qu'il n'en est point que nous ne puissions rapporter à lui. Et même, sous ce rapport, les femmes sont en général dans une position plus favorable.

C'est une erreur de croire que leurs travaux, étant pour la plupart extérieurs, leur laissent moins de facilité pour penser à Dieu et pour occuper leur esprit de choses sérieuses. Leurs travaux, quoique manuels, n'ont bien souvent rien qui soit de nature à distraire l'esprit ou à dissiper le cœur; ils ne leur demandent qu'une médiocre attention, de sorte que, avec un peu de bonne volonté, elles peuvent, tout en les exécutant, entretenir leur esprit de pensées utiles, ou tenir leur cœur élevé vers Dieu.

Vous seriez donc inexcusable de ne pas mettre à profit votre position sous ce rapport , et de ne pas chercher à rc-

lever la dignité de vos occupations, en ne laissant point absorber par elles votre attention. Votre esprit d'ailleurs, vous le savez , est doué d'une activité incessante; il faut qu'il soit toujours occupé; il n'est jamais oisif: vous n'avez que le choix des objets auxquels vous voulez l'appliquer. Si vous ne le fixez pas sur des choses sérieuses et dignes de vous, il vous échappera, et voltigera, au gré de ses caprices, sur des bagatelles, ou sur des objets qui pourront devenir un danger pour le repos de votre cœur. C'est alors qu'il se perdra dans des craintes puériles, dans des inquiétudes sans fondement, dans des tristesses vagues et sans objet; et c'est de cette manière que s'alimentera dans votre âme cette mélancolie si funeste, qui finit presque toujours par ternir la pureté du cœur et par énerver toute la force de la volonté. A force de

s'affliger ou de s'inquiéter pour des maux imaginaires, on perd la faculté si noble et si précieuse de s'associer aux véritables douleurs des autres, et de les soulager en les partageant. L'égoïsme s'entretient et se fortifie dans ces rêveries qui tiennent l'âme lixée sur ses maux et sur ses douleurs; la compassion s'émousse ; le cœur vieillit et s'endurcit dans une déplorable insensibilité.

Il est une tristesse, je le sais, salutaire à l'âme, et conforme à l'esprit du christianisme et à la condition de l'homme sur cette terre. Il est bien difficile, en effet, de s'abandonner entièrement à la joie, quand on considère et les périls qui nous environnent icibas, et les calamités sans nombre auxquelles nous sommes exposés depuis que le péché est entré dans le monde.

Nous voyons à chaque instant dispa-

raître autour de nous les objets de nos plus douces affections; et chaque jour quelque nouveau malheur ou quelque perte nouvelle ajoute quelques nouvelles larmes à cette coupe de douleurs que chaque homme doit remplir pendant sa vie. Loin de moi la pensée de vous détourner de cette sainte tristesse que notre condition nous impose, et que Dieu lui-même nous recommande.

Il est, comme dit saint Paul, une tristesse selon Dieu; mais, loin de jeter dans le vague le cœur qui la sent, elle procède, au contraire, de la connaissance claire et intime qu'il a des dangers qui menacent son innocence, ou des fautes qui la lui ont déjà fait perdre. Cette tristesse, loin d'inquiéter le cœur et de tourmenter l'esprit, est mêlée, au contraire, d'une certaine suavité qui les repose doucement; et Jésus- Christ n'a pas fait difficulté de proclamer heu-

reux ceux qui versent de telles larmes. Loin de moi encore la pensée de vous conseiller cette joie folâtre et bruyante qui emporte l'âme, la dissipe et la fatigue, et qui ne laisse après elle que le vide et l'amertume. Cette joie, loin d'être un remède ou un préservatif contre la mélancolie, en est, au contraire, et la cause et l'effet en même temps. Car l'homme n'est point fait pour ces enivrements; et quand il s'y livre, c'est toujours après avoir oublié les misères et les périls de sa condition. Il résulte de ces accès de gaieté, si peu conformes à notre nature, ce qui résulte toujours d'un état forcé ou exagéré. La nature, contrainte, pour ainsi dire, à sortir de ses limites, se venge de la violence qu'on lui a faite, et, reprenant ses droits avec une nouvelle vigueur, elle oppose à la force qu'elle subit une réaction plus puissante en-

core. Et c'est là ce qui explique ces passages rapides et imprévus de la joie à la tristesse, et de la tristesse à la joie; ces mélancolies noires et profondes, après des joies bruyantes et inconsidérées; ces craintes puériles, après des espérances sans but et sans règle ; ces abattements, ces renversements de l'âme, après ces confiances pn^oraptueuses et ces audaces téméraires ; ces impuissances et ces anéantissements, après ces moments de fièvre morale où l'on semblait pouvoir tout faire et tout oser. De là ces variations de température qui, dans quelques instants, font monter ou descendre laséve de notreâme.

Si vous voulez vous prémunir contre la mélancolie, mettez- vous en garde contre ces folles joies et ces rires bruyants, aussi disgracieux pour l'âme que pour le corps, dont ils altèrent également la beauté et l'harmonie. Conservez

votre cœur dans cette égalité d'humeur, dans cette température moyenne, également éloignée de tous les extrêmes, qui lui permet de ressentir la joie sans se dissiper, et d'éprouver la douleur sans s'abattre. Méditez souvent ces paroles du Sage : Ne livre pas ton âme à la tristesse, et ne t'afflige pas toi-même en tes pensées. La joie du cœur est la vie de l'homme, et un trésor inépuisable de sainteté; la joie de l'homme est la longueur de ses jours. Aie pitié de ton âme en te rendant agréable à Dieu, et modère-toi; rassemble les forces de ton cœur dans la sainteté de Dieu, et chasse loin de toi la tristesse, car la tristesse en a tué plusieurs, et il n'y arien de bon en elle. L'envie et la colère abrègent les jours, et l'inquiétude amène la vieillesse avant le temps. Un cœur bon et serein est un festin continuel, et sa nourriture est toujours prête. (Ecclésiastique, cli. xxx.j

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