CHAPITRE 1er
De l'importance de la jeunesse ; des difficultés et des dangers que les femmes rencontrent dans la vie , et de la nécessité de les prévenir.
De toutes les époques de la vie, la plus importante est celle où l'on peut le mieux, en usant bien du présent, réparer le passé et préparer l'avenir ; celle qui, placée, pour ainsi dire, à
une égale distance de l'enfance et de l'âge mûr, participe à la fois des avantages de l'une et de l'autre , et présente en même temps les fleurs de la première et les fruits du second. Pour préparer l'avenir nous avons toujours plus ou moins besoin du passé : car cette préparation exige une certaine maturité de jugement et une force de volonté que l'expérience seule peut donner. L'enfant, il est vrai, dénué d'une expérience qui lui soit propre, pourrait, en s'appropriant celle des autres, suppléer ce qui manque à son âge, et disposer l'avenir sans attendre les leçons souvent rudes et humiliantes du passé. Mais, par un malheureux concours de circonstances, et bien souvent sans qu'il y ait beaucoup de leur faute , la plupart des enfants arrivent à l'adolescence et à la jeunesse sans avoir profité des avantages si précieux que
leur offrait ce premier âge de la vie, où l'âme , semblable à une cire molle , peut recevoir jusqu'au fond le plus intime de son être l'empreinte du bien, de la grâce et de la vertu. Les vices ou rinsufiisance d'une première éducation, des exemples contagieux, de funestes leçons peut-être, ou du moins la légèreté de l'esprit et du caractère, jointe à celle de l'enfance, ont fait perdre à plusieurs les avantages de cet âge , et rendent déjà nécessaires un retour et une réparation du passé, à une époque de la vie qui ne devrait connaître que l'espérance. Heureuses encore les âmes qui n'ont à réparer dans leur enfance que des négligences et des légèretés , et qui n'ont jamais senti le poids humiliant d'une faute grave et délibérée! Hélas! cette pureté, cette innocence si commune autrefois parmi les enfants, devient plus rare chaque
jour. Beaucoup paimi eux ont connu le péché avant d'avoir senti les passions qui nous y sollicitent , et la pointe acérée du remords a précédé dans leur cœur l'attrait perlide du plaisir. Plusieurs ont reçu^ du péché cette triste expérience, cette vieillesse prématurée qui, loin d'éclairer l'esprit, l'obscurcit et l'aveugle ; qui , loin de fortifier la volonté, l'afTaiblit et l'énervé.
Et c'est ici surtout qu'apparaît dans tout son éclat l'importance de la jeunesse. A cet âge, en effet, le péché n'a pas encore jeté dans l'âme des racines profondes ; il n'est pas encore devenu une de ces habitudes invétérées qui pénètrent, pour ainsi dire, jusqu'à la moelle des os, envahissent et souillent à la fois de leur contagion l'âme et le corps, forment dans la première des instincts, des penchants, des désirs lellement violents, qu'il faut pour les
vaincre d'immenses efforts , et laissent dans le second des plis si nombreux et des empreintes si profondes, qu'il faut beaucoup de temps et de peine pour les y effacer. Si les passions que soulève la jeunesse livrent des assauts terribles à la vertu, et exposent le cœur aux séductions du plaisir, elles lui rendent aussi le bien plus facile, en lui donnant un attrait dont l'âge émousse bien souvent la vivacité.
L'ardeur qu'elles communiquent pour le mal, vous pouvez la tourner au bien: ce sont des coursiers jeunes et vigoureux que Dieu a mis à votre disposition, et qui attendent vos ordres. Attelés au char de votre volonté , ils vous conduiront dans les voies que vous ouvrirez à leur impétuosité. Que ce soit dans les sentiers du vice ou de la vertu, peu leur importe: ce qu'ils demandent, c'est de marcher , c'est de courir, et de
ne pas languir dans une inaction qui les tue. Ce qu'il leur faut, c'est une volonté ferme qui tienne bien les rênes , c'est une intelligence calme et habile à la fois qui sache les manier et ne perde pas contenance quand ils s'emportent.
Les arbres, quand ils sont jeunes, penchent du côté où on les tourne, et prennent facilement le pli qu'on essaie de leur donner. Il en est de même du cœur dont l'âge n'a point encore ralenti l'ardeur ni attiédi les désirs. Son énergie et sa vivacité, il les porte partout, dans le bien comme dans le mal. Semblable à ces coursiers généreux qui, à peine tombés, se relèvent, il se retourne vers Dieu par un vif élan de repentir et d'amour, dès qu'il a eu le malheur de s'en détourner par le péché. Soyez donc pleine de confiance et d'espoir , jeune âme à qui la main libé-
raie de Dieu a ouvert le printemps de la vie ; soyez reconnaissante envers lui pour un si grand bienfait, et profitez avec une sage économie des ressources qu'il met à votre disposition. Lors même que le passé vous rappellerait quelques tristes souvenirs , ne vous alarmez point ; mais, prenant espoir et courage, regardez devant vous, considérez l'avenir, et semez- y largement les germes de ces belles vertus que la grâce fait éclore, et dont les fruits abondants nourriront votre vieillesse et répareront la stérilité de vos premières années.
Votre avenir est assuré, si vous comprenez bien l'importance de cette époque de la vie où vous entrez, et la grandeur de ses résultats pour tout le reste de votre vie. Servez -vous de vos fautes mêmes comme d'éperons pour aiguillonner votre volonté lâche et pa-
resseuse , et que le besoin de réparer le passé , se joignant dans votre esprit à celui de préparer l'avenir, vous inspire des résolutions généreuses et un désir ardent d'acquérir toutes les vertus nécessaires à votre sexe, à votre position et aux devoirs qu'elle vous impose. Regardez l'avenir d'un œil calme et ferme , sans vous en exagéier les difficultés , mais aussi sans vous en dissimuler les périls. La première condition , pour conjurer un danger , c'est de le connaître ; et l'ignorance qui nous cache les pièges que nous devons éviter, est, après le penchant qui nous les fait rechercher, le plus grand malheur pour l'homme, et l'effet le plus désastreux de ce péché que nous a transmis le premier ancêtre de notre race.
Les femmes, même dans les conditions les plus modestes, ne peuvent
plus guère espérer aujourd'hui cette vie douce, calme et paisible que leur promettaient autrefois des mœurs plus pures et des habitudes plus pieuses. Si le monde, malgré ce désir immodéré de réformes et d'innovations qui le travaille, n'a pas encore essayé sérieusement de tirer la femme du cercle où la Providence a renfermé l'activité de son esprit et de sa vie ; s'il a consenti jusqu'ici à la laisser éloignée du théâtre et du bruit des cora-niotions politiques, il est bien difficile que le contre -coup n'en arrive pas jusqu'à elle, et qu'elle garde la douce sérénité de son âme au milieu de ces événements qui emportent dans leurs tourbillons impétueux la vie de son mari , de ses enfants , de son père ou de ses frères. S'il lui était facile autrefois de préserver son cœur des séductions du monde et des pièges dangereux de la vanité ou du plaisir , grâce
à ces habitudes plus modestes et plus sévères à la fois qui renfermaient dans le cercle de la famille ses pensées, ses affections et ses jouissances , il n'en est plus de même aujourd'hui, depuis qu'une malheureuse nécessité, décorée du vain titre de convenance , la force d'aller chercher dans des sociétés plus bruyantes, plus nombreuses, et par conséquent moins choisies, des distractions pour lesquelles elle n'est point faite, et qui ne délassent ni son corps, ni son esprit, ni son cœur.
Je ne sais quel besoin de mouvement et de jouissance, quelle agitation fébrile s'est emparée de toutes les âmes, de tous les âges, de toutes les conditions. Pour tous, aujourd'hui, vivre, c'est sentir son être bouleversé par quelque violente secousse. Le calme d'une vie modeste et pure n'apparaît à l'imagination que comme un
sommeil monotone et fastidieux : la jeune fille elle-même , à peine sortie de l'asile où s'écoula son adolescence, rêve, dans les pensées incertaines et inquiètes de son âme , aux émotions que lui promet une vie plus mobile et plus agitée. Instruite par je ne sais quels enseignements précoces, que lui apportent de toutes parts et à tous les instants les exemples qu'elle a sous les yeux, les paroles qu'elle entend, et, pour ainsi dire, l'air qu'elle respire, elle connaît, ou plutôt elle devine et goûte par avance les faux plaisirs que ses rêves lui promettent.
C'est là, sans contredit, l'un des plus mauvais signes de notre époque.
Jusqu'ici, en effet, les femmes, fidèles pour la plupart à la vocation de Dieu et aux devoirs de leur condition, avaient su garder et entretenir dans la famille ce feu sacré de la vertu qui fait les
grandes âmes, et de la piété qui fait les saints. Leur cœur, semblable à l'arche d'alliance, avait conservé intactes ces tables de la loi divine qui rappellent à l'homme ses devoirs et ses espérances. Elles n'avaient pas encore arrêté leurs yeux sur la terre , et regardaient noblement le ciel. Elles avaient su échapper à cette contagion des intérêts et des désirs de la terre, et porter plus haut leurs pensées et leurs désirs. Que deviendra la société, si, privée des ressources que lui offraient leurs vertus , elle ne rencontre plus aucun obstacle sur cette pente rapide où l'entraînent la cupidité et l'amour du plaisir? Que deviendront les générations futures, si elles ne sont plus sanctifiées dans le sanctuaire de la famille par les bienveillantes influences de la femme , et prémunies contre les séductions du vice par cet arôme de grâce
et de vertu qu'exhale le cœur d'une mère ?
Armez-vous donc de force et de courage , et que la vue des difficultés qui vous attendent , loin d'abattre votre âme, lui donne, au contraire, une nouvelle énergie. Moins vous trouverez de secours et d'appui dans les choses ou dans les personnes au milieu desquelles vous vivrez , plus vous devrez vous appliquer à fortifier votre esprit et votre cœur, et apprendre de honne heure à chercher en Dieu et en vous-même ce que vous chercheriez inutilement ailleurs. Attendez-vous à voir diminuer de jour en jour le nombre de ces âmes saintes et fortes à qui l'on peut demander avec assurance conseil, appui ou lumière. Pour vous peut-être, comme pour beaucoup d'autres, la vie sera un désert qu'il vous faudra traverser presque seule, sans rencontrer une autre
âme qui vous tende la main , et dont le regard réponde aux besoins ou au vide de la vôtre. Sur le point d'entreprendre ce pèlerinage de la vie , qui sera peutêtre pour vous long, fatigant et douloureux, faites, une ample provision de force, de patience, de vertu et d'énergie. Et si , heureusement trompée dans vos craintes, vous sentez le chemin qui conduit à l'éternité s'aplanir sous vos pieds , vous aurez encore été sage et prudente dans vos prévisions et dans votre conduite ; car il ne faut pas moins de force bien souvent pour supporter le bonheur que pour souffrir l'infortune.
Le bonheur ici-bas est quelque chose de si rare , et qui semble si peu en rapport avec la nature et la fin dernière de l'homme, qu'il fait presque toujours ployer sous son faix ceux qui le rencontrent sur leur route, et que, pour être porté noblement , il exige une pré-
paration qui ne demande ni moins de temps ni moins d'efforts que la douleur et l'infortune. Et celle ci a peut-être vaincu moins d'âmes que celui-là, et fait moins de victimes.