‹ Les Heures sérieuses d'une jeune personneChapitre 3 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des illusions de la jeunesse , du prix du temps à cet àfre de la vie.

Votre âge est l'âge des illusions, des vifs désirs, des fraîches espérances.

La jeunesse est comme une fée dont la baguette magique évoque les images les plus gracieuses et les fantômes les plus séduisants. Cette ignorance des tristes réalités de l'avenir est un don de la bonté divine, f{ui, pour ne pas nous rendre la vie trop amère , jette un voile bienfaisant sur les peines qui nous y attendent ; et c'est en nous cachant l'a-

venir qu'elle nous laisse un peu jouir du présent. Aussi loin de moi la pensée de déchirer le voile qui protège votre heureuse ignorance , et de vous rendre le présent trop amer en vous alarmant à Texcès sur l'avenir. Mais, outre ce voile sacré que la main de Dieu tient étendu sur les misères de cette vie, il en est un autre plus épais que l'imagination se tisse elle-même, et qu'elle jette avec une perfide complaisance sur les objets qu'il nous importe le plus de connaître, et sur les pièges que nous devons éviter : voile séduisant et trompeur, qui, en nous faisant voir les choses sous un faux jour, nous expose aux plus déplorables illusions et à d'inévitables dangers.

Dieu permet que nous ignorions beaucoup de choses ; mais il ne veut pas que nous nous trompions sur aucune. Il est la vérité même , et l'erreur ne peut ja-

mais avoir en lui son principe et sa source. Si la prudence et le respect pour l'œuvre de Dieu me font un devoir de laisser sur vos chastes ignorances le voile qui les protège, je me croirais coupable , si je n'essayais de déchirer celui sous lequel votre imagination essaie de cacher ses illusions et ses erreurs. Je ne veux point troubler le présent par des inquiétudes exagérées ; mais je ne veux point non plus vous laisser dissiper votre avenir par de fausses espérances. Je veux que, tout en jouissant avec reconnaissance et simplicité du bonheur ou de la paix que Dieu vous donne en cette belle saison de la vie, vous profiliez du calme et du repos qu'il vous offre pour préparer l'avenir, et pour en prévenir les douleurs et les amertumes. Pendant que vos mains sont pleines de semences précieuses, dont chacune peut devenir une

fleur ou un fruit ; pendant que le sol est encore frais et humide , je veux que vous y jetiez, sous l'œil de Dieu, ces semences qu'il vous a données en abondance, afin que sa lumière et sa chaleur, les pénétrant de leurs divines influences , puissent y développer les germes qu'elles contiennent, et que vous amassiez plus tard une riche moisson de belles vertus, de saintes joies et de mérites aux yeux de Dieu et des hommes. Je veux vous apprendre à tirer de vous-même tout le parti que vous en pouvez tirer, et vous donner cette connaissance de vous-même qui éclaire votre esprit sans troubler votre cœur.

Je ne veux ni vous décourager , ni vous exalter , ni vous flatter , ni vous abattre, mais seulement vous fortifier et vous instruire.

Ne croyez pas que le fleuve de la vie coule toujours pour vous comme au-

jourd'hui, abondant, profond, calme et limpide, entre deux rives fleuries et verdoyantes. L'âge appauvrira ses eaux, et ôtera à ses rivages leur charme et leur fraîcheur. Le souffle des passions, semblable à uii vent impétueux, soulèvera, plus d'une fois peut-être, le limon qui repose au fond de son lit, et le fera remonter à sa surface, dont il troublera la limpidité. Il viendra un jour, et ce jour ne tardera pas , où , dépouillée de tous les avantages extérieurs qui plaisent aux sens, vous n'aurez plus que ces qualités moins apparentes, mais plus solides, qui contentent l'esprit et le cœur , et attirent les regards de Dieu et des anges. La jeunesse passera bien vite, bien plus vite que vous ne le pensez; et l'âge qui lui succédera durera bien plus longtemps que le premier. Songez donc principalement à celui-là, puisque c'est le plus long, et que l'autre n'est

qu'un court passage qui conduit à lui.

Si vous aviez un long séjour à faire en un lieu dont vous ne seriez séparée que par un court trajet, serait-il raisonnable de votre part de songer moins au but de votre course qu'aux instants rapides qui doivent vous y conduire ?

La jeunesse n'est pas un temps d'arrêt, mais un temps de passage et de préparation. Elle est, pour tout le reste de la vie, ce qu'est pour le laboureur le temps des semailles, ce qu'est pour le jardinier le temps de la floraison. Oh! si vous compreniez bien le prix de chaque heure, pendant cette période si importante de la vie, la valeur et la gravité de chaque pensée de votre esprit, de chaque sentiment de votre cœur , avec quel soin ne veilleriez -vous pas sur tous les mouvements de votre âme , et jusque sur les habitudes extérieures de votre corps 1

Celle pensée fugitive qui se présente à voire esprit et l'effleure de son aile rapide et légère , c'est bien peu de chose en apparence; s'y arrêter et s'y complaire peut vous paraître bien indifférent en soi. Ce sentiment qui , à peine formé, commence à germer dans votre cœur, et y produit des mouvements si imperceptibles , que vous n'en avez qu'une conscience obscure et confuse, ce n'est rien à la première vue. Ce regard , échappé à votre volonté dans un moment où votre vigilance s'est assoupie, vous paraît une bagatelle. Plus tôt ou plus tard , ce serait peu de chose en effet. Plus tôt, l'impression serait vive, il est vrai , mais elle manquerait de consistance, et la légèreté de l'enfance l'aurait bientôt remplacée par une autre. Plus tard , elle serait superficielle et légère, et se perdrait facilement dans la multitude des soins et des pensées qui

absorbent l'âge mûr. Mais dans la jeunesse, tout ce qui tombe dans l'âme \a jusqu'au fond, et en pénètre, pour ainsi dire, la substance. Les impressions ont encore la vivacité de la jeunesse, et participent déjà à la fermeté de l'âge mùr.

Cette pensée, c'est peut-élre le premier anneau d'une chaîne de pensées et d'images qui feront le tourment de votre conscience et le désespoir de votic vie. Ce sentiment que vous laissez voltiger dans votre cœur sans défiance et sans précaution, c'est peut-être le germe d'une inépuisable moisson de craintes , de regrets , de remords et de chagrins. Ce regard imprudent, c'est peutêtre la première étincelle d'un incendie que rien ne pourra éteindre plus tard , et qui consumera vos plus belles espérances. Si vous ignorez encore combien il peut tenir de choses dans un

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regard , rappelez- vous l'exemple de David. Savez-vous ce qu'il y avait dans ce regard qu'il jeta sur la femme d'U~ rie , du haut de la terrasse de son palais? Il y avait deux crimes dont vous ne devez pas même connaître le nom ; il y avait toute une vie de douleur, de repentir, d'amertume et d'angoisses; il y avait une source de regrets et de larmes si profonde et si large, qu'elle sert encore à alimenter et à exprimer la douleur et le repentir des âmes imprudentes qui ont cédé à l'attrait des sens. L'humanité tout entière vit encore aujourd'hui de ce fonds de tristesse et d'amertume que trente siècles n'ont pu tarir. Et pourtant David avait déjà atteint l'âge mûr, qui donne à l'esprit plus de fermeté, et à la volonté plus de consistance : David était chéri de Dieu ; c'était un juste, affermi depuis longtemps dans le bien, et sur lequel le

Seigneur avait des desseins particuliers de miséricorde. Quel exemple terrible!

quelle leçon effrayante et instructive à la fois !

Jeune âme, n'attendez pas qu'une triste expérience vienne vous apprendre la puissance d'un regard , et vous fasse payer par une vie entière de regrets et de larmes un moment d'imprudence.

Est-il dans la création matérielle rien d'aussi beau, d'aussi bienfaisant que le rayon de lumière et de chaleur qui nous vient du soleil ? Est-il , parmi les choses matérielles, une image plus vive de la bonté de Dieu pour nous ? Et cependant que ce rayon tombe après une pluie sur les jeunes fleurs de la vigne, il les flétrit aussitôt. C'est qu'il n'y a rien d'aussi frêle, d'aussi délicat qu'un être au moment où il se forme et prend sa consistance. Il y a pour tous les êtres vivants des époques critiques qui de-

mandent les plus grandes précautions.

Il y a sous ce rapport entre l'âme et le corps une correspondance parfaite : ef le caractère se forme et se développe selon les mêmes lois qui règlent le développement de la constitution physique de l'homme. Ignorez-vous quels ménagements exigent ces organes nobles et privilégiés où gît principalement la vie du corps, au moment oîi ils acquièrent leur plein développement ?

Ignorez-vous que, dans la fraîcheur de l'air que respire votre poitrine et qui enrichit votre sang, il y a pour vous un germe de mort, qui impose à vos parents des précautions qui vous paraissent peut-être excessives, et qui fait le tourment des nuits de votre mère ?

Or ce que la poitrine est dans le corps humain , le cœur l'est dans l'àme. C'est par lui que nous aspirons cet air spirituel et divin qui entretient notre vie,

et qui , composé des trois éléments du vrai, du bien et du beau, entoure et pénètre noire âme jusqu'à son fond le plus intime. Il est comme l'organe respiratoire de notre esprit. Pour lui, de même que pour la poitrine, il y a une époque de développement et de crise , qui demande des soins infinis, et cette époque, c'est l'âge où vous êtes. Une émotion trop vive, une pensée indiscrète, un regard imprudent, c'en est assez pour troubler ce travail intéressant et délicat par lequel se forme votre constitution morale , pour hâter en vous le développement du cœur, et pour donner à cette faculté si importante une précocité funeste ou une fausse direction. Votre mère, inquiète et toujours tremblante pour votre santé, écarte avec une tendre sollicitude tous les dangers qui lui pourraient porter atteinte. Mais sa vigilance n'égale point

encore celle de votre ange, et les soins qu'il prend pour éloigner de votre âme tout ce qui pourrait en ternir la pureté ou en troubler le repos et l'harmonie.

C'est à vous que l'Esprit-Saint adresse cette parole des Proverbes, ch. iv, jr. 3 : Garde ton cœur avec toutes sortes de soins , cxir c'est de lui que "procède la vie. Telle est la source, tel est le ruisseau qui en découle ; tel est le cœur , telle est la vie qui en procède. Ceci est vrai, surtout de la jeunesse, et surtout pour la femme.

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