CHAPITRE III
Le cœur de la femme : de la nécessité de le bien régler pendant la jeunesse.
La plus humble , la plus chaste , la plus sainte de toutes les femmes, celle qui fut l'honneur de votre sexe, et qui mérita, avec le titre de mère de Dieu, la gloire d'être placée au-dessus de toutes les créatures , Marie , en répondant au salut de sa cousine Elisabeth, qu'elle était allée visiter, nous a révélé l'existence d'une faculté de l'âme qu'aucun philosophe n'avait connue, qu'aucun sage n'avait découverte , et dont
n'avait parlé aucun prophète. Dieu, qui dispose toutes choses avec sagesse, a voulu que cette faculté nous fût révélée par une femme visitant une autre femme ; et cette femme est sa Mère. C'est que cette faculté paraît avec bien plus d'éclat dans la femme, et exerce sur toute sa vie une influence bien plus décisive encore que chez l'homme. Je veuv parler de l'esprit, ou plutôt de l'intelligence du cœur, de celte patience intime qui fait comme le fond et le sanctuaire de l'âme, où s'opèrent les chastes recueillements de l'humilité et les dispersions lamentables de l'orgueil. (Év. selon saint Luc, ch. i , j'. 51.)
L'intelligence de la femme est dans son cœur. C'est de celui-ci, comme d'une source profonde, que lui viennent, et les pensées qui élèvent son esprit, et les pensées qui l'inclinent vers la terre. C'est lui qui est la clef de
toutes les puissances de son âme : de sorte que celui qui a su s'emparer une fois de son cœur gouverne en souverain tout son être, et y exerce un pouvoir lie fascination dont aucun autre ne saurait donner l'idée. Dieu, qui dispose chaque être pour le but qu'il s'est pro ■ posé en le créant , a creusé dans le cœur de la femme un abîme qu'aucune alfection humaine ne peut ni combler ni épuiser, parce qu'il voulait poser, pour ainsi dire, son être tout entier dans l'amour, et lui rendre faciles et nécessaires les sentiments les plus nobles et les sacrifices les plus héroïques. C'est par elle qu'il voulait entretenir dans la l'amille et dans la société la charité, la tendresse, la compassion et le dévouement, l'amour enfin à tous ses degrés ut sous toutes ses formes.
Il a voulu que dans la famille l'enfant fût porté, pour ainsi dire, et élevé
sur le creur de la femme et sur l'intelligence de l'homme, comme sur les deux bras d'un seul et même être. 11 a voulu que, dans la société, la pensée de celui-ci donnât la lumière qui éclaire, et que l'amour de celle-là fournît la chaleur qui échauffe et vivifie, et que la vie morale de l'humanité jaillît ainsi, comme un seul et même rayon , d(! ces deux éléments réunis en un foyer commun. 11 a voulu posséder seul ces trésors de tendresse et de dévouement dont il a enrichi le creur de la femme, être le but suprême de ces élans qui en partent incessamment commodes traits enflammés, et se réserver le secret d'en calmer les agitations et les inquiétudes, comme les oscillations de l'aiguille aimantée ne cessent qu'au momiMit où elle se tourne vers le pôle qui l'allire. Il a fait le cœur de la femme large et profond, aiin que son dévouement puisse
suffire à tous les besoins qu'il doit satisfaire, soit dans la société, soit dans la famille ; mais en même temps il l'a fait trop vaste pour qu'aucun objet créé puisse en remplir la capacité. Et lorsque , oubliant le but sublime pour lequel elle a été créée , elle se penche vers la terre au lieu de regarder le ciel , et disperse son amour sur les créatures au lieu de le concentrer en Dieu son créateur, il se fait dans son âme un vide et un malaise inexprimables ; elle éprouve des lassitudes, des déchirements, des angoisses et des défaillances qui l'avertissent qu'elle a manqué sa voie, et qui l'y ramènent presque toujours.
Vous pouvez juger par là combien il vous importe de garder votre cœur, et d'en surveiller exactement tous les mouvements; puisque, le cœur étant, pour ainsi dire, la principale pièce de votre âme, dès qu'il est gagné, il entraîne
toutes les autres. C'est lui. en eiïei, qui les gouverne et leur communique le mouvement qu'il a reçu lui-même.
C'est lui qui donne à l'esprit de la femme la plupart de ses conceptions; et l'objet dont il est préoccupé devient inévitablement l'unique objet de toutes les pensées. C'est lui qui fournit à l'imagination ces images dont le fond reste immobile sous des formes qui varient sans cesse, tellement que l'on serait tenté quelquefois de les prendre pour une sorte d'obsession, tant l'âme est absorbée par elles. C'est lui qui façonne à son gré la volonté, qui lui donne cette constance et cette souplesse à la fois que l'on remarque dans la plupart des femmes, et qui font qu'elles marchent opiniâtrement vers leur but, en vaiiant avec un art infini leurs moyens. Quand leur cœur est plein d'un objet, rien ne leur paraît impossible : et c'est
cette disposition qui les rend si puissantes pour le mal et pour le bien, et qui exige d'elles une si exacte vigilance sur tous les mouvements de leur cœur.
Leur ardeur pour le bien est admirable , quand un sentiment pur et généreux s'empare de leur âme, et la faiblesse naturelle à leur sexe fait place à une énergie dont peu d'hommes seraient capables. Dieu seul connaît tous les trésors de vertus que produisent journellement en elles la charité, l'amour maternel, la piété filiale, le dévouement et la compassion. Mais lui seul aussi connaît jusqu'à quel excès de malice peut les pousser un sentiment mauvais dans sa nature ou dans sa source.
Oh! si vous pouviez, placée entre ces deux abîmes de bien et de mal , sonder la profondeur de l'un et de l'autre, et juger par quelle pente insensible on arrive à ce fond dont la vue donnerait le
vertige à votre esprit! si je pouvais placer sous vos yeux le spectacle des joies inefïables et de la gloire merveilleuse qu'ont puisées dans la pratique de la vertu tant de femmes héroïques, et celui des douleurs, des dégoûts, des humiliations et des opprobres dont tant d'autres ont été abreuvées, après des fautes qui ne semblaient pas au premier abord devoir produire un tel résultat!
l'admiration et l'horreur se partageraient votre âme, et vous seriez effrayée, en voyant d'un côté jusqu'où vous pouvez descendre en négligeant les devoirs de votre vocation , et de l'autre jusqu'à quelle hauteur vous pouvez monter en étant tidèle à la grâce.
Dieu, en eftet, pour vous retenir plus sûrement à son service, à cause des grandes choses qu'il veut accomplir par vous, a mis devant vous des barrières que vous ne pouvez franchir que par
un eiïort qui suppose une immense énergie, puisque pour le tenter vous êtes contrainte, pour ainsi dire, de sortir de votre propre nature. Or c'est pour un être la chose la plus difticile ; mais aussi , quand une fois on y est parvenu, rien ne coûte plus à la volonté, et les sacrifices les plus difficiles lui sont comme naturels. Jugez par là combien est important pour vous le premier pas dans la voie du bien ou du mal , puisque ce pas une fois fait vous engage presque infailliblement à d'autres.
Si vous voulez posséder votre cœur et vous assurer une vie exempte de soucis et de remords, attachez-le fortement à Dieu , accoutumez-le à préférer toujours le devoir au plaisir, et à se proposer dans tous ses mouvements un but digne de la grandeur de vos destinées. Souvenez- vous que Dieu seul peut en fixer l'instabilité, et qu'aucune créa-
ture ne saurait lui donner ce repos qu'i! cherche avec tant d'ardeur. 0 mon enfant! si vous saviez ce qu'il faut de désirs inquiets, de vaines espérances, d ; fausses joies, de troubles, de regrets et d'amertume pour remplir un cœur que Dieu ne reiuplit pas! Si votre candeur et votre simplicité ne vous mettaient un bandeau sur les yeux, et n>' vous empêchaient de pressentir les tourments auxquels est en proie la vie d'une femme qui n'a pas appris dès sa jeunesse à réjjler les désirs elles alTections de son cœur, vous comprendriez mieux mes paroles, et la nécessité de travailler efiicacement à diriger le vôtre et ;i en réprimer toutes les saillies. Agissez pendant qu'il est temps. Ecoutez la voix de Diu, qui vous adresse ces paroles du Cantique : Les fleurs se sont montrées dans nos contrées; le tewps de tailler les arbres est arrivé ; la voix de la tourterelle
s'est fait entendre; les vignes en fleur commencent à donner leur parfum. Levez-vous , mon amie, et venez. Prenez-nous les petits renards qui démolissent les vignes , car la nôtre est en fleur (ch. ii). Les renards dont parle l'écrivain sacré, ce sont ces défauts faibles encore, mais qui déjà ravagent votre âme, et n'y laisseraient aucune vertu intacte , si vous ne vous hâtiez de les détruire. Ce temps de tailler les arbres, c'est l'âge où vous êtes, âge précieux où vous pouvez encore élaguer les branches inutiles et nuisibles qui détournent et absorbent une partie de la sève, et privent ainsi les autres des sucs dont elles ont besoin pour produire des fruits abondants et savoureux. Car vous ne devez pas seulement attaquer ces défauts grossiers et manifestes qui pourraient enlaidir votre âme ou la souiller, mais encore ces imperfections légères en apparence, et qui, laissées à
elles-mêmes , deviendraient plus tard des penchants funestes pour vous. Vous devez même surveiller certaines dispositions naturelles qui , bonnes en soi , et souvent même estimées par le monde au-dessus de Leur juste valeur, peuvent facilement, à cause de cela, détourner des objets plus importants les pensées de l'esprit et les ellbrts de la volonté : qualités dangereuses très-souvent à ceux qui les possèdent, parce qu'il est aisé d'en abuser , et que d'ailleurs elles flattent et nourrissent l'amour-propre ou les autres passions du genre humain.
Vous devez imiter ces jardiniers intelligents qui visitent chaque jour leur jardin, la serpe à la main, et coupent toutes les branches qui pourraient épuiser l'arbre ou le surcharger, sans se laisser arrêter par la fraîcheur de leur feuillage ou l'éclat de leurs fleurs. Si vous voulez bien cultiver votre cœur et
lui faire produire tous les fruits de vertus qu'il peut donner, n'y laissez rien croître d'inutile ou de superflu, et attachezvous à ce qu'il y a de meilleur, mesurant votre estime et votre application au degré d'importance que mérite chaque chose, en plaçant au-dessus de tout, dans votre esprit et votre cœur, les vertus qui vous rapprochent de Dieu davantage, et les devoirs qui vous obligent envers lui. Aimez ces vertus cachées, humbles et modestes, qui vont si bien à votre sexe, ces vertus dont Dieu seul est témoin, que le monde ignore, et que souvent même il méprise, parce qu'elles ne procurent aucun avantage aux yeux des hommes, et qu'elles ne trouvent que dans l'autre vie leur récompense. Mais c'est pour cela même que Dieu les aime d'un amour de prédilection , et que vous devez les préférer. Car, s'il est en général
dangereux de plaire au monde el utile de s'en éloigner, celte vérité s'applique surtout à la femme, dont la vie, renfermée dans une sphère plus étroite et vouée à des affections plus intimes que celles de l'homme, est obligée de chercher de bonne heure l'isolement, le calme, le repos et le silence qui doivent protéger ses vertus. En agissant ainsi, vous ferez plus pour le développement réel et pour la culture de votre cœur, que vous ne feriez en acquérant des qualités plus agréables et plus brillantes.
Il vous arrivera d'ailleurs ce qui arrive toujours quand on s'applique à ce qui est meilleur, et qu'on s'attache au principal. Ce qui est accessoire vient infailliblement ensuite, comme l'effet suit la cause dont il provient, comme l'accident suit le sujet qui le supporte. En acquérant les vertus qui plaisent à
Dieu , vous recevrez par surcroît celles que les hommes estiment : en devenant de plus en plus agréable à Dieu , vous vous rendrez de plus en plus recommandable aux hommes, dont le bon sens et le jugement finissent presque toujours par triompher des préjugés qui obscurcissent leur esprit, et que l'ascendant d'une vertu austère et modeste à la fois finit toujours par subjuguer. Et c'est aussi ce que le Sauveur du monde nous insinue dans ces paroles de l'Evangile où il nous recommande de rechercher d'abord le règne de Dieu et sa justice, nous promettant que le reste nous sera donné par surcroît. Mais ce surcroît, il ne faut point le chercher directement, ni même le désirer avec trop d'empressement; il faut se contenter de l'attendre de la bonté de Dieu, qui nous l'a promis si nous cherchons d'abord les choses dont il est l'accès-
soire. Bien souvent, au contraire, quand par légèreté d'esprit ou de cœur on déplace, pour ainsi dire, les choses, mettant celles qui valent moins au-dessus de celles qui leur sont supérieures, négligeant les vertus solides et cachées pour les qualités brillantes, on n'obtient ni celles-ci ni les premières: Dieu le permettant ainsi pour punir ce renversement de l'ordre moral et des lois qui le régissent.