CHAPITRE VIII
EN AUTRICHE ^(suite). - LA PRÉPARATION DE L'ULTIMATUM
Pour comprendre ce qui s'est passé dans la monarchie danubienne après l'attentat de Serajevo, il faut avoir présente à l'esprit la volonté de guerre formelle du gouvernement austrohongrois contre la Serbie.
Les victoires de la Serbie, au cours des guerres balkaniques, l'accroissement matériel et moral qu'elles lui avaient valu, exaspéraient littéralement Autrichiens et Hongrois. N'ayant pas pu ou n'ayant pas su empêcher la cause, ils s'étaient montrés plus impuissants encore à en accepter les conséquences. Ils étaient pareils à de mauvais joueurs, furieux d'avoir, par leur faute ou par celle du hasard, perdu, du commencement à la fin, leur partie.
La diplomatie du Ballplatz, durant toute cette période, n'avait commis que des erreurs et éprouvé que des mécomptes. L'alliance des nations balkaniques désireuses de se partager les dépouilles ottomanes, l'avait prise au dépourvu.
Cette première guerre terminée, c'est elle qui poussa de toutes ses forces les Bulgares exaspérés, aigris et leur souverain maître intrigant à en
entreprendre une seconde, dont elle attendait l'écrasement des Serbes.
Or, c'est juste le contraire qui se produisit. Les Bulgares furent battus autant qu'on peut l'être ; la Roumanie, bien qu'étant l'alliée de l'Autriche, intervint au côté de ses pires ennemis, pour aider à leur défaite, ce qui constituait pour les dirigeants du Ballplatz un nouvel échec, non moins cuisant que le premier.
Mécontents et furieux, ils cherchèrent alors à réparer, par la force des armes, les erreurs de leur diplomatie. En 191 3, ils songèrent à attaquer la Serbie. Ils s'en ouvrirent à leurs alliés, à l'Allemagne et à l'Italie. Les révélations ultérieures de M. Giolitti ont fait une pleine lumière sur ce point. Le 9 août, le marquis de San Giuliano télégraphie à M. Giolitti, alors président du Conseil italien : « L'Autriche-Hongrie nous a communiqué, ainsi qu'à l'Allemagne, son intention d'agir contre la Serbie, et elle dépeint cette action comme une action défensive, espérant appliquer à la Triple-Alliance le casus fœderis que je crois inapplicable. Je cherche à concerter avec l'Allemagne mes efforts, en vue d'empêcher cette initiative autrichienne ; mais il pourrait être nécessaire de dire clairement que nous ne considérons pas cette action éventuelle comme défensive et que, par conséquent, nous ne croyons pas que le casus fœderis existe. Je te prie de me télégraphier à Rome, si tu m'approuves. »
M. Giolitti répond : « Si l'Autriche agit contre la Serbie, il est évident que le casus fœderis n'existe pas. C'est une action qu'elle entreprend pour son compte. Il n'est pas question de défense, puisque personne ne cherche à l'attaquer. Il est nécessaire que cela soit déclaré à l'Autriche de la façon la plus formelle, et il est à souhaiter que les efforts de l'Allemagne dissuadent l'Autriche de cette .périlleuse aventure. »
Ainsi, à cette époque, l'Italie refuse nettement de marcher. Si elle avait été seule de cet avis, l'Autriche aurait peut-être passé outre ; mais elle fut retenue par l'Allemagne, désireuse de ne pas s'aliéner définitivement la Roumanie où régnait un Hohenzollern.
Le gouvernement autrichien se vit donc contraint, en dépit qu'il en eût, de rengainer son sabre. Mais il ne songea plus qu'à le sortir à la première occasion, à défaire le traité de Bucarest, auquel il ne parvenait pas à se résigner, à agir contre les Serbes et éventuellement contre les Russes.
Cet état d'esprit belliqueux ne fait que se préciser durant l'hiver et le printemps 1914. On peut en apporter de multiples preuves. MM. E. Bourgeois et G. Pages en ont accumulé toute une série, des plus convaincantes, dans leur livre si précieux : Les Origines et les Responsabilités de la Grande Guerre.
Le 27 mars 1914, un informateur français écrit de Vienne : « Il 7 a ici, au Bureau de la Presse, un
système fonctionnant avec méthode pour accentuer la haine contre la Russie. Des agissements de cette nature sont inquiétants. Ils donnent lieu de croire que les milieux dirigeants de la politique austrohongroise préparent les esprits à la guerre future pour qu'elle soit populaire, travail qui est mené parallèlement à l'action militaire. »
Au mois de mai de la même année, le marquis de Pallavicini, ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Constantinople, fut reçu en audience par son vieil empereur, qui lui déclara que la guerre était inévitable, les puissances centrales ne pouvant pas admettre le traité de Bucarest, et seule une guerre générale étant capable d'amener une solution convenable. Le marquis de Pallavicini le raconta lui-même quelques mois plus tard à M. Morgenthau, ambassadeur des États-Unis à Constantinople.
Le 27 juin, la veille de l'attentat de Serajevo, notre ministre à Belgrade, M. Descos, signalait sur la frontière serbe des mouvements de troupes autrichiennes assez préoccupants. « C'est là, écrivait-il, le programme habituel des débuts de mobilisation, auxquels il a été si souvent procédé au cours des dernières années, sur les frontières méridionales de la Monarchie. »
Au cours des années précédentes, l'Autriche- Hongrie, en effet, avait mobilisé bien des fois. Financièrement, diplomatiquement, elle ne pouvait pas et elle ne voulait pas recommencer sans
cesse ce jeu-là, qui ne lui avait rapporté que des déboires.
Au mois de mai 191 3, Conrad de Hœtzendorfï, chef d'état-major général et futur généralissime, disait à un correspondant du Times : a Voilà deux fois en deux ans que j'ai préparé la guerre contre la Serbie. Deux fois mes plans ont été déjoués par les politiciens. Mais le conflit est inévitable et ne saurait être indéfiniment retardé. On ne peut pas désappointer éternellement l'armée. »
Sans compter que tous ces préparatifs militaires, ces remuements de sabre, coûtaient fort cher. La situation financière de la monarchie n'était rien moins que brillante. En Europe, dans le monde, aussitôt qu'un gouvernement avait des embarras d'argent, c'est vers la France et le marché de Paris, on le sait, qu'il tournait de préférence ses regards. L'Autriche-Hongrie, bien qu'elle fût l'alliée formelle de l'Allemagne, notre ennemie, n'avait pas échappé à cette tentation. Voilà plusieurs années déjà que ses financiers essayaient par tous les moyens, directs ou indirects, d'émettre un ou plusieurs emprunts à Paris.
En 191 3, ces efforts s'étaient multipliés. Le gouverneur du Crédit foncier autrichien, Rodolphe Sieghart, était venu personnellement à Paris, où il voyait quantité de gens, hommes politiques, journalistes, banquiers, etc., et donnait force déjeuners.
On avait pu croire, un moment, que ses tentatives aboutiraient. Mais envoyer de l'argent fran-
çais à Vienne, où les gouvernants préparaient ouvertement la guerre contre les Serbes, éventuellement contre les Russes, nos alliés, c'était tout de même un dur morceau à faire avaler au Parlement, à l'opinion. Certains de nos diplomates se mirent résolument en travers. L'entreprise échoua. Autrichiens et Hongrois en conçurent beaucoup de dépit. Le 30 juillet 1914, le comte Tisza déclarait cyniquement à un de ses amis :
« Il s'agit d'un tribut de quelques milliards, que la Serbie, cette nation de paysans, devrait verser à l'Autriche. Nous savons bien qu'elle n'en a pas le premier sou. Mais, quand une petite femme a des dettes, ce sont ses amis qui les payent.
« Nous voulons faire un emprunt. La France nous refuse son marché. Son or nous viendra par cette voie. »
J'ai parlé précédemment du mémoire élaboré par le comte Berchtold, à la suite de l'entrevue de Konopicht et avant l'attentat de Serajevo. Au lendemain de cet attentat, François-Joseph l'envoyait à Guillaume IL II le faisait suivre d'un postscriptum et d'une lettre. Le post-scriptum disait : « Le mémoire ci-dessus venait d'être terminé, lorsque sont arrivés les terribles événements de Serajevo. On peut à peine se rendre compte de toute la portée de cet abominable assassinat. Toutefois, s'il en était encore besoin, il a apporté la preuve indéniable de l'impossibilité de faire disparaître l'antagonisme entre la Monarchie et la Ser-
bie ainsi que le danger et l'intensité des effets de la propagande panserbe, qui ne recule devant rien.. Dans ces conditions, la nécessité s'impose pour la Monarchie de déchirer d'une main énergique le réseau dont son adversaire voulait tisser un filet pour l'étouffer. »
Quant à la lettre de François-Joseph, elle disait, entre autres choses, ceci :
(( L'effort de mon gouvernement doit tendre, à l'avenir, à l'isolement et à l'abaissement de la Serbie. »
Tel était l'état d'esprit à Vienne, immédiatement après l'attentat. La plupart des dirigeants n'avaient pas été autrement affectés de la disparition du prince héritier. Un certain nombre d'entre eux s'en étaient même ouvertement réjouis. Le drame leur fournissait le prétexte qu'ils cherchaient. Ils se jetèrent là-dessus avec avidité. Ils étaient depuis assez longtemps déjà persuadés de la nécessité d'une guerre avec la Serbie. L'intervention de la Russie dans le conflit leur paraissait peu probable. Au cas où elle se produirait, ils comptaient sur l'Allemagne pour les protéger contre ce danger.
Jusqu'à présent, l'Allemagne les avait empêchés de déchaîner le conflit. Cette fois, au lieu de les retenir y elle les poussa. Ils s'y précipitèrent aveuglément, sans en mesurer les conséquences lointaines, avec ce mélange d'étourderie, de légèreté, d'inconscience, qui caractérise la diplomatie autrichienne.
Au moment où l'incendie va s'allumer, jetons un regard sur quelques-uns de ceux qui mènent cette politique austro-hongroise.
Affaibli par l'âge, le vieil empereur ne dirige plus rien. On arrive à lui faire faire à peu près ce qu'on veut.
Le ministre des Affaires étrangères est le comte Berchtold, un grand seigneur très riche, qui court après ses plaisirs et songe surtout à s'amuser.
Dans Reigen {la Ronde), la pièce très connue d'Arthur Schnitzler, parmi d'amusantes esquisses de types viennois, l'une des plus curieuses est celle d'un comte qui, sans trop de difficulté, séduit une comédienne et, un soir qu'il a fait la fête et s'est copieusement enivré, va chercher ses amours beaucoup plus bas, jusque sur les boulevards extérieurs.
Le ministre des Affaires étrangères d'Autriche- Hongrie présentait plus d'un trait de ressemblance avec ce personnage de Schnitzler.
Un diplomate étranger, un jour qu'il était allé dans un tout petit théâtre viennois, analogue à nos boîtes de Montmartre, aperçut, tout au premier rang des fauteuils d'orchestre, Berchtold, qui lui fit, de loin, un petit signe d'amitié. Quel ne fut pas son étonnement de voir à l'entr'acte une des
ouvreuses s'approcher du comte et déposer sur ses genoux une grosse gerbe de fleurs ! Comme il le saluait à la sortie, Berchtold lui dit de l'air le plus naturel : « Vous avez vu ces fleurs ? C'est le directeur du théâtre qui me les envoie. Il est extrêmement fier que je sois, quatre ou cinq soirs de suite, venu dans son établissement. »
Le même diplomate de qui je tiens cette anecdote se promenait avec un ami un dimanche soir de juillet 1914, dans un des faubourgs populaires de Vienne. Berchtold était, depuis deux ou trois jours, parti pour Ischl, auprès de l'Empereur, afin de lui faire approuver — on l'a su depuis — l'ultimatum à la Serbie. Rentré à Vienne le dimanche vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, il ne fit que passer au Ballplatz, juste le temps de déposer sa serviette où se trouvait le fameux document d'où la guerre générale devait sortir. Il vit à peine ses secrétaires et le diplomate étranger le rencontra vers la fin de la journée, en train de s'amuser en fort joyeuse compagnie, comme un étudiant en goguette.
Tel était l'homme qui, au cours de ces événements tragiques, était censé tenir le gouvernail. Léger, superficiel et vain, sans connaissances sérieuses et précises, sans culture, il se laissait inconsciemment rouler dans le tourbillon. Le travail le rebutait ; les affaires diplomatiques l'ennuyaient ; dès qu'elles exigeaient quelques efforts d'attention, la lecture d'un rapport, de la
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réflexion, il s'en déchargeait avec joie sur ses subordonnés.
Le principal d'entre eux est le comte Forgasch, l'homme qui machina, en 1909, tout le procès d'Agram, qui inventa de fausses conspirations et se servit de documents fabriqués.
Ce procès, où il s'était couvert de ridicule en même temps que d'infamie, n'avait nui d'aucune manière à son. avancement. On l'avait envoyé pendant quatre ans représenter l'iVutriche à Dresde, ce qui n'était pas une mission bien difficile. Puis il était retourné au Ballplatz où, avec un chef aussi débile, aussi insouciant que Berchtold, il était devenu bien vite le maître tout-puissant.
Une fois que l'ambassadeur de France, M. Dumaine, se plaignait devant lui que le ministre ne se décidât pas à lui répondre : « Comment, lui dit-il en riant, avez- vous la naïveté de vous adresser à Berchtold pour des affaires importantes ? Venez donc m'en parler. C'est la seule manière d'aboutir ! »
« Sur un corps grand et vigoureux, écrivait de lui M. Dumaine, se dresse une tête au front très bas et d'une laideur spéciale qui résulte non d'une difformité quelconque, mais d'un manque total d'harmonie entre les éléments du visage. Ses traits semblaient se refuser à former un ensemble. »
Il n'était nullement gêné de cette raideur, non plus que de sa mauvaise réputation. Gouailleur et cynique, il affectait de dire tout haut ce que bien
des gens pensent tout bas. Bismarck était son modèle, son guide. Il aimait à en imiter la franchise brutale et tudesque.
Tout de suite après l'attentat du 28 juin, on peut penser avec quelle allégresse il se mit à l'ouvrage.
Voilà pour les dirigeants civils. Quant aux chefs militaires, le principal d'entre eux était Conrad de Hœtzendoriï, qui vient justement de publier le premier volume de ses souvenirs. Il y avoue luimême, avec une parfaite candeur, qu'à peine arrivé à l'état-major il avait conseillé à l'Empereur de déclarer la guerre à l'Italie. « Comme il faudra un jour ou l'autre se battre avec elle, disait-il, le plus tôt serait évidemment le mieux. »
Le vieil Empereur, d'^hrenthal, alors ministre des Affaires étrangères, refusèrent d'écouter ce dément.
A défaut de l'Italie, Hœtzendorfî ne songeait qu'à se jeter sur la Serbie. Après l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, il proposa d'entrer en campagne contre les Serbes. Nous avons vu qu'il avait, dans ce but, mobilisé l'armée deux ou trois fois.
C'est dans un tel état d'esprit que le gouvernement austro-hongrois commence son enquête sur l'attentat. Il est résolu, coûte que coûte, à y impliquer le gouvernement serbe. François-Joseph, dans la lettre qui fut remise à Guillaume II, le 5 juillet, le déclare nettement :
(( D'après les renseignements actuels, il ne s'est
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pas agi à Serajevo d'un attentat individuel, mais d'un complot organisé dont la trame se rattachait à Belgrade, et même dans l'hypothèse vraisemblable où il serait impossible de prouver la complicité du gouvernement serbe, on peut toujours être sûr que sa politique d'union yougoslave appelait de telles entreprises criminelles. »
Ainsi, quels que soient les résultats de l'instruction, l'Autriche marchera résolument de l'avant ; et elle marchera à fond.
Dès le 30 juin, deux jours seulement après le drame, Tchirschky, ambassadeur d'Allemagne à Vienne, adresse au chancelier la lettre suivante, qui constitue un document véritablement capital. Je la cite entièrement avec les annotations marginales de Guillaume II :
« Le comte Berchtold m'a dit aujourd'hui que tout indiquait que les fils de la conspiration dont l'archiduc avait été victime se rattachaient a Belgrade. L'affaire avait été si bien combinée que l'on avait, à dessein, recherché, pour exécuter le crime, de tout jeunes gens qui ne pouvaient être condamnés qu'à des peines secondaires. Le J'espère bien que ministre parle avec une errande amertume
non/ 111
des complots serbes.
(( Ici, j'entends même des gens sérieux exprimer le désir de régler enfi?! défini- Maintenant tivement les coMptes avec les Serbes. On devait poser aux berbes une série de conditions, et, au cas où ils ne les accepteraient
QuiVyaautori. P^^' procédcr d'une manière énergique. -■■' C'est très bête! Je profite de toute occasion de ce genre tour
ne le regarde, j, -77 ^ -77 ... ^
tu tout. C'est deconseiLler tranquillement^ mais sérieusement^ ^.^rc^telÎMe ^'/ mcsures précipitées. Avant tout, il faut ie voir ce qu'elle bien savoir ce que l'on vent, car ie n'ai
•otnpte faire. Après , . .. i . ' J
■iceia va mal, on entendu jusqu ICI que des impressions très ^'JapasâuiurQue vagucs et très confuses. Il conviendra de rschirschkymefas- peser Soigneusement les chances d'une action er là toutes ces softi- quelconque et de se rappeler que l'Au-
es. Avec les Serbes, ,'itt •), ii i" ^
ijaut en finir et le tnche-ilongrie n est pas seule dansle monde;
KSÏ.^:S q^^ ^'^^^ P^^y ^^1^ ^^^ nécessité, tout en \ce sont des vérités obscrvaut Ics é^ards dus à ses Alliés, de tenir
t La Palisse
compte de la situation européenne dans son ensemble, spécialement de ne pas perdre de vue l'attitude de l'Italie et de la Roumanie dans toutes les questions concernant la Serbie (i). »
On ne saurait trop insister sur l'importance de cette lettre, qui donne la clef de tout.
Les dirigeants de Vienne sont à un tel point résolus à la guerre que Tschirschky lui-même se croit obligé de les retenir. Voilà qui est extraordinaire. Car l'ambassadeur d'Allemagne n'est pas un pacifique. Loin de là !
M. Dumaine fait de lui le croquis suivant : « Mauvais pastiche de Bismarck, il n'en rappelait : que les défauts. Fort de son autorité d'ancien
secrétaire d'Etat, il se prononçait sur toute question d'un ton si péremptoire qu'il n'7 avait pas
(i) Die deutschen Dokumente, n^ 7.
place pour le développement d'un avis contraire. Les chances de sa carrière, due à l'un des moins justifiés caprices de son empereur, l'avaient boufii d'infatuation. Ce ne lui était pas assez de peser lourdement et avec ostentation sur les décisions du ministère austro-hongrois, il affectait aussi un tel air de supériorité vis-à-vis de ses collègues que la plupart avaient renoncé à le fréquenter. »
Il détestait à un tel point les Serbes qu'il citait volontiers le propos que lui aurait tenu le roi Milan à l'époque où il était jeune chargé d'affaires à Belgrade : « Croyez-moi, mon cher, disait le souverain, quand je ne serai plus là, l'Autriche ne trouvera plus en Serbie personne à qui parler ! »
Dans le courant de juillet, il déclara textuellement à notre ambassadeur : « Je suis tellement persuadé de la nécessité d'écraser les Serbes que je ne craindrais pas d'outrepasser les instructions de mon gouvernement pour déterminer l'Autriche à agir. »
Ces paroles pourraient paraître en contradiction avec l'attitude de modération et de calme qu'il affecte dans son télégramme du 30 juin ; la contrad ction n'est qu'apparente et s'explique aisément. A ce moment-là, tout au début, il n'était pas encore au diapason. Il était dépassé par les dirigeants viennois. Mais, dès qu'il sentira que Guillaume II est de cœur avec ces derniers, il ne sera pas long à les rattrapper et bientôt même à aller beaucoup plus loin qu'eux. C'est lui alors qui mènera le
jeu ; au dernier moment, lorsque le Cabinet de Vienne, effrayé de sa légèreté, voyant la grave tournure que prenaient les événements, voudrait s'arrêter, Tschirschky, sur les conseils de Berlin, le poussera à la catastrophe.
Sa fameuse dépêche, d'autre part, éclaire du jour le plus vif la mentalité et le rôle de Guillaume IL II apparaît, dès l'origine, monté au plus haut point contre les Serbes, qu'il considère comme un ramassis d'assassins et de brigands. Son opinion sur ce point reste la même du commencement à la fin. Il n'y a rien à faire avec ces gens-là qu'à les écraser. Alors même qu'ils céderaient sur tout, qu'ils donneraient les signes d'une parfaite soumission, il faudrait quand même les punir, les humilier, les amoindrir de toutes les manières.
Au cours des négociations, Guillaume II soutiendra à fond toutes les exigences de l'Autriche. Il ne les trouvera jamais assez dures. Il s'impatientera du moindre retard, de la moindre hésitation : si la Russie, l'Angleterre, la France font mine d'intervenir, de s'interposer entre l'Autriche et la Serbie, il considère leur démarche presque comme une offense personnelle et déclare que la force entière de l'Allemagne est au service de l'Autriche pour empêcher cette intervention.
L'entourage de Berchtold se met donc au travail. Le 4 juillet, le comte Hoyos, chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères, apporte à
Berlin une lettre autographe de François- Joseph» Il donne toutes les explications sur les intentions belliqueuses de l'Autriche.
Le 5 juillet, l'ambassadeur d'Autriche à Berlin, Szogyeny, déjeune chez l'Empereur, à Potsdam. Il lui remet la lettre de François-Joseph. Après le déjeuner, se tient le fameux conseil où la guerre contre la Serbie et éventuellement contre la Russie et la France fut au fond décidée.
Les Allemands ont essayé de démentir l'existence de ce conseil de guerre. Leurs efforts sont vains. Elle est prouvée par quantité de documents plus significatifs les uns que les autres.
C'est tout d'abord le télégramme de Szogyeny, ambassadeur d'Autriche, rendant compte de son entretien avec Guillaume II.
« D'après l'opinion de Guillaume II, écrit-il, il ne faut pas attendre longtemps pour agir contre la Serbie. L'attitude de la Russie serait certainement hostile ; mais il y était préparé depuis des années et, si une guerre éclatait entre l'Autriche- Hongrie et la Russie, l'Allemagne, dans sa fidélité coutumière d'alliée, serait à nos côtés...
« ...Si nous reconnaissons vraiment la nécessité d'une action contre ce pays, il (l'empereur Guillaume) regretterait de nous voir laisser échapper, sans l'utiliser, l'occasion présente si favorable pour nous » (i).
(i) Livre rouge autrichien, 1919, I, p. 22.
Même son de cloche dans les Mémoires de Lichnowsky : « J'ai appris plus tard, dit-il, que, dans la discussion décisive du 5 juillet à Potsdam, la demande viennoise avait rencontré l'assentiment sans conditions de toutes les personnes autorisées, et même avec cette addition qu'il ne serait pas mauvais non plus qu'une guerre avec la Russie dût en résulter (i). »
Le lendemain du jour où avait eu lieu cet entretien, Guillaume II convoqua à Potsdam ses conseillers militaires. « Il fut décidé, écrivait ultérieurement von dem Bussche, sous-secrétaire d'État, de prendre pour toutes les éventualités des mesures préparatoires de guerre. » Les représentants de l'état-major déclarèrent à l'Empereur : « Les travaux de mobilisation prévus par le plan ont été achevés le 31 mars 1914. L'armée est prête comme toujours. »
Si ce n'est pas là un conseil de guerre, de quel nom faut-il donc l'appeler ? Ce qu'il 7 a de sûr en tout cas, c'est que la guerre en sortit.
Le comte Hoyos repart bien vite pour Vienne. Fort de l'appui sans réserve de l'Allemagne, le gouvernement austro-hongrois tient le 7 juillet un conseil des ministres très important.
Le Livre rouge autrichien de 19 19 (pp. 25 à 38) en a publié le procès-verbal.
Le comte Berchtold ouvre la discussion en décla-
rant que l'heure est venue de mettre la Serbie hors d'état de nuire à tout jamais. Le gouvernement allemand a promis son appui sans restriction pour cette guerre. Une guerre avec*' la Russie peut fort bien en résulter. Mais il est préférable que ce soit maintenant, car la Russie devient de plus en plus forte dans les Balkans.
Le comte Tisza, président du Conseil hongrois, exprime une opinion différente. Bien qu'une guerre avec la Serbie soit devenue possible, il n'est pas d'avis qu'elle se fasse sans préparatifs diplomatiques.
« Il ne consentirait jamais, dit-il, à une attaque brusquée contre la Serbie, sans une action diplomatique préalable, ce qu'on paraissait méditer et qui, à son grand regret, avait été proposé à Berlin par le comte Hoyos. »
La discussion se prolonge assez longtemps. Tisza maintient son opinion. On se met enfin d'accord sur le compromis suivant : le Conseil décide qu'il faut provoquer le plus vite possible une décision, belliqueuse ou pacifique, avec la Serbie. Par égard pour le président du Conseil hongrois, on ne tombera pas sur elle à bras raccourcis et sans crier gare, comme on y avait songé tout d'abord. Il lui sera adressé un ultimatum que la mobilisation suivra à bref délai. Tous les assistants, sauf Tisza, sont d'avis, au demeurant, qu'un succès purement diplomatique
ne suffirait pas. Il est indispensable de le compléter par un succès militaire.
Le Livre rouge autrichien, publié en 1919, qui contient le compte rendu de cette réunion, a sensiblement modifié, il faut le reconnaître, l'opinion qu'on avait sur le rôle de Tisza durant ces semaines d'avant-guerre. Son tempérament batailleur, la brutalité bien connue de sa politique, son admiraration effrénée de l'Allemagne et son amour de la manière forte, faisaient croire à tous qu'il avait dû pousser par tous les moyens à la guerre. Or, ce n'est pas exact, tout au moins dans les premiers temps.
Nous venons de voir qu'il s'est opposé, durant ce Conseil du 7 juillet, à une attaque brusquée. Il a obtenu, à certains égards, satisfaction. Remarquons, toutefois, que cette satisfaction est plutôt théorique que pratique. Le gouvernement austrohongrois consent, il est vrai, à n'adresser tout d'abord qu'un ultimatum à la Serbie (il sied de goûter l'ironie de cette soi-disant concession), mais il va s'arranger pour rendre cet ultimatum inacceptable, de manière à recourir sans retard à l'unique argument qui ait pour lui quelque valeur : une expédition militaire.
Dans un de mes nombreux séjours en Hongrie, pendant l'hiver de 1910, j'avais rendu visite au comte Tisza, et je m'étais entretenu longuement avec lui. C'était le plus froid, le plus glacial, on peut même dire le plus sinistre des hommes-
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Il donnait l'impression de quelqu'un qui n'aurait jamais ri. De haute taille, sec et décharné, avec une barbe mal taillée, négligé dans sa mise, brutal et volontiers cynique dans ses propos, il menait la politique, intérieure et extérieure, à coups de poings et à coups de sabre. Son nationalisme magyar dépassait tout ce qu'on peut imaginer. Il ne fallait pas lui parler de concessions aux Roumains, aux Serbes ou aux Slovaques. Au moindre murmure de leur part, il abattait sur eux sa poigne impitoyable. Nul ne pouvait rivaliser avec lui quand il s'agissait de « faire », dans le plein sens du terme, de bonnes élections magyares.
Peut-être ce nationalisme intransigeant explique-t-il pour une certaine part son attitude durant ces premières semaines de juillet 1914. La perspective d'un démembrement de la Serbie, solution que le comte Hoyos avait proposée à Berlin, d'une annexion de nouvelles populations serbes à la couronne hongroise n'était pas de nature à le réjouir outre mesure. Cette raison-là dut agir assez fortement. Il y eut en outre chez lui une vision plus intelligente et plus large des complications qui pouvaient résulter d'une guerre avec la Serbie ; car Tisza, malgré tous ses défauts, était un esprit autrement vigoureux que les personnages falots et légers, un Berchtold par exemple, qui s'agitaient sur le devant de la scène à Vienne et prétendaient mener les événements alors qu'ils étaient en réalité menés par eux.
Dès son retour à Budapest, il écrit à François- Joseph une lettre qui ne manque pas de sens politique. Il Y explique que l'Autriche-Hongrie ne doit agir militairement contre la Serbie que lorsque tous les moyens pacifiques auront été épuisés. Il se préoccupe de l'attitude de la Roumanie, de celle de l'Angleterre, de l'Italie, de la Russie. Il désire en suite que le cabinet de Vienne déclare expressément qu'il n'a pas l'intention de détruire ou d'annexer la Serbie.
Malheureusement pour lui, et aussi pour son pays, Tisza ne persévère pas très longtemps dans cette sage résolution.
Le 10 juillet, Tschirchky télégraphiait au chancelier :
« Berchtold se plaint de l'attitude du comte Tisza, qui lui rend difficile une action contre les Serbes. Tisza prétend qu'il faut procéder gentleman like. ))
Guillaume II met en marge de ce télégramme cette annotation mxépri santé : « Vis-à-vis (T assassins ! Après ce qui s^est passé ? Stupidité ! ))
Ce souci de gentilhomme est assurément à l'honneur du ministre hongrois. C'est là le côté chevaleresque et d'ailleurs très attachant de ses compatriotes. Mais, en l'espace de quatre jours, son attitude s'est modifiée du tout au tout. Il retourne à Vienne. Les partisans de la guerre le gagnent entièrement à leurs vues. Le 14 juillet, Tschirschky est en mesure de télégraphier à
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Berlin la dépêche suivante, que Guillaume II a illustrée de quelques annotations :
« Le comte Tisza est venu me voir aujourd'hui, après sa conversation avec le comte Berchtold. Le comte m'a dit qu'il avait été l'homme qui avait toujours conseillé la prudence, mais que chaque jour l'avait confirmé dans l'opinion que la Monarchie devait en venir a des résolutions éner- Assurément. giques, pour prouvcr sa vitalité et mettre fin à l'état de chose déplorable qui régnait dans le sud-est. Le langage de la presse serbe et des diplomates serbes est d'une arrogance tout à fait insupportable. « Il m'a été pénible, m'a dit le ministre, de conseiller la guerre, mais je suis maintenant fermement convaincu de sa nécessité^ et je déploierai toutes mes forces pour la grandeur de la Monarchie. ))
(( Le texte définitif de la note à adresser à la Serbie n'était pas encore arrêté. Il le sera dimanche (i). En ce qui concerne le moment de la remise à la Serbie, il a été décidé aujourd'hui qu'il était préférable d'attendre le départ de Quel dommage! Poincaré de Pétcrsbourg, c'est-à-dire le 25. Mais alors, aussitôt après l'expiration du délai assigné à la Serbie, au cas où elle n'accepterait pas sans réserve toutes les conditions, on décréterait la mobilisation. La note serait rédigée
(i) 19 juillet.
de telle façon que son acceptation serait^ pour ainsi dire, impossible (2).
« En me quittant, le comte Tisza me serra cordialement la main et me dit : « Nous allons maintenant attendre l'avenir « avec tranquillité
^" et fermeté. »
Tisza, comme on voit, n'a pas été très long à convertir. Après avoir été opposé à la guerre, il y pousse maintenant de toute son énergie. Il collabore avec Berchtold à la rédaction de l'ultimatum, qu'il ne reste plus qu'à faire approuver par le vieil Empereur, à Ischl, ce qui n'a pas dû être très difficile. L'essentiel, dans cet ultimatum, c'est que, comme le télégraphie Tschirschky, son \acceptation soit impossible. Rien n'est négligé pour cela.
Il s'agit maintenant d'opérer dans le plus grand mystère, d'endormir, par des mensonges, par des villégiatures et des absences préméditées, la sécurité des dirigeants russes, français et anglais. Ce ne fut pas, d'ailleurs, une opération très malaisée, car le moins qu'on puisse dire, c'est que ces dirigeants y mirent beaucoup du leur. Tout est préparé dans le plus grand secret. Les gens du Ballplatz prodiguent les bonnes paroles et les déclarations pacifiques aux diplomates étrangers. Le baron Macchio, chef de section au ministère
(i) Souligné deux fois par Guillaume.
dès Affaires étrangères à Vienne, affirmait à M. Dumaine, notre ambassadeur, quelques jours seulement avant la remise de l'ultimatum (( que la note ne contenait rien d'inacceptable, qu'on y verrait même des preuves des dispositions bienveillantes de la Monarchie ».
Puis ce fut le truc classique des déplacements estivaux. Guillaume II, comme si de rien n'était, était tranquillement parti pour les fjords de Norvège, où un fil spécial le tenait au courant de tout, où il n'attendait que la première alerte pour rentrer précipitamment. François-Joseph, comme tous les ans à cette époque, se trouvait à Ischl.
L'ambassadeur de Russie à Vienne prit, sans aucune hésitation, un congé. A Paris, le président de la République et le président du Conseil s'embarquèrent le i6 juillet au matin pour Cronstadt et Pétersbourg. Leur visite officielle au Tsar avait été décidée plusieurs mois à l'avance. Il n'y avait aucune raison, semblait-il, pour la décommander...
Le 14 juillet, Tschirschky télégraphiait à Berlin : (( On a décidé, à l'unanimité, dans la discussion d'aujourd'hui, qu'il était à recommander d'attendre le départ de M. Poincaré de Russie avant de faire la démarche à Belgrade ; car il faudrait, autant que possible, éviter qu'à Saint- Pétersbourg, dans l'excitation du Champagne, et sous l'influence de MM. Poincaré, Iswolsky et des Grands-Ducs, on célébrât une fraternisation
qui pourrait alors influencer et peut-être fixer l'attitude des deux puissances. Il serait bon, également, que les toasts fussent prononcés avant la remise de la note. On pourrait alors y procéder le 25 juillet. »
Guillaume II met en marge du paragraphe annonçant ce retard ce simple mot : Dommage !
Berchtold et Tisza, d'ailleurs, sont au plus haut point soucieux de bien marquer à Berlin que ce retard ne signifie nullement de la faiblesse, ou des hésitations de leur part. Il est uniquement dû au voyage de M. Poincaré, dont le comte Szecsen, ambassadeur d'Autriche à Paris, a, sur une demande expresse du Ballplatz, télégraphié le 12 juillet le programme précis et l'itinéraire.
On sait qu'au dernier moment la remise de l'ultimatum fut retardée d'une heure, afin que la nouvelle n'en pût parvenir à Pétersbourg avant lie départ de M. Poincaré.
Tout cela, on le voit, est savamment, perfidement ourdi dans l'ombre et le mystère, comme un très mauvais coup. Ce grand luxe de précautions ne fut d'ailleurs pas inutile, loin de là» Les conspirateurs obtinrent, au fond, le résultat qu'ils cherchaient. Leur manœuvre prit l'Europe au dépourvu. Sauf quelques rares exceptions, personne ne se douta de la très grave démarche qui se préparait, qui allait, dans un si court intervalle, mettre le monde à feu et à sang.
Dans les différents recueils diplomatiques
publiés par les gouvernements russe, anglais, français, italien, etc., se trouvent, il est vrai, de-ci, de-là, quelques avertissements. Mais lorsqu'on lit d'affilée toute cette correspondance, ces voix isolées se perdent dans l'ensemble. On peut dire qu'elles « clament dans le désert ». Il y eut peu de Cassandres dans tout ce monde des ambassadeurs et des hommes d'État, et, s'il y en avait eu, il est probable qu'on ne les aurait pas écoutées.
Les seuls qui furent à peu près renseignés, deux semaines auparavant, ce furent les -financiers^ Il n'y a pas de secret, si bien gardé soit-il, qui tienne devant eux, surtout lorsque les indiscrétions sont de nature à rapporter de très gros bénéfices. A Vienne, à Budapest, à Berlin, dès le 10 juillet, le marché devient de plus en plus mauvais. Les gens vendent à tour de bras. Un iVutrichien de chez nous, le fameux Rozenberg, se met à la baisse avec tant d'effervescence qu'il se fait conspuer en pleine Bourse de Paris.
C'est par les financiers que les diplomates auraient pu et auraient dû être renseignés. La diplomatie, malheureusement, n'a guère modernisé ses méthodes et ses procédés d'information. Elle en est encore au temps de Talleyrand ou même de la chaise à porteurs. Elle s'obstine à ne fréquenter que des gens du monde, qui, même dans les pays monarchiques et aristocratiques, à plus forte raison dans les autres, ne savent rien la plupart du temps et dont l'influence est inexistante.
Les grandes ambassades, surtout les nôtres n'ont qu'une organisation rudimentaire et misérable, à peu près la même qu'il y a cent ans. Comment s'étonner, dans ces conditions, que bien des nouvelles leur échappent ?
Plus on étudie cette période, si dramatique, si passionnante, plus on s'étonne de voir qu'aucun des nombreux agents français, anglais, russes, etc., n'ait connu avec précision quelque chose de ce qui se préparait. Bien des gens en parlaient cependant.
Un journaliste français, Eugène Lautier, qui prenait les eaux à Marienbad, écrivait le 19 juillet, à un haut fonctionnaire du Quai d'Orsay, cette lettre qui figure dans les archives diplomatiques :
(f Un important financier de Budapest, ami du comte Tisza, m'a dit des choses assez inquiétantes sur l'état d'esprit qui règne en Hongrie, au sujet des relations^ de la Monarchie avec les Serbes. Il affirme qu'en Hongrie tout le monde est partisan de la guerre contre eux. Si l'on ne parle pas plus fort, c'est que toute la récolte est encore du pied. Mais le moment critique viendra dans quelques semaines. Il n'y a pas un Hongrois, si pacifique soit-il, qui n'appelle de tous ses vœux la guerre avec la Serbie, qui mettra fin à une situation intolérable. On ne veut plus, on ne peut plus vivre dans une alerte continuelle^ avec 250 000 hommes a entretenir sur la frontière, »
Si les cabinets de Pétersbourg, de Paris, de
Londres avaient été mieux renseignés, ils auraient pu se concerter à temps, agir énergiquement à Vienne et à Berlin, peut-être empêcher le conflit.
Aucune action ne s'exerça de leur part jusqu'à la remise de l'ultimatum autrichien.
Quand la note fut connue dans les capitales de l'Entente, le 24 juillet, une partie du délai accordé par le gouvernement autrichien aux Serbes était déjà expirée. La machine était en marche. Il était désormais bien difficile de l'arrêter.
Les Autrichiens n'eurent à ce moment qu'une crainte : c'est que la Serbie n'accordât toutes les satisfactions demandées. Un moment, la nouvelle se répand qu'elle a cédé sur tous les points. A Budapest, à Vienne, à Berlin, tout la monde est navré. Mais le gouvernement de Belgrade ne pouvait pas ne pasf aire quelques réserves. Le baron Giesl, un des hommes les plus bêtes de la Monarchie, au dire d'un diplomate étranger qui l'a beaucoup connu, quitte Belgrade. Son départ signifie la rupture diplomatique, la mobilisation autrichienne entraînant automatiquement la mobilisation russe, la guerre avec la Serbie, bientôt avec la Russie.
Si l'Autriche avait été seule, elle aurait peutêtre, au dernier moment, reculé devant cette grave éventualité. Mais, après avoir occupé, au début, le devant de la scène, elle était maintenant reléguée par l'Allemagne au second plan. C'est Berlin qui menait le jeu. A la minute même où le Cabinet de Vienne, subitement effrayé de ses responsa-
bilités, parut fléchir, l'Allemagne intervint, avec sa brutalité accoutumée. Elle rompit, d'un coup net, les fils qui auraient peut-être pu se renouer ; allègrement, d'un cœur joyeux, d'une volonté unanime, elle précipita le conflit !