EN AUTRICHE. - L'ÉNIGME DE SERAJEVO
Au cours du printemps 1914, des nouvelles alarmantes se répandirent à plusieurs reprises sur la santé du vieil empereur d'Autriche, François- Joseph. Ce n'était pas la première fois, assurément. Quelques années auparavant, alors qu'il était en train d'accomplir une période militaire sur le plateau désolé du Larzac, l'auteur de ces lignes reçut du secrétaire de rédaction d'un grand journal parisien un télégramme affolé lui prescrivant d'expédier d'urgence un article nécrologique sur François-Joseph, dont on annonçait la maladie et dont on escomptait la mort. Sur le Larzac, sous la tente, sans notes et sans crayon, vous voyez d'ici comme c'était commode !
Cette fois, cependant, les nouvelles paraissaient assez préoccupantes ; pendant plusieurs semaines, elles préoccupèrent en effet les gouvernements et les chancelleries.
La personnalité de l'archiduc-héritier François- Ferdinand, marié morganatiquement à la comtesse Chotek, devenue duchesse de Hohenberg, passait ainsi au premier plan. Ce fut une des raisons sans doute qui déterminèrent l'empereur
d'Allemagne, Guillaume II, à rencontrer, le 12 juin, l'archiduc à son château de Konopicht. La présence aux côtés du Kaiser de l'amiral von Tirpitz, à ce moment le conseiller militaire et le grand favori du souverain, soulignait nettement | le caractère politique de cet entretien (i).
Que s'était-il dit au juste au cours de cette fameuse entrevue ? Quels en avaient été les vrais motifs et quelles conséquences pouvait-on en attendre ?
L'imagination des historiens (beaucoup d'entre eux n'en manquent point), des journalistes, se donna, à cet égard, un libre cours. Ils imaginèrent bon nombre d'hypothèses, plus ou moins ingénieuses.
Tenons-nous-en, ce qui vaut beaucoup mieux, , aux faits précis et aux documents officiels.
Tout de suite après l'entrevue, le 17 juin 1914, l'ambassadeur d'Allemagne à Vienne, Tschirschky, écrivait au chancelier de l'Empire :
« Le comte Berchtold a été invité à Konopicht par l'archiduc François-Ferdinand. Après le départ de Sa Majesté l'Empereur, le ministre m'a raconté que l'Archiduc est au plus haut point satisfait de la visite de Sa Majesté. Ils ont discuté ensemble toutes les questions possibles et ont pu constater l'entière concordance de leurs vues. »
(i) Voir sur cette entrevue un très intéressant article de M. Jean Pozzi : Les roses de Konopicht {Le Correspondant, 10 juin 192 1).
Une note marginale de Guillaume II jointe à ce rapport prouve qu'il avait été beaucoup question de la Roumanie. La politique intérieure de la Hongrie, qui persécutait et tyrannisait les Roumains de Transylvanie, empêchait en effet la Roumanie, à supposer qu'elle en eût le désir, délier entièrement son sort à celui de la Triple Alliance.
A peine revenu de Konopicht à Vienne, Berchtold, dont la paresse était pourtant le péché mignon, se mit au travail, et il rédigea un mémoire sur la situation de l'Autriche dans les Balkans, (( Cette situation, disait-il, est en train de devenir insupportable. La Russie vise à créer une confédération balkanique dirigée contre la monarchie des Habsbourg. C'est dans ce but qu'elle cherche à gagner la Roumanie, dont les relations avec l'Autriche ont beaucoup empiré. »
Suivait un développement assez sombre sur l'état des relations austro-roumaines, qui ne s'amélioraient point, loin de là, bien que, sur les conseils pressants de Berlin, le cabinet de Vienne eût pratiqué, depuis longtemps, la pohtique « de l'attente tranquille et des remontrances amicales ».
S'il n'avait tenu qu'à l'Autriche, cette politique beaucoup trop douce envers les Roumains aurait été, depuis quelque temps déjà, modifiée. Le gouvernement austro-hongrois avait, à diversesreprises, marqué le désir d'employer la manière forte, en 191 3 notamment, lorsque la Roumanie,.
se joignant à la Serbie et à la Grèce, déclara la guerre à la Bulgarie et envahit subitement son territoire. Seulement l'Allemagne, soucieuse de ménager un pays où régnait un Hohenzollern, de ne pas le rejeter définitivement dans le bloc opposé, s'était mise constamment en travers de ces desseins autrichiens.
Le rapport de Berchtold se terminait par ce paragraphe presque menaçant à V adresse de la Russie : « Pour ces raisons, la direction de la politique étrangère d'Autriche-Hongrie est persuadée qu'il est de l'intérêt commun de la Monarchie et de l'Allemagne, dans l'état actuel de la crise balkanique, de s'opposer, en temps opportun et énergiquement, à un développement auquel la Russie aspire, qu'elle accomplit méthodiquement et qui, plus tard, ne pourrait peut-être plus être annulé. »
Telle était l'atmosphère morale, si l'on peut dire, du Ballplatz, au moment où François-Ferdinand partit pour la Bosnie.
Au commencement de juin, en effet, les journaux viennois avaient annoncé que les grandes manœuvres se feraient cette année en Bosnie, sur la frontière serbe, sous la haute direction de l'archiduc-héritier. Celui-ci devait faire son entrée solennelle à Serajevo, la capitale, le dimanche 28 juin, anniversaire même de la bataille de Kossovo, qui est pour tous les Serbes, ceux du Royaume comme ceux de Bosnie, une journée de deuil national.
Le choix de cette région pour les manœuvres, de cette journée pour l'entrée à Serajevo, constituait à l'égard des Serbes un avertissement très net, ou plutôt une menace à peine déguisée. Leur puissant voisin faisait devant eux l'étalage de sa force, leur signifiait de la sorte qu'à la première occasion il ne manquerait pas de s'en servir.
Le 23 juin, François-Ferdinand et la duchesse de Hohenberg arrivèrent à Ilidzé, petite station balnéaire située à quelques kilomètres de Serajevo, dans un très joli site, tout près des sources de la Bosna. Le plus grand hôtel avait été réquisitionné pour eux. On y avait préparé une installation somptueuse. La duchesse devait passer là quelques jours, tandis que son époux assisterait aux manœuvres dans la région de Mostar.
La Bosnische Post, le principal journal allemand de Bosnie, publia, à ce propos, un éditorial où il montrait la force militaire de l'Autriche. Il le terminait par quelques paroles comminatoires à l'adresse des Serbes.
(( Cette démonstration militaire, dit-il, fera rentrer dans le droit chemin du patriotisme bien compris ceux de nos concitoyens de race slave qui croient trouver dans la conjuration et dans le complot les moyens de violer les droits sacrés que possède la monarchie sur des provinces qui lui sont d'autant plus chères qu'elles sont ses enfants les plus jeunes. »
Pendant l'absence de l'archiduc, la duchesse
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parcourt incognito, avec quelques personnes de sa suite, la ville de Serajevo. Elle visite la grande église catholique, les couvents, la synagogue, les mosquées, les bazars, en évitant ostensiblement la cathédrale serbe, qui est cependant une des principales curiosités de la capitale.
Le dimanche 28 juin, vers 9 heures du matin, l'archiduc et la duchesse partent en automobile d'Ilidzé. Dans leur voiture ont pris place le Général Potiorek, gouverneur de la province, et le lieutenant-colonel von Merrizzi, aide de camp de l'archiduc. Le prince héritier est en grande tenue de généralissime, avec toutes ses décorations. La duchesse est en robe claire avec un grand chapeau. Trois automobiles suivent où se trouvent le préfet de police, le commissaire du gouvernement, quelques fonctionnaires, des généraux. Les sept kilomètres qui séparent Ilidzé de la ville sont franchis en quelques minutes (i). Le cortège arrive dans la capitale par les nouveaux quartiers du sud.
Serajevo, l'ancienne Bosna Serai', resserrée dans son étroite vallée, au pied de hautes montagnes, a gardé pour une bonne part, en dépit de l'occupation autrichienne, son aspect musulman. De
(i) J'ai emprunté la plupart de ces détails au récit d'un témoin oculaire, M. René Gourdiat, qui se trouvait à Serajevo comme correspondant du Matin le jour de l'attentat. Sa brochure : Serajevo, 28 juin 1914, est un document fort intéressant, qui, cependant, à ma connaissance, a été peu utilisé jusqu'à présent.
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nombreux minarets pointent au-dessus des maisons. Les rues, dans les vieux quartiers, sont étroites et zigzagantes. Il n'y a pas d'endroit au monde, si l'on ne prend aucune précaution, où un attentat soit plus facile à commettre. Il n'7 en a point, par contre, pour peu qu'on veuille s'en donner lai peine, qui soit plus commode à surveiller. Ill suffit d'établir rigoureusement l'itinéraire et d'exer-1 cer un contrôle sévère. La population, fort bien dressée par les autorités autrichiennes, très exigeantes et tracassières, surtout quand elles opèrent en pays serbe, se soumet à toutes les mesures que l'on veut.
Ce n'est pas la première fois, certes, que de hauts personnages viennent officiellement à Serajevo. En 1910, l'empereur François-Joseph y est reçu en grande pompe. Les autorités font le nécessaire et, bien que les passions anti-autrichiennes soient à ce moment des plus échauffées, il n'y a pas, il ne saurait y avoir l'ombre d'un attentat.
Cette même année 1914, peu de temps auparavant, un autre archiduc François- S alvator, était! venu représenter la famille impériale à la procession de la Fête-Dieu. Des mesures très sévères avaient été prises. Toutes les rues étaient barrées par des soldats et des agents de police. On avait,! à la gare, pendant les journées précédentes, contrôlé minutieusement l'arrivée de tous les voyageurs. Durant la procession, l'archiduc marchait
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entouré d'un épais cordon de soldats hongrois.
Ces précautions auraient dû être multipliées lors de la visite de François-Ferdinand. Il n'en fut pris absolument aucune. A cet égard, tous les témoignages concordent. Les soldats cependant ne manquaient pas, puisque plusieurs corps d'armée se trouvaient réunis pour les manœuvres dans la région. Aucun service d'ordre, pas de troupes pour former la haie. On aurait, en somme, voulu envoyer l'archiduc à l'abattoir qu'on ne se serait pas conduit autrement.
Il faisait un temps magnifique. Dans les rues, très peu de monde ; les Serbes, qui sont la majorité, n'étaient pas sortis de chez eux. Le matin de ce jour, leurs journaux s'étaient contentés de publier, en l'encadrant des couleurs nationales, un récit de la bataille de Kossovo.
Après un court arrêt devant l'hôtel des Postes et Télégraphes, où le personnel est présenté à l'archiduc, son automobile repart et suit le quai Appel, le long de la Milijacka, la petite rivière, presque à sec à ce moment, qui traverse la viUe dans toute sa longueur.
Un jeune homme, placé sur le trottoir qui longe la rivière, fait quelques pas vers la voiture de l'archiduc et lance sur elle un objet noir qu'il tenait à la main. Le chauffeur a vu le geste. Il accélère de son mieux. La bombe, car c'en était une, tombe sur la capote de l'automobile découverte. François-Ferdinand, avec un extraordinaire
sang-froid, la saisit de ses deux mains et la jette sur la chaussée. C'est à ce moment qu'elle fait explosion, blessant légèrement à la tête son aide de camp et beaucoup plus gravement aux jambes un garde forestier qui stationnait tout près.
L'automobile s'arrête une centaine de mètres plus loin. François-Ferdinand s'inquiète de l'état des blessés et dit : « Allons, c'est un fou. Messieurs, continuons notre programme ! »
Son intrépidité, son courage ne sont pas discutables. M. René Gourdiat, qui a assisté à cette scène, en donne le témoignage formel.
L'auteur de l'attentat, aussitôt lancée la bombe, saute dans le lit de la rivière et essaye de s'enfuir. Deux agents se précipitent à sa poursuite. L'un d'eux le menace de son revolver. Il s'arrête, on se saisit de lui. On le conduit à la prison militaire. C'est un jeune typographe serbe, nommé Cabrinovitch, âgé de dix-neuf ans et arrivé de Belgrade quelques jours plus tôt, avec son engin.
Il semble qu'après ce premier attentat, qui constituait un avertissement des plus nets, les autorités auraient dû faire évacuer les rues, modifier l'itinéraire et, au besoin, décommander la visite.
Rien de cela ne fut fait. Leur imprudence, à moins qu'elle ne soit voulue, devient de plus en plus inexplicable, véritablement stupéfiante. Le cortège se remet en route, et l'on arrive à l'hôtel de ville, où avait été organisée la réception. La nouvelle de l'événement se répand en quelques
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minutes. Les rues, aux trois quarts vides, se remplissent instantanément. Dans le grand salon, le maire, ayant préparé d'avance son discours, le lit comme si de rien n'était, sans y changer une syllabe ; le moins qu'on en puisse dire, c'est qu'il n'était plus guère d'actualité. On j parlait du loyalisme de la population, de la joie immodérée qu'elle éprouvait à recevoir le prince héritier. Celui-ci, très emporté de sa nature, très violent, ne peut pas se contenir. Il interrompt brutalement le pauvre bourgmestre, (f En voilà assez ! crie-t-il. Comment ? Je viens ici en visiteur et on me reçoit avec des bombes! Que me parlez-vous de loyalisme ? » Sa femme, qui se tient à son côté, qui a sur lui une très grande influence, le saisit doucement par le bras. Il se calme aussitôt. Sa voix se radoucit. Il dit au bourgmestre : « Maintenant, continuez ! »
Le bourgmestre, quelque peu interloqué, finit tant bien que mal sa harangue. La réception est terminée. L'archiduc ne répond même pas. Il refuse de se laisser présenter les fonctionnaires.
Au moment de partir, il décide de passer par l'hôpital militaire pour y prendre des nouvelles <ie son aide de camp blessé que l'on venait d'y conduire. Il voulait que sa femme rentrât immédiatement à Ilidzé. La duchesse insista de toutes ses forces pour ne pas abandonner son mari : <( Non, dit-elle, c'est au moment du danger que
tu as besoin de moi.» {Nein^ geraàe in der Gefahr brauchst du mich /)
Tout cela, il faut en convenir, ne manque ni de crânerie, ni même de grandeur.
Comme il allait monter en automobile, l'archiduc demanda si l'on avait arrêté l'homme qui avait lancé la bombe. On lui répondit que oui. « Qu'on se dépêche de le pendre, s'écria-t-il, car sans cela Vienne va lui envoyer une décoration. »
Ce qui est incroyable, c'est qu'après ce premier accident, alors que le cortège devait traverser 1 les rues les plus étroites de la ville, pleines de ! monde maintenant, les autorités militaires ou civiles se soient obstinées à ne prendre aucune précaution. Sur le seuil de l'hôtel de ville, affirmet-on, le comte François Harrach, de la suite de l'archiduc, manifesta au général Potiorek sa vive surprise de voir qu'aucune surveillance n'était exercée. Potiorek le rabroua d'importance : « Pen- , sez-vous, lui dit-il, que Serajevo est rempli d'as- I sassins?Ne savez-vous pas, d'ailleurs, qu'il n'y a | jamais deux attentats dans la même journée ? » '
Sur cette belle assurance du général, dont on ne saurait trop admirer le flair, l'on partit : l'archiduc et la duchesse dans le fond de la voiture, le général Potiorek sur le devant à côté du chauffeur, pour lui indiquer la route qu'il ne connaissait pas.
La chaussée, les trottoirs sont encombrés de
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gens. Pas de police, pas de troupes pour protéger le cortège.
A trois cents mètres environ de l'ïiôtel de ville, l'automobile doit ralentir pour prendre une petite rue latérale. A ce moment elle frôle le trottoir où un jeune homme s'était posté au tournant. Il n'a qu'à étendre le bras et, le plus aisément du monde, à bout portant, il tire deux coups de revolver sur l'archiduc et la duchesse. L'automobile précipite son allure. Quand elle arrive à la résidence du général Potiorek, elle ne contenait que deux cadavres. François-Ferdinand et sa femme avaient été tués sur le coup.
En quelques minutes, le drame est accompli. Le meurtrier est arrêté presque sans difficulté. C'est un étudiant serbe, né en Bosnie, Gavrilo Prinzip.
Telle est, d'après les témoignages les plus précis et les plus sûrs, cette effroyable tragédie d'où sortit une des plus grandes guerres qui aient désolé notre planète.
Il plane sur elle un angoissant mystère.
A quoi tient cette absence tout à fait anormale de précautions au cours d'une visite où tout commandait au contraire d'en prendre ? Fut-elle involontaire ou bien préméditée ?
Les autorités civiles (i) ne manquèrent natu-
(i) Le ministre commun des Finances, administrateur suprême de Bosnie, le docteur von Bilinski, porta de graves accusations contre l'insouciance, pour ne pas dire plus, des dirigeants de Bosnie.
« Dans les autres sphères de l'administration, écrivait-il
rellement pas de rejeter la responsabilité sur les autorités militaires, à qui incombait le soin d'organiser la réception. Le général Potiorek, après que, quelques mois plus tard, il se fût fait battre lamentablement par les Serbes, devint fou. Etait-il fou déjà, ou bien, cédant à certaines suggestions de très hauts personnages, laissa-t-il l'archiduc aller ainsi au devant d'une mort presque certaine ?
Toutes les suppositions, même les pires, sont permises. Il est à peu près établi (c'est M. Dumaine, notre ambassadeur à Vienne, qui le raconte dans son livre : La dernière ambassade en Autriche) qu'un certain Reich, autrefois agitateur et conspirateur panslaviste, passé au service de la police
le 3 juillet, des défectuosités étaient devenues patentes, dont la connaissance aurait, d'avance, dû empêcher un voyage de l'archiduc François-Ferdinand. Le chef du pays (général d'artillerie Potiorek) savait de source certaine que l'arrangement et l'orientation du voyage avaient été arrêtés exclusivement au point de vue militaire, entre l'archiduc et luimême...
« Moins que tous autres, le docteur von Bilinski n'aurait pas pu supposer qu'une visite non militaire de Serajevo pût être intercalée dans le programme militaire. Si le docteur von Bilinski avait su, par les rapports du chef du pays, que l'administrateur de la police n'était nullement à la hauteur de sa tâche, le devoir de l'un et de l'autre aurait été é' empêcher de toutes façons le voyage. »
Le prince Lichnowsky, ambassadeur d'Allemagne à Londres, put écrire le 16 juillet, dans un rapport au Chancelier, cette phrase extraordinairement significative : « Si la police impériale et royale et les autorités de Bosnie ont conduit le prince héritier par une « allée de lanceurs de bombes », je n'y puis voir de raison suffisante pour risquer les os du célèbre grenadier poméranien... »
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autrichienne, ainsi que cela arrive fréquemment, fut chargé de répartir dans Serajevo des agents de son choix. Au lieu de poster les agents, il aurait placé aux meilleurs endroits les conspirateurs.
François-Ferdinand, dans les sphères les plus élevées de la Cour, parmi les fonctionnaires, les diplomates, les généraux, s'était attiré de très vives inimitiés. On le savait de tempérament autoritaire et brutal, prêt à tout briser d'après son moindre caprice. Lorsque le vieil Empereur le chargea, pour un temps, des nominations dans l'armée, il fit un tel abus de son pouvoir qu'on dut bien vite lui retirer la « signature ». François- Joseph ne l'aimait guère, et il ne manquait pas une occasion de lui marquer son antipathie. Il cherchait surtout à développer des sentiments de rivalité entre François-Joseph et l'archiduc Charles, époux de la princesse Zita, qui devait théoriquement lui succéder sur le trône. A peine François- Ferdinand était-il parti pour quelqu'une de ses villégiatures, Saint-Moritz, Brioni, que l'Empereur se faisait remplacer aussitôt dans les cérémonies officielles par son petit-neveu Charles, faveur qu'il n'accordait que très rarement à l'archiduc-héritier.
Un de ceux qui le détestaient le plus, c'était le " prince de Montenuovo, le descendant de Neipperg, grand-maître à la Cour. Il savait qu'un des premiers soins de l'archiduc, à peine arrivé au pouvoir, serait de le renvoyer.
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François-Ferdinand, d'ailleurs, ne s'en cachait guère. Le professeur Lammasch, dans un ouvrage récent, raconte que, lors d'une entrevue avec François-Ferdinand, celui-ci s'exprima dans les termes les plus grossiers, les plus offensants sur le ministre de la guerre Schonaich, sur d'^hrenthal, alors ministre des Affaires étrangères, et beaucoup d'autres fonctionnaires civils et militaires.
Ajoutez-y les inquiétudes que faisait concevoir aux archiduchesses, aux personnages de la Cour^ l'exaltation possible de la duchesse de Hohenberg,. épouse morganatique de François-Ferdinand, son élévation éventuelle au titre de reine en Hongrie, plus tard peut-être d'impératrice en Autriche, et vous aurez une idée de l'atmosphère de défiance et même de haine qui entourait ce couple princier.
C'était déjà beaucoup que tout cela. Il j avait plus encore.
Depuis quelque temps, il se colportait, sous le manteau, dans les cercles aristocratiques de Vienne, d'étranges histoires sur le dérangement mental du prince héritier. Il était pris, par moments, afiirmait-on, de crises très violentes au cours desquelles il perdait toute maîtrise, tout contrôle de lui-même, s'abandonnant à la fureur, brisant tout autour de lui, menaçant l'existence de ceux qui l'entouraient. La crise passée, il tombait dans une espèce de prostration.
Les gouvernements étrangers, informés de ces
rumeurs, chargèrent leurs agents d'obtenir par tous les moyens des renseignements. Ce qu'ils apprirent n'était de nature ni à confirmer ces nouvelles ni à les démentir complètement. La vérité, c'est qu'il était très difficile, presque impossible de, savoir quelque chose de précis.
François-Ferdinand, en effet, avait à peu près disparu de la Cour. Durant toutes les guerres balkaniques, qui portèrent une si rude atteinte au prestige de l'Autriche-Hongrie en Orient, on ne le vit presque plus à Vienne. Il vivait à l'écart, avec sa femme et ses enfants, dans son château de"' Konopicht en Bohême, à Miramar près de Trieste, ou dans la petite île de Brioni, non loin de Pola.
Au cours d'une de mes croisières dans l'Adriatique, sur le yacht d'un de mes amis, je passai quelques jours dans ce délicieux petit coin très fréquenté, l'été comme l'hiver, par la bonne société autrichienne. Un hôtelier jovial et boute-en-train, homme d'affaires des plus adroits, Herr Kupfelweiser, avait réussi très vite à lancer Brioni, à en faire une station à la mode. François-Ferdinand y demeurait presque tout l'hiver avec la duchesse de Hohenberg et un ou deux aides de camp. Un Viennois de nos amis nous raconta que l'archiduc avait en effet de véritables crises de folie. Les habitants de l'hôtel et les domestiques s'en entretenaient fréquemment.
Henry Wickam Steed, le directeur du TimeSy
qui a vécu longtemps à Vienne, l'auteur du meilleur livre que nous ayons sur l'Autriche, fournit, dans un article de VEdinhiirg Review, des précisions très nettes sur cette maladie. D'après lui, étant tout jeune officier dans une garnison de Bohême, François- Ferdinand aurait contracté le mal redoutable dont il est question dans Candide. L'affection, qu'on croyait guérie, avait reparu de nombreuses années plus tard. L'archiduc était sur le chemin de la paralysie générale, dont ses crises de folie intermittente n'étaient qu'un des premiers symptômes.
Récapitulez maintenant tous ces points : un emporté, un maniaque, peut-être un fou, voué à une mort prochaine, risquant, par ses lubies, d'ébranler le vieil édifice vermoulu de la monarchie, époux d'une femme ambitieuse qui, vraisemblablement, essayerait de sortir de son rang effacé, ce qui ne manquerait pas d'entraîner les pires complications.
Vous comprenez pourquoi bien des gens dans les plus hauts cercles, après quelques regrets de circonstance, durent s'écrier : « Ouf ! )) quand ils apprirent l'attentat de Serajevo. L'un d'eux traduisit, de la façon la plus cynique, cet état d'esprit : « L'archiduc nous a fourni contre les Serbes le prétexte dont nous avions besoin. Son rôle était fini. Il n'avait plus qu'à disparaître ! »
La manière dont on escamota ses funérailles est significative à cet égard. Il est impossible d'ima-
giner quelque chose de plus inconvenant et même de plus scandaleux.
Avec une férocité impitoyable, le prince de Montenuovo se vengea sur le mort des avanies que n'aurait pas manqué de lui infliger le vivant.
Guillaume II, toujours à l'affût de la moindre occasion de cabotinage, avait annoncé son intention d'assister aux obsèques, entouré d'une suite brillante. On mit tout en œuvre pour l'en empêcher. On invoqua le protocole, l'étiquette, la sacro-sainte étiquette, et aussi la santé du vieil empereur, qu'il était indispensable de ménager. Guillaume II offrit alors de se faire représenter par son frère, le prince Henri de Prusse. On écarta même cette proposition. Les funérailles se firent sans aucun apparat, sans la présence d'un seul archiduc, sans la participation de l'armée. EUes furent pauvres, négligées, obscures. La Reichspost, l'organe de François-Ferdinand, s'en plaignit dans les termes les plus amers. Il s'éleva, dans une allusion à peine voilée, contre 1' « inconvenante décision d'un personnage de la Cour ».
Cet effacement prémédité, presque ignominieux pour la mémoire du prince héritier, fut poussé si loin qu'il provoqua de la part d'un certain nombre d'aristocrates viennois une vive protestation. Conduits par le comte Chotek, un parent de la duchesse de Hohenberg, une centaine de grands seigneurs se joignirent au cortège funéraire, qu'ils accompagnèrent jusqu'à la gare, pour manifester
ouvertement leur colère contre le prince de Montenuovo.
Mais celui-ci avait la partie belle, et il ne tarda pas à le faire sentir à ses adversaires.
Quelques jours plus tard, il recevait de l'Empereur une lettre de félicitations pour la manière parfaite dont il avait organisé les funérailles. On ne pouvait pas lui signifier plus clairement qu'il n'avait fait que suivre la volonté de son souverain, qui détestait le prince héritier et n'avait pas été cuiire mesure affecté de sa mort.
Le premier acte du drame est terminé. Quiconque en examine les mobiles, les dessous, ne | peut qu'être frappé de tout ce qu'il contient de louche, de tortueux, de malsain.
Machinations et intrigues, l'oncle détestant le neveu qui le lui rend avec usure ; haines féroces des courtisans qui craignent pour leur situation ou leur fortune beaucoup plus que pour leur pays ; carence plus que suspecte de la police et des autorités dans une circonstance où tout leur faisait un devoir de redoubler de précaution ; l'assassinat commis, satisfaction peu dissimulée chez un très grand nombre.
Tout cela vraiment sent la pourriture et le cadavre. Un Etat où de telles choses sont possibles est déjà plus qu'à demi décomposé.
C'est ce qu'on oublie un peu trop quand on se lamente sur l'effondrement de la monarchie austrohongroise, quand on verse des pleurs sur sa ruine.
C'est elle la première responsable de son écroulement. On ne l'a pas tuée : elle s'est tuée ellemême.
Nous allons voir, au cours des semaines qui suivent, le même travail oblique, souterrain, les menées, les intrigues pour endormir la sécurité de l'Europe et préparer, dans l'ombre, contre les Serbes le mu^^uiz cuup dont la guerre générale devait sortir.