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EN ROUMANIE. - LA NEUTRALITÉ

Le 9 juillet 1914, à la veille de son départ pour l'Angleterre, où il avait coutume de se rendre tous les ans, quelquefois même deux fois par an, M. Take Ionesco, chef du parti conservateur démocrate, vint prendre congé du roi de Roumanie à Sinaïa, sa résidence d'été.

D'une intelligence et d'une vivacité d'esprit remarquables, très latin par sa culture et sa formation, Take Ionesco est un des hommes d'État qui connaissent le mieux l'Europe. Il la connaît pour l'avoir observée, étudiée sur place, ce qui est, de beaucoup, la meilleure méthode, on peut même dire la seule, celle qu'il faudrait énergiquement recommander aux diplomates et aux ministres.

Au cours de quelque vingt années d'une existence vagabonde, que de fois ne l'ai-je pas rencontré, tantôt à Rome, où il débarquait allègrement, quelque temps après à Vienne, à Londres ou à Paris ? Personnellement lié avec la plupart des hommes politiques qui avaient été, étaient ou • seraient des hommes de gouvernement, entretenant avec tous des relations, une correspondance suivie, il recevait ainsi d'un peu partout les ren-

seignements les plus précis et les plus sûrs.

— Je crains beaucoup, dit-il au roi, en le quittant, que mes vacances ne soient sensiblement raccourcies.

— Pourquoi donc ? lui demanda le souverain.

— A cause de l'attitude énigmatique de l'Autriche, qui paraît méditer quelque mauvais coup contre la Serbie.

— Vous savez bien, répliqua Charles, que l'Autriche seule n'est pas maîtresse de décider ou non d'un conflit. S'il n'avait tenu qu'à elle, nous aurions eu la guerre en 191 2 et en 191 3. Or, l'Allemagne, qui l'en a empêchée à cette époque, l'en empêchera de nouveau. Je puis vous faire à cet égard une confidence importante. Guillaume II m'a fait dire, ces temps derniers, par un de ses agents les plus sûrs, qu'après avoir, pendant de longues années, défendu de toutes ses forces la cause de la paix, il était maintenant résolu à la guerre, rendue absolument nécessaire par l'état de l'Europe et celui de l'Allemagne. Mais il ne voulait la faire que dans trois ans, pas avant. Etant donné le caractère de cette communication, la qualité du personnage qui en était chargé, je ne puis pas un seul instant suspecter la parole de l'Empereur. Il nous reste encore deux ou trois ans pour respirer. Nous avons le temps de nous préparer au conflit, de réorganiser notre armée, surtout de refaire notre matériel d'artillerie.

La sincérité du vieux souverain, qui était la

loyauté et la droiture mêmes, ne saurait être mise en doute. Il est probable que le Kaiser, désireux d'éveiller son attention, avait cherché à le mettre sur ses gardes, sans cependant tout lui dire, par crainte de quelque indiscrétion.

Take Ionesco partit pour Londres. Il en revint, le samedi soir, i^^ août, à temps pour participer au fameux Conseil de la Couronne^ qui se tint à Sinaïa, le lundi 3 août. Y assistaient, sous la présidence du roi, tous les membres du gouvernement libéral, dirigé par M. Jean Bratiano, les anciens Présidents du Conseil et les chefs de parti. Du côté des conservateurs, le vieux M. Carp, tout d'abord, et M. Alexandre Marghiloman, accompagné de MM. Jean Lahovary et Jean Gradistiano ; puis M. Take Ionesco, accompagné de MM. Dissesco et Constantin Cantacuzène.

Tous les grands chefs politiques de la Roumanie se trouvaient là réunis dans la coquette et simple villa royale, autour de leur souverain...

Un fameux proverbe anglais dit ;

Every child who^s horn alive Must be a libéral or a conservative.

(Tout enfant qui ne meurt pas aussitôt né doit être un libéral ou un conservateur.)

Ce proverbe renferme, ou plutôt renfermait, — car les choses ont bien changé depuis, — une vérité profonde. Tout jeune Anglais de bonne

famille n'avait, en effet, le choix qu'entre ces deux partis. S'il n'était pas libéral, il fallait bien qu'il fût conservateur, et réciproquement. Il allait d'un côté ou de l'autre, à peu près pour les mêmes raisons qui le faisaient choisir l'une des deux équipes au football ou à la course à la rame.

Il en était un peu de même en Roumanie. Le personnel politique se recrutait à peu près dans les mêmes classes, grands et moyens propriétaires, bourgeoisie, professions libérales ; mais, comme ce personnel était très nombreux et que le nombre des candidats dépassait de beaucoup le nombre des places de ministres et même de sénateurs ou de députés, deux grands partis n'avaient pas suffi. Il s'en était bientôt créé un troisième. Quelles que fussent leurs divergences, en dépit des querelles les plus vives, les uns et les autres étaient de même origine sociale, ou à peu près, de même culture (presque exclusivement française). Ils fréquentaient les mêmes maisons, les mêmes cercles, s'asseyaient aux mêmes tables, se mariaient dans le même monde...

Tous ceux qui ont eu l'occasion d'approcher le roi Charles ont devant eux l'image de ce beau vieillard, toujours en uniforme, une ligne de décorations barrant sa tunique, le front puissant, le regard vif, une longue barbe blanche donnant au visage une expression de douceur et de bonté. J'avais été reçu par lui trois ans auparavant, dans

son palais de Bucarest. Il m'avait, deux heures durant, déroulé, avec une précision, une netteté merveilleuses, avec un luxe prodigieux de détails, les événements les plus marquants de près d'un demi- siècle de sa vie de souverain. J'avais gardé de cette visite une impression saisissante.

Dans une vaste et haute salle, pareille à une nef d'église, avec des boiseries sculptées et des rayons de livres couvrant les murs jusqu'au plafond, je l'entends me parler lentement, posément, dans un français d'une correction parfaite, de tous les hommes qu'il avait intimement connus : Napoléon III, qui avait assisté à son baptême et grâce à qui, sur la demande de Bratiano, avait été agréée sa candidature au trône de Roumanie ; le roi Guillaume de Prusse, qui devint plus tard empereur d'Allemagne, Bismarck, l'empereur de Russie et le Grand-Duc Nicolas, au cours de la guerre russo-turque. La précision, la décision du geste, la netteté des propos rappelaient le soldat ; mais que de réflexion et de sagesse perçaient sous ses paroles ! On sentait un homme accoutumé par une longue et constante discipline à peser tous ses actes et même tous ses mots, à se contrôler sans cesse, à ne rien abandonner au hasard d'une première impulsion ; et par l'effet de cette discipline, de cette volonté inlassable, ce vieillard (c'était en février 191 1) portait avec une légèreté, une vigueur extraordinaires ses soixante-douze ans sonnés.

Après le roi, voici le chef du gouvernement, M. Jean Bratiano. Une figure fine, aux traits réguliers, le teint très mat, une barbe en pointe, des cheveux bouclés et argentés, dans l'ensemble une tête d'artiste, peintre, sculpteur ou musicien. Il est souple, arrondi de gestes et de propos, séduisant, enveloppant, avec beaucoup de laisser-aller et de charme. On a l'impression que la vie lui a parfaitement réussi. Il n'a eu, de temps à autre, qu'à donner un léger coup de barre à sa barque pour la maintenir au milieu du courant. Cette nonchalance (i) apparente cache toutefois une volonté très énergique, le sens de l'observation, la réflexion, le goût de la lutte et de l'effort. D'une culture toute française, lui aussi, il a le tour d'esprit habituel à ceux de sa race, la même tendance invincible à glisser des faits particuliers aux idées générales ; brillant causeur, par surcroît, sachant trouver le mot propre et la comparaison juste.

Autant Bratiano est souple, autant Carp, le plus vieux de ces hommes d'État (il avait alors soixante- seize ans) est d'aspect rude et volontiers cassant. Je l'avais vu longuement, en 191 1 ; je l'avais trouvé débordant de vigueur, d'énergie et d'entrain. Il affectait une certaine brusquerie

(i) A propos de cette nonchalance, un jour, la princesse

royale, aujourd'hui reine de Roumanie, demandait en anglais

à M™® Bratiano des nouvelles de son mari : « Comment se

porte, lui dit-elle, votre oriental époux? {How is your orien-

al husband ?) »

dans le geste et dans le propos. Quand je lui rendis visite, je remarquai, à la place d'honneur, dans son cabinet de travail, un grand portrait de Guillaume IL II était en effet alors (il devait le demeurer toute sa vie !) le plus germanophile des Roumains. Il ne s'en cachait pas, d'ailleurs, tout au contraire. Il citait à tout instant des mots, des boutades de Bismarck. Il avait dû faire une étude attentive de sa vie et de sa politique. L'ombre du grand chancelier l'avait à coup sûr visité plus d'une fois, durant ses insomnies. Il avait, comme lui, le parler gouailleur, brutal et même cynique. Ses adversaires prétendaient qu'il sacrifierait aisément son portefeuille à un bon mot. Il avait pris l'habitude de dire tout haut ce que la plupart des hommes pensent tout bas.

Comme je lui parlais de la Triple Alliance, des vives sympathies qu'il nourrissait pour elle, il me répondit crûment :

— C'est non seulement notre droit, mais encore notre devoir de pratiquer une politique de rapprochement envers l'Allemagne et l'Autriche. Aucun désir de conquête ne nous anime. Notre territoire nous suffit amplement. Au lieu des huit millions d'habitants qu'il compte à l'heure actuelle, il pourrait aisément en nourrir le double. S'il nous plaît de coloniser, l'espace ne nous manque donc pas. Nous n'avons qu'à pratiquer la colonisation au dedans, plutôt que d'aller chercher des aventures au dehors. Nous avons, avant tout,

besoin de la paix. C'est pourquoi nous nous tournons vers la Triple Alliance, qiii représente en Europe le maintien du statu quo.

Je fis alors discrètement remarquer à mon interlocuteur que, peut-être, sa montre retardait-elle un peu.

— Si quelqu'un, lui dis-je, cherche à troubler le statu quo en Orient, c'est non point la Russie, mais l'Autriche, qui, par l'annexion de la Bosnie- Herzégovine, a risqué de provoquer un très grave conflit.

Il me répondit que l'Autriche avait le droit d'annexer la Bosnie et qu'en tout cas la Roumanie s'accommodait parfaitement de cette annexion.

Je lui parlai alors des Roumains de Transylvanie. Leur sort ne paraissait pas le préoccuper beaucoup. Il s'exprima, sur leur compte, avec une certaine désinvolture :

— Vous savez, me dit-il, qu'il y a dans tous les pays des jeunes gens ambitieux, désireux de se tailler une popularité facile en flattant le chauvinisme, en excitant les passions nationalistes. Ce sont les avocats tout trouvés des Transylvains. Mais, je vous le répète, nous n'avons qu'un désir r entretenir les meilleures relations possibles avec l'Autriche-Hongrie.

Un tempérament vigoureux et combatif, obstiné, têtu comme le diable, enfermé dans ses formules, refusant énergiquement d'en sortir, sans se douter des changements très grands qui avaient

pu se produire dans le monde, débordant de franchise et d'audace. Par là s'explique l'influence considérable qu'il avait exercée dans son pays.

En regard de ce vieillard toujours menaçant et grondant, Take Ionesco faisait l'effet d'un jeune homme. Il était dans la pleine vigueur de l'âge et du talent, le teint coloré, les joues pleines, l'air d'une santé parfaite, d'une constitution robuste lui permettant de porter allègrement une tâche écrasante, de mener de front ses opérations du Barreau (il était l'avocat le plus réputé de la Roumanie) et sa besogne de chef de parti. Un esprit prodigieusement délié, très maître de lui, ramassé [tout entier dans la minute présente. Ses adversaires étaient les premiers à reconnaître ses brillantes qualités. Ils faisaient le plus grand cas de l'influence personnelle, de la véritable séduction qu'il exerce. Depuis le mois de mars 1908, où il s'était séparé des conservateurs, il avait réussi à se constituer un puissant parti...

M. Alexandre Marghiloman, chef du vieux parti conservateur, est distingué de propos et de manières, sec, précis, distant et un peu froid. Ses favoris, ses lèvres rasées donnent à son visage je ne sais quelle sévérité de procureur. Il est homme à toujours calculer avec un soin méticuleux le pour et le contre, sans jamais s'abandonner à l'impulsion du moment. Il se défie du premier mouvement, ne se doutant pas que c'est, plus d'une fois, le bon. Il fit, dans ces circonstances

tragiques, le total des divisions et des batteries, le calcul des probabilités et des chances. Il aligna et compara des chiffres. Il compta, discuta, supputa, et, finalement, se trompa !...

Le roi s'assied au milieu de la table, ayant en face de lui M. Jean Bratiano. Les hommes d'État prennent place sans aucun ordre protocolaire. Le souverain, très ému, et ne cherchant pas à masquer son émotion, commence ainsi :

— Messieurs, je vous ai convoqués pour arrêter, d'accord avec vous, les décisions les plus graves engageant l'honneur, l'avenir et même l'existence de la Roumanie. Jusqu'à présent, nos dicussions se faisaient en roumain. Mais le français étant par. excellence la langue de la précision et de la clarté, je vous propose que cette fois, par exception, la délibération se poursuive dans cette langue.

Il se lève à ces mots et, de plus en plus ému, il lit ce petit discours qu'il avait préparé :

— Messieurs, nous sommes liés par des engagements formels aux puissances de la Triple Alliance, à l'Autriche, à l'Allemagne et à l'Italie. Ces traités se trouvent là, sur cette table. Ceux d'entre vous qui ne les connaissent pas, je les invite à les parcourir. Ils stipulent que, au cas où l'un des deux contractants serait attaqué par deux puissances, sans provocation dc; sa part, l'autre est obligé de venir à son secours de toute la force de ses armes. Or, je suis saisi d'une demande expresse des deux Empereurs insistant de

la manière la plus vive auprès de moi pour que, en vertu de nos conventions, j'intervienne dans la guerre à leurs côtés. Je suis résolu à répondre à leur appel. Tout d'ailleurs nous y oblige, l'honneur aussi bien que l'intérêt. Le moindre retard risquerait de nous être fatal. D'après les renseignements très sûrs que je possède, la guerre sera très courte, et la victoire de l'Allemagne, une victoire rapide, écrasante, n'est pas douteuse. Je vous invite donc à approuver ma politique d'intervention, et je prie chacun de vous de faire connaître son avis.

D'après les entretiens qu'il avait eus, la veille, avec ses ministres, avec Take Ionesco, le roi savait que la majorité, la presque unanimité de ses hommes d'Etat était contraire à l'intervention. De là, son agitation, son trouble, son mécontentement.

Un des assistants fit observer que c'était aux membres du gouvernement à parler tout d'abord.

Le président du Conseil, Bratiano, prend la parole. Il se déclare, de la façon la plus nette, contraire à l'intervention. Il ajoute d'ailleurs que l'opinion publique ne permettrait pas une autre politique. Un de ses ministres, M. Emile Costinesco, s'exprime dans le même sens, très énergiquement lui aussi.

C'est le tour de l'Opposition. Le vieux Carp est de l'avis du souverain. Il préconise l'entrée en guerre immédiate aux côtés de l'Allemagne et

de l'Autriche. Alexandre Marghiloman, tenu par les chefs de son parti, surtout par M. Jean Lahovary, est d'une opinion différente. Il propose de s'abstenir pour le moment, de pratiquer une politique d'expectative en attendant les événements, de manière à profiter des occasions qui s'offriront.

C'est le tour de Take Ionesco, de Dissesco, un de ses lieutenants. Ils estiment que la Roumanie doit dès maintenant proclamer officiellement sa neutralité.

— Aucun engagement, affirme Take Ionesco ne nous lie aux Empires centraux, attendu que ce sont eux qui, au lieu d'être attaqués, ont provoqué la guerre. La preuve, c'est que l'Italie, qui se trouvait exactement dans la même situation que nous, vient de se déclarer neutre.

Ce jour-là, en effet, le ministre d'Italie avait annoncé la déclaration de neutralité de son gouvernement.

Le roi est de plus en plus agité.

— Eh bien ! messieurs, dit-il, je dois vous déclarer que la pohtique que vous venez d'approuver équivaut, pour la Roumanie, à un véritable suicide. J'ai le devoir, en ce qui me concerne, d'en décliner toute la responsabilité. Je m'en remets aux événements du soin de prouver à quel point j'avais raison. Afin que l'avenir me juge et vous juge, la déclaration que je viens de vous lire figurera aux Archives.

Une certaine hésitation perçait sous ces derniers mots. Le vieux souverain, en effet (on l'a su formellement depuis) avait songé à abdiquer. Il avait même préparé une déclaration dans ce sens. Devant l'attitude très nette de ses hommes d'État, il n'alla pas jusqu'au bout. Il s'en tint à des protestations un peu vagues.

Il restait à rédiger le procès-verbal ainsi que la réponse à faire aux deux Empereurs. Un petit comité comprenant le Président du Conseil, Take Ionesco, Marghiloman, se réunit à cet effet dans la salle voisine.

La réponse, préparée par le gouvernement, comniençait par faire état de l'opinion publique, qui, disait-elle, rendait absolument impossible l'entrée en guerre de la Roumanie. Take Ionesco s'opposa énergiquement à cette rédaction qui, d'après lui, avait le grand défaut de manquer de clarté.

— Le point essentiel, dit-il, est de savoir si oui ou non nous sommes liés par nos engagements. Si nous le sommes, il faut marcher, quelle que soit l'opinion du pays. Un gouvernement digne de ce nom domine l'opinion publique, au lieu d'être mené par elle. Mais, ni en droit ni en fait, nous ne sommes liés, puisque les Empires centraux sont les seuls responsables de la guerre. C'est ce qu'il nous faut tout d'abord déclarer dans notre réponse. Nous devons ajouter que nous refusons d'intervenir et proclamer définitivement notre neutralité.

Le mot de neutralité, contrairement au désir de Take Ionesco, ne fut pas employé dans le document. On lui donna à peu près raison pour tout le reste, et des modifications importantes furent apportées au projet primitif.

Le roi voulait retenir ses hommes d'État à dîner. Mais ils s'excusèrent.

Quelques jours plus tard, Take Ionesco eut un autre entretien avec le souverain. C'était au moment de la marche foudroyante des Allemands sur Paris.

— Vous voyez, lui dit Charles, à quel point mes renseignements et mes prévisions étaient justes. La guerre va durer quelques semaines à peine. Au commencement de septembre, Guillaume II fera son entrée solennelle dans Paris. Une révolution éclatera en France, comme toujours dans ce pays, à la suite de la défaite. Dans ce cas, Guillaume fera proclamer Roi ou Empereur le prince Victor-Napoléon. Il ne prendra à la France que très peu de son territoire ; il lui enlèvera, par contre, sa flotte et ses colonies. Après quoi, il se retournera, avec toutes ses forces, contre la Russie ; il l'écrasera rapidement et il fera son entrée à Saint-Pétersbourg et à Moscou.

— Sire, répondit Take Ionesco, à supposer que la France soit vaincue, je connais trop la fierté de cette nation pour croire un instant qu'elle pourrait accepter un souverain des propres mains

de son vainqueur. Ce ne pourrait êtrej'^en tout cas, un Napoléon. fM

On s'entretint ensuite de la situation générale. On vint à parler de la Belgique. Comme le roi, la veille, avait reçu un peu durement le représentant de ce pays, Take Ionesco trouva moyen de lui dire :

— Quoi qu'il advienne, il y a un souverain qui est déjà entré dans l'histoire et dans la gloire.

— Qui donc ? demanda Charles.

— Votre neveu, le roi des Belges, répondit-il, qui a tout sacrifié à l'honneur, qui a su maintenir intacte la religion des engagements et des traités...

Cependant, chaque jour, les communiqués allemands annonçaient une nouvelle avance, une nouvelle victoire. Or, à partir du 5 septembre, ces communiqués se taisent. Un jour, deux jours, trois jours se passent sans qu'ils claironnent aucun succès. Ce silence paraît étrange. On a l'impression que les armées allemandes sont arrêtées.

Le ministre de France, M. Blondel, était demeuré à son poste à Bucarest, afin d'être plus près du télégraphe. Il n'avait pas suivi le souverain à Sinaïa, ce dont celui-ci n'avait pas manqué de s'étonner un peu. « Auprès de qui, le ministre de France, avait-il dit, aimablement d'ailleurs, s'imagine-t-il être accrédité ? Auprès de moi ou auprès de mon peuple ? »

244 LES HEURES^TRAGigUES D'AVANT-GUERRE

M. Blondel, à mesure que les nouvelles devenaient pour nous plus mauvaises, recevait de tous les Roumains qu'il rencontrait un accueil plus empressé, plus cordial. Quand il allait au Jockey-Club, tous les après-midi, c'était à qui s'efforcerait de lui exprimer sa sympathie. pr — Rien n'était plus touchant, m'a-t-il raconté par la suite, que ces marques d'amitié prodiguées au représentant "de^la^France, au milieu de nos plus grands malheurs.

C'est l'âme de la Roumanie, notre meilleure amie en Europe, qui se manifestait par là. ^ Or, vers le 8 septembre, coup de téléphone de M. Blondel à Take Ionesco, qui se trouvait à Sinaïa, pour lui dire qu'une grande bataille est en cours et qu'elle semble se développer très favorablement pour les Français. Le lendemain, le surlendemain, cette bonne nouvelle se confirme, puis arrive le communiqué de Joffre annonçant la grande victoire.

Take Ionesco rend à ce moment-là visite au souverain. Celui-ci, cramponné à ses idées, lui dit:

— Ce n'est qu'un repli stratégique. Les Allemands — ils viennent de me le faire savoir — regroupent, reconstituent leurs forces avant de procéder à une nouvelle avance.

— S'ils vous l'ont dit, soyez assuré qu'ils mentent, réplique Take Ionesco. Il n'y a pas de repli stratégique. Ils ne reculent que parce qu'ils

sont battus. Votre Majesté sait bien que tout leur commande de précipiter les opérations, que le moindre retard, entourés d'ennemis comme ils sont, risque de leur être fatal.

Le roi demeura quelques instants silencieux et pensif, puis, comme sortant d'une pénible méditation, il dit à Take Ionesco, d'une voix triste :

— Après tout, c'est peut-être vous qui avez raison. Rien n'arrive de ce que j'avais prévu. Dieu, jusqu'à présent, avait été très bon pour moi. Cette fois, je crains bien qu'il ne m'ait abandonné. Ma sœur, la comtesse de Flandre, mère du roi Albert, a eu le grand bonheur de mourir avant cette guerre. Il eût été bien meilleur pour moi si j'avais disparu comme elle !

Un mois plus tard, le 11 octobre, le roi Charles mxDurait.

L'effondrement de toutes ses prévisions, les émotions, les coups de théâtre qui se succédaient sans arrêt avaient, sans aucun doute, hâté sa fin.

Sa bonne foi, son honnêteté ne sont pas discutables, non plus que le grand attachement qu'il avait pour son peuple. Lorsqu'il comprit que la volonté unanime de la Roumanie était contraire à une intervention aux côtés des Empires centraux, quelque peine, quelque dépit qu'il en éprouvât (car il se sentait au fond de lui-même un Hohenzollern). il n'insista pas, il se soumit. En acceptant la couronne de Roumanie, il était devenu Roumain. Les intérêts de son pays devaient passer

avant tout. Que l'on compare son attitude à celle du roi de Grèce, Constantin, qui prétendit, lui, faire violence à son peuple, pour l'empêcher de s'unir à l'Entente !

Or, quelque temps avant de mourir, Charles avait télégraphié à Constantin :

— Je me permets, lui disait-il, à cause de mon grand âge, de vous donner un conseil : j'estime que la place de la Roumanie est à côté de l'Aile- ;|[ magne et de l'Autriche. Mais la situation de la Grèce, puissance avant tout maritime, est très différente : la neutralité est pour elle un devoir. Si cette neutralité est impossible, n'hésitez pas : rangez-vous du côté de l'Entente !

Le roi Charles, qui, depuis longtemps, n'était guère sorti de son pays, se faisait de l'Europe une idée trop sommaire. Il ne connaissait, il ne voyait que l'Allemagne et l'Autriche. Il était convaincu de la supériorité écrasante de l'Allemagne. Il n'envisageait dans le conflit que le côté matériel, professionnel, technique. Il ne tenait compte que des effectifs et des divisions. Le facteur moral et économique lui échappait. L'armée anglaise, pour lui, n'avait aucune valeur, puisqu'elle existait à peine du temps de paix.

Son amertume était telle qu'un moment il songea sérieusement à abdiquer. Vers la fin de septembre 1914, les hommes d'État roumains eurent à se préoccuper de cette éventualité. La mort du souverain trancha la question. C'est

son neveu Ferdinand qui monta sur le trône.

Bien que le mot n'eût pas été officiellement prononcé, la neutralité de la Roumanie était dès maintenant acquise. Il était certain que jamais elle ne lierait sa cause à celle des Empires centraux. Les sympathies de son peuple se tournaient avec une force de plus en plus grande vers l'Entente. Elles ne cherchaient qu'une occasion de se manifester. Les dirigeants, les hommes d'État le sentaient bien. Mais, portant sur leurs épaules une responsabilité très lourde, ils ne voulaient s'engager qu'à bon escient. Ils hésitaient, ils calculaient. Ils se préoccupaient avant tout d'obtenir — rien n'était au demeurant plus juste — de leurs alliés de demain des promesses formelles, et plus encore, des engagements et des garanties. C'était aux gouvernements, aux diplomates de l'Entente à se mettre d'accord entre eux pour les leur offrir. Cet accord ne fut pas facile. C'est pourquoi les négociations durèrent si longtemps. C'est pourquoi la Roumanie fut beaucoup plus longue à décider, à entraîner que l'Italie.

Pas plus que le roi Charles n'avait fait obstacle à la volonté de son peuple pour maintenir la neutralité, son successeur Ferdinand ne devait s'opposer à l'entrée en guerre avec l'Entente, aussitôt que son gouvernement serait convaincu de cette nécessité. Le nouveau roi était, avant tout, un souverain constitutionnel. Il était, d'ailleurs, poussé vers l'Entente par la reine, an-

glaise d'origine, dont l'influence fut considérable. Le premier acte est fini. La Roumanie, si elle se bat, ne se battra qu'à nos côtés. Nous allons voir à la suite de quelles circonstances, par quelle progression d'événements elle fut enfin conduite à tirer l'épée.

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