CHAPITRE X
EN ROUMANIE imite). - L'ENTRÉE EN GUERRE
La Roumanie ayant, d'elle-même, résolu tout d'abord de demeurer neutre dans le conflit, il restait maintenant aux gouvernements de l'Entente à la décider à s'unir à eux. En Roumanie, comme en Italie, la marche des événements, ainsi que les causes profondes de l'attitude prise par les gouvernements avaient été à peu près les mêmes. Mais, dès qu'il s'agissait d'obtenir et, dans la mesure du possible, de hâter l'entrée en guerre, les difficultés pour l'Entente étaient beaucoup plus considérables du côté roumain que du côté italien.
Pour l'Italie, en effet, l'Angleterre et la France, qui menaient le jeu, se trouvaient toutes proches, concertant leur action, unissant leurs efforts, subordonnant tout à la nécessité de réussir, et de réussir promptement.
L'Italie, d'autre part, avait en elles pleine confiance. Elle était sûre que les engagements pris à son égard seraient tenus.
Avec la Roumanie, la situation était très différente. C'est la France et la Russie qui conduisaient les négociations. Mais elles ne pouvaient
pas les conduire dans le même esprit de complète et sincère collaboration.
La France n'avait qu'un désir, qu'un objet : provoquer le plus vite possible l'intervention de la Roumanie et, pour cela, lui promettre, ce qui était après tout bien légitime, la réalisation de ses aspirations nationales, c'est-à-dire la réunion sous le même drapeau de tous les Roumains qui se trouvaient au-delà des frontières.
L'état d'esprit de la Russie était tout autre. Le gouvernement de Petrograd et l'opinion russe dans son ensemble ne voyaient pas d'un très bon œil cette constitution projetée d'une très grande Roumanie. Désireux de s'installer à Constantinople, ils se rendaient compte que la Roumanie, considérablement agrandie, leur barrerait plus ou moins le chemin. Elle diminuerait, d'autre part, l'importance et l'influence de l'élément slave dans les Balkans. Elle porterait certainement ombrage à la Bulgarie, pour qui la Russie, en dépit de toutes les ingratitudes, de toutes les trahisons passées, présentes et futures, conservait des trésors intarissables d'indulgence et de sympathie.
Les Russes, volontiers orgueilleux, regardant de haut tous les Etats balkaniques, n'accordaient qu'une valeur assez faible à l'action de la Roumanie. Son concours leur paraissait minime, son armée peu solide. Ils n'aimaient pas beaucoup voir la France prendre la direction des négociations et indiquer les directives dans une affaire qui.
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:royaient-ils, les concernait presque exclusivement, puisqu'il s'agissait de l'Orient. Ils auraient voulu diriger cette affaire à eux tout seuls et à leur Sinise. Tant qu'ils eurent des succès militaires, au début, ils ne désiraient point que la Roumanie intervint, convaincus qu'ils remporteraient la victoire sans elle et que sa part de conquête en serait réduite d'autant. Durant toute cette période, ils s'obstinaient à ne faire à la Roumanie que des offres insignifiantes. Ils lui marchandaient, ils lui mesuraient au compte-gouttes les territoires qu'elle aurait le droit d'annexer.
Quand vint la période des revers, ils se montrèrent naturellement beaucoup plus généreux. Mais, à ce moment, les Roumains, devant la débâcle des armées russes, n'étaient plus très disposés à marcher.
Ils se défiaient, au fond, de la Russie. Il faut bien reconnaître que la conduite du gouvernement russe après la guerre russo-turque rendait assez naturels leurs soupçons. Une fois remportée, avec leur appui, la victoire sur les Turcs, on les avait empêchés d'en recueillir les fruits. La Russie avait gardé pour elle la Bessarabie.
,1 Les Roumains n'avaient guère confiance que 'dans la France. Seulement la France était loin et la^^ Russie, au contraire, toute voisine. Par là s'expliquent les difficvdtés et la longueur de ces négociations.
Tout de suite après la bataille de la Marne, sur
l'ordre de son gouvernement, le ministre de France à Bucarest, M. Blondel, commence ses démarches auprès des hommes d'État roumains. M. Blondel connaissait à merveille la Roumanie, où il n'avait que des sympathies. Sa tâche consistait avant tout à faire miroiter aux Roumains les magnifiques avantages que l'entrée en guerre leur apporterait. Il avait engagé les premiers pourparlers dans ce sens, lorsqu'une fausse manœuvre du cabinet de Petrograd faillit tout gâter.
Après avoir, à deux reprises, le ii août et le 22 septembre, sollicité la coopération de l'armée j roumaine en Bukovine et en Transylvanie, voici j que le gouvernement russe, cédant à on ne sait ( quelle inspiration, modifia du tout au tout les données du problème. Au lieu de leur collaboration, il se bornait à demander aux Roumains leur neutralité, qui était chose acquise. Il leur offrait en échange presque les mêmes avantages que leur aurait valus une entrée en campagne.
Quelles furent les raisons de ce fâcheux coup de barre donné à contre-temps par le cabinet de Petrograd ? Mal renseigné sur les véritables dispotions du gouvernement roumain, s'obstinait-il à !' craindre qu'il ne pût, un jour prochain, se joindre à nos ennemis, et lui offrait-il une forte récom- i pense pour prévenir ce danger, d'ailleurs imaginaire? Agissait-il ainsi pour diminuer par avance la part de la Roumanie à qui, au moment de partager les dépouilles, les Russes auraient pu objecter
!que, n'ayant pas été à la peine, il n'était pas juste 'qu'elle fût au profit ? Ces différents motifs durent, plus ou moins, se combiner dans l'esprit souvent assez compliqué des diplomates russes et dicter leur attitude.
Toujours est-il que, le i^^ octobre 1914, fut signé, à Petrograd, entre les représentants de la Roumanie et le gouvernement russe, un arrangement aux termes duquel, en échange d'une « neutralité bienveillante », la Roumanie avait le droit d'occuper, quand bon lui semblerait, et d'annexer la Transylvanie et une partie de la Bukovine.
Voici le texte de cet accord, dont bien des gens ignoraient, jusqu'à présent, l'existence et qui, à ma connaissance, n'a jamais été publié. Il était conclu sous la forme d'un échange de lettres, se paraphrasant et correspondant l'une à l'autre, entre le ministre des Affaires étrangères de Russie et le ministre de Roumanie à Petrograd. Voici la lettre de M. Diamandy à M. Sazonoff :
(( J'ai l'honneur d'accuser réception à Votre Excellence de sa déclaration en date du i^'' octobre, à savoir que :
» La Russie s'engage à s'opposer à toute atteinte au statu qiio territorial de la Roumanie dans l'éteadue de ses frontières actuelles.
» Elle s'engage également à reconnaître à la Roumanie le droit d'annexer les régions de la monarchie austro-hongroise habitées par les Rou-
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mains. Pour ce qui a trait spécialement à la Bub vine, le principe de la majorité de la populatio; servira de base à la répartition des territoires à annexer soit par la Russie, soit par la Roumanie.
» Cette délimitation sera effectuée à la suite d'études spéciales sur les lieux. Une commission mixte sera nommée à cet effet, munie d'instructions qui s'inspireront de l'esprit de conciliation qui anime les deux gouvernements.
» La Roumanie pourra occuper les territoires sus-indiqués au moment qu'elle jugera oppotun.
» La Russie s'emploiera à faire ratifier les engagements ci-dessus par les cabinets de Londres et de Paris.
» En échange de cette déclaration, je suis autorisé par M. Bratiano, le président du Conseil, à faire connaître à Votre Excellence, que la Roumanie s'engage à observer, jusqu'au jour où elle occupera les régions de la monarchie austrohongroise habitée par les Roumains, une neutralité bienveillance à l'égard de la Russie,
» Il est entendu que les déclarations échangées seront tenues secrètes jusqu'au moment de l'annexion par la Roumanie des territoires dont il est question... »
Quand il connut ce fâcheux arrangement, M. Blondel, ministre de France à Bucarest, se montra à la fois furieux et navré. Tous ses efforts.
tout son travail de quelques semaines se trouvaient par cela même anéantis. Il avait dit aux Roumains : (( Marchez avec nous et vous aurez la Transylvanie. »
Or, voici que les Russes s'avisaient, sans prévenir leurs alliés, de leur tenir cet autre langage : (( Contentez- vous d'attendre les bras croisés, en regardant les autres se battre, et vous occuperez la Transylvanie quand vous voudrez, le jour où sa conquête ne vous coûtera aucun sacrifice ! »
Mettons-nous à la place des Roumains, et demandons-nous quel parti nous aurions choisi.
D'un côté, on exige d'eux un effort en échange d'une récompense. De l'autre, on leur offre la même récompense sans leur demander aucun effort.
Cette proposition russe, ainsi que M. Blondel le télégraphia à Paris, ne pouvait avoir qu'un résultat : encourager en Roumanie les partisans de la neutralité ; décourager, au contraire, tous ceux qui réclamaient l'intervention.
C'est exactement ce qui se produisit.
Bratiano, malgré sa promesse au ministre de Russie de ne pas divulguer cet arrangement, s'empressa d'en communiquer la substance aux membres de l'opposition, en leur faisant observer que, puisque la Roumanie pouvait entrevoir la réalisation de ses ambitions, presque sans coup férir, il était prématuré de l'exposer au hasard d'une guerre générale, dont l'issue était encore très douteuse.
L'argument porta immédiatement. Les partisans les plus ardents de l'entrée en guerre se calmèrent aussitôt. L'un d'eux, M. Filippesco, avait provoqué la réunion du parti conservateur et rédigé une motion énergique invitant le gouvernement à se prononcer en faveur de la Triple Entente. A l'issue de cette réunion, il vint annoncer au ministre de France qu'il n'avait pas jugé utile de mettre sa motion aux voix, après que M. Bratiano lui avaitfait part des propositions de la Russie.
Le jour suivant, le Conseil des ministres décida de conserver une attitude expectative. Les manifestations projetées en faveur de la Triple Entente furent décommandées par leurs organisateurs. Le gouvernement fit habilement répandre partout le bruit que l'Entente ne demandait plus à la Roumanie qu'une chose : rester neutre.
La Russie, en somme, venait d'offrir à la Roumanie quelque chose d'analogue au parecchio de M. Giolitti...
Au cours de l'automne 1914, l'Allemagne expédia à Bucarest un nouveau ministre, von Busche, qui arrivait avec des millions de marks plein ses poches, disposé à intensifier par tous les moyens la propagande germanophile.
A peine débarqué, il se mit. aussitôt en quête de tout ce qui était à louer ou à vendre ; il acheta pêle-mêle, à la grosse, les consciences et les journaux.
En regard de ces formidables dépenses, le ministre de France ne disposait que de petits, tout petits crédits ; mais les sympathies du pays, surtout celles de la jeunesse des écoles, se tournaient, ardentes, de son côté. Les étudiants n'attendaient qu'une occasion de descendre dans la rue pour y crier : « Vive la France ! » A tout instant, ils allaient saccager les presses et houspiller les rédacteurs de quelque gazette par trop germanophile.
En février 191 5, M. Blondel, apprenant que le général Pau se rendait en Russie, par la voie balkanique, insista de toutes ses forces pour qu'il s'arrêtât à Bucarest. Le gouvernement français y consentit. Ce fut l'occasion d'une démonstration enthousiaste en faveur de la France. Tous les hommes d'Etat roumains, partisans de l'intervention, attendaient le général à la gare. M. Filippesco le reçut par ces mots : « Mon général, je salue la gloire qui passe ! » La ville entière était pavoisée. A tous les balcons, des femmes qui jetaient des fleurs ;-les rues noires de monde, au point que la voiture du ministre de France mit plus d'une heure pour accomplir le trajet de la gare à la légation.
Un coup de fouet vigoureux fut donné de la sorte à tous ceux qui recommandaient l'entrée en guerre. Mais le gouvernement Bratiano, avant de prendre une décision, était naturellement désireux de signer des engagements précis et de poser des conditions très nettes. La période des
négociations, des pourparlers, des marchandages commençait.
La première question à régler était celle des limites territoriales de la Grande-Roumanie. Comme le gouvernement italien d'ailleurs, M. Bratiano demandait .des limites naturelles : le Pruth en Bukovine, le Danube et la Theiss, du côté serbe. Il se heurta tout de suite, en ce qui concerne la première de ces demandes, à une opposition formelle des Russes, qui déclarèrent qu'en aucun cas ils ne consentiraient à l'abandon de Czernowitz. La France soutint, de toutes ses forces, les demandes de la Roumanie.
Le l6 mai 191 5 arrive la réponse de M. Sazonofï. Elle est très mauvaise, en dépit des insuccès de l'armée russe, qui précipite sa retraite en Galicie. Quand il connaît cette réponse (18 mai), M. Bratiano s'en montre stupéfait. Il déclare que, dans ces conditions, il ne prendra pas la responsabilité d'une action militaire. Il ne comprend pas, dit-il, que la Russie, dont les armées sont dans un état i si critique, s'obstine à refuser Czernowitz à la 1 Roumanie. Il voit, dans cette résistance, une \ menace pour l'avenir. « La Russie, dit-il, veut demeurer maîtresse du Pruth, afin de nous enserrer entre elle et la Serbie. »
D'ailleurs la retraite persistante des Russes | rend très délicate la situation de la Roumanie. Maintenant se pose pour elle une question tout aussi grave, celle des munitions. L'armée rou-
maine, si elle entre, en guerre, doit être assurée d'avoir le stock d'obus qui lui manque. La France et l'Angleterre sont prêtes à le lui envoyer via Arkhangel ; mais le débarquement, la traversée de l'immense Russie présentent des difficultés énormes, d'autant que les Russes manquent, eux aussi, de munitions et qu'ils ne sont pas animés des intentions les meilleures à l'égard des Roumains. Ce problème des munitions joue un rôle considérable durant toutes les négociations.
La défaite des Russes, la rentrée en guerre de la Bulgarie retardent naturellement l'intervention de la Roumanie. Le 28 septembre 1915, le roi répond à une délégation de l'Opposition qu'il reste convaincu de l'utilité de la neutralité. Au moment où se déclenche l'attaque de la Bulgarie contre la Serbie, M. Blondel insiste de toutes ses forces auprès de M. Bratiano pour le décider à agir. Il se heurte à la même réponse : le moment ne paraît pas opportun.
L'Angleterre avait acheté, en 1915, la récolte de blé de la Roumanie, ce qui équivalait à lui consentir un emprunt. Les Allemands, l'année suivante, ne manquèrent pas de demander que la Roumanie leur cédât une partie de ses céréales, dont ils avaient grand besoin. M. Bratiano, pour avoir l'air de tenir la balance égale, afin de ne pas découvrir trop tôt son jeu, dut y consentir.
Vers la fin de l'hiver, au printemps 1916, ses pourparlers avec l'Entente avaient activement
repris. Le lo mai, il annonce au ministre de France que le roi est prêt à signer le décret de rnobili-j satîon, le jour où il le lui présentera. Mais il met à son intervention un certain nombre de conditions qui ne sont pas encore réalisées, surtoui en ce qui concerne la collaboration des arméeî russes. Enmai et juin, les négociations se précisenté Le 29 juin, M. Bratiano reconnaît que 1( moment approche où il devra prendre position.] Le 4 juillet, le président du Conseil demande] que le secret le plus absolu soit gardé ^sur leî négociations en cours, afin de ne pas donner] l'éveil aux représentants de l'Allemagne el de l'Autriche. Le 6 juillet, il se déclare prêt àj signer la convention aux conditions suivantes : ^^ i^ Que les munitions commencent à arriver en Roumanie ; que la France et l'Angleterre s'engagent à en continuer l'envoi à raison de?300 tonnes par jour ;
2^ Que l'offensive générale n'ait pas été arrêtée ; 3^ Que la situation des Russes en Galicie et en Bukovine ne soit pas modifiée ;
40 Que la Roumanie soit garantie contre une attaque bulgare soit par une action russe, soit par une offensive de l'armée de Salonique.
En juillet, les gouvernements de l'Entente insistent, de la façon la plus pressante, auprès de M.vBratiano pour qu'il se décide. Un télégramme de M. Neratof, gérant du ministère des Affaires étrangères de Russie à son représentant à Buca-
rest, résume les négociations et précise les conclusions de l'arrangement définitif. Voici quels en sont les points principaux :
« La Roumanie s'engage à déclarer simultanément la guerre à toutes les Puissances qui se trouvent en guerre avec les Puissances alliées.
» Elle emploiera la totalité de ses forces armées contre les ennemis des Alliés.
» Les Alliés lui garantissent l'intégralité de son territoire. Ils lui permettent d'annexer les territoires qu'elle aura acquis sur l'Autriche-Hongrie, dans les limites déterminées, en spécifiant toutefois que l'action de l'armée roumaine ne se bornera pas à ces territoires, mais sera étendue au delà, si les intérêts de la cause commune des Alliés l'exigent.
» La délimitation prévue commence en un point de la frontière actuelle entre la Russie et la Roumanie, près de Mowosielica, et remonte le fleuve jusqu'à la frontière de la Galicie, au confluent du Pruth et du Czeremos. Elle suit la frontière de la Galicie et de la Bukovine jusqu'à la limite méridionale de la Galicie. De là, elle se dirige en ligne droite vers la Tisza, au point du confluent du Visso. Elle descend la Tisza jusqu'au confluent de Szamos ; elle continue dans la direction du sud-ouest jusqu'à 6 kilomètres à droite de la ville de Debreczen. Elle passe à l'ouest du confluent du Crischs et prend la direction du sud pour rejoindre la Tisza à la hauteur du village Algyo.
A partir de ce point, elle descend la Tisza jusqu'à son confluent avec le Danube et suit le cours du Danube jusqu'à la frontière actuelle de la Roumanie.
» La Roumanie s'engage à ne point élever de fortifications dans le Banat, en face de Belgrade, dans une zone à déterminer ultérieurement, à n'y entretenir qu'une petite force de police, à indemniser les Serbes qui voudraient s'expatrier, tout en laissaiit aux autres le libre usage de leur langage et l'exercice de leurs droits.
)) L'entrée en guerre de la Roumanie devra avoir lieu au plus tard le 7 août.
» Une convention militaire entre les états-majors russe et roumain sera conclue immédiatement.
» En communiquant ce projet d'arrangement au Gouvernement roumain, le ministre de Russie a l'honneur d'ajouter que, si la Roumanie ne croit pas pouvoir s^ engager dès maintenant à entrer en guerre à la datée fixée (7 aoûi)^ les Puissances alliées ne se considéreront plus liées par les propositions qui ont été faites à la Roumanie. »
Il s'agissait, on le voit, de la part de l'Entente, d'une offensive brusquée pour lever les dernières hésitations de M. Bratiano.
Celui-ci, d'ailleurs, n'hésitait plus. Il était sûr de l'assentiment du roi, de l'appui unanime du pays.
C'est le 14 août 1916 que se tint, à Cotroceni, le fameux conseil de la Couronne, où fut décidée
l'entrée en guerre de la Roumanie. Un des hommes d'État ayant assisté à cette séance historique qui devait modifier si profondément la carte de l'Europe orientale en a écrit, le soir même, un compte rendu détaillé. J'ai eu entre les mains ce procèsverbal, d'où j'ai tiré le récit qu'on va lire.
Le Conseil se tint, sous la présidence du Roi, dans une des nouvelles salles du palais. Etaient présents : les ministres du gouvernement Bratiano (Jean I. C. Bratiano, Emile Costinesco, Emmanuel Porumbaru, Alexandre Constantinesco, Mortzun, Alexandre C. Radovici, Jean G. Duca, docteur C. Anghelesco, Victor Antonesco), le président de la Chambre Michel Phérékide, le vice-président du Sénat C. F. Robesco,. es anciens premiers ministres Théodore Rosetti, Pierre Carp, Titu Maioresco, les chefs de parti Nico Filippesco, Take Ionesco et Alexandre Marghiloman, de même que les anciens présidents de la Chambre, Constantin Ollanesco et Constantin Cantacuzène Pascanu.
Le roi, assis au milieu de la table, avait en face de lui M. J. Bratiano. A droite du roi, le prince héritier Charles, puis Pierre Carp. A gauche du roi, Théodore Rosetti, puis Titu Maioresco et ensuite Marghiloman. A droite de Bratiano, les ministres. A gauche, venaient Phérékide, Robesco, Take Ionesco, Filippesco, Cantacuzène Pascanu et Ollanesco.
Comme au Conseil de la Couronne de Sinaïa du
3 août 1914, les assistants prirent place sans aucun ordre protocolaire.
Le roi manifestait beaucoup d'émotion. Il s'attendait à une résistance très vive de la part de Carp et de Marghiloman. Il avait, la veille, mandé Maioresco au palais et déployé ses efforts pour le convaincre de la nécessité d'entrer en guerre. Tout avait été vain. Maioresco, jusqu'au dernier moment, comptait que le roi s'opposerait à la guerre, que sur la menace de l'Allemagne, Bratiano serait congédié, et lui-même chargé de former un nouveau gouvernement.
Quand il apprit, de la bouche même du souverain, que la décision était prise, il fut comme frappé de stupeur ; mais il refusa de changer d'avis. La veille au soir, le ministre d'Italie, le baron Fasciotti, l'avait supplié de se ranger du côté des nationalistes. Il lui avait représenté que, par suite de sa qualité de Transylvain, il aurait l'honneur d'appartenir à un gouvernement de concentration nationale. Peine perdue. Maioresco s'était trop engagé du côté allemand, et il demeura inébranlable.
Le Roi était au courant de cette visite. Il s'attendait à une discussion très vive au sein du Conseil. C'est ce^qui expliquait sa nervosité et son émotion.
Au début de la séance, le Roi se leva et s'exprima ene^. termes-:
— Messieurs si j'ai convoqué ici les hommes
les plus éminents de mon pays, ce n'est point pour leur demander conseil, car ma décision est arrêtée, mais uniquement pour solliciter leur appui. Nous en sommes arrivés au point où la neutralité devient impossible. Les chances de victoire de l'Entente n'ont jarhais été plus grandes. Le moment est venu, pour la Roumanie, de choisir, de décider de quel côté elle doit aller. Ce choix n'est pas douteux ; la voie nous est toute tracée. Nous ne pouvons que nous ranger aux côtés de l'Entente contre les Empires centraux.
» Croyez bien que le souverain qui vous tient ce discours, et vous donne un pareil conseil, a dû beaucoup lutter, beaucoup souffrir. Avant d'en arriver à cette décision, il lui a fallu remporter une véritable victoire sur lui-même. C'est la meilleure preuve que la voie choisie par lui est assurément la meilleure pour la Roumanie. Je connais la force de l'union. C'est pourquoi je vous demande à vous tous, qui avez collaboré avec mon oncle, le souverain défunt, de me soutenir dans la politique que j'ai la volonté de suivre, en bon Roumain que je suis. J'invite tous ceux qui seraient d'un avis différent à faire connaître leurs raisons. »
Se tournant alors vers M. Carp, le roi lui dit :
— Monsieur Carp, je vous prie de m'accorder votre concours.
— Ce n'est pas à moi de parler d'abord, répondit sèchement M. Carp, mais aux membres du
gouvernement, puis aux chefs de parti. Je me borne à constater que, du moment que la décision royale est déjà prise, l'utilité de ce Conseil ne m'apparaît point. Je me demande mênie pourquoi on nous a convoqués ici !
Ces paroles tombèrent dans un silence glacial.
M. Bratiano, se levant, ramassa dans un vigoureux discours toutes les raisons qui rendaient nécessaire l'entrée en guerre.
— La Roumanie, dit-il, sous peine de disparaître moralement, ne peut pas continuer à rester neutre dans un conflit qui va décider du sort du monde. Notre pays a, comme idéal, son unité nationale, l'annexion de nos frères qui se trouvent au-delà des frontières. Or, pour la réalisation de cet idéal cher à tous nos cœurs roumains, jamais on ne retrouvera de circonstances plus favorables qu'aujourd'hui.
Le Président du Conseil fit alors un clair exposé de l'histoire diplomatique depuis 191 2 jusqu'à ce jour. Il montra comment la Roumanie, dans les mêmes conditions que l'Italie, avait recouvré sa liberté d'action en 19 14, en refusant de se ranger du côté des puissances centrales. Cette décision toute négative ne suffisait pas. Il fallait maintenant, toujours sur l'exemple de l'Italie, accomplir un acte positif, c'est-à-dire intervenir dans le conflit. Le Roi et le Gouvernement, dans l'intérêt du pays, se trouvaient pleinement d'accord pour accepter cette politique. Ils s'étaient trop
engagés pour reculer. Il n'y avait plus qu'à aller de l'avant. Il rendit compte des mesures militaires qui avaient été prises et déclara, pour terminer, que le pays tout entier, sans oublier les Roumains au delà des Carpathes, attendaient impatiemment la déclaration de guerre.
A ce moment, Carp fut prié, une fois encore, de faire connaître son opinion. Il répliqua que c'était aux chefs de parti à parler, puisque c'est sur leurs épaules que portait la responsabilité.
Take Ionesco, prenant la parole, se félicita de la déclaration faite par le Roi.
— Nous comprenons tous, dit-il, les souffrances par lesquelles le souverain a dû passer. Nous pouvons l'assurer qu'il trouvera dans l'accomplis- , sèment de son devoir la plus magnifique récompense. Il a gagné dès maintenant l'amour du peuple romain tout entier.
» Mon parti, heureux de voir se réaliser enfin ce qu'il ne cesse de réclamer depuis deux ans, est prêt à donner au Roi et au Gouvernement un appui entier, sans conditions ni réserves. Nous sentons que des circonstances pareilles à celle-ci ne se rencontrent qu'une fois dans le cours des siècles. Ce serait une catastrophe de laisser fuir une pareille occasion !
C'était au tour de Marghiloman de parler.
Il exprime son regret de voir le Gouvernement s'engager de la sorte.
— Le sort de la guerre, dit-il, est inconnu.
Nous savons, de source sûre, que Hindenburg prépare une grande offensive contre les Russes. Pourquoi ne pas attendre, avant d'intervenir, le résultat de cette opération ? On nous parle, sans cesse, d'un idéal national. Cet idéal doit tenir compte, avant tout, des réalités. Or, le pays, dans son ensemble, n'est pas favorable à la guerre. Les Roumains de Transylvanie ne désirent pas leur union avec nous. La seule réalité qui compte, et elle est des plus menaçantes, c'est la crainte de voir la Russie s'installer à Constantinople et, dans ce cas, l'encerclement, l'étranglement de la Roumanie. Si un pareil malheur devait arriver, je désire et je.lsouhaiteque ce ne soit pas avec l'aide de notre pays.
Le Roi, se tournant vers Marghiloman, l'inter- 1 rompit sèchement : ■
— En admettant que la Russie soit maîtresse de Constantinople, que vaut-il mieux, pour nous, être ses amis ou ses ennemis ?
Marghiloman, troublé, ne répondit pas à cette interruption. Il ajouta qu'il refusait de donner son adhésion à la politique désastreuse dans laquelle s'était engagé le Gouvernement, qu'il n'arrivait pas à comprendre comment on avait osé choisir cette voie et mettre ainsi le pays devant un fait accompli.
Filippesco, intervenant à ce moment, dit que la politique suivie par le Gouvernement n'était que le développement logique de la convention signée
avec la Russie, en octobre 1914. Or, lorsqu'il connut cette convention, M. Marghiloman l'approuva en disant que le Gouvernement avait bien agi et qu'il devait continuer dans cette voie.
— Je suis indigné de toutes ces palinodies, s'écria Filippesco. Je revendique pour mon parti l'honneur d'avoir été l'initiateur de cette politique, de l'avoir soutenue avec une ardente conviction, de s'être résolument séparé de tous ceux qui s'y montraient opposés.
'^jMarghiloman ne répondit rien à cette véhémente apostrophe.
C'était maintenant à Carp de parler. Il le fit avec son énergie, avec sa brutalité accoutumées. Son grand âge, ses cheveux blancs ne faisaient que donner plus de relief à ses paroles :
— Tout ce qu'a dit Bratiano, déclara-t-il, n'a qu'une importance secondaire. Il ne s'agit pas de chercher qui sera le vainqueur, mais uniquement de savoir ce que nous dicte l'honneur, même si nous devions être vaincus. L'hégémonie allemande n'aurait que des avantages pour nous. Nous n'avons pas à nous occuper des Hongrois ou des Bulgares. Le résultat de cette guerre sera d'établir en Europe l'hégémonie allemande ou l'hégémonie russe. La seconde causerait notre perte, puisque nous nous trouvons sur le chemin qui mène les Russes à Constantinople. Nous ne pouvons, en politique, que suivre cette règle :
marcher contre les Russes. Je ne comprends pas que la dynastie ne soit pas la première à en sentir l'impérieuse nécessité. Une Russie victorieuse ne tolérera certainement pas la dynastie actuelle en Roumanie. Elle nous imposera des Ghika, des Stourdza ou d'autres. Il est donc du devoir du Roi de s'opposer à cette aventure et de rester aux côtés de l'Allemagne.
» Je vois avec tristesse, ajouta-t-il, que tout est décidé, que les flatteurs, les flagorneurs du trône ont eu le dessus.
Faisant une allusion très nette à Take Ionesco :
— Rien n'est plus facile, dit-il, que d'assurer la Couronne de son dévoûment quand celle-ci fait exactement tout ce qu'on lui demande. Je cesserai, quant à moi, la publication de mon journal Moldova. Mes trois fils partiront pour la guerre et se battront courageusement. Mais jamais je ne donnerai mon appui à une politique qui sera la perte de la Roumanie. Je vais même plus loin. Je prie le Seigneur que notre armée soit battue. Ce serait là notre unique sauvegarde. Rien ne serait pire pour nous qu'une victoire !
Le Roi, indigné, ne put, à ce moment, s'empêcher d'interrompre Carp :
— Je ne veux pas croire, lui dit-il, que les paroles impies que vous venez de prononcer répondent à vos véritables sentiments. Je ne les attribue qu'à votre dépit. Je me refuse, quant à moi, à séparer les intérêts de la dynastie de ceux
de mon pays. Ma dynastie n'est que roumaine. Quand la Roumanie a fait appel à mon oncle, c'était pour avoir, non pas une dynastie allemande, mais une dynastie roumaine.
Carp, enfoncé dans son obstination, s'écria qu'il n'avait point parlé à la légère.
— C'est au contraire après avoir beaucoup réfléchi, dit-il, que j'en arrive à souhaiter la défaite de notre armée, car, seule, cette défaite sauvera la Roumanie !
Bratiano intervint alors :
— Les paroles de Carp, dit-il, ont stupéfait tout le monde. S'il pense vraiment ce qu'il dit, il ferait beaucoup mieux de retirer aussitôt ses trois fils de l'armée.
Mais le vieillard entêté s'en tint à ses imprécations farouches, qui ne sont pas, au demeurant, sans quelque tragique beauté.
Les événements des jours suivants modifièrent un peu son attitude. Rencontrant le ministre de France, il lui dit :
— La guerre est: commencée. Mes trois fils sont aux armées (l'un d'eux fut tué). Je ne ferai rien qui puisse affaiblir le moral du pays.
Et il tint parole. Au moment de la défaite et de l'invasion, quand le maréchal Mackensen, ayant fait son entrée dans la capitale, eut l'idée de lui rendre visite, comme au meilleur ami de l'Allemagne, Carp lui ferma sa porte et refusa de le recevoir,
M. Maioresco, dans un discours compliqué, entortillé, demanda au Gouvernement s'il avait pris ses engagements, en quoi ils consistaient, et s'il n'y avait pas moyen d'y échapper.
Bratiano répondit tout de suite que, d'accord avec le Souverain, il avait engagé le pays et qu'il était impossible de reculer.
— J'ai obtenu de nos Alliés, déclara-t-il, toutes les concessions territoriales que je leur ai demandées, ainsi que le droit de prendre part au congrès sur le pied d'égalité avec les autres Puissances. J'ai retardé autant que possible l'entrée en guerre. Mais il est arrivé un moment où il fallait marcher sous peine de voir les Alliés retirer les promesses qu'ils nous avaient faites et essayer de s'entendre avec les Hongrois.
Maioresco revint à la charge :
— Nous devons, dit-il, rompre nos engagements et attendre le résultat de la guerre. Car rien ne prouve que l'Entente sera victorieuse. Cette soi-disant politique d'idéal national ne repose que sur des idées fausses. Les Roumains de Hongrie ne veulent pas s'unir au royaume de Roumanie. Ils désirent rester sous la domination des Habsbourg, qui les protègent contre les Hongrois.
Bratiano et Take Ionesco l'interrompant lui crièrent :
— Ce n'est pas vrai ! Les Transylvains nous ont confié à nous le fond de leur pensée. Ils se
défient de vous, parce qu'ils connaissent vos véritables sentiments.
Le Président du Conseil, apostrophant Maioresco, ajouta :
— J'ai reçu des lettres de Vaida et d'autres chefs transylvains qui contredisent absolument vos affirmations.
Maioresco déclara que la vraie politique consistait à entrer en pourparlers avec la Hongrie, afin d'améliorer par une entente à l'amiable le sort des Transylvains.
C'est maintenant le Roi qui l'interrompit :
— J'ai tout de suite après la déclaration de guerre, dit-il, essayé de faire ce que vous conseillez. J'ai demandé à l'Allemagne et à l'Autriche qu'il fût accordé aux Roumains de Hongrie les mêmes droits politiques qu'aux Tchèques. Déjà avant la guerre, l'Empereur Guillaume avait tenté de l'obtenir. Jamais la Hongrie n'a voulu nous donner satisfaction !
Maioresco n'en continua pas moins son discours :
— Les Roumains, dans leur ensemble, dit-il, ne veulent pas de la guerre. Lorsque, en 191 3, étant à la tête du Gouvernement, j'ai déclaré la guerre, c'est parce que l'opinion publique était unanime. Aujourd'hui, cette unanimité n'existe pas. D'après les règles strictes du droit constitutionnel, le Gouvernement n'est pas maître de prendre une telle décision. Il faudrait une disso-
lution de la Chambre et de nouvelles élections î M. Costinesco attaqua énergiquement" Carp, Maioresco et Marghiloman.
— Lorsque tous les peuples, dit-il, font une guerre de libération, ce serait pour la Roumanie un déshonneur et un désastre si elle restait neutre. .
Marghiloman intervenant :
— Mais la Hollande, la Suède et FEspagne sont bien neutres.
La même réponse partit de tous les|côtés :
— C'est que ces!pays-là n'ont pas de revendications nationales !
Costinesco poursuivit :
— Nous sommes au milieu de la bataille. Si nous nous obstinons à garder la neutrahté, nous finirons par être soumis à la domination des Hongrois et des Bulgares.
Take Ionesco prend de nouveau la parole :
— Maioresco, dit-il, a avancé deux inexactitudes. J'affirme que les Roumains au delà des Karpathes attendent nos soldats comme le Messie. Il est vrai qu'en 191 1 Vaida et quelques autres nous proposèrent l'unité nationale sous l'égide des Habsbourg ; c'est qu'ils ne se rendaient pas compte de la situation générale de l'Europe et ne croyaient pas une autre solution possible. Depuis le commencement de la guerre, tout a changé. De tous les points de Transylvanie on m'informe que, si nous n'entrons pas dès maintenant eu
action, les Karpathes demeureront éternellement notre frontière. C'en sera fait de l'idéal national roumain.
» II n'y a dans le pays aucune divergence. Tout le monde veut la guerre. Deux années |de neutralité nous ont peut-être énervés, mais les dernières hésitations seront levées, et tout le monde sera d'accord quand on connaîtra notre décision, surtout quand on saura le geste accompli par notre Roi.
M. Michel Pherékide, M. Robesco s'exprimèrent dans le même sens.
Bratiano prit alors une dernière fois la parole, pour résumer les débats et en indiquer la conclusion :
— Comme mon père, dit-il, je ne suis ni russophile ni germanophile, mais tout simplement roumain. Ceux qui s'opposent à la guerre perdent de rue le côté moral. Même si nous n'étions pas certains de la victoire, nous assurerions l'unité nationale comme l'Italie, battue à Novara, l'a réalisée quelques années plus tard. La cause de la Grande Roumanie a accompli un pas gigantesque le jour même où les quatre grandes Puissancej ont reconnu notre droit à Funité nationale. Michel le Brave est notre héros légendaire parce qu'il a passé en Transylvanie. Il en sera de même pour le roi Ferdinand : j'en prends, quant à moi, l'entière responsabilité !
» La dynastie roumaine n'est pas une dynastie étrangère. Dès que le Roi aura franchi les Kar-
pathes, la question ne se posera même plus. Le Roi, pour terminer la discussion :
— Ce n'est, dit-il, qu'après mûre réflexion que j'ai pris ma décision qui correspond aux intérêts du pays, comme à ceux de la dynastie. En agissant de la sorte, je lie d'unefaçon indissoluble la dynastie et la nation. Je reconnais les difficultés de la tâche. C'est pourquoi je vous demande à tous votre concours et votre aide. Je lève la séance par ce cri :
» Avec l'aide de Dieu, en avant !
Il n'est pas, on le voit, de scène plus émouvante, plus dramatique que celle dont je viens de donner une très exacte photographie. Les volontés et les tempéraments s'y heurtent. On y sent, tel un cliquetis d'épées, le conflit des intérêts et des passions.
Le Roi qui la préside, la préside fort bien. Il y fait vraiment bonne figure. Il donne à tous l'impression de l'énergie, de la décision et de la loyauté. Les efforts qu'il a accomplis sur luimême, les sacrifices qu'il s'est imposés pour arriver, lui, un HohenzoUern, à partir en guerre contre l'Allemagne, peuvent et doivent servir d'exemple à tous les Roumains. C'est dans un esprit d'union, de concorde, qu'il se tourne vers ses hommes d'État, qu'il les adjure, avec émotion, d'oublier leurs querelles, de ne plus avoir désormais qu'une
préoccupation : la victoire de la Roumanie.
Bratiano, le Président du Conseil, a longtemps hésité, louvoyé. Sa responsabilité, il faut le reconnaître, était écrasante. Séparée par une énorme distance de la France, de l'Angleterre, de l'Italie, ayant auprès d'elle la Russie, dont elle se défiait, quoi d'étonnant si la Roumanie a paru longtemps chercher sa voie ? Presque dès le début de la guerre, Bratiano, comme d'ailleurs la grande majorité de ses compatriotes, était décidé à risquer la partie et à marcher avec l'Entente. Mais il tenait à se donner le maximum de chances. Qui donc oserait l'en blâmer?
Il était obligé de ruser, de biaiser. Une attitude trop nette de sa part, une politique trop-ententophile auraient, sans aucun doute, surtout après l'intervention de la Bulgarie, provoqué une riposte de^ l'Allemagne qui pouvait fort bienmettre au pied du mur le gouvernement de Bucarest et l'obliger à abattre ses cartes. Si l'Allemagne avait eu la certitude que la Roumanie se déclarerait prochainement contre elle, il était de son intérêt de ne pas attendre^son attaque et de prendre carrément les devants.
Bratiano, fort adroitement, évita ce danger. Il conduisit, dans le plus grand secret, ses négociations avec l'Entente. Afin de dérouter les espions de l'Allemagne et de l'Autriche, l'arrangement final fut signé en grand mystère, dans une maison privée. Depuis quelque temps déjà. Von
28o LES HEURES TRAGIQUES D'AVANT-GUERRE
Busche et Czernin sentaient bien que la situation se gâtait pour eux et qu'il se manigançait quelque chose. Mais ils ne croyaient pas que la Roumanie se déciderait si vite. Ils ne s'entendaient pfls d'ailleurs toujours très bien ensemble. Czernin, mieux informé et plus intelligent, ne souffrait pas sans regimber le ton de protection hautaine qu'affectait vis-à-vis de lui l'Allemand. Un jour que ce dernier lui faisait la leçon :
— Quels que soient ses défauts, dit-il, il n'en est pas moins vrai que l'Autriche possède sur l'Allemagne une grande supériorité.
— Laquelle ? demanda Busche.
— C'est d'avoir un bien meilleur allié ! Comme tout se paye ici-bas, en évitant ainsi ce
péril, Bratiano tomba dans un autre. La préparation diplomatique de la guerre était bonne. Tous les arrangements avaient été signés, les précautions prises, les frontières nettement délimitées.
La préparation militaire, par contre, se trouva fort insuffisante. Les deux Etats-Majors roumain et russe ne se mirent pas d'accord comme il fallait, ne concertèrent pas assez soigneusement leur action. Si l'on se défiait des Russes, c'était une raison de plus pour les lier par des engagements précis et par des conventions très nettes. Toute cette partie-là, on peut le dire, fut plus ou moins bâclée.
Les conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir. Après les succès de la première heure, la
Roumanie connut la défaite, puis Finvasion. Une grande partie de son territoire fut occupée, sa capitale prise...
... Au commencement de 191 7, je reçus au Grand Quartier Général Français la mission de parcourir, comme officier, tout le front russe, depuis Riga jusqu'au . Caucase. Au cœur d'un terrible hiver, vers la fin de février, j'arrivai à Jassy, la vieille capitale moldave, où le gouvernement s'était installé. J'y trouvai, avec beaucoup d'autres officiers français, Robert de Fiers, qui poursuivait inlassablement une tâche difficile et accomplissait d'excellente besogne.
Le froid rigoureux, la misère et presque la famine, le typhus, tous les malheurs, toutes les souffrances semblaient s'être réunies pour accabler la Roumanie. Un de mes amis, Dissesco, qui, quelques années auparavant, m'avait donné une luxueuse ^hospitalité dans son magnifique hôtel de Bucarest, je le revis dans un pauvre petit logement où il était entassé au milieu de ses parents, de ses amis. Tout le monde, d'ailleurs, riches ou pauvres, était installé à l'avenant.
Entre Roumains et Russes la collaboration n'était rien moins qu'amicale. Ces derniers n'étaient pas loin de traiter la Roumanie comme un pays conquis. Au cours d'un déjeuner chez M. de Saint-
Aulaire, en compagnie du général Berthelot et de Robert de Fiers, nous parvint le premier télégramme annonçant la révolution russe, nouvelle cause de désordre et de confusion qui venait s'ajouter à tant d'autres. Dès lors, la situation fut pire encore pour les malheureux Roumains. La liquéfaction des armées russes, qui retournaient peu à peu à l'état de hordes indisciplinées, les priva de tout défenseur et leur valut un ennemi de plus.
Au milieu de toutes ces infortunes, je ne surpris jamais un mot, un geste qui pouvait être interprété comme un reproche vis-à-vis de la France. La confiance en nous demeurait inébranlable. Pas un seul instant les Roumains ne doutèrent de notre victoire. Ils l'attendaient, ils l'espéraient, fermement convaincus que notre victoire serait aussi la leur !