‹ Les heures tragiques d'avant-guerreChapitre 3 sur 14 · A LONDRES. - RÉCIT DE M. PAUL CAMBON · texte numérisé non relu

A LONDRES. - RÉCIT DE M. PAUL CAMBON

Il y eut en réalité, me dit M. Paul Cambon, nurant cette semaine de Pavant-guerre, trois jourdejes critiques, on peut même dire tragiques, trois journées durant lesquelles, en multipliant mes efforts, je me suis demandé s'ils produiraient quelque résultat : les 31 juillet, i®^ et 2 août 1914. Que l'Angleterre fût obligée d'intervenir tôt ou tard dans le conflit franco-allemand, la chose pour moi n'était pas douteuse. Seulement, si elle intervenait trop tard, cette intervention ne servirait plus à rien, attendu que nous aurions eu auparavant tout le temps d'être écrasés. C'est pourquoi il fallait qu'elle intervînt tout de suite. Or, pendant ces trois jours, cette décision, d'où dépendait le salut delà France et les destinées du monde, demeurait en suspens. Les deux plateaux de la balance se relevaient et s'abaissaient sans qu'on pût dire au juste lequel des deux irait en haut, lequel resterait en bas. Quand je revis par la pensée les événements de ces trois journées, j'ai la sensation qu'elles ont duré des siècles.

M. Paul Cambon évoque devant moi ces souvenirs dans son cinquième étage du boulevard Hauss-

mann, un petit cabinet de travail où tous les objets, les livres, les papiers, les bibelots sont rangés avec un soin, un ordre méticuleux, et qui, par sa simplicité un peu exiguë, contraste avec son grand bureau de l'ambassade française à Londres, où pendant quelque quinze années j'ai eu si souvent l'occasion de l'entretenir ; car, pas plus qu'il n'est possible d'évoquer le palais Farnèse sans M. Camille Barrère, tous les Français qui ont passé par Londres ne sauraient s'empêcher d'associer l'hôtel austère et sombre à^ Albert Gâte à l'imaee de M. Paul Cambon.

Vingt années de politique franco-britannique pendant lesquelles les deux pays, qui certes revenaient de fort loin, ont ouvert peu à peu les yeux à la réalité, se sont aperçus qu'ils n'avaient l'un et l'autre qu'un ennemi : l'Allemagne, ont arrangé leurs petites querelles coloniales, composé leurs différends, resserré d'une année à l'autre leurs liens, pour aboutir enfin à une fraternité d'armes de cinquante-deux mois, tels sont, en gros, les résultats de l'ambassade de M. Paul Cambon.

Entre les deux frères, Paul et Jules, qui n'ont jamais cessé de se consulter, de se conseiller, de se soutenir, qui s'écrivent régulièrement tous les jours, il y aurait un curieux parallèle à faire. Le cadet Jules a plus de bonhomie et de familiarité. L'aîné Paul apparaît plus fermé, plus distant. x\vec son fin visage aux traits très réguliers, sa

courte barbe en pointe, l'élégance aristocratique de ses manières et de ses propos, il produit, dès qu'il apparaît, dès qu'il parle, une extraordinaire impression de respect, de dignité, d'autorité. Le débit est lent, mesuré, volontiers périodique. On dirait qu'il rédige ses phrases avec le même soin que ses dépêches diplomatiques. Tout ce qu'il dit est si juste, si à propos, que ses moindres paroles demeurent gravées dans votre esprit. On le sent, comme son frère d'ailleurs, doué d'une forte culture classique. De ce petit homme frêle et grêle se dégage une force nerveuse, je ne sais quel fluide tout-puissant. Lui, si froid d'ordinaire, si mesuré, si attentif à ses paroles, il s'anime, il s'échauffe dans les moments critiques, quand les intérêts de nos pays sont en jeu. Ses phrases, ses gestes prennent alors un extraordinaire relief. Il devient pressant, éloquent, pathétique.

Le dimanche 2 août 1914, alors que les troupes allemandes avaient déjà envahi le Grand-Duché de Luxembourg, dont la neutralité était garantie par les cinq grandes puissances, y compris l'Angleterre, mon vieil ami Wickam Steed, directeur politique du Times^ vient le voir. « Avez-vous quelques nouvelles, dit-il à M. Paul Cambon? Que va faire l'Angleterre ? » L'ambassadeur répond d'un geste. Il montre sur sa table un papier : « C'est le traité garantissant la neutralité duLuxembourg, dit-il. Je viens à l'instant de le m.ettre sous

les yeux de Sir Edward Grey. Je lui ai demandé quelle allait être l'attitude de son gouvernement. Il m'a dit qu'il n'en savait encore rien. » Et re-jj gardant bien en face Steed, de qui je tiens cette^ anecdote : « Je ne sais pas, lui dit-il, si nous ne devrons pas, ce soir même, rayer le mot honneur du vocabulaire britannique! ))...

— Vous avez longtemps habité l'Angleterre, me dit Paul Cambon, vous savez avec quelle lenteur pesante s'ébranle l'opinion publique. Un proverbe anglais célèbre dit : John Bull zvants ta he kicked, before he is roused (John Bull, pour se mettre en train, a besoin d'être poussé à coups de pied). Il fallut plus d'un coup de pied de l'Allemagne pour que l'Angleterre commençât à s'inquiéter. L'ultimatum de la Serbie éclata comme un coup de tonnerre. Les premiers jours, le public britannique ne comprit nullement la gravité de la crise. Les événements se précipitaient à une telle allure qu'il n'arrivait pas à les suivre. Au sein du cabinet radical, la majorité était contre l'intervention. M. Asquith, le premier ministre, se rendait compte que l'Angleterre ne pourrait pas recommencer l'erreur de 1870, laisser la France se battre toute seule et risquer d'être écrasée. Mais cette opinion, toute intime, ne s'extériorisait pas, ne s'affirmait pas avec une énergie suffisante, loin de là. Le premier ministre, un vieux routier de la vie parlementaire, tâtait le pouls de ses collègues et des députés. Or ce pouls, il faut bien le dire.

ne battait pas très fort. Winston Churchill, doué, vous le savez, d'un tempérament très allant, très énergique, prenant rapidement ses résolutions, était nettement partisan de l'intervention. Il nous rendit le plus signalé service, un service dont nous ne lui serons jamais assez reconnaissants, en décidant de lui-même de maintenir mobilisée la flotte britannique qui venait justement d'achever ses grandes manœuvres. Le mérite de cette mesure, dont l'importance, vous le sentez bien, était capitale, ne revient qu'à lui seul. D'autres personnes, notamment un amiral de haut lignage, ont essayé de se l'attribuer, mais c'est Winston Churchill qui lui-même donna cet ordre et prit cette responsabilité. Quand l'Angleterre se résolut, un peu tard, à intervenir, elle avait ainsi sous la main l'instrument naval prêt à frapper.

)) Le cas de Sir Edward Grey, ministre des Affaires étrangères, avait quelque chose de vraiment tragique. Sir Edward est, dans l'âme,, tm philanthrope, un pacifique, on peut même dire un pacifiste. Avec sa nature généreuse, idéaliste, il prête volontiers aux autres les sentiments dont il est animé. Il y eut en lui, durant cette terrible semaine, deux hommes qui ne s'accordaient pas, qui au contraire se combattaient : le ministre des Affaires étrangères, qui, recevant les rapports de tous ses ambassadeurs, ne pouvait pas ignorer qu'on marchait à toute vitesse vers la guerre et, d'autre part, l'idéaliste, qui ne se décidait pas à

prononcer une parole, à accomplir une démarche ayant la caractère d'une menace et pouvant avoir pour effet, croyait-il, de jeter l'Angleterre dans la guerre. Tel est le conflit qui se déroulait en lui. Il était vraiment très malheureux, il n'arrivait pas à choisir sa voie, à prendre son parti.

» Lloyd George, lui, alors chancelier de l'Echiquier, penchait plutôt, dès le début, du côté de l'intervention. Vous vous souvenez qu'en 191 1, au moment le plus aigu de l'affaire d'Agadir, il avait prononcé à Mansion House un discours énergique et même péremptoire, pour notifier à l'Allemagne que ses menaces de guerre ne laisseraient pas, loin de là, l'Angleterre indifférente. Ses déclarations tranchantes avaient produit à Berlin l'effet le plus salutaire. Mais Lloyd George, qui par ailleurs a tant de qualités, est de sa nature impressionnable et mobile, très docile aux influences qui s'exercent sur lui. Le jeudi 30 juillet, une importante députation, composée de quelques grands financiers de la cité, vint le voir à son ministère et lui déclara que l'Angleterre ne devait d'aucune manière participer à la guerre qui se préparait. Cette guerre, pour peu qu'elle se prolongeât, aurait inévitablement pour résultat de plonger le monde dans un cataclysme financier sans précédent. (A cet égard, remarque finement M. Paul Cambon, les gens de la cité avaient vu assez juste.) Le seul moyen de sauver l'univers, c'était de laisser leur pays en dehors de la bataille

afin qu'il pût demeurer le grand marché, le régulateur économique du monde. Les intérêts de Punivers s'accordaient de cette sorte avec les intérêts propement dits de l'Angleterre. Rien ne fait plus de plaisir à un Anglais que de découvrir cette concordance ; et lorsqu'elle n'existe pas, il est assez porté à la faire naître.

— Comme c'est vrai, monsieur l'ambassadeur, lui dis-je. C'est ainsi que, lorsque l'Angleterre se prononça si violemment contre la traite des noirs, ce fut sans doute pour des raisons d'humanité et de philanthropie, mais aussi pour des raisons moins élevées, beaucoup plus matérielles, tout simplement parce qu'elle y trouvait grand profit.

— C'est vous qui l'affirmez, dit Paul Cambon, ce n'est pas moi!

» Toujours est-il que Lloyd George fut très impressionné par cette visite et par ces arguments. Son opinion se modifia. Les deux ou trois jours qui suivirent, les jours critiques, il se montra beaucoup nloins partisan de l'intervention. Il hésita, il louvoya, ce qui augmentait d'autant l'indécision du cabinet. Celui-ci se réunissait tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, le jeudi, le mercredi, le samedi, le dimanche matin, sans arriver à prendre une résolution ferme, à prononcer des paroles nettes qui auraient pu peut-être, à la dernière minute, arrêter encore le gouvernement germanique sur la pente où il nous entraînait.

)) La guerre fut décidée, on le sait aujourd'hui, au fameux Conseil qui, sous la présidence de l'Empereur, se tint à Potsdam l'après-midi du mercredi 29. A peine revenu de ce conseil, le chance-^ lier Bethmann-Holweg rendit visite à Sir Edmund Goschen, ambassadeur d'Angleterre. Il lui pro-j posa un infâme marché. Au cas où son pays de-J meurerait neutre, il lui donna l'assurance qu( l'Allemagne n'annexerait aucune portion du territoire français. Sir Edmund Goschen lui ayai alors demandé quel serait le sort de nos coloni( le chancelier refusa de prendre aucun engagement à cet égard, v Pour la Belgique, lui dit-il, les forces allemandes peuvent être obligées d'y pénétrer afin de répondre à une attaque de la France. » Or ce même jour, j'eus un entretien au Foreign Office avec Sir Edward Grey. Il me déclara que la situation était très grave, ce qui était on ne peut plus mon avis. Il allait signifier à l'ambassadeur d'Allemagne, ajouta-t-il, qu'il ne devait pas y' avoir de malentendu par suite du ton amical de leur conversation? « Le gouvernement impérial aurait tort d'en déduire que nous resterions à l'écart du conflit dans le cas où les efforts pour préserver la paix échoueraient. Mais j'estime nécessaire, dit ensuite Sir Edward, de vous faire connaître que notre opinion publique ne considère pas la crise actuelle dans le même esprit que la crise marocaine, il y a quelques années. A ce moment-là, il s'agissait d'une dispute où la France

se trouvait intéressée au premier chef, où il apparaissait que l'Allemagne, en essayant de vous écraser, vous cherchait une querelle sur une question qui avait fait le sujet d'un accord spécial entre vous et nous. La dispute actuelle est entre l'Autriche et la Serbie. Même si la Russie s'y trouve englobée, il s'agit d'une lutte de suprématie dans les Balkans entre Teutons et Slaves, qui ne nous regarde pas. Si l'Allemagne et la France y prennent part, nous n'avons pas encore décidé quelle sera notre attitude. ))

« C'était là, il faut l'avouer, un distinguo bien subtil. Je lui répondis : « L'opinion française est calme, mais résolue. Nous attendons d'une heure à l'autre que l'Allemagne nous demande de rester neutres, tandis qu'elle attaquera la Russie. Une pareille assurance, nous ne pouvons pas la donner. Nous sommes obligés de soutenir la Russie au cas où elle serait attaquée. »

» Le lendemain jeudi 30, je retournai voir Sir Edward Grey.

)) La paix de l'Europe, lui dis-je, n'a jamais été plus sérieusement menacée. Je ne vous demande pas de me déclarer définitivement que vous interviendrez, mais simplement de me répondre ce que vous ferez si certaines circonstances viennent à se produire, si par exemple l'Allemagne nous attaque. »

» A ce moment je lui mis sous les yeux un rapport de mon gouvernement établissant que les

préparatifs' militaires de l'Allemagne étaient infiniment plus avancés que les nôtres.

» Je m'attends, lui dis-je, à ce que l'agression germanique prenne la forme d'une sommation nous enjoignant de cesser nos préparatifs, ou nous demandant de demeurer neutres dans l'éventualité d'une guerre entre l'Allemagne et la Russie. L'une ou l'autre de ces demandes est pour nous complètement inadmissible. » Sir Edward Grey me ^ répondit que le cabinet se réunissait le lendemain matin et qu'il me verrait dans l'après-midi.

)) Quand je le revis le jour suivant, je lui montrai tout d'abord un télégramme que mon frère expédiait de Berlin. « L'incertitude où l'on est ici, disait-il, touchant l'intervention de l'Angleterre encourage le parti militariste. Si le gouvernement britannique pouvait se déclarer nettement du côté de la Russie et de la France, l'Allemagne se résoudrait peut-être à ne pas faire la guerre. »

» Sir Edward Grey me répliqua : « Il est inexact de supposer que nous avons laissé l'Allemagne sous l'impression que nous n'interviendrions pas. Je lui ai refusé toute assurance à cet égard. » Je le pressai naturellement pour obtenir de lui une déclaration plus catégorique. Il me répondit : « A la séance du cabinet, ce matin, nous sommes arrivés à la conclusion que nous ne pouvions donner aucune assurance formelle. Nous ne pouvons pas, d'avance, engager notre Parlement. Jusqu'à maintenant, nous ne sentons pas, et

l'opinion publique est de cet avis, que nous soyons liés par aucun traité, par aucune obligation. Des développements ultérieurs peuvent s'ensuivre^ qui modifieront cette situation, qui obligeront le gouvernement à se déclarer pour l'intervention.. Le maintien de la neutralité belge pourrait être un facteur, je ne dis pas décisif, mais important^ pour déterminer notre attitude.

» J'insistai à nouveau, je répétai ma question : « L'Angleterre viendra-t-elle à notre secours si l'Allemagne nous attaque? » J'obtins la' même réponse qui n'en était pas une : « Nous ne pouvons pour l'instant prendre aucun engagement .^^> Je lui demandai alors s'il ne pourrait pas soumettre ma question à une nouvelle délibération du cabinet : « Le cabinet, me dit-il, se réunira nécessairement dès qu'il se produira un événement nouveau. » Ky

» Le lendemain matin, en effet, le samedi i®^ août, un conseil de cabinet se tint. Je vis Sri* Edward Grey tout de suite après. Il me déclara une fois de plus que, après un examen atttentif de la situation européenne, le gouvernement ne se sentait pas en état de prendre la décision d'intervenir dans la guerre. C'est avec une gravité presque tragique qu'il me communiqua cette résolution, ou plutôt cette absence de résolution. Je lui répondis avec non moins de gravité : « Une notification de ce genre, je me refuse absolument à la transmettre à mon gouvernement. Je votis

invite à reconsidérer la question. Il est impossible que vous me laissiez télégraphier une pareille nouvelle à Paris. En tout cas, moi, je ne la télégraphierai pas. Songez à tout ce que nous venons de faire, à toutes les preuves de volonté pacifique que nous venons d'accumuler. Malgré la résistance de notre état-major, justement alarmé d'une telle mesure, nous sommes allés jusqu'à dégarnir i momentanément notre frontière, jusqu'à reculer; nos troupes de plusieurs kilomètres en arrière, afin d'éviter tout incident. Nous avons ainsi abandonné aux Allemands une portion de notre territoire dans laquelle ils peuvent faire tout ce qu leur plaît. Notre pays est ouvert à leurs incursions^ Quant à nos côtes du Pas-de-Calais, de la Manche, de l'Atlantique, c'est bien pire encore. Les esca dres allemandes peuvent d'un moment à l'autr venir impunément insulter nos rivages. A la suite] d'un accord formel, conclu entre nos deux états-; majors, il a été décidé que, afin de permettre au flottes britanniques de concentrer leurs force dans la mer du Nord, la France se chargerait pou la plus grosse part de la garde de la Méditerranée. Nos cuirassés les meilleurs, les plus modernes, les plus puissants se trouvent ainsi dans la Méditerranée. Nous n'avons dans l'Atlantique et dans la Manche que quelques vieux sabots incapables de résister un instant aux flottes allemandes. Laisserez-vous bombarder Cherbourg et Brest, alors que c'est d'accord avec vous, pour servir vos in-

térêts autant que les nôtres, que nous avons concentré loin d'ici tous nos bateaux ? Vous me dites aujourd'hui que vous ne pouvez pas encore, malgré la provocation mille fois établie de l'Allemagne, malgré la violation, qui se prépare ouvertement, de la neutralité de la Belgique et du Luxembourg, me donner la moindre assurance que vous interviendrez. Je n'enverrai pas cette réponse, car elle remplirait mon pays de rage et d'indignation. A défaut d'une alliance formelle, est-ce qu'il n'y a pas pour vous une obligation morale à nous soutenir, à nous prêter tout au moins l'appui de votre flotte, puisque c'est sur vos conseils que nous avons éloigné la nôtre ? »

» L'entretien se termina là-dessus. Je quittai Sir Edward Grey visiblement impressionné par mes paroles. L'argument de la fin, l'impossibilité morale où se trouvait l'Angleterre de ne pas nous prêter au moins l'appui de ses escadres avait paru particulièrement le toucher • mais je savais qu'au sein du cabinet les résistances continuaient à être des plus fortes.

)) Ce furent là, ajoute Paul Cambon, vraiment les heures les plus sombres de ma carrièrey pour reprendre l'expression du vieux GortchakoflF. Je multipliai mes démarches, mes efforts. J'insistai surtout sur la nécessité d'une collaboration maritime. Je sentais que c'était là le point faible. Mais je n'étais sûr de rien. Surtout je me disais : <( Est-ce qu'ils n'interviendront pas trop tard,

à l'heure où leur intervention ne servira plus à rien ? La lettre si touchante et si belle que M. Poincaré adresssa au Roi d'Angleterre n'eut pas et ne pouvait pas avoir, dans ces moments critiques, un bien grand effet. Cette lettre, apportée par William Martin, fut remise immédiatement au Roi George. Je connaissais de longue date les sentiments du souverain. Je savais qu'il était personnellement d'avis que l'Angleterre devait entrer en guerre à nos côtés. Mais son opinion ne pesait guère sur la décision du cabinet. C'est le ministère qui était le seul maître .Le Roi fit à cette lettre îa réponse que vous savez. Cette réponse, rédigée par sesjministres, se bornait à dire que le gouvernement britaimique ne savait pas encore quel parti ii choisirait.

-— Quand il écrivit cette missive, dis-je à M. Paul Cambon, le Roi devait être assez navré des phrases si enveloppées, si réticentes qu'on lui faisait signer. Wickam Steed m'a raconté que, chaque fois que, par la suite, il lui arrivait d'en parler, le Roi disait : « Mon affreuse lettre, my wretched letUr ! «

— - L'Allemagne, puis la France, avaient déjà mobihsé ; la guerre était plus que jamais certaine. JElle avait même à vrai dire déjà commencé^ puisqu'il Y avait eu de la part des Allemands des violatioas répétées de nos frontières. Le dimanche matin 2 août, le cabinet se réunit de nouveau. Il convoque à sa réunion un des plus grands finan-

ciers de la Cité, Lord X..., pour le consulter sur les répercussions économiques du conflit. Lord X..., me dit en riant Paul Cambon, m'a souvent assuré depuis qu'il avait conseillé l'intervention ; mais fai tout lieu de penser le contraire. Il partageait à ce moment l'opinion de tous ses confrères, estimant que l'Angleterre devait se tenir à l'écart. Cette réunion ne produisit encore aucun résultat. C'est seulement dans la soirée du dimanche que Sir Edward Grey m'apporta enfin l'assurance que j'attendais. Il vint me dire que le gouvernement avait décidé de prêter à la France le concours de sa flotte. Au cas où les escadres allemandes essaieraient de franchir le Pas-de-Calais pour venir bombarder nos rivages, la flotte britannique les en empêcherait, et l'Angleterre se considérerait en état de guerre avec l'Allemagne. Je poussai, vous pouvez le croire, un soupir de soulagement. J'estimai que la partie était gagnée. Tout était fini, Un grand pays en effet ne fait pas la guerre à moitié. Du moment qu'il décide de la faire sur jïier, il est fatalement amené à la faire aussi sur terre.

« Il ne faut pas oublier, ajoute-t-il, la part très importante jouée dans tout cela par le parti conservateur. Au commencement de cette terrible semaine, M. Bonar Law, chef de l'opposition, comme tout le monde, d'ailleurs, se trouvait absent de Londres. On lui envoya un télégramme ; il revint dans la capitale. Une importante réunion

des chefs conservateurs se tint chez Lord Lansdowne. Il y fut décidé que les leaders unionistes feraient savoir immédiatement au premier ministre que, si le gouvernement décidait d'intervenir aux côtés de la France, le parti conservateur le soutiendrait de toutes ses forces à la Chambre des Communes. La démarche fut faite aussitôt auprès de M. Asquith. Afin de lui donner plus de poids encore, M. Bonar Law remit une note écrite au chef du gouvernement. Cette démarche exerça la plus heureuse influence. M. Asquith, certain d'avoir l'appui des conservateurs, se sentit énergiquement poussé à agir.

» On peut trouver qu'il mit assez longtemps pour prendre cette décision. Mais n'oubliez pas que l'Angleterre est un pays éminemment parlementaire. La Chambre des Communes et aussi celle des Lords, le public, qui revenait de très loin, n'étaient nullement préparés à des résolutions aussi énergiques et aussi rapides. Les événements allaient trop vite pour que l'opinion, qui est dans ce pays assez lente à se former, pût les suivre. Si le gouvernement avait voulu la brusquer, il risquait de la faire se cabrer, de provoquer un vote défavorable des Communes. Dans ce cas, la situation eût été compromise, sinon irrémédiablement perdue.

» Ces hésitations, ces tergiversations, qui présentaient par ailleurs de très gros inconvénients, qui laissèrent croire à l'Allemagne que l'Angle-

terre ne se déciderait pas ou qu'elle ne se déciderait pas à temps, eurent du moins un avantage : elles permirent à l'opinion britannique de se ressaisir. Lorsque le gouvernement résolut d'intervenir, l'immense majorité, la presque totalité du pays était de cœur avec lui. Elle sentit qu'on avait épuisé tous les moyens de conciliation, qu'il n'y avait pas d'autre alternative que de se battre.

)) La guerre une fois décidée, l'Angleterre la mena avec son énergie, surtout avec sa ténacité accoutumées. Tout de suite après la Marne, elle comprit qu'elle serait très dure, très longue. Elle se prépara à une lutte de plusieurs années. Elle y jeta la totalité de ses ressources, militaires, navales, économiques. Elle fut un des facteurs décisifs de la victoire...

» Voyez-vous, me dit pour terminer Paul Cambon, quand des Français discutent, négocient avec des Anglais, la grande, la terrible difficulté, c'est qu'ils ne parlent pas, mais pas du tout la même langue. N'entendez pas cela au sens littéral. Il n'existe pas deux peuples dont le tempérament, la mentalité soient aussi différents et même opposés. Tel argument qui fait grande impression sur nous n'en produit aucune sur eux, et réciproquement. Dans ces conditions, quoi d'étonnant si les malentendus sont assez fréquents ? Le devoir, ou plutôt le métier des diplomates consiste à les empêcher de naître et lorsque, par

malheur, ils sont nés, à les dissiper. Voilà la tâche à laquelle je me suis appliqué durant les quelque vingt années de mon ambassade à Londres. ))

Nul ne pouvait remplir cette tâche avec une aussi parfaite maîtrise. Les Anglais n'accordent pas à la légère leur amitié, leur confiance à des étrangers, mais, quand ils les ont une fois données, c'est pour toujours. M. Paul Cambon, par les qualités de son intelHgence et de son caractère, par sa droiture et par sa loyauté, avait conquis à Londres une situation tout à fait hors de pair. Quand se produisit la crise, au cours de cette semaine de l'avant-guerre, ses démarches, son insistance furent vraiment un des facteurs décisifs!

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