‹ Les heures tragiques d'avant-guerreChapitre 4 sur 14 · PARIS. — RÉCIT DE M. MESSIMY, MINISTRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

PARIS. — RÉCIT DE M. MESSIMY, MINISTRE DE LA GUERRE

Mon rôle durant cette terrible semaine, me dit M. Messimy, n'était certes pas des plus faciles. J'étais obligé de tenir l'équilibre entre l'Ëtat- Major, le général Joffre, soucieux de ne laisser prendre à l'Allemagne aucune avance militaire qui risquait de nous être fatale, et mes collègues du Conseil des Ministres, les diplomates du Quai d'Orsay, justement effrayés par toute initiative qui, aux yeux de l'Allemagne et plus encore aux yeux de l'Angleterre, dont l'attitude était douteuse, aurait pu passer pour une mesure de provocation.

» Je me trouvais ainsi tiraillé entre ces deux forces opposées, les militaires se plaignant que je n'allais pas assez vite, les civils estimant qu'il y avait tout intérêt à ralentir l'allure. Ma règle constante en ces journées, en ces nuits si critiques, le principe dont je m'inspirai, fut de surveiller, avec une attention minutieuse, ce qui se faisait en Allemagne. Nous avions, tout le long de la frontière de l'Est (je n'en dirai pas autant de celle du Nord où, malheureusement, rien ou presque rien n'existait), à Belfort notamment, un service

de renseignements qui fonctionnait admirablement. Les Alsaciens, comme vous le pensez, nous rendirent d'inappréciables services. A peine les Allemands avaient-ils pris une décision, rappel des officiers, des permissionnaires, des réservistes, gardes des voies ferrées, etc., que la nouvelle nous en parvenait aussitôt de différents côtés. Des hommes passaient le Rhin, franchissaient la frontière, pour venir immédiatement nous avertir. Dès que, par une série de recoupements, je m'étais rendu compte que la nouvelle était vraie, je donnais l'ordre de déclencher en France une mesure correspondante. Nous n'avions, de la sorte, pour ainsi dire, aucun retard sur les Aile-, mands, et ceux-ci ne pouvaient pas nous accuser d'avoir commencé.

M. Messimy évoque devant moi ces souvenirs dans son vaste cabinet, qui, au coin de la rue Bonaparte et des quais, domine un admirable paysage : les rives de la Seine et le Louvre.

— Puisque cette période vous attire, me dit-il, voici justement toute une suite de notes, de documents, de souvenirs au milieu desquels je suis plongé. J'ai consigné jour par jour, souvent heure par heure, les faits les plus marquants de cette semaine tragique. Peut-être publierai-je, plus tard, ces Mémoires, mais certainement pas avant quelques années. Voulez-vous, en attendant, les feuilleter avec moi ?

» Ce qui rendait ma tâche particulièrement diffi-

cile, c'est l'absence du Président de la République et du Président du Conseil, qui se trouvaient en mer à leur retour de Russie et ne rentrèrent à Paris que le mercredi 29 au matin, c'est-à-dire le sixième jour de la crise, trois jours seulement avant la mobilisation. Durant cette première partie, qui fut, vous ne l'ignorez pas, très importante, nous eûmes à prendre toutes les décisions sans eux. L'ultimatum à la Serbie est du jeudi 23 au soir. Le 25 juillet expirait le délai accordé par l'Autriche. Ce jour-là, à 22 h. 15, je rappelle par télégramme les chefs de corps, les généraux absents de leur garnison (i).

« Cette mesure fut prise deux heures après la rupture des relations diplomatiques entre l'Autriche et la Serbie, au moment où, à Vienne et à Berlin, se déroulaient des manifestations belliqueuses, dont la signification n'était maheureusement que trop claire.

)) C'est dans la nuit du 25 au 26 que m'arrivent les premières nouvelles inquiétantes. Le service des renseignements du XX® corps m'informe, en effet, que, de l'autre côté de la frontière, certaines garnisons sont consignées ; plusieurs régiments ont reçu des instructions secrètes,' et enfin tous les Allemands d'Alsace annoncent la guerre inévitable.

(i) Le général Foch, commandant le XX® Corps, qui était en vacances dans sa propriété de Bretagne, fut ainsi rappelé d'urgence et partit pour Nancy.

» Durant toute la matinée du lendemain, le dimanche 26, de divers côtés, des télégrammes confirment cette mauvaise impression. Les régiments allemands prennent la tenue de guerre. Les forts de Metz sont occupés ; partout on installe des lignes téléphoniques ; des officiers en automobile parcourent la frontière ; enfin, et ceci est le symptôme le plus sérieux, on m'informe à 16 heures, d'une façon très certaine, que les officiers en congé viennent d'être rappelés télégraphiquement

» L'ensemble de ces informations ne me laisse aucun doute. Elles me dictent mon devoir. J'expose nettement la situation au Conseil des ministres, qui se tient ce jour-là. Je fais décider un certain nombre de mesures qui doivent être prises très discrètement, de façon à ne pas inquiéter inutilement les populations encore très tranquilles, très confiantes dans l'issue de la crise. Car vous vous en souvenez, peu de gens, durant ces premières journées, se rendaient exactement compte de la gravité et même de l'imminence du péril. Le jeu de l'Allemagne ne s'était pas encore dévoilé ! Il s'agissait, croyait la masse, d'une querelle balkanique, comme il s'en était déjà beaucoup produit sans qu'aucune conséquence redoutable en fût résultée. Seuls, quelques hommes très bien renseignés, des spécialistes, pouvaient discerner, à travers les mensonges et les réticences de l'Allemagne, l'implacable volonté de guerre qui résidait en elle.

» Cette journée du. 26 fut un dimanche d'été des plus paisibles. Aucune animation, aucune excitation ; personne ne paraissait se douter que, huit jours plus tard, ce serait la guerre. Je me bornai à prescrire l'arrêt des déplacements de troupes projetés et la suspension des autorisations d'absence pour les officiers. A 16 heures, ayant reçu la nouvelle ferme que tous les officiers allemands en congé avaient été rappelés télégraphiquement, une demiheure plus tard, à 16 h. 30, j'ordonnai de faire, rentrer nos propres officiers.

» Fallait-il rappeler de même les soldats permissionnaires ? Le général Jofïre, qui, au cours de toute cette semaine, fut admirable d'énergie et de sang-froid, me le demandait avec insistance. Seulement, le nombre de ces permissionnaires était très considérable, car nous avions donné beaucoup de congés pour les travaux agricoles. Je répondis au général que, n'ayant pas encore la certitude que les soldats allemands étaient rappelés comme les officiers, j'hésitais à donner cet ordre, dont le retentissement dans le pays serait nécessairement des plus vifs.

» Dans la soirée, les nouvelles inquiétantes se succèdent ; je prescris alors le rapatriement de toutes les unités en déplacement et l'application sur les chemins de fer du « dispositif restreint de sécurité », mais avec la réserve que seuls des civils y participeront. En même temps, d'accord avec mon collègue de l'Intérieur, j'insiste auprès des

préfets pour que la presse locale garde un silence complet sur ces premières précautions.

)) Comme vous le voyez, je m'attachai à suivre en quelque sorte FËtat-Major allemand pas à pas, en faisant très attention d'abord de ne jamais le précéder, ensuite de ne pas ébruiter nos préparatifs.

» La journée du lendemain 27 est très mauvaise. De tous les points de la frontière m'arrivent des informations qui précisent la préparation de l'Allemagne à la guerre : armement et occupation des forts de Metz ; rappel des soldats permissionnaires ; très nombreux appels de réservistes ; opérations de mobilisation ; retour en masse vers l'Allemagne de tous ses nationaux résidant à l'étranger et surtout en Belgique. C'est ainsi que le XXe corps me télégraphie à minuit 10 : « L'artillerie lourde a occupé les forts Kaizerin, Kronprinz, Lothringen ; les régiments ont reçu les effets de guerre. Un Alsacien très sûr, venu spécialement à Belfort, fait savoir que, dans la nuit de vendredi à samedi, de nombreux soldats convoqués au recrutement de Mulhouse ont travaillé à la mobilisation. A Thionville, les quatre dernières classes libérées ont ordre de se tenir à la disposition de la Kommafidantur, à toute heure.

» La situation s'est donc incontestablement aggravée ; de nouvelles décisions s'imposent. A 17 heures, je donne l'ordre d'étendre le dispositif restreint de sécurité sur les chemins de fer, en y

employant non plus seulement des civils, mais des militaires. Les journaux du lendemain publient des photographies d'ouvrages d'art, ponts et tunnels, gardés par des soldats.

» Le problème était plus difficile en ce qui concerne les effectifs. Tout appel de réserviste ne peut se faire chez nous que par classe ou par région: c'est donc un vrai commencement de mobilisation. Or les Allemands n'avaient procédé jusqu'ici qu'à des appels individuels. Je me refuse à prendre les devants. Je me borne à les suivre très attentivement. Durant cette journée, je fais rappeler tous nos permissionnairea. L'ordre en est donné dans la nuit d'abord pour les troupes de couverture, puis pour l'ensemble de la France.

)) Nous voici arrivés à un point extrêmement important. La menace de guerre n'ayant fait que s'accroître, je m'entretiens avec le général Ebener, sous-chef d'Ëtat-Major, du concours militaire que va nous donner le Maroc. Nous avions au Maroc pas loin de 100 000 hommes qui, chefs et soldats, comptaient parmi les meilleurs de notre armée. Allons-nous laisser là-bas ces troupes d'élite, alors que le sort de la France et, par conséquent, celui de ses colonies se réglera d'ici quelques semaines dans l'Est ? Or, le plan de mobilisation prévoyait que la presque totalité de ces troupes devait rester au Maroc. Seuls quelques bataillons et quelques batteries devaient être renvoyés en France. D'accord, avec Abel Ferry,

SOU S- secrétaire d'État aux Affaires étrangères, je Saisis le Conseil des ministres de cette grave question. Nous décidons, dans la réunion du 27, que le Maroc et aussi l'Algérie devront être vidés dans la mesure du possible de tous les éléments combattants. Au sortir du Conseil, les Affaires étrangères, d'accord avec moi, expédient les télégrammes préparatoires au général Lyautej^.

» Ce n'est pas en vain, à peine ai-je besoin de vous le dire, que nous fîmes appel à l'esprit d'abnégation et de sacrifice de ce dernier. Il nous expédia aussitôt tout ce qu'il était humainement possible de nous envoyer.

» Les victoires, vous le savez, se gagnent presque toujours avec des résidus. Ce fut particulièrement le cas pour la bataille de la Marne. Quand la décision demeure longtemps en suspens, c'est souvent un infiniment petit, une division, quelques bataillons, qui font pencher le plateau de la balance. Vous connaissez quel fut, durant la bataille de la Marne, le rôle de la division du Maroc. Vous le connaissez d'autant mieux que vous en faisiez partie ; car, autant que je m'en souviens, c'est moi qui vous ai nommé à l'Ëtat- Major du général Humbert, commandant cette division.

— Etjene vous en serai jamais, lui dis-je, suffisamment reconnaissant ; mon régiment territorial étant expédié au Maroc, désireux que j'étais avant tout de servir sur le front français, il avait

été d'abord question de m'afïecter à Maubeuge comme officier de liaison entre PËtat-Major de cette place et l'armée anglaise. Or, si j'étais allé à Maubeuge, j'aurais été fait prisonnier, vraisemblablement, avec toute la garnison. En me plaçant auprès du général Humbert, vous m'avez donc évité quatre années de captivité en Allemagne.

— Cette division du Maroc, reprend M. Messimy, joua un rôle décisif à la bataille de la Marne. Elle tenait les hauteurs de Mondement, là même où l'Ëtat-Major allemand essaya de crever le centre des armées françaises. Le général Foch Fa reconnu expressément quand il a dit : « La fortune a voulu que la division du Maroc se trouvât là. )) En plus de cette magnifique division, Lyautey nous expédia la brigade de tirailleurs marocains, qui se battit avec un tel courage qu'elle fut presque entièrement anéantie. Je tirai de l'Algérie, outre les deux divisions du XIX® corps, la 37® et la 38®, une division supplémentaire, la 45®, que je fis dès ce moment-là constituer. Le colonel Chardenet partit pour Alger avec pleins pouvoirs et les ordres nécessaires. Cette division immédiatement constituée, arriva, elle aussi, à temps pour la bataille de la Marne.

» Ce n'est pas tout. Dès ce moment mon attention se tourna vers l'armée russe. Les deux États-Majors avaient pris depuis longtemps l'habitude de travailler en commun. Le général Dubail en 191 1, le général Joffre en 191 2, s'étaient

rendus en Russie pour se concerter avec le haut commandement. Par notre attaché miHtaire, par l'intermédiaire des Affaires étrangères et de notre ambassadeur à Pétersbourg, j'insistai de toutes mes forces pour que, en dépit de la lenteur de la mobilisation russe, les armées du Tsar prissent aussitôt que possible l'offensive en Prusse Orientale. Cette offensive, elles la prirent à point nommé et avec la plus grande vigueur. Leur avance rapide jeta la fureur et l'alarme dans l'esprit du Kaiser, parmi les hobereaux de son entourage, qui ne pouvaient pas se résigner à voir le berceau de leurs familles souillé par l'invasion moscovite. Cette fureur et cette alarme leur firent commettre, au point de vue stratégique, une très lourde faute, dont les conséquences furent incalculables. Ils retirèrent, vers la fin du mois d'août, alors qu'ils n'avaient pas trop de toutes leurs forces pour la bataille décisive, deux excellents corps d'armée au moins du front occidental, et les transportèrent en toute rapidité sur le front oriental. Ils arrêtèrent, certes, l'invasion russe : Hindenburg battit à plates coutures, à Tannenberg, les armées de Rennenkampf et de Samsonof, conduites par des chefs vraiment trop inexpérimentés ; mais ils perdirent, par contre, la bataille de la Marne ; si ces deux corps d'armée y avaient participé, si nous n'avions pas eu, d'autre part, le gros appoint de nos troupes africaines, il est infiniment probable que cette bataille aurait très mal tourné pour nous.

» Et laissez-moi vous dire, à ce propos, que, i^quoi qu'il soit arrivé depuis, nous ne devons jamais ' oublier l'immense service que nous rendirent, en cette circonstance, les Russes.

)) Le 28, on m'annonce le rappel des réservistes allemands pour les recrutements de Sarrebrûck, Strasbourg, Kehl, Saverne et Sarrebourg, le recensement des véhicules et des chevaux, la mobilisation du personnel de l'aéronautique ; les familles des officiers allemands en garnison sur la frontière sont expédiées vers l'intérieur ; les chefs de gare alsaciens reçoivent des plis cachetés à n'ouvrir que sur un ordre spécial ; sur la ligne Avricourt-Strasbourg, les quais militaires sont partout dégagés et préparés pour le débarquement des troupes ; enfin, tous les réservistes allemands qui se trouvaient à Anvers (et Dieu sait s'il 7 en avait !) sont invités à se tenir prêts à partir au premier signal.

» Le ministère des Affaires étrangères me communique ce jour-là un télégramme de M. Jules Cambon, figurant au Livre Jaune et annonçant que les avis préliminaires de mobilisation ont été donnés pour toute l'Allemagne. Ce télégramme, expédié de Berlin le 21, parvient au Quai d'Orsay le 23 au soir ou le 24 au matin. Or, c'est le 28 seulement que j'en reçois un extrait de la main de M. Bienvenu-Martin. Il avait donc mis quatre jours pour franchir la faible distance du Quai

d'Orsay à la rue Saint-Dominique. J'estimai que c'était un peu long. Comme je suis de tempérament un peu vif et que je n'ai pas l'habitude de mâcher mes mots, je me plaignis aussitôt au ministère des Affaires étrangères, non sans une certaine brutahté qui n'est pas, vous le savez, dans les traditions de cette sommeillante et protocolaire demeure. Depuis cette algarade, tous les télégrammes me furent régulièrement et rapidement transmis.

» Nous voici maintenant arrivés à la fameuse journée du 29 juillet. Elle marque, au cours de cette semaine tragique, une division des plus nettes. C'est le deuxième acte du drame qui, avec une vitesse vertigineuse, effarante, nous emportait vers le dénoûment : la guerre.

» Ce jour-là, les deux Présidents, M. Poincaré et M. Viviani, arrivent de Russie. Ils débarquent à Boulogne ; vers la fin de la matinée, nous allons les recevoir à la gare du Nord. Vous vous souvenez de ce que fut cette réception. Je puis dire que c'est un des moments les plus émouvants de ma vie.

— Je m'en souviens très bien, dis-je. Jamais le cœur de Paris ne battit avec une telle intensité. Un peu avant midi, je sortais du journal le Temps,

OÙ j'étais allé apprendre les nouvelles. Le passage du chef de l'Etat fut annoncé rue Lafayette. Instantanément, comme une traînée de poudre, toutes les fenêtres s'ouvrirent. La rue fut noire de monde. Des acclamations à la fois ardentes et graves accueillirent M. Poincaré. Aucune excitation, aucun bruit; simplement l'émotion contenue et vibrante de tout un peuple qui se serrait autour de ses chefs. -Tous ces regards, tous ces visages semblaient dire : « Nous vous faisons confiance ; tâchez de nous éviter la guerre ; mais si vraiment elle nous est imposée, marchez sans aucune crainte ; partout où vous nous conduirez, nous vous suivrons. » L'union sacrée qui nous donna la victoire, on peut dire que c'est ce jour-là qu'elle naquit. Cet admirable élan patriotique, qui, pendant quatre années, posséda la France, c'est à cette heure qu'il se manifesta.Durant cette journée-là et celles qui suivirent, Paris, on peut le dire, fut sublime. Ceux qui l'ont vu vibrer ont éprouvé les impressions les plus fortes qu'il soit donné à un être humain de ressentir.

— Aussitôt l'arrivée des Présidents, dit M. Messimy, deux conseils des ministres furent tenus. L'un avant, l'autre après la fameuse visite, presque comminatoire, de M. de Schœn à M. Viviani. Durant cette visite, relatée au Livre Jaune, l'ambassadeur d'Allemagne, sur un ton plutôt menaçant, avait parlé au Président du Conseil des mesures militaires que prenait le gouvernement de la

République, en ajoutant que la France était libre d'agir ainsi, mais qu'en Allemagne les préparatifs ne pouvaient être secrets et quHl ne faudrait pas que l'opinion française s'alarmât si l'Allemagne s'y décidait. Quand on songe que, depuis huit jours déjà, l'Allemagne accumulait ouvertement tous ses préparatifs, on ne peut qu'être frappé de l'insolence et du cynisme d'une pareille déclaration.

» Durant l'absence du chef du gouvernement, j'aA^ais pris, en ce qui me concerne, les précautions préparatoires ; tout ce qu'il était possible de faire sans trop donner l'éveil, sans trop inquiéter le pays, avait été fait : suspension des permissions, suspension des mouvements de troupes ; surveillance de la frontière. Jusqu'à présent, nous n'avions rappelé aucun réserviste ; aucun transport de troupes n'avait eu lieu vers la frontière. Si nous ne voulions pas laisser prendre à l'Allemagne une avance qui pouvait nous acculer au désastre, ce sont ces mesures-là qu'il fallait envisager sans retard. Le général Jofïre demandait que le dispositif de couverture fût exécuté immédiatement : c'était la dernière étape avant la m.obilisation proprement dite. Cependant, avant de se résoudre à une pareille mesure, le gouvernement, sur ma demande, décida d'attendre encore quelques heures.

Le 30 juillet, dès l'aube, on m'informe que les troupes allemandes ont occupé sur la frontière

leurs emplacements de combat, qu'elles exécutent des travaux défensifs. De fortes concentrations me sont signalées, d'autre part, dans la région de Trêves. Je reçois enfin une lettre personnelle de notre attaché militaire à Berlin, le général Serret (celui qui fut tué en Alsace) : « L'Allemagne, m'écrit-il, soucieuse de débuter par un coup d'éclat qui étonnera le monde, certaine d'entrer chez nous comme dans du beurre, hâte fébrilement ses préparatifs. » Au Conseil des ministres, je fais part à mes collègues du désir du général Joffre. Il demande qu'on mette en place sans tarder la couverture. Or, cela revient à décréter la mobilisation complète des 2^, 6^, 7®, 20^, 21^ régions et de toutes nos divisions de cavalerie ; c'est ordonner le transport à la frontière des régiments de Reims, Châlons- sur-Marne, Besançon, Lonsle-Saunier, Paris, et même ceux de l'ouest, Libourne et Dinan. C'est, en somme, la mobilisation d'une partie de la France. Voilà le Conseil des ministres placé dans une situation des plus angoissantes. Nous sommes tous d'avis, certes, qu'il faut faire droit à la demande de joffre. 11 serait criminel de négliger, de retarder cette précaution ; mais nous savons, d'autre part, combien la propagande allemande est habile à travestir les faits. Auprès des neutres, auprès des Anglais surtout, dont les dispositions restent si incertaines, ne va-t-elle pas représenter la France comme ayant pris d'elle-même, et sans raison, l'initiative de

la mobilisation ? Alors que les chancelleries discutent et s'efforcent d'arriver à un règlement pacifique de la crise, alors que Sir Edward Grey multiplie ses démarches, ses tentatives de médiation, allons-nous fournir à l'Allemagne l'argument qu'elle cherche pour empêcher l'Angleterre de se ranger à nos côtés ? Voilà les deux côtés du problème que nous devons successivement envisager.

» Les raisons militaires exigent évidemment que nous accordions à Joffre ce qu'il demande. Des raisons diplomatiques, tout aussi fortes, tout aussi impérieuses, nous commandent la plus grande prudence, la plus grande réserve. Après plusieurs heures de délibération, le Conseil des ministres décide d'autoriser la mise en place des troupes de couverture, mais toutefois avec les réserves suivantes :

» i^ Seules, les unités pouvant faire mouvement par voie de terre seront portée s à leur emplacement ; aucun transport de troupes ne sera encore exécuté ;

» 2^ Aucun homme des réserves ne sera convoqué ;

» 30 Au lieu de réquisitionner les attelages et les chevaux, on procédera à des achats à l'amiable ;

» 4^ Les troupes de couverture seront enfin maintenues à 10 kilomètres de la frontière, pour empêcher tout contact entre les patrouilles françaises et allemandes.

» Cette dernière résolution nous a valu, vous le savez, les plus violentes critiques et même les plus grossières injures. Des ennemis du régime républicain nous ont représentés comme des traîtres, abandonnant à l'ennemi une portion du sol de la Patrie. La question a été discutée et rediscutée cent fois. Je puis simplement vous dire ceci : si j'avais demain, dans une circonstance analogue, à prendre une décision pareille, je la prendrai aussitôt sans une minute d'hésitation ; et je m'honorerai pour toujours de l'avoir prise. Je vous renvoie, pour tout cela, à l'admirable discours que prononça à ce sujet M. Viviani à la Chambre des Députés. Rien n'impressionna à un tel point l'opinion britannique (tous les témoignages, là-dessus, concordent), rien ne lui prouva mieux nos intentions pacifiques que cette décision de maintenir nos troupes légèrement éloignées de la frontière. Je dois ajouter que, sur le moment, le général Joffre fit beaucoup moins d'objections à cette dernière réserve qu'à l'interdiction de rappeler les réservistes et d'user du droit de réquisition. Il se borna à demander de ne pas être obligé de l'appliquer d'une façon absolument stricte. En beaucoup de points, nos postes les plus avancés restèrent à quatre ou cinq kilomètres seulement de la frontière, dans des positions défensives, choisies avec soin.

» Dans l'après-midi du 30, des télégrammes m'annoncent que les troupes allemandes barri-

cadent les routes traversant la frontière, refoulent en France les piétons et les voitures et retiennent, au contraire, les automobiles.

» A 12 h. 30, une édition spéciale du Lokal Anzeiger publie, à Berlin, la nouvelle de la mobilisation générale. Cette édition est saisie quelques instants après, et le Secrétaire d'Etat des Affaires étrangères informe M. Jules Cambon que la nouvelle est fausse. C'est par un coup de téléphone venant d'une grande banque française que je fus avisé de cet événement, plusieurs heures avant le télégramme officiel.

): A 15 h. 55, le préfet de Nancy m'apprend la première violation de notre frontière par des cavaliers allemands, au point d'entrée du canal de la Marne au Rhin.

)) Dans l'après-midi du 31, le baron de Schœn vient aviser M. Viviani que l'Empereur a ordonné le Kriegsgejahrzustand (état de menace de guerre). Presque à la même heure, le général Jofïre me remet une note dans laquelle il s'élève contre les entraves mises au rappel des réservistes dans les régions frontières, à l'exercice du droit de réquisition, aux transports en chemins de fer. Cette note, énergique et alarmante, se termine par une demande de mobiliser tous les corps d'armée de l'Est, en attendant la mobilisation générale qui n'est plus qu'une question d'heures. Le général Jotïre résume ainsi la situation :

(( Les Allemands, sous le couvert des conversa-

tions diplomatiques, procèdent, en fait^ à la mobilisation intégrale de leurs forces. Il est nécessaire que le gouvernement sache qu'à partir de ce soir tout retard de vingt-quatre heures apporté à la convocation des réservistes et à l'envoi du télégramme de couverture se traduira par un recul de notre disposition de concentration, c'est-à-dire par l'abandon initial d'une partie de notre territoire, soit de 15 à 20 kilomètres par jour de retard. Le commandant en chef ne saurait accepter cette responsabilité. ))

» Le Conseil des ministres, rendu beaucoup plus libre par la publication du Kriegsgejahrz.U' stand, donne entière satisfaction au général Joiïre ; mais cette mobilisation partielle pose du même coup une très grosse et très grave question, celle du carnet B,

)) L'arrestation immédiate des personnes inscrites à ce carnet faisait partie intégrante des mesures préparatoires à la mobilisation. J'en informe immédiatement leConseil,et je leur propose l'application de la mesure. M. Malvy, ministre de l'Intérieur, fait remarquer aussitôt que les inconvénients de ces arrestations seront infiniment plus grands que les avantages. Le pays tout entier est emporté par un élan patriotique qui briserait de lui-même toute résistance, à supposer qu'il s'en produisît. A quoi bon vexer inutilement, irriter la classe ouvrière, par des sévérités dont l'utilité n'apparaît nullement ?

8o LES HEURES TRAGIQUES D'AVANT-GUERRE

» M. Viviani, M. René Renoult, appuient énergiquement les arguments de M. Malvy. La question est posée dans cette journée du 31, durant laquelle trois Conseils des ministres furent tenus, le premier de neuf heures à midi, le second de quatre heures à six heures et demie, le troisième de neuf heures à minuit. Vous voyez, entre parenthèses, quelle existence c'était pour les ministres qui, comme moi, en dehors de ces réunions obHgatoires du cabinet, avaient à accomplir l'énorme masse de besogne qui résultait de leurs fonctions particulières. J'étais obligé de travailler toute la nuit. Je n'ai pas dormi deux heures par jour pendant toute cette période. Certains de mes adversaires, d'ailleurs, se sont avisés de me le reprocher. La question fut tranchée au Conseil du soir à la suite de l'assassinat de Jaurès. Nous fûmes tous d'accord qu'il n'y avait pas lieu d'appliquer le carnet B.

» Un désaccord, par contre, se produisit dans le sein du Cabinet sur une question tout aussi grave : l'exode des Austro-Allemands, qui, par trains complets, quittaient en toute hâte notre pays. Je proposai de les retenir sous un prétexte ou sous un autre. On pouvait très bien, par exemple, leur imposer un passeport ou un sauf-conduit qui nous aurait permis de garder la plupart d'entre eux. J'estime qu'il partit de loo 000 à 150 000 sujets ennemis, pour la moitié ou le tiers tout au moins d'âge mobilisable. Nous conservions de plus

A PARIS 8i

quelques personnalités notoires du monde financier qui auraient constitué d'excellents otages. Malheureusement, je fus seul avec M. Abel Ferry à soutenir cette thèse. Tous les autres ministres, Y compris le chef de l'Etat, se rangèrent contre moi. Ils s'élevèrent contre cette mesure qui leur paraissait brutale, indigne, barbare. Quelques semaines plus tard, à peine, les Allemands devaient se charger de nous apprendre en quoi consistent vraiment la brutalité et la barbarie. Ils devaient nous montrer ce que signifient ces mots (( faire la guerre », c'est-à-dire occasionner à l'adversaire le plus de mal, de destruction possible. Nous n'avions à ce moment-là, en France, aucune idée de ce que signifient ces mots « faire la guerre )). La plupart des gens n'y voyaient guère que de grandes manœuvres plus ou moins meurtrières, qui se dérouleraient dans l'Est, entre des professionnels, sans que le restant du pays y participât le moins du monde. Le véritable esprit de guerre, il a fallu l'arrivée au pouvoir de M. Clemenceau pour l'insuffler au gouvernement et au pays.

)) Le i^^ août, à 8 heures du matin, le général Joffre m'apporte une très importante note. Si elle vous intéresse, d'ailleurs, la voici ; elle est signée, vous le voyez, du général en chef.

Je prends avec respect ce document précieux entre tous.

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