RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Ministère de la Guerre.
Grand État-Major général.
3^ Bureau.
Paris, le i^^ août 19 14.
Note.
(( Les graves inconvénients signalés hier, en ce qui concerne le retard apporté au départ des troupes de couverture, se font jour avec plus de valeur encore, si l'on retarde l'ordre de mobilisation générale.
« Les préparatifs allemands continuent, en. effet, suivant un plan bien établi dont nous connaissons les bases d'après un rapport parvenu entn nos mains et établi par le grand État-Majoi allemand. Il y est dit notamment que l'on pourr* procéder, sur simple avis et sans attendre l'ordre"^ de mobilisation, à une mobilisation discrète du personnel et du matériel de complément, par convocation de réservistes et par achats ou réquisitions de chevaux, de manière à pouvoir commencer les transports de guerre des corps d'armée de l'intérieur dès réception de l'ordre de mobilisation ;
<( Que la préparation discrète de la mobilisation, les dispositions prises pour la convocation, les
transports, les mesures de sécurité (publication de la loi sur les réquisitions avant le commencement de la mobilisation) et l'exécution rapide des transports stratégiques nous assurent des avantages qu'il sera difficile aux armées des autres nations de réaliser dans la même mesure ;
« Que le but vers lequel il faut tendre est de prendre l'offensive avec une grande supériorité dès les premiers jours ; les dispositions arrêtées dans ce sens permettent d'espérer que l'offensive peut être prise aussitôt la concentration complète de l'armée du Bas-Rhin.
« Un ultimatum à brève échéance, que doit suivre immédiatement l'invasion, justifiera suffisamment notre action au point de vue du droit des gens ;
« Etc., etc. »
(( Tout cela se précise d'après les renseignements reçus :
« Cinq classes de réservistes sont convoquées pour le 2 août au plus tard ; les réquisitions et achats de chevaux ont commencé dès le 30 juillet, peut-être avant.
« Qn peut donc dire que, le 4 août, même sans ordre de mobilisation, l'armée allemande sera entièrement mobilisée, réalisant déjà sur la nôtre une avance de quarante-huit heures et peut-être de trois jours.
(( Signé : J offre. »
Le chef d'Etat -Major général accompagne cette note du commentaire suivant :
« Depuis cinq jours, je lutte pour arracher au gouvernement le rappel des permissionnaires. Nous ne pouvons pas nous livrer comme l'Allemagne à une mobilisation hypocrite et camouflée. La mobilisation, chez nous, constitue un tout homogène qui ne se débite pas par tranches. Je vous répète ce que je vous ai dit hier : si le gou- Ycrnement tarde à donner l'ordre de mobilisation générale, il m'est impossible de continuer à assumer la responsabilité écrasante des hautes fonctions dont sa confiance m'a investi. »
— Le Conseil des ministres eut lieu une heure après la réception de cette note, à 9 heures. Je priai le général Jofire de venir m'y rejoindre. Il renouvelle devant tous mes collègues les explications qu'il m'a données. xA.ucune protestation, aucune remarque, d'ailleurs, ne se produit. Tous les ministres sont d'avis qu'il faut faire face immédiatement aux obligations indispensables, mais qu'il faut cependant mettre tout en œuvre, jusqu'à la dernière minute, pour essayer de sauvegarder la paix.
B Dans ce but, le gouvernement, tout en me remettant en mains propres l'ordre de mobilisation générale, me donne le droit de le conserver par devers moi quelques heures encore. Il n'y a aucun inconvénient, d'ailleurs, à agir ainsi ; il suffit, en effet, que l'ordre soit donné avant quatre heures
de l'après-midi pour qu'il puisse être transmis dans toute la France et exécuté dès le lendemain matin.
)) De midi à 3 heures, je conserve donc entre mes mains ce tragique document, ce fatal petit papier signé de M. Poincaré, de M. Vivian!, de M. Augagneur, ministre de la Marine, et de moi.
» Jamais je n'oublierai cette minute suprême où je m'en dessaisis. Il est 3 h. 30. Le général Ebener, sous-chef d'État-Major, envoyé par le général Jofïre, vient chercher le document. Je le lui remets. Un quart d'heure après, il est porté au bureau de la rue de Grenelle (15 h. 45). En moins de trois heures, il est communiqué à toute la France. Il n'est pas un village,pas un hameau perdu dans les plus lointaines campagnes, au fin fond de la Bretagne et des Pyrénées, qui ne reçoive la foudroyante nouvelle. Aussitôt, la France tout entière, qui moralement était prête, se lève pour marcher au canon.
» Or, à l'instant précis où le télégraphe commençait à transmettre l'ordre, M. Viviani entre dans mon cabinet (un peu avant quatre heures). Il me demande de retenir encore un peu le télégramme. Un entretien qu'il vient d'avoir avec M. de Schœn laisse subsister quelque lueur d'arrangement.
(( Après avoir consulté par téléphone le général Ebener, je lui réponds que l'ordre est déjà trans-
mis et que les premières mesures commencent à être prises. Il est trop tard, le mécanisme est déclenché. Nous nous serrons l'un et l'autre la main avec émotion. Nous avons le sentiment d'avoir fait tout ce qui était en notre pouvoir pour empêcher la catastrophe. Pour plus de sûreté, cependant, je réitère l'ordre aux troupes de ne pas s'avancer dans la zone de lo kilomètres. Tard dans la soirée, le Président de la République m'appelle à l'Elysée. Il m'informe que, d'après des renseignements téléphoniques reçus de son département, certains éléments de cavalerie ont pénétré dans la région neutralisée. Je renouvelle pour la quatrième fois la prescription formelle de ne pas pénétrer dans cette zone. A deux reprises, je mande dans mon cabinet le major Yard BuUer, attaché militaire anglais ; j'insiste sur le caractère défensif des mesures que nous avons prises. Je le prie d'en aviser immédiatement son gouvernement.
)) Dès la nuit du i^^ au 2 août, déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie. La déclaration de guerre à la France n'est plus, pensons-nous, qu'une question d'heures.
» Cependant, même à ce moment, nous ne perdons pas encore tout espoir. Nous faisons en tout cas tout ce qui dépend de nous pour éviter le conflit. Si l'Angleterre, à cette heure décisive, avait délibérément jeté son épée dans la balance, je suis personnellement convaincu que l'Allemagne aurait à la dernière minute reculé, que la guerre
n'aurait peut-être pas eu lieu. Mais, par la faute des hommes, ou par la force des choses, l'Angleterre se trouva hors d'état d'accomplir, à cette minute émouvante, le geste qu'il aurait fallu. Les événements suivirent leur cours.
» Au Conseil des Ministres du 2 août, je présentai à la signature du Président de la République les projets de lois que la Chambre serait appelée à voter le lendemain. Les uns, préparés depuis longtemps par l'état-major de l'armée, faisaient partie du plan de mobilisation : projets relatifs à l'admission des Alsaciens-Lorrains dans notre armée ; amnistie complète des insoumis et des déserteurs, etc.
» Deux autres projets sont mon œuvre, et j'en revendique la responsabilité : ils visaient les indiscrétions de la presse en cas de guerre ; la proclamation dans tout le pays de l'état de siège.
)) Je m'attendais à ce que, dans le Ministère, ce dernier ne passât pas sans opposition. En 1870, en effet, l'état de siège n'avait été décrété que dans la région de l'Est, ce qui d'ailleurs avait créé au Gouvernement les plus sérieuses difficultés. Mais aucune objection ne fut soulevée par mes collègues. Aux termes de la loi, la Chambre devait être convoquée dans l'espace de quarante-huit heures.
)) Dans le courant de l'après-midi, j'appris coup sur coup les nombreuses violations de territoire commises par les Allemands : postes de nos doua-
niers attaqués ; incursions de patrouilles de uhlans dans les villages de la frontière, etc., etc. Aucun doute n'était possible : l'Allemagne nous faisait la guerre avant de nous l'avoir déclarée. A 17 h. 30, je rendis au général Joffre toute liberté de mouvement. Mais celui-ci craignant que nos troupes ne se laissassent emporter par leur élan leur ordonna de repousser par la force toutes les incursions des Allemands, sans pénétrer en territoire ennemi.
» Dans la matinée du 3 août, les faits de guerre se multiplient de la part des Allemands. Nos frontières furent violées en dix-sept points différents. Nos troupes se bornèrent à rejeter les attaques sans pousser au delà. L'après-midi, enfin, vous le savez, le baron de Schœn vint remettre à M. Viviani la déclaration de guerre de l'Allemagne, déclaration qui, par la mauvaise foi, le mensonge dont elle est remplie d'un bout à l'autre, demeurera, dans la suite des âges, comme un monument d'infamie.
» Ce fut le dénoûment de cette période tragique : la guerre allait commencer. »
J'ai écouté avec un intérêt palpitant M. Messimy me raconter ses émouvants souvenirs. Je me suis penché avec lui sur ses documents et ses notes, que, par une faveur dont je ressens très vivement le prix, il a bien voulu me laisser consulter tout à loisir.
L'histoire minutieuse et précise de cette semaine, le simple déroulement des faits font justice de bien des légendes répandues depuis lors. Elles montrent la fermeté patriotique et en même temps la prudence et le sang-froid dont s'inspirèrent le Gouvernement français, et particulièrement le ministre de la Guerre. Ce dernier a été, par la suite, copieusement critiqué, attaqué. Or, je me suis souvent entretenu des événements de cette semaine avec le maréchal Joiïre. Jamais je n'ai entendu celui-ci se plaindre que le gouvernement lui eût marchandé son concours.
Les civils, durant toute cette crise, marchaient nécessairement un peu moins vite que les militaires ; c'était leur droit et même leur devoir. Ils voulaient, à tout prix, prouver à l'Angleterre que nous n'étions pour rien responsables du conflit, que l'Allemagne était la seule coupable. Cette démonstration fut faite de la manière la plus éclatante, sans que la sécurité de nos armées, le déclenchement de notre mobilisation en eussent été le moins du monde compromis. Nos armées furent prêtes quand il le fallait, comme il le fallait !
C'est là un résultat dont le Gouvernement de la République peut à bon droit se montrer fier. Dans des circonstances semblables, bien des Gouvernements qui l'ont précédé n'auraient certes pas pu en dire autant.
Quandon vit à nouveau, dans le journal de M. Mes-
simy, cesjournées si angoissantes et si pleines, une autre remarque d'imposé. Platon, dans son mythe fameux de la caverne, montre des captifs prenant pour des réalités vivantes et mouvantes les ombres des êtres humains qui se projettent sur la paroi d'une grotte enténébrée. Tous les événements diplomatiques de cette semaine d'avantguerre, les démarches, les notes des diplomates, des hommes d'Etat, sont pareils aux ombres de cette caverne. Elles n'ont en elles-mêmes aucune importance, aucun poids, aucune réalité. Les seules réalités qui comptent, ce sont les préparatifs militaires de l'Allemagne, ce sont les mesures que, jour par jour, heure par heure, elle prit sans discontinuer et qui, toutes, convergeaient vers un dénoûment unique : la guerre.
Ce formidable organisme que constituait la machine militaire de l'Allemagne commença à s'ébranler dès le début même de la crise, aussitôt la remise de l'ultimatum à la Serbie, peut-être même avant. Une fois mis en mouvement, rien ne pouvait plus l'arrêter. Les généraux, l'Ëtat- Major germanique devenaient ainsi les maîtres absolus de la situation. Ils accomplissaient leur terrible besogne, laissant les diplomates parler, agir et s'agiter dans le vide. Lorsque la besogne fut terminée, lorsque l'outil fut prêt, la guerre commença !