CHAPITRE IV A PARIS. - RÉCIT D'UN JOURNALISTE
La mort égalise, parait-il, les conditions et les êtres. Poètes et prosateurs, depuis qu'il y ^^ ^5 et surtout les premiers, l'ont dit de mille manières.
C'est vrai pour tout le monde, sauf pour le journaliste — qui distingue communément entre les bons et les mauvais morts. Les premiers sont ceux qui décèdent en un jour, à une heure où l'on a, sans se bousculer, tout le temps de les « enterrer » décemment, — entendez par là de leur consacrer un article qui se tienne. Les seconds sont ceux qui disparaissent subitement, alors que personne ne s'y attend et sur qui l'article nécrologique est forcément bâclé.
Le vieil Empereur d'Autriche, François-Joseph, aurait fait un excellent mort, attendu que tous les secrétaires de rédaction avaient dans leurs tiroirs un long (( papier » préparé d'avance, en prévision de sa fin depuis longtemps escomptée, et qui d'ailleurs n'arrivait jamais.
Son neveu François-Ferdinand fut exactement le contraire. Assassiné un dimanche matin, le 28 juin 1914, sa brusque disparition, ce qui était d'un fâcheux augure, plongea dans la bousculade
et l'afïolement la plupart des gazettes du monde entier.
L'auteur de ces lignes (c'était à n'en point douter son droit) avait profité de ce magnifique dimanche d'été pour courir en automobile la forêt de Compiègne. Rentrant chez lui, le soir, après dîner, et n'ayant qu'un désir, se mettre au lit, du plus loin que sa concierge l'aperçut : (( Ah ! monsieur, lui cria-t-elle, voilà plusieurs heures qu'on vous cherche dans tout Paris, au cercle, au restaurant, chez vos amis. Il paraît que quelqu'un a été assassiné en Autriche, et il faut que vous alliez tout de suite au Figaro. »
Grognant et bougonnant, le malheureux appela bien vite un taxi ; il s'en fut rue Drouot, où il passa une partie de la nuit à jeter des brassées de phrases sur la tombe de l'archiduc défunt.
Cet assassinat fit tout d'abord l'effet d'un très gros fait-divers. Rien de plus. Pendant les deux ou trois semaines qui suivirent, cette im.pression, quoi qu'on en ait dit, ne se modifia point. C'est dans le plus grand secret que les gouvernements de Vienne et de Berlin préparèrent leur mauvais coup. Or, ce secret fut, dans l'ensemble, fort bien gardé.
On a essayé, bien après, dans les différents livres jaune, orange, etc., de signaler çà et là des avertissements qui se seraient produits. Ce furent de simples voix isolées dont on ne tint pas un très grand compte. La preuve, c'est que, dans presque
toutes les capitales, les chefs de poste étaient, quand éclata l'ultimatum à la Serbie, ou partis en congé ou à la veille de partir. En France, le Président de la République et le Président du Conseil n'eurent pas un instant l'idée de contremander leur voyage officiel à Saint-Pétersbourg, ce qu'ils n'auraient certainement pas manqué de faire, s'ils avaient éprouvé de sérieuses inquiétudes.
C'est entre le 12 et le 15 juillet qu'arrivèrent à nos oreilles les premiers bruits inquiétants. Ils ne venaient ni du Gouvernement ni des diplomates, mais uniquement des milieux financiers, presque toujours d'ailleurs fort vite et fort bien renseignés. Mon camarade Louis Aubert, rédacteur financier du Figaro^ me prit un soir à part pour me dire : (; Nous recevons de Vienne et de Budapest des nouvelles très alarmantes. La Bourse y est détestable. Tout le monde vend à tour de bras et à n'importe quel prix. Il paraît que la note qui va être remise à Belgrade sera, contrairement à ce qu'on vous raconte au Quai d'Orsay, aussi raide, aussi cassante que possible et capable de provoquer un conflit. »
Les jours suivants, le même son de cloche m'était donné : il venait cette fois d'Allemagne, où, là aussi, comme sur un mot d'ordre, les cours de toutes les valeurs s'effondraient.
A la Bourse de Paris, l'Autrichien Rozenberg, de fastueuse mémoire, n'arrêtait pas de vendre tout ce qu'il pouvait. C'est que Rozenberg, à qui
Caillaux avait promis la croix, s'était, quelques mois auparavant, mis à la hausse sur la rente française. N'arrivant pas à se défaire de tous les paquets qu'il en avait pris et désireux de se couvrir, il jetait sur le marché tout le reste, avec une telle profusion, une telle audace qu'il provoqua un jour un véritable scandale et dut disparaître sous les huées.
Je passai le dimanche suivant, 19 juillet, chez la princesse M..., à Rocquencourt. L'ambassadeur d'Autriche-Hongrie, le comte Szecsen, s'y trouvait. Nous allâmes, après-dîner, assister à une fête nocturne sur le grand canal, à Versailles, après quoi l'ambassadeur m'offrit aimablement de me ramener dans sa voiture à Paris, et il me conduisit jusqu'au Figaro,
Long, sec et maigre, une des choses dont il était le plus fier, dont il se glorifiait volontiers, c'était de pouvoir, comme ambassadeur, mettre, sans le faire éclater, le même uniforme de magnat hongrois qu'il portait étant jeune attaché.
Le comte Szecsen était un homme de peu de paroles. Entendez par là qu'il avait le verbe rare, et la raison pour laquelle il parlait peu, c'est, je le crains, qu'il avait fort peu de choses à dire, ce qui est d'ailleurs un trait commun à beaucoup de diplomates autrichiens. He falls short, disent les Anglais des gens de cette espèce. A tout instant sa conversation tombait. Sous peine de laisser s'éterniser un bien fâcheux silence, il lui fallait
un interlocuteur agile pour la ramasser et le faire rebondir.
Je me souviens à ce sujet d'une amusante anec- ^dote. A un dîner dans une des maisons de Paris où l'on mange le mieux, le comte H..., mort depuis, vieux célibataire gourmand et débauché, était séparé de l'ambassadeur d'Autriche par une dame étrangère. Avant de se mettre à table, la maîtresse de maison le prit dans un coin et lui tint ce sévère langage : a Vous savez que l'ambassadeur n'est pas des plus bavards, de sorte que la dame qui est auprès de lui risque de s'ennuyer un peu. Vous allez donc me faire le plaisir d'entretenir la conversation avec elle, sans négliger pour cela votre autre voisine. Ne l'oubliez pas, conclut-elle d'un doigt menaçant : j'aurai l'œil sur vous ! »
Or, H..., s'il aimait assez la conversation, aimait mieux encore la bonne chère, l'âge et les bons dîners n'ayant fait qu'augmenter son vice. Mais, galant homme et poli avant tout, d'une politesse qui rappelait l'ancien régime, il ne faillit pas à sa consigne, et il parla des deux côtés à la fois. Seulement, en dépit de sa dextérité, les valets lui enlevaient chaque fois son assiette aux trois quarts pleine, et l'on servait déjà le troisième vin qu'il avait à peine eu le temps de goûter au premier. Il se leva de table, affamé, altéré et furieux, et déclara sous serment que, lorsqu'il aurait désormais l'honneur d'être invité avec l'ambassadeur
de Sa Majesté Apostolique, il se décommanderait pour aller dîner à son cercle...
J'interrogeai copieusement, comme on pense, le comte Szecsen. Je le retournai de toutes les manières et lui posai question sur question. Je lui fis part des nouvelles pessimistes qu'avaient reçues '■ nos financiers. Il me déclara que ces nouvelles étaient entièrement fausses, il m'affirma que la note autrichienne, dont il ignorait encore le détail, ne contiendrait aucune exigence inadmissible ni offensante pour la Serbie. (( Jamais, me dit-il, nous n'avons songé à adresser à Belgrade des demandes excessives. Nos revendications seront justes et raisonnables, et j'espère bien que tous les cabinets, celui de Paris notamment, nous aideront à obtenir satisfaction. »
L'honorable ambassadeur mentait-il, justifiant une fois de plus l'admirable définition que les Anglais ont donnée du diplomate : A gentleman appointed to lie ahroad (un monsieur payé pour mentir au dehors), ou bien ignorait-il au juste ce qui se préparait ?
Cette seconde hypothèse n'est nullement à rejeter à priori. Il est fort possible que, dans le désir de garder le secret et de frapper un coup de surprise, le gouvernement de Vienne ait laissé dans l'ignorance certains de ses agents.
Rassuré par ces déclarations ainsi que par le départ de M. Poincaré et de M. Viviani, qui s'étaient embarqués pour Cronstadt, comme si
de rien n'était, je passai tranquillement cette semaine.
Le vendredi matin 24, coup de théâtre de l'ultimatum autrichien. Tout de suite, pour ceux qui avaient suivi d'assez près la politique européenne des dix dernières années, une question, une seule, se pose : l'Allemagne, dans cette affaire, soutient-elle ou non l'Autriche? Si elle ne la soutient pas, tout peut aisément s'arranger. Ce n'est pas la première fois, en effet, que l'Autriche a essayé de troubler la paix en Orient. Mais chaque fois le gouvernement de Berlin l'a retenue. Si elle est au contraire soutenue et même encouragée par l'Allemagne, jamais la paix n'a été plus menacée.
On eut dès le lendemain matin la réponse à cette question, quand le public, vivement impressionné (il Y avait certes de quoi !) connut la grave démarche faite par M. de Schœn, ambassadeur d'Allemagne, auprès de M. Bienvenu-Martin, chef par intérim du gouvernement français, et insuffisamment préparé par ses études antérieures à recevoir une communication de cette nature. A la fin d'une longue note dont il refusa d'ailleurs delaissercopie,mais qu'il relut par deux fois à son interlocuteur, l'ambassadeur d'Allemagne appela en Y insistant, l'attention de M. Bienvenu- Martin sur une phrase où il était dit en substance ceci : « Le gouvernement allemand, estimant que la question actuelle concerne exclusivement l'Autriche-Hongrie et la Serbie, désire ardemment que
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le conflit soit localisé, toute intervention d'une autre puissance devant, par le jeu normal des alliances, provoquer des conséquences incalculables. »
Dès la première heure, ce jour-là, je téléphonai à l'ambassade d'Allemagne. Quelque temps auparavant, M. de Schœn, que j'avais rencontré dans le monde, m'avait parlé d'un incident qui semblait le préoccuper vivement. Certains de nos confrères avaient menacé d'expulser, de leur propre autorité, de « bouter dehors », comme ils disaient, des correspondants allemands qui leur paraissaient peu désirables. L'ambassadeur me demanda mon avis là-dessus, en ajoutant qu'il allait être obligé de se plaindre au Quai d'Orsay. « Pourquoi, lui répondis-je, au lieu de donner à cette petite affaire une importance qu'elle ne mérite aucunement, n'essayez-vous pas de la faire arranger discrètement, sans en saisir le gouvernement? Ce résultat, j'imagine, pourrait être très aisément atteint. Du moment que nos deux pays vivent en paix, il n'y a aucune raison de laisser troubler leurs relations par des histoires de cette nature. »
Je rencontrai peu après M. de Schœn à la garden-party de l'Elysée. Il me prit à part et me dit (c J'ai suivi votre conseil et tout est maintenant arrangé. Si vous avez jamais besoin de quelque renseignement, n'hésitez pas à venir me voir ! .)
Estimant que c'était le moment ou jamais de profiter de cette permission, je lui demandai, pour
A PARIS loi
le matin même, un rendez-vous. Un secrétaire me répondit d'abord que l'ambassadeur, très occupé, n'était pas sûr de pouvoir me recevoir. J'insistai vivement. On me répondit alors d'aller à l'ambassade, à onze heures.
Je trouvai M. de Schœn, non pas dans le grand cabinet du rez-de-chaussée du vieil hôtel Beauharnais, où il recevait d'ordinaire, mais dans un petit bureau du premier étage voisin de la Chancellerie.
Le baron de Schœn est l'opposé du comte Szecsen. Petit, trapu, le teint rouge et le verbe abondant, il se répand volontiers en paroles, en protestations et en promesses. Quand, pour une raison ou une autre, il est peu désireux de s'étendre sur le fond même du sujet, il bat, avec beaucoup de mots et de gestes, les buissons tout autour. C'est un de ses procédés favoris. Il ne manqua pas de l'employer ce matin-là.
— Eh bien, me cria-t-il, à peine m'eût-il aperçu, croyez-vous que deux grands pays comme les nôtres vont courir le risque de s'entr'égorger pour des Serbes, pour une affaire balkanique qui ne nous touche pas directement? Ce serait horrible, effroyable. Il faut absolument l'empêcher ! » Et là-dessus, les protestations de se multiplier.
Tout cela était bel et bien, mais je le poussai aussitôt sur l'origine de la note autrichienne, le seul point vraiment intéressant. Je lui demandai comment le gouvernement allemand avait pu laisser
son allié expédier à Belgrade un document aussi terrible, qui menaçait de rompre les ponts.
— Nous n'en avons absolument rien su, me déclara-t-il avec énergie ; je puis vous en donner ma parole. L'Autriche ne nous a pas le moins du monde consultés. Nous sommes bien obligés de constater qu'elle a raison et de la soutenir. Elle vent en finir, une fois pour toutes, avec les provocations des Serbes, qui lui rendent l'existence intenable. Il n'y a qu'à laisser les deux pays régler à eux deux leurs affaires. L'intervention d'un tiers provoquerait les pires malheurs !
Ayant prononcé ces quelques phrases, l'ambassadeur n'en voulut plus démordre. En vain lui fis-je observer que, présentée de cette sorte, la question était vraiment trop simplifiée.
— Si l'Autriche, lui dis-je, désire écraser la Serbie, confisquer son indépendance et déranger ainsi l'équilibre en Orient, comment la Russie pourrait-elle lui laisser les mains libres ?
L'ambassadeur revenait sans cesse à son argument qui devait être le leitmotiv de la diplomatie allemande, au cours des négociations qui suivirent :
— Nous ne pouvons pas, répétait-il obstinément, intervenir auprès de l'Autriche, qui a raison de vouloir châtier la Serbie !
En dehors de cette affirmation, il n'y avait rien à tirer de lui que des formules creuses et des protestations dont le manque de sincérité n'était, hélas ! que trop évident.
Je sortis de cet entretien aussi mal impressionné que possible. Ce qui m'impressionna plus fâcheusement encore que les propos de M. de Schœn, ce fut l'aspect de l'ambassade où, dans les escaliers, les couloirs, les vestibules, les domestiques faisaient des paquets et clouaient des caisses. Tout l'hôtel, en somme, paraissait être en plein déménagement.
Je ne manquai pas d'aller faire part de mon sentiment à mes amis du Quai-d'Orsay. Je les trouvai très préoccupés et disposés eux aussi à voir la situation en noir. Avant le déjeuner, je passai au Temps ; j'y rencontrai René Puaux, qui partageait mes appréhensions, et nous allâmes, sur-le-champ, commander notre uniforme, en prévision de notre convocation prochaine au régiment. Bien nous en prit, d'ailleurs ; cet uniforme, commandé le jour même, nous fut livré le matin de notre départ. Encore fûmes-nous obligés d'aller le chercher chez l'ouvrier qui l'avait cousu, quelque part près de la barrière du Trône.
Dans les journaux, la première émotion dissipée, il Y avait, chez quelques-uns, une tendance à croire que l'affaire en cours rentrait dans la catégorie des discussions balkaniques, dont on nous rebattait les oreilles depuis quinze ou vingt ans, et qui, somme toute, s'étaient toujours réglées entre les Balkaniques eux-mêmes, sans qu'aucune des grandes puissances se trouvât englobée dans le conflit. « Pourquoi, disaient les optimistes, les
docteurs Tant-Mieux, n'en serait-il pas de même cette fois encore ? »
Il fallait leur expliquer que la situation était toute différente et que les grandes Puissances, aujourd'hui, risquaient fort d'avoir à s'en mêler. S'il ne s'était agi que des Balkaniques, le secrétaire de rédaction aurait assez vite fourré l'affaire en deuxième ou troisième page, d'autant qu'on était en plein procès de Mme Caillaux. Dès l'instant que de grands intérêts étaient en jeu, il fallait bien lui laisser les honneurs de la première. Elle devait, hélas ! les garder longtemps !
Comme je sortais du Quai-d'Orsay, ce soir du samedi, vers sept heures, je vis, de loin, la haute taille de lord Bertie, l'ambassadeur d'Angleterre, qui débouchait du pont Alexandre-III. La canne à la main, le chapeau de soie légèrement en arrière, très (( racé », très chic, en jaquette, l'air vigoureux et le teint fleuri, il s'en venait tranquillement à petits pas au ministère des Affaires étrangères. J'allai le saluer, et nous nous entretînmes quelques instants sur le bord du trottoir.
— Détestable histoire, me dit-il, parce que, pour l'opinion anglaise, le point de départ en est mauvais !
Puis, moitié sérieux, moitié riant, ce qui était assez dans sa manière, il me dit :
— Avez-vous confiance dans les Russes? Nous, nous ne nous fions à eux qu'à moitié ! »
Il ajouta :
— J'en dirai autant des Serbes. Voilà pourquoi il ne va pas être commode de faire marcher notre pays pour une querelle où il n'est question jusqu'ici que des Serbes et des Russes.
— Attendez un peu, lui dis-je : beaucoup d'autres, nous par exemple, vont s'y trouver, je le crains, rapidement englobés !
— Dans ce cas, répliqua-t-il, la situation serait tout autre.
Et faisant sonner sa canne sur le trottoir, redressant sa haute taille, il s'éloigna vers le Quaid'Orsay...
Ce furent d'étranges journées que celles qui suivirent. Quand je les revis par le souvenir, ce qui m'arrive souvent, elles me paraissent tour à tour courtes comme des minutes ou longues comme des siècles.
La fin de mes matinées, les après-midi, je les passais au Temps pour avoir des nouvelles, au Quai-d'Orsay, et, les premiers jours, au Palais de justice, où se déroulait le procès de Mme Caillaux. A partir de six heures, j'allais au Figaro. Sauf un petit intervalle pour le dîner, j'y demeurais jusqu'à deux ou trois heures du matin...
A force de penser à cet événement formidable, la guerre, on était arrivé plus ou moins à se convaincre qu'il était impossible et n'arriverait jamais. Or, le voici qui fondait sur nous à toute allure. On avait la sensation d'être serré dans un engrenage, d'où il était impossible de s'échapper.
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Au sortir des salles de rédaction, du ministère des Affaires étrangères, où tout montrait la situation comme s'aggravant d'heure en heure, rien n'était plus pénible, et même plus écœurant, que les séances de la Cour d'assises où l'on jugeait Mme Caillaux. C'est le 27 seulement, le mardi, qu'eut lieu son acquittement scandaleux.
Nous allions à grands pas, tout l'indiquait, vers la guerre étrangère. Or, dans la salle de la Cour d'assises, c'était presque une atmosphère de guerre civile. Des regards pleins de haine, des apostrophes violentes s'échangeaient entre les amis de Calmette et les amis de Caillaux. Pour renforcer ces derniers, Ceccaldi et ses comparses avaient garni le fond de la salle d'individus à mine louche, prêts à faire le coup de poing, qui poussaient des grognements d'approbation chaque fois que se produisait un témoignage favorable à l'accusée. L'orage était dans l'air. On avait à tout instant le sentiment que les uns et les autres allaient en venir aux mains.
L'acquittement de Mme Caillaux, le soir du mardi, produit une très grosse émotion. Les boulevards sont noirs de promeneurs qui s'arrachent les éditions successives. Quand j'arrive au Figaro^ après dîner, la maison est pleine de gens : littérateurs, hommes du monde, financiers, comédiens et comédiennes. Il en était d'ailleurs ainsi tous les soirs. On avait pris l'habitude de venir rue Drouot comme on va au cercle ou au théâtre.
C'est dans ce milieu agité, à travers des couloirs encombrés, au bruit de portes qui, à tout instant, s'ouvrent et se referment, avec des coups de téléphone se succédant sans arrêt, qu'il fallait écrire son article et essayer de résumer tant bien que mal les impressions de la journée.
Ces impressions étaient de plus en plus mauvaises. Le mercredi 29, vers la fin de la matinée, retour de M. Poincaré et de M. Viviani. Sur leur passage, une traînée d'acclamations, la brusque explosion d'une émotion contenue et puissante. En arrivant au Temps ^ j'apprends la navrante nouvelle qui plonge dans l'affliction tous les collaborateurs, tous les amis de cette maison : Adrien Hébrard, depuis quelque temps malade et affaibli, vient de mourir. Durant ces heures si chargées et si lourdes, dans ce déroulement vertigineux d'événements dramatiques, c'est un nouveau coup qui nous atteint. Il faut avoir connu Adrien Hébrard pour savoir tout ce qu'il représentait de finesse, de charme, d'intelligence et de cœur. Le voilà qui disparaît, à la veille du bouleversement qui se prépare, au seuil d'une guerre qui l'aurait meurtri : comme si cet homme d'esprit avait parfaitement choisi son heure et décidé que c'était pour lui le moment de s'en aller !
En quittant le Quai-d'Orsay, ce soir-là, je vais au ministère de la Guerre. Je vois un instant M. Messimy, qui me fait part de la visite fort inquiétante de M. de Schœn à M. Viviani. En
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réponse aux préparatifs militaires de l'Allemagne, sur lesquels parviennent d'heure en heure les renseignements les plus alarmants, le gouvernement français va avoir, dès le lendemain, à prendre des mesures analogues, à mobiliser, en fait, les troupes de couverture.
La journée du lendemain, le jeudi 30, est pleine d'émotions, de revirements, de coups de théâtre. Le matin, les nouvelles sont détestables. L'Autriche a commencé les hostilités et bombardé Belgrade. L'ambassadeur d'Allemagne à Saint-Pétersbourg, Pourtalès, tient à M. Sazonof un langage des plus menaçants. La nuit précédente, Guillaume II a expédié un télégramme comminatoire au Tsar. Les préparatifs militaires de l'Allemagne se précisent. Au reçu de toutes ces informations, plus graves les unes que les autres, le Conseil des ministres du matin, sur l'insistance du général Jofïre et de M. Messimy, décide enfin d'autoriser, avec d'importantes restrictions, la mise en place des troupes de couverture.
Or, après une matinée aussi noire, voici qu'au début de l'après-midi une vague d'optimisme se répand tout d'un coup sur Paris : dans le monde politique d'abord, surtout celui qui prend son inspiration au ministère de l'Intérieur, et aussi dans le monde financier. Des hommes bien informés, ou paraissant l'être, se téléphonent, se chuchotent des nouvelles plus rassurantes. La situation, d'après eux, s'est considérablement amélio-
rie. Les conversations diplomatiques sont engagées. On a l'espoir de sauver la paix.
Sur quoi repose cet optimisme .? On ne peut pas dire qu'il soit absolument injustifié. Il est basé sur une seconde visite de Pourtalès à Sazonofï, au cours de laquelle le ministre des Affaires étrangères de Russie a proposé à l'ambassadeur d'Allemagne une ingénieuse formule de conciliation, et aussi sur une reprise de contact qui s'est produite entre Saint-Pétersbourg et Vienne.
De là à croire que tout va s'arranger, il n'y a qu'un pas. Certains le franchissent un peu trop allègrement.
Vers quatre ou cinq heures, en allant au Quaid'Orsa}^, j'ai l'idée de passer un instant dans les couloirs de la Chambre des Députés. A peine m'a-t-il aperçu qu'un de mes confrères, informateur politique d'un de nos plus grands journaux, me prend vivement à partie pour mon article du matin, beaucoup trop pessimiste selon lui.
— Comment pouvez-vous, me dit-il, affoler ainsi l'opinion, alors que tous les renseignements prouvent que la situation s'éclaircit d'heure en heure ?
Je lui demandai quels étaient ces renseignements et de qui il les tenait.
— D'un des membres les plus importants du gouvernement, me répondit-il : M. Malvy. D'ailleurs, le voilà en personne. Vous n'avez qu'à l'interroger.
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J'aperçois, en effet, à ce moment-là, M. Malvy qui, dans la cour du Palais-Bourbon, parle avec beaucoup d'animation au milieu d'un cercle de journalistes. Je m'approche et j'écoute de toutes mes oreilles. M. Malvy leur explique que les derniers télégrammes laissent une impression sensiblement meilleure, que la conversation est engagée entre Saint-Pétersbourg et Berlin d'une part, Saint-Pétersbourg et Vienne de l'autre.
— Du moment que les diplomates causent, ajoute-t-il, nous pouvons espérer un arrangement.
Très impressionné par cette assurance faite du ton le plus net, le plus catégorique, je me précipite au ministère des Affaires étrangères. Je vois le chef de bureau de la presse et lui demande si son sentiment concorde avec celui de M. Malvy.
— Pas le moins du monde, me répond-il. Il s'est produit, en effet, tantôt, une très faible lueur d'espoir, bien vite étouffée d'ailleurs sous le flot des menaces de guerre qui ne cessent de se multiplier. Descendez avec moi au cabinet du ministre. Nous allons voir s'il y a de nouveaux télégrammes.
Je le suis au rez-de-chaussée. Après quelques instants, il revient très ému et me dit :
— Jules Cambon nous télégraphie que le Lokal AwLeiger^ un journal officieux, a annoncé, dans une édition spéciale, la mobilisation générale de l'Allemagne. Le gouvernement allemand fait dé-
mentir cette nouvelle. Mais notre ambassadeur n'ajoute aucune créance à ce démentL Selon lui, ce qui n'est pas vrai aujourd'hui le sera sans doute demain !
L'optimisme de M. Malvy ne reposait pas, on le voit, sur des données bien sérieuses. En fait, pendant la soirée, à ce qu'on me déclara au ministère de la Guerre, les nouvelles ne faisaient que s'aggraver. Les troupes allemandes barricadaient les routes traversant la frontière, mettant déjà la main sur les automobiles françaises. Le Préfet de Nancy annonçait la première violation de notre frontière par un piquet de cavalerie allemande, au point d'entrée du canal de la Marne au Rhin.
Il y eut, ce soir-là, au Figaro^ beaucoup plus de monde encore que de coutume. Chacun, naturellement, apportait sa nouvelle et exprimait son avis. Les optimistes (il s'en trouvait encore), demeurés sous l'impression de l'après-midi, assuraient que tout ce cliquetis d'armes ne signifiait rien et que les diplomates, une fois encore, arrangeraient le différend.
Ces discussions et ces propos pouvaient avoir leur intérêt, mais non pour un homme qui devait, avant minuit, remplir une colonne et demie du journal. Je me réfugiai donc dans un des bureaux vides du second étage, et je barricadai ma porte pour travailler en paix. Vers onze heures, quelqu'un vint frapper et me cria :
— Henri de Rothschild est en bas ; il a dîné
avec un des hauts fonctionnaires des Affaires étrangères, qui lui a affirmé que la guerre n'était qu'une question de jours, peut-être même d'heures. »
Un peu après, une dame qui, à ce qu'elle dit, avait vainement essayé de me téléphoner toute la soirée, désirait savoir s'il convenait ou non de décommander un voyage en automobile qu'elle projetait de faire en Belgique la semaine suivante :
— N'hésitez pas à le décommander, lui répondis-je, et, si vous tenez absolument à rouler dans votre automobile, à condition que les autorités militaires vous la laissent, dirigez-vous de préférence vers Biarritz ou Marseille. Ce sera beaucoup plus sûr. »
Le lendemain vendredi 31, ce fut l'assassinat de Jaurès. J'allai, vers la fin de la journée, au ministère des Affaires étrangères, où je vis M. Viviani. L'ambassadeur d'Allemagne sortait justement de son cabinet. Il venait de lui annoncer la proclamation du Kriegsgefahrzustand (état de danger de guerre) ; il lui faisait savoir, en outre, que son gouvernement exigeait, avant douze heures, la démobilisation des armées russes, faute de quoi l'Allemagne mobiliserait à sontour. Comme si toutes ces menaces ne suffisaient pas, il demandait, pour linir, quelle attitude prendrait la France en cas de conflit entre l'Allemagne et la Russie, en ajoutant qu'il retournerait chercher la réponse le lendemain, samedi, à une heure. Il chargeait de plus le Président du Conseil de présenter ses
hommages au Président de la République, comme pour indiquer nettement que sa visite pouvait fort bien être la dernière.
Je trouvai M. Viviani ému, mais très maître de lui, très confiant. Tous les renseignements qui lui venaient des milieux ouvriers, me dit-il, même les plus avancés, étaient excellents. Une délégation de cheminots l'assurait qu'elle déclarerait traître à la patrie quiconque essayerait de retarder les préparatifs de la mobilisation.
Dans ces conditions, l'assassinat de Jaurès, si déplorable qu'il fût à coup sûr, ne pouvait certainement pas avoir de fâcheuses conséquences. C'est ce que, en arrivant au journal, je dis à plusieurs de mes camarades qui se montraient très inquiets, qui redoutaient, pour la soirée, de graves manifestations et des désordres. J'étais, pour ma part, convaincu que ces craintes étaient vaines. Au milieu des événements formidables qui se préparent, me disais-je, que peut la disparition d'un homme, si notable soit-il? Dans quelques jours, dans quelques semaines, c'est par centaines de mille que d'autres hommes, hélas ! disparaîtront !
Il Y eut en effet un petit essai de manifestation bien chétive, bien timide, organisée par quelques groupes socialistes qui, des hauteurs de Montmartre, essayèrent de se répandre sur les boulevards. Leur cortège et leurs cris vinrent littéralement se noyer dans la vague d'émotion et d'en-
thousiasme qui soulevait, en ce moment, la capitale.
Nous eûmes, vers minuit, un coup de téléphone de M. Stephen Pichon, du Petit Journal. L'ancien ministre des Affaires étrangères nous faisait porter les bonnes feuilles de son article où il annonçait la guerre imminente et lançait pour tous les Français le cri de ralliement. Nous étions exactement dans le même état d'esprit ; nous voyions la situation comme lui. Les passages les plus importants de son article furent publiés dans notre première page du jour suivant.
Comme je sortais du journal avec un ami, vers une heure du matin, au coin de la rue Drouot nous entendons au loin, vers le boulevard Montmartre, le trépidement sonore d'une troupe de cavalerie. Les cafés venaient de fermer, mais il y avait encore beaucoup de monde. Les sabots des chevaux résonnaient de plus en plus sur le pavé. Une voix crie : « Ce sont les cuirassiers ! » Alors, comme une décharge électrique passe subitement au travers de cette foule. A tous les étages, des fenêtres s'ouvrent. Les gens grimpent sur les bancs, sur les tables des cafés. Un gros chauffeur de taxi se hisse péniblement sur le toit de sa voiture au risque de le démolir. Précédés d'une bande d'enfants, de jeunes gens, les cavaliers paraissent. En tenue de campagne, les casques recouverts de housses, gigantesques dans leurs longs manteaux, ils tiennent toute la largeur de la
chaussée. Une clameur formidable jaillit de toutes les bouches : « Vive la France ! Vive l'armée ! » Le gros chauffeur sur sa voiture semble atteint de frénésie. Il crie plus fort que les autres, agite en l'air sa casquette et exécute des moulinets avec ses bras.
— Tu vois, dis-je à mon ami, ce que peut peser, dans des heures pareilles, l'assassinat de Jaurès !
L'Allemagne, maintenant, menait le jeu, et elle le menait à toute allure. Elle avait adressé, le vendredi 31, à Saint-Pétersbourg, un véritable ultimatum, en ne laissant qu'un délai de douze heures pour la réponse. Comme la Russie, sous peine de se suicider, ne pouvait pas se soumettre, la mobilisation allemande, c'est-à-dire la guerre, était certaine. L'Allemagne, d'ailleurs, mobilisait depuis plusieurs jours déjà. La France allait bien être obligée de mobiliser à son tour.
Le lendemain samedi i®^ août, vers midi, j'allai au ministère de la Guerre. Je savais que le général Joffre insistait de toutes ses forces pour que la mobilisation eût lieu sans retard. On me dit qu'il avait remis, le matin, à M. Messimy, une note des plus pressantes, qu'il était même allé jusqu'à menacer de démissionner si on ne lui donnait pas immédiatement satisfaction. Il avait d'ailleurs accompagné le ministre à l'important Conseil qui se tenait en ce moment à l'Elysée.
Je passai de la rue Saint-Dominique au Temps, Un ccup de téléphone nous apprit que la mobili-
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sation était décidée, et que Tordre en serait sûrement donné avant quatre heures de Taprès-midi.
Je revins au Temfs vers trois heures et demie. Chacun attendait impatiemment, anxieusement, la grave nouvelle. Un peu après quatre heures, un garçon de bureau qui faisait le guet devant le bureau de poste du boulevard des Italiens se précipita chez l'administrateur en criant : « C'est affiché ! »
Nous sortîmes aussitôt. La foule s'amassait devant une des fenêtres du bureau, où était collé un petit papier bleu, le même dont on se sert pour les télégrammes.
Les gens qui l'avaient lu cédaient leur place aux autres. Le petit papier bleu contenait, écrits à la plume, ces simples mots fatidiques : « Ordre d'extrême urgence. Mobilisation générale des armées de terre et de mer. Dimanche 2 août, i®^ jour de la mobilisation ! »
C'était tout.
Manifestations, cortèges sur le boulevard, sur la place de la Concorde, où une foule innombrable allait et venait, secouée d'un violent remous.
« La mobilisation n'est pas la guerre », disait M. Poincaré, dans son message au peuple. A vrai dire, nul ne le croyait. Si ce n'était pas la guerre, c'était en tout cas quelque chose qui s'en rapprochait terriblement.
Comme nous attendions, après dîner, au ministère des Affaires étrangères, nous vîmes arriver
M. Iswolsky, ambassadeur de Russie. A peine fut-il dans l'antichambre qu'il nous dit d'une voix émue :
— L'Allemagne vient de nous déclarer la guerre. Je reçois à l'instant le télégramme de Pétersbourg.
— A notre tour, demain, s'écria l'un de nous ! Ce ne devait pas être pour le lendemain, mais
pour le jour d'après. L'unique raison de ce retard, c'est que l'Allemagne ne savait trop comment s'y prendre pour justifier, même de la façon la plus grossière, sa déclaration de guerre.
Le lundi 3 août, alors que je mettais en ordre mes affaires et me préparais à rejoindre mon régiment, quel ne fut pas mon étonnement, je puis même dire ma stupéfaction en recevant du comte Szecsen, ambassadeur d'Autriche-Hongrie, la lettre que voici :
Cher Monsieur Recouly,
Un entrefilet très actuel du Figaro d'aujourd'hui dit de se méfier des fausses nouvelles.
Il 7 en a beaucoup, hélas ! entre autres celle répandue dans beaucoup de journaux que nos troupes auraient commencé le bombardement de Belgrade, ville qui n'était pas défendue militairement (ce qui inexact).
Je crois pouvoir compter sur l'impartiahté reconnue du Figaro en vous priant de vouloir bien faire publier dans le prochain numéro de votre
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journal une rectification dans le sens de la note ci-jointe. |^'
En vous remerciant d'avance, je vous prie de croire à l'assurance de mes sentiments très distingués. »^^
SZECSEN.
La note jointe était ainsi conçue :
Les nouvelles répandues par tous les j ournaux disant que ce sont les troupes austro-hongroises qui auraient initié (sic) le bombardement de Belgrade ne répondent pas à la vérité.
Ce sont les troupes serbes installées dans les maisons de Belgrade qui ont ouvert le jeu sur des navires marchands austro-hongrois^ tuant le capitaine du navire et plusieurs autres personnes et en blessant un certain nombre^ ce qui a forcé les troupes I. et R. à répondre à cette attaque.
C'était là, on en conviendra, une lettre bien étrange !
Dès le 30 juillet, les monitors austro-hongrois avaient bombardé Belgrade. Or, quatre jours plus tard, alors que l'Allemagne a déjà déclaré la guerre à la Russie et va déclarer la guerre à la France, l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie se préoccupe de démentir ce bombardement. Il s'agit maintenant de quelque chose d'infiniment plus grave.
Comment donc expliquer ce curieux état d'esprit ? Pour une bonne part sans doute par la candeur ou la sottise de la diplomatie autrichienne.
Celle-ci, après avoir, avec une folle insouciance, accompli les premiers actes d'où la guerre devait sortir, marchait maintenant à la remorque de l'Allemagne, la suivait, sans pouvoir la rattraper. Elle était déjà hors de jeu. Elle semblait ne plus rien comprendre. Elle s'en tenait obstinément à sa petite histoire avec les Serbes, sans se douter que, par sa faute, le conflit était en train de prendre une tout autre ampleur.
Le comte Szecsen, d'autre part, ne paraissait aucunement se rendre compte de ce que, dans un grand pays démocratique comme la France, une guerre nationale pouvait signifier. Il ne sentait pas que la nation tout entière, militaires et civils, riches et pauvres, vieux et jeunes, étaient emportés, soulevés par ce formidable événement. Il voyait la guerre à travers les yeux d'un contemporain, d'un courtisan de Marie-Thérèse.
Cela est si vrai que, durant toute la semaine qui suivit, le noble ambassadeur, avec une parfaite inconscience et un manque de tact effarant, continuait à aller prendre ses repas au Cercle de V Union, jusqu'au jour où l'on fut bien obligé de le prier de n'y plus venir, pour ne pas provoquer de désagréables incidents.
Légèreté et inconscience de l'Autriche, préméditation criminelle de l'Allemagne, qui, voulant la guerre, bondit sur cette occasion et ne la lâcha point, toute l'explication, toute l'origine du drame se trouvent résumées là-dedans !