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CHAPITRE V

A BRUXELLES. - RÉCIT DE M. LE BARON DE GAIFFIER D'HESTROY, DIRECTEUR POLITIQUE AU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

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« J'étais,me dit le baron Gaiffier, comme d'ailleurs la plupart de mes collègues, les diplomates étrangers et belges, parti en vacances durant ces dernières semaines de juillet 1914. Ceci vous prouve à quel point l'Allemagne et l'Autriche avaient su endormir tous les soupçons. J'étais allé dans l'Engadine rejoindre ma famille. Dans cet endroit paisible et éloigné de tout, nous ne recevions, à vrai dire, aucune nouîvelle. Les hôteliers suisses, désireux de coni server chez eux le plus longtemps possible leurs hôtes étrangers, ne publiaient presque aucun télégramme. Trois jours après l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie, je télégraphiai à Bruxelles pour demander des instructions ; je ne reçus que le mardi soir 28 la réponse du ministère des Affaires Étrangères me prescrivant de rentrer immédiatement. C'est le mercredi matin 29 que je me mis en route. A Pontresina, je trouvai les trains pris d'assaut par les Allemands et les Autri- :hiens. J'eus la chance de rencontrer M. Solvay, ^ notre grand industriel, qui, rentrant en Belgique, n'offrit gracieusement une place dans son wagon-

salon. A Baie, il m'invita à dîner à l'hôtel Euler, où il avait convoqué plusieurs directeurs de ses usines en Allemagne. Ceux-ci feignaient de ne pas croire à la guerre et nous rassuraient à qui mieux mieux sur les dispositions pacifiques de leur pays. Pendant la nuit, je notai dans la gare de Strasbourg plusieurs trains bondés de soldats. Dans la région de Metz, les ponts et les tunnels étaient tous gardés militairement. A Arlon, nous vîmes les premiers réservistes belges qui rejoignaient leurs régiments. Notre gouvernement avait, en effet, décidé, la veille, de mettre l'armée sur le pied de paix renforcée. Dès mon arrivée à | Bruxelles, le 30 juillet au matin, je me rendis au j ministère pour prendre connaissance des télé- j grammes. Ceux de Berlin, que nous adressait ' mon vieil ami le baron Beyens, notre ministre, ne me laissèrent aucun doute sur la gravité de la crise. La volonté de guerre de l'Allemagne apparaissait à travers toutes ses réponses, ses dénégations, ses silences. A tous les efforts de l'Angle- a terre, de la France, de la Russie pour essayer d'éviter le conflit, elle opposait soit une force d'inertie, soit une mauvaise volonté tout à fait évidentes. Je télégraphiai à ma femme, qui était restée dans l'Engadine avec mes enfants, de revenir au plus vite.

)) Nous mîmes toutes nos légations au courant des mesures militaires que nous avions prises et aussi des démarches de l'Angleterre à Paris et à

Berlin en vue de faire respecter, comme en 1870, la neutralité de notre pays. Le silence, les réponses évasives de l'Allemagne commençaient à nous inquiéter fort. Cette inquiétude était aggravée par les nouvelles pessimistes qui nous parvenaient des Pays-Bas. Jusqu'au jeudi 30 juillet, le Gouvernement hollandais crut à une attaque de l'Allemagne par le Limbourg et le Brabant septentrional. Il aurait peut-être été disposé à se concerter avec nous sur des mesures communes de défense. Mais, le 31 juillet, son ministre à Berlin reçut du Gouvernement allemand des assurances formelles ; une brusque saute de vent se produisit à La Haye, et il ne fut plus question de rien.

» Ce jour-là, M. Klobukowski, ministre de France en Belgique, vint faire à M. Davignon la notification suivante ;

« Je vous déclare qu'aucune incursion des troupes françaises n'aura lieu en Belgique, même si des forces importantes étaient massées sur la frontière de votre pays. La France ne veut pas avoir la responsabilité d'accomplir, vis-à-vis de la Belgique, le premier acte d'hostilité. Des instructions dans ce sens seront données aux autorités françaises. »

» Le même jour, quelques heures plus tard, le ministre d'Angleterre vint nous faire une déclaration non moins importante : « L'Angleterre,

dit-il, présume que la Belgique fera tout son possible pour maintenir sa neutralité. »

)) M. Davignon lui répondit « que nous ne négligerions aucun effort pour cela et que nos forces j militaires, considérablement développées à la j suite de notre réorganisation récente, étaient à ' même de nous défendre énergiquement en cas de violation de notre territoire ».

» Le lendemain i^^ août, nouvelle communica- | tion du ministre de France : j|

(( Je suis autorisé à déclarer, dit-il, qu'en cas de conflit international le Gouvernement de la République, ainsi qu'il l'a toujours déclaré, respectera la neutralité de la Belgique. Dans l'hypothèse où cette neutralité ne serait pas respectée par une autre puissance, le Gouvernement français, pour assurer sa propre défense, pourrait être amené à modifier son attitude. »

» Nous communiquâmes aussitôt à tous nos représentants dans les principales capitales cette importante déclaration. M. Davignon en fit part au ministre d'Allemagne à Bruxelles. Ce dernier le remercia de cette attention : « Jusqu'à présent, ajouta-t-il, je n'ai pas été chargé de vous faire une communication officielle, mais vous connaissez mon opinion personnelle sur la sécurité avec laquelle la Belgique a le droit de considérer ses voisins de l'Est. »

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» A quoi M. Davignon répondit : « Tout ce que nous connaissons des intentions de nos voisins de l'Est, indiquées dans les multiples entretiens antérieurs, ne nous permet pas de douter de leur parfaite correction vis-à-vis de la Belgique ; nous attacherions cependant le plus grand prix à être en possession d'une déclaration formelle dont la nation prendrait connaissance avec joie. »

» Les journées du 30 et du 31 furent employées à donner aux gouverneurs de provinces, aux commissaires d'arrondissements, aux bourgmestres, des instructions en vue de la mobilisation générale. On rédigea force déclarations pour rappeler à la population les droits et les devoirs des belligérants dans l'éventualité d'une occupation étrangère. Les textes des conventions, les prescriptions du « droit des gens » y étaient à tout instant cités. Les Allemands, quelques semaines plus tard, devaient nous apprendre comment ils entendaient le droit des gens.

)) Le 31 au soir, la mobilisation générale fut décrétée.

» C'est le dimanche 2 août, en me rendant à mon bureau, que j'appris la violation de la neutralité du Grand-Duché de Luxembourg. J'en fus profondément ému. Le passage par la Belgique devenait de plus en plus certain. A 9 heures du matin, ce jour-là, le ministre d'Angleterre vint me trouver pour savoir si les Allemands

n'avaient pas violé le territoire belge. « A Londres, me dit-il, on connaît la violation du territoire luxembourgeois : mais, bien que la Grande- Bretagne ait garanti cette neutralité, l'événement n'a pas assez d'importance pour obliger le Gouvernement à la faire respecter par les armes. Il en serait tout autrement si les Allemands portaient atteinte à la neutralité de la Belgique. » Vers la fin de la matinée, j'entrai dans le cabinet de mon chef, M. Davignon, ministre des Affaires Étrangères. Nous échangeâmes nos impressions : elles étaient des plus sombres. (( Allons à la messe, me dit-il, prier pour notre pauvre pays : jamais il n'en a eu tant besoin ! » .

» A I heure, visite du ministre d'Allemagne, j M. de Below-Saleskae. Ce n'était nullement l'énergumène que d'aucuns se sont plu à représenter. C'était un fonctionnaire prussien, très soumis à ses chefs, dépourvu de toute initiative, de toute autorité. Il exécuta à regret, je le sais, les ordres, d'ailleurs abjects, de son gouvernement. Il venait m'entretenir, très amicalement, dit-il, de la situation des Allemands domiciliés en Belgique (Dieu sait s'il y en avait !) et rappelés d'urgence dans leur pays par la mobilisation. « Il s'agit de leur faciliter le retour par les chemins de fer déjà encombrés. Ne pourrait-on pas laisser les réservistes allemands monter en surnombre dans les wagons de 3^ classe?

— Je vais en référer, lui répondis-je, à notre

administration des chemins de fer ; mais il est dès maintenant bien entendu que, si nous vous accordons cette faveur, les réservistes français auront le droit d'en bénéficier comme les vôtres. »

» Je connaissais de longue date M. de Below, avec qui j'avais été autrefois en poste à Pékin ; je le trouvai très agité, très nerveux. Je ne pus pas m'empêcher de lui en faire la remarque. Il mit cette nervosité sur le compte de la chaleur, très grande ce jour là, et aussi sur ce qu'il^ 'avait dû gravir un escalier d'une quarantaine de marches. Cette explication ne me satisfaisait point. J'essayai de le questionner, de le retourner. Peutêtre en aurais-je tiré quelque chose, mais un de mes collègues entra à ce moment dans mon cabinet, et l'entretien prit fin.

» La Belgique n'entretenait aucun service d'espionnage. Nous ne savions donc rien de ce qui se passait sur la frontière allemande. En réalité, jusqu'au matin du 2 août, aucune activité suspecte ne révéla les plans germaniques. Pour nous endormir dans la quiétude, les Allemands avaient opéré leur concentration à l'est du Rhin. Aucun corps d'armée n'était encore remonté vers la frontière belge.

» A 3 heures ce jour-là, notre vice-consul à Cologne entre dans mon bureau. Il donne les signes d'une grande émotion : « Depuis 6 heures du matin, me dit-il, toutes les trois ou quatre minutes, des trains militaires quittent la gare de

Cologne. Or ils ne sont pas dirigés vers le sudest, vers la France, mais bien vers Aix-la-Chapelle, contre la Belgique. »

» Après cette déclaration du consul, aucun doute n'était plus possible. Je le conduisis aussitôt à l'état-major de l'armée, où les nouvelles qu'il apportait causèrent la plus pénible impression. Toutefois elles ne modifièrent en rien le plan de notre Etat-Major concerté avec le Gouvernement pour la sauvegarde de notre neutralité. Tant que l'Allemagne ne s'était pas déclarée ouvertement, l'Etat-Major était bien obligé de s'en tenir à ce plan-là.

» Dans la ville, aucune émotion. Une foule endimanchée et paisible remplissait les rues, les places, les cafés. Parmi tous ces promeneurs, personne, je vous l'assure, ne se doutait le moins du monde de ce qui allait se passer. Tant était grande la confiance dans les traités.

» Les soldats belges, rappelés par la mobilisation, s'attendaient à aller faire à la frontière un très simple et très facile service de surveillance. Ce jour-là, le ministre d'Allemagne, interviewé par le journal le Soir, se porta une fois de plus garant des dispositions amicales de son pays envers la Belgique. Il résuma son opinion par cette phrase : « Peut-être que le toit de votre voisin brûlera, mais votre maison restera sauve. »

» Le même jour, le capitaine Brinkmann, attaché mihtaire d'Allemagne, pria le XX^ Siècle

de démentir catégoriquement la déclaration d6 guerre de son pays à la France, et même, ajouta-til, à la Russie. Il nia de la même façon que les troupes allemandes eussent occupé le Grand- Duché de Luxembourg.

» Plusieurs journaux du soir, en conséquence, publièrent des déclarations extrêmement rassurantes.

» Or, un peu avant 7 heures, le ministre d'Allemagne téléphone pour demander une audience immédiate à M. Davignon. On lui répond de venir aussitôt. Il est 7 heures exactement lorsqu'il fait son apparition. Il entre chez le ministre, il lui remet, d'ordre de son gouvernement, l'ultimatum en allemand. Comme M. Davignon ne savait pas cette langue, il lui en indique le sens général.

» Très agités, très émus, nous guettions, mon collègue M. de Bassompierre et moi, la sortie de M. de Below. Nous nous doutions bien que cet entretien était décisif. A peine avions-nous vu sa haute stature s'éloigner sous la voûte que nous nous précipitions chez M. Davignon. Nous le trouvâmes effondré dans son fauteuil. « C'est horrible, c'est affreux, nous dit-il. Il ne pouvait pas nous arriver de pire malheur. » Et il nous tendit le papier. Je le pris aussitôt ; il portait, en haut de la page, ces deux mots en français, dont le souvenir est resté gravé dans mon esprit :

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