TRÈS CONFIDENTIEL
» M. de Bassompierre s'assit au bureau du
ministre, et je lui dictai, phrase par phrase, la traduction. Comme cette traduction ne fut pas revue avant sa publication au Livre Gris, elle contenait quelques légères inexactitudes.
» M. de Broqueville, le premier ministre, que M. Davignon avait fait prévenir immédiatement, entra au moment où nous n'avions pas encore terminé notre travail.
» M. de Bassompierre relut la note en français, et c'est alors seulement que tout ce qu'il y avait dans ce document de cynisme et d'infamie apparut clairement à chacun de nous.
« Le Gouvernement allemand, disait-il, a reçu des nouvelles sûres d'après lesquelles les forces françaises auraient l'intention de marcher sur la Meuse par Givet et Namur... C'est un devoir impérieux de conservation pour l'Allemagne de prévenir cette attaque de l'ennemi. » Après ce court préambule, la sommation et les menaces. Aucune autre raison ne nous était donnée que ce prétexte misérable qui ne résistait pas à une minute d'examen. D'où venaient ces nouvelles sûres sur une prétendue marche des Français à travers la Belgique.? Sur quels faits précis s'appuyaient-elles? Elles étaient en contradiction avec les déclarations multipliées de la France, qui avait un intérêt capital à ne pas se brouiller avec l'Angleterre et à respecter pour cela la neutralité belge.
» Ainsi les diplomates allemands ne s'étaient
même pas donné la peine de chercher une raison plausible. Le lendemain 3 août, ils agirent d'ailleurs exactement de même avec la France. Ici encore la déclaration de guerre fut basée sur un prétexte aussi ridicule que mensonger : la fable des avions de Nuremberg.
» C'est que, en réalité, me dit le baron Gaiffier, les diplomates allemands n'étaient que des instruments misérables entre les mains de l'Etat- Major qui dirigeait et souvent même rédigeait tout. Laissés à eux-mêmes, ils auraient vraisemblablement essayé de se montrer plus adroits, mais l'État-Major, lui, ne s'embarrassait pas pour si peu. Il avait, croyait-il, la force ; tout le reste ne lui importait aucunement. Le livre révélateur de Kautsky nous a d'ailleurs apporté là-dessus les éclaircissements les plus sensationnels. Grâce à lui, nous savons tout ce qui s'est passé, et rien assurément n'est plus curieux, rien n'est plus significatif. C'est le 29 juillet, c'est-à-dire quatre jours avant, que la Wilhelmstrasse reçoit, écrit de la main du chef d'État-Major, Moltke en personne, et daté du 26, l'ultimatum à la Belgique, Le chancelier de l'Empire, le ministre des Affaires Étrangères se bornent à y faire quelques légères retouches. Comme le dit, d'une façon si méprisante, Kautsky « ces messieurs n'accomplissent que le noble office de facteurs des postes ». Moltke, en bon soudard qu'il était, terminait la note par cette phrase lapidaire : « Une réponse non équi-
yoque doit être donnée dans les vingt-quatre heures : sinon les hostilités seront ouvertes immédiatement )). Cette conclusion parut par trop grossière à Jagow. Il la supprima et la remplaça par une phrase un peu plus édulcorée. Jagow, ce jour-là, envoya par courrier, sous pli cacheté, le document au ministre d'Allemagne à Bruxelles, en le priant de ne l'ouvrir que lorsqu'il en recevrait l'ordre télégraphiquement. C'est dans la journée du 2 août que cet ordre-là fut donné. M. de Below, quand il vint me voir l'après-midi du dimanche, connaissait donc déjà l'ultimatum qu'il avait ordre de ne nous remettre qu'à 7 heures du soir. Par là s'explique sa nervosité et son émotion. Il lui était enjoint de n'accomplir la démarche qu'à 7 heures. Mais, afin de nous laisser aussi peu de temps que possible pour la réflexion, on réduisait de vingt-quatre heures à douze les délais de l'ultimatum. C'est donc le lendemain matin lundi, à 7 heures, que nous devions faire connaître notre réponse. Une autre modification extrêmement importante, et sur laquelle on n'a vraiment pas jusqu'ici attiré sufiisamment l'attention, était introduite dans cette note. Le projet primitif envoyé le 29 juillet de Berlin à Bruxelles contenait la phrase suivante : <r Si la Belgique consent, dans la guerre imminente, à prendre une attitude de neutralité bienveillante envers l'Allemagne, le Gouvernement allemand, de son côté, s'engage, à la conclusion
de la paix, non seulement à garantir le royaume et ses possessions dans toute leur étendue, mais il est même disposé a accueillir^ de la manière la plus bienveillante^ les réclamations éventuelles du royaume relatives à des compensations territoriales aux frais de la France. »
» Ainsi les dirigeants de Berlin, les civils aussi bien que les militaires, avaient tout d'abord songé à proposer à la Belgique le plus infâme des marchés. Comme prix de sa complicité, dans le guetapens qui se préparait, on lui offrait cyniquement, ignoblement, une partie des dépouilles du vaincu, qu'elle aurait aidç de la sorte à poignarder dans le dos. Sans doute, à la réflexion, les gens de la Wilhelmstrasse trouvèrent-ils le procédé par trop écœurant. Ils télégraphièrent donc à leur représentant à Bruxelles de biffer la phrase en question. Ils télégraphièrent de même à M. de Below cette recommandation bien curieuse : « Le Gouvernement de là-bas doit demeurer sous Vimpression que toutes ces instructions ne vous sont parvenues qu^ aujourd'hui. »
» C'était le dimanche soir, par une radieuse journée d'été. Toute la population de Bruxelles s'était répandue dans les environs. Les groupes de promeneurs revenaient en chantant, hommes et femmes portant des brassées de fleurs. Quel contraste entre leur joie, leur insouciance et l'angoisse qui nous étreignait ! M. de Broqueville
quitta vers 8 heures le ministère des Affaires Etrangères pour aller prévenir immédiatement le Roi. Il fut décidé qu'un conseil des ministres se tiendrait le soir même au Palais. Seulement un certain nombre de ces ministres étaient absents. Ils s'étaient rendus en province pour participer à des cérémonies et prononcer des discours. Le téléphone et le télégraphe jouèrent aussitôt dans toutes les directions. Tous ceux qui purent être joints furent convoqués d'urgence. Ils arrivèrent par le train ou en automobile dans le courant de la nuit. Le conseil des ministres commença vers 9 heures. Les ministres à portefeuille et les ministres d'État (dont M. Hymans, qui venait le jour même d'être élevé à cette dignité) y prirent part. Comme vous le savez, ainsi que je le tiens de plusieurs hommes d'Etat qui assistèrent à cette réunion, il n'y eut pas une minute d'hésitation, pas une discussion, sur la réponse à donner à l'Allemagne. En un instant, l'unanimité se lit. Un des assistants se borna seulement à montrer quelles pourraient être les conséquences d'une décision différente, simplement pour prouver qu'elle était impossible. C'est ce qu'on appelle en logique la réduction par l'absurde. Aucun de ceux qui participaient à ce conseil ne se faisaient la moindre illusion sur les conséquences de la réponse. Ils savaient qu'elle entraînerait la guerre, avec toutes ses horreurs, et l'occupation étrangère, mais pas un seul moment, je le répète, la prévision très
nette de tous ces malheurs n'ébranla notre décision.
» Le conseil prit fin vers minuit. Quelques-uns des ministres, MM. de Broqueville, Davignon,. Carton de Viart, Van den Heuvel, Hymans, vinrent au ministère des Affaires Etrangères, rue de la Loi, pour rédiger la note à l'Allemagne. J'étais, en ce qui me concerne, tellement sûr de ce qu'allait être l'attitude de mon pays que j'avais employé ces quelques heures d'intervalle à préparer un projet de réponse. C'est sur ce projet-là qu'on se mit à travailler. Aucun de nous n'avait dîné. Nous commencions déjà à avoir faim. Nous nous partageâmes quelques-uns de ces pains longs qu'on appelle en Belgique des « pistolets ».
» La réponse était d'ailleurs facile à rédiger. Nous n'avions qu'à traduire tout simplement les sentiments qui animaient chacun de nous. Nous étions sûrs que nous serions ainsi les interprètes du pays tout entier, qui avait une conscience très nette des droits et des devoirs que lui imposait la neutralité.
» Tandis que nous étions en train de rédiger la note, il se produisit un incident très significatif. Le ministre d'Allemagne, M. de Below, vint à deux reprises au département. La première de ces visites eut lieu vers une heure et demie du matin. Il demanda à voir le secrétaire général, le baron Van den Helst. Cette étrange visite est d'ailleurs relatée tout au long dans le Livre Gris.
— Je suis chargé par mon Gouvernement, dit le représentant de l'Allemagne, de vous informer que des dirigeables français ont jeté des bombes et qu'une patrouille de cavalerie française, violant le droit des gens, attendu que la guerre n'est pas déclarée, a traversé notre frontière.
— Mais où ces faits se sont-ils donc passés f demande le secrétaire général.
— En Allemagne, répond M. de Below.
— Dans ce cas, répond l'autre, je ne m'explique aucunement l'objet de cette communication. C'est une affaire entre les Français et vous, qui ne concerne nullement les Belges.
» M. de Belov^, très embarrassé, s'embrouilla dans quelques explications tortueuses. Il dit que ces actes, contraires au droit des gens, laissaient supposer d'autres actes du même genre que commettrait la France.
» En réalité, remarque en riant le baron Gaiffier, tout cela n'était une fois de plus que prétextes et mensonges. L'Allemand venait tout simplement essayer de nous tirer d'avance les Ters du nez, espérant discerner à nos visages, à un mot qui nous échapperait, quel allait être le sens de notre réponse. On reconduisit sans rien lui dire.
» Vers 2 heures, la réponse était prête. Elle fut apportée au Palais et approuvée définitivement par le Conseil tout entier sous la présidence du Roi.
» Un peu après, M. Klobukowski, ministre de
France, nous téléphona. Il nous rendit compte qu'un dirigeable allemand était en train de survoler la capitale. La présence de ce dirigeable fut -d'ailleurs confirmée par un grand nombre de témoins. Il est vraisemblable qu'il se tenait en communication télégraphique avec la légation allemande, où se trouvait un appareil de T. S. F. Je fus chargé par le conseil des ministres de remettre, à l'heure indiquée, 7 heures du matin, la réponse du Gouvernement belge. Je rentrai chez moi à l'aube, et, comme il n'y avait plus de voitures, je dus faire à pied le trajet, assez long. Arrivé chez moi, je pris un bain et je m'habillai.
)) A 7 heures tapantes, j'étais chez le ministre d'Allemagne. Il m'attendait dans son bureau, très ^pâle, ayant peine à contenir son émotion. J'entrai, je le saluai légèrement de la tête sans lui donner la main. Je lui remis la note avec ces simples mots : te Voici la réponse du Gouvernement belge. » Il la parcourut rapidement. Son visage se contracta.«Vous n'avez aucun commentaire à ajouter ?» me demanda-t-il. Je lui fis signe que non et je partis. L'entrevue ne dura pas trois minutes.
» Dans la cour de la légation, une puissante automobile, dans laquelle se trouvait le capitaine Brinkmann, l'attaché militaire, attendait, le moteur en marche, prête à s'élancer. Je n'avais pas fait quelques pas que l'automobile démarra à grand fracas, s'éloignant dans la direction d'Aix-la- Chapelle. L'État-Major allemand (nous l'avons
SU plus tard), qui dirigeait toute cette affaire, avait prescrit au ministre, en même temps qu'il télégraphierait à Berlin la réponse belge, de la faire porter en automobile, le plus rapidement possible, au général von Emmich, Hôtel Union, à Aix-la- Chapelle. C'est ce général, vous le savez, qui commandait les troupes d'assaut chargées d'enlever Liège par une attaque brusquée. Quelques heures plus tard, dès qu'il reçut ce télégramme, il se mit en action. C'est le même Brinkmann qui fut le premier à traverser la frontière le surlendemain mercredi, porteur d'un drapeau blanc. Il se rendit chez le gouverneur de Liège pour réclamer la reddition de la place.
» De la rue Belliard, où se trouvait la légation d'Allemagne, je me dirigeai vers la rue de la Loi, au ministère des Affaires Etrangères. Les crieurs de journaux vendaient des éditions spéciales de VEtoile Belge annonçant l'ultimatum. A cette heure matinale, il y avait encore fort peu de monde dans les rues. La plupart des Bruxellois ne connurent qu'un peu plus tard, entre 8 et 9 heures du matin, la terrifiante nouvelle.
» Je me rendis tout de suite après chez M. Klobukowski. J'estimais qu'il était de mon devoir de le mettre au courant des événements de la nuit. Il ne s'était pas couché. Je le trouvai en compagnie de son attaché militaire et du correspondant de l'Agence Havas. Je lui fis connaître le texte de l'ultimatum et celui de notre réponse. Le corres-
pondant d'Havas écrivit aussitôt sous ma dictée un résumé très fidèle et très précis de ces deux documents. Son télégramme fut transmis de Paris à Londres, où il arriva vers 10 heures du matin. Il Y produisit — tous les témoignages là-dessus concordent — une sensation considérable. Il souleva littéralement, en . faveur de la Belgique, les masses britanniques demeurées jusque-là assez inertes.
)) Le premier ministre habitait à quelques pas de la légation de France. Je le mis au courant de ma démarche auprès de M. Klobukowski, et je lui dis que je m'apprêtais à voir de même les ministres d'Angleterre et de Russie. Bien qu'il eût passé une nuit blanche, je trouvai M. de Broqueville dispos et tout à fait calme. Il dictait tranquillement des ordres à ses fonctionnaires, en attendant le conseil des ministres, qui devait se réunir à 10 heures. La tranquillité de cet homme, sur les épaules de qui pesait une' responsabilité si lourde, me parut d'un excellent augure et me rassura pleinement. Quand je sortis de chez lui, la rue de la Loi était déjà noire de monde. On discutait passionnément les événements. Nulle part ne s'élevait une voix discordante. Aux fenêtres, on hissait les premiers drapeaux.
» Comme directeur politique, j'avais sous mes ordres une équipe fort brillante, mais un peu restreinte. C'étaient MM. de Bassompierre, aujourd'hui ambassadeur à ToHo ; Guillaume, chef de
cabinet du ministre ; son frère Jules, qui venait de passer son doctorat en droit ; Kesseler, directeur du personnel, etc. Je demandai à M. Davignon de renforcer la direction en nous adjoignant M. Orts, diplomate de grande valeur, détaché au ministère des Colonies.
» L'ultimatum était une déclaration de guerre sans condition. La condition ayant été rejetée, nous nous trouvions donc en réalité en état de guerre avec l'Allemagne depuis le lundi 3 août à 7 heures du matin. Nous avions le droit de retenir les réservistes allemands qui n'avaient pas encore eu le temps de quitter notre pays. Il y en avait beaucoup. Malheureusement cet avis ne prévalut pas. Tous les Allemands eurent le temps de passer de l'autre côté de la frontière ; la même faute, d'ailleurs, fut commise par vous» L'attentat aux droits de la Belgique apparaissait si injuste, si criant que certains s'obstinaient à ne voir là qu'un bluff.
— Ils n'oseront pas employer la force, disaiton, et mettre ainsi contre eux le monde entier.
— C'était bien mal connaître les Allemands. Comment supposer, après la démarche qu'ils venaient de faire, qu'ils n'iraient pas jusqu'au bout 1 La mobilisation se poursuivit et s'acheva dans le plus grand ordre ; mais la concentration de nos forces s'exécuta d'après le plan primitivement prévu, sans que l'attitude de l'Allemagne l'eût modifié en rien.
)) C'est le mardi 4 août à 6 heures du matin que le ministre d'Allemagne nous apporta la notification de son gouvernement. « La Belgique^ nous dit-il, ayant rejeté la proposition de l'Allemagne, celle-ci emploierait la force pour passer à travers notre territoire. » Quatre heures plus tard, en effet, les troupes allemandes du général von Emmich pénétraient sur le territoire belge. La guerre était commencée. »
En juillet 1914, le jour de l'arrivée à Saint- Pétersbourg du Président Poincaré et de M. Viviani, alors que l'attitude énigmatique de l'Autriche causait à tous les hommes d'Etat européens les plus vives préoccupations, le général Soukhomlinof, ministre de la Guerre, disait à mon vieil ami, M. Nicolas Basily, vice-directeur de la Chancellerie au ministère des Affaires Étrangères : « Si par malheur, ce qu'à Dieu ne plaise ! un conflit venait à éclater, jamais il n'aurait surpris notre pays à un moment plus défavorable ! Notre matériel d'artillerie a complètement besoin d'être refait. Avant qu'il le soit, nous en avons bien pour quatre ou cinq ans, au moins. L'Allemagne, à la suite des efforts formidables qu'elle vient d'accomplir, augmentation de ses effectifs, mise en état de ses forteresses de l'Est, rapidité de sa mobilisation, a pris sur nous une avance qu'il nous sera difficile, sinon impossible, de rattraper. »
Ces propos de Soukhomlinof ne faisaient que traduire ce qui était, hélas ! l'exacte vérité. Comment la Russie aurait-elle voulu la guerre ? Jamais elle n'y avait été moins préparée. Sa flotte de la mer
Noire avait été à tel point négligée qu'elle était devenue inférieure à la flotte turque elle-même, instruite et mise en état par des techniciens allemands. Au ministère des Affaires Etrangères, au ministère de la Marine, des hommes clairvoyants s'étaient émus de cette situation. Ils se rendaient compte qu'en cas de guerre un des premiers soins de la Russie devait être de mettre la main sur les Détroits pour avoir la certitude de ne pas être coupée de toute communication avec ses aUiés d'Occident. Mais il fallait pour cela une supériorité navale incontestable. Afin de l'acquérir, on avait décidé la construction de deux dreadnaughts qui ne devaient être terminés qu'en 191 7 et 1918...
Le 23 juillet, à 1 1 heures du soir, M. Poincaré, Président de la République, et M. Viviani, Président du Conseil, ministre des Affaires Etrangères, quittent le port de Cronstadt, après leur visite officielle au tsar Nicolas II. Ce même soir, quelques heures auparavant, le ministre d'Autriche à Belgrade avait l'ordre de remettre au gouvernement serbe l'ultimatum que l'on sait. Le jour et l'heure de cette remise avaient été rigoureusement, minutieusement calculés, de manière que la nouvelle n'en pût parvenir à Saint-Pétersbourg avant le départ des hommes d'Etat français. Au dernier moment même, le gouvernement de Berlin avait demandé à celui de Vienne de retarder d'une heure l'ultimatum. Les documents allemands l'établis-
sent de la façon la plus formelle (i). A défaut de* toute autre preuve, — et Dieu sait s'il en existe ! — celle-ci suffirait pour démontrer, de la part des Empires centraux, la froide préméditation de leur crime. Les cabinets de Berlin et de Vienne ressemblent, en cette affaire, à deux complices qui préparent, dans l'ombre, un mauvais coup.
La nouvelle de l'ultimatum parvient à Saint- Pétersbourg dans la nuit du 23 au 24. De bonne heure, le matin du vendredi 24, le correspondant d'un journal français (les journalistes en ces circonstances arrivent toujours les premiers) vient réveiller en sursaut le premier secrétaire de l'Ambassade de France, qui, exténué par les réceptions, le surmenage des jours précédents, rentré de Cronstadt vers deux ou trois heures du matin, dormait à
(i) Le 21 juillet, l'État-Major de la Marine allemande fait savoir à Jagow, ministre des Affaires étrangères, que Poincaré doit quitter Cronstadt le 23, à 10 heures du soir. Le même jour, Jagow télégraphie à l'ambassadeur à Pétersbourg cette question :
«A quelle heure exactement le président qnittera-t-il Cronstadt, jeudi? »
Le 22, Jagow télégraphie à Vienne :
«J'ai demandé au comte de Pourtalès le programme de la visite de Poincaré ; il m'annonce que le Président partira de Cronstadt à 11 heures, c'est-à-dire à 9 h. 1/2 de l'heure de l'Europe centrale. Si la démarche est faite à Belgrade demain après-midi, à 5 heures, elle sera connue à Pétersbourg pendant la présence de Poincaré. d
Tscbirschky, ambassadeur d'Allemagne à Vienne, répondait le 23 :
« Le Gouvernement Impérial et Royal vous remercie chaleureusement de votre information ; le baron Giesl a été invité à retarder la remise d'une heure. » (Karl Kautsky, Comment s'est déclenchée la guerre mondiale, p. 78-79).
poings fermés. Il l'arrache au sommeil, lui met sous les j^eux un numéro du journal en lui disant : « Ultimatum à la Serbie, situation très grave, peut-être la guerre. »
L'autre, qui devait partir le lendemain en congé, quelque peu ahuri tout d'abord, — on le serait à moins, — se frotte les yeux, reste quelques instants sans comprendre, ne sachant pas s'il dort encore ou s'il veille.
L'ambassadeur, M. Paléologue, un lève-tôt, a été mis au courant par un coup de téléphone. Il est déjà dans son bureau, à sa table de travail, où les notes, les crayons, les coupe-papiers sont rangés avec un ordre strict, avec une précision mathématique qui m'ont toujours rempli d'admiration. Chez les Français de Saint-Pétersbourg, Pimpression est la même : la note autrichienne, avec sa sévérité froide et sa violence calculée, vise la Russie, tout autant sinon plus que la Serbie. Si le cabinet de Vienne entend pousser l'affaire à fond, s'il ne se livre pas à un simple bluff, — et sa communication, certes, ne le laisse guère supposer, — la Russie est atteinte en plein par les coups qu'on se prépare à asséner sur les Serbes. Ses intérêts moraux et même matériels sont en jeu. Pourra-t-eUe, voudra-t-elle laisser faire ? Comment se résignerait-elle à ce coup de force qui risque de compromettre toute sa situation en Orient ?
Chez les Russes, de qui l'opportunisme se
mêle toujours d'une bonne dose d'insouciance et qui ne sont guère portés par tempérament à se prémunir contre les dangers lointains, c'est tout d'abord de la surprise, presque de l'effarement.
Comment l'Autriche s'est-elle résolue à cet éclat ? Agit-elle de sa propre inspiration, sans avoir pris conseil de son alliée ? Il faudrait, dans ce cas, supposer qu'elle a été subitement atteinte de démence.
Il est beaucoup plus vraisemblable d'admettre que sa politique violente a reçu l'approbation, peut-être l'encouragement de Berlin. Mais l'affaire devient alors des plus graves. A deux reprises déjà, les années précédentes, l'Autriche a sérieusement songé à rétablir par les armes, par une guerre avec les Serbes, son prestige^ si ébranlé en Orient. Chaque fois, l'Allemagne l'en a empêchée. Si maintenant l'Allemagne, au contraire, la laisse faire ou la pousse, comme tout le semble indiquer, les plus terribles complications sont à redouter.
En face de ce péril imminent, tous les Russes qui réfléchissent se sentent préoccupés, inquiets, certains même atterrés. Aucun d'entre eux n'ignore la puissance formidable de l'Allemagne. Ils savent tous, d'autre part, que leur pays, militairement, n'est pas prêt à la guerre, surtout à une guerre contre le bloc austro-germain.
Cette impréparation, les gouvernements de Berlin et de Vienne n'en étaient que trop informés. Ils en tirèrent la conclusion que la Russie,
pour éviter un désastre, se résignerait à l'inévitable et laisserait l'Autriche écraser la Serbie. Si, contrairement à toute prévision, elle essayait de s'y opposer par les armes, si elle commettait la folie de risquer un conflit, jamais les conditions n'auraient été meilleures pour la battre.
Quelques jours auparavant, à Saint-Pétersbourg, un haut fonctionnaire du ministère des Affaires Étrangères se promenait aux Iles avec l'attaché militaire d'Autriche. Comme on parlait des complications possibles en Orient, l'Autrichien, moitié sérieux, moitié riant, dit au Russe :
— Nous sommes sûrs de votre attitude pacifique.
— Et pourquoi donc? lui demanda l'autre.
— Mais parce que votre pays n'est pas, actuellement, en état de faire la guerre. D'abord votre armement n'est pas à la hauteur, et, d'autre part, si la guerre éclatait chez vous, ce serait, à bref délai, la révolution.
En vain, le diplomate essaya de lui faire comprendre qu'il se trompait, qu'une guerre acceptée dans l'intérêt du slavisme provoquerait, au contraire, dans tout l'Empire un immense enthousiasme et rendrait impossible tout mouvement révolutionnaire. L'Autrichien, dont le siège était fait, ne voulut rien entendre...
Dès la première heure, diplomates, hommes d'État russes, sans oublier le souverain lui-même, n'ayant que trop de raisons de redouter un conflit,
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vont mettre tout en œuvre pour l'empêcher. Les sentiments pacifiques du tsar Nicolas sont bien connus ; nous allons le voir, au cours de cette tragique semaine, intervenir de sa personne dans les négociations, retarder au besoin les mesures militaires pour obtenir, coûte que coûte, un règlement à l'amiable.
Son ministre des Affaires étrangères, Sazonof,. est encore, si possible, plus pacifique que lui» D'une nature honnête et droite, — ce sont ses qualités prédominantes, — d'un esprit très religieux,, il est convaincu qu'un conflit englobant les grandes Puissances constituerait la pire catastrophe qui puisse fondre sur l'humanité. C'est donc pour lui un devoir sacré, dans la situation qu'il occupe, de mettre toute son influence, tout son crédit au service de la paix. Il essaye de tous les moyens pour cela ; non seulement il multiplie chaque jour ses propositions d'arbitrage, mais il se raccroche à toutes les autres tentatives faites, dans le même sens, par les cabinets de Londres et de Paris.
Ce jour-là, à midi, M. Sazonof et Sir G. Buchanan, ambassadeur d'Angleterre, se rencontrent à l'ambassade de France avec M. Paléologue. Leur entretien se poursuit pendant tout le déjeuner. Cet entretien est capital. Les documents diplomatiques, les divers livres jaune, blanc, orange en donnent évidemment la substance ; mais les acteurs eux-mêmes, ou leurs collaborateurs immédiats, m'en ont, ce qui vaut beaucoup mieux,
reproduit le mouvement, la couleur et la vie.
Sazonof se montre au plus haut point inquiet. « Jamais l'Autriche, dit-il, n'aurait osé accomplir un pareil geste si elle ne se sentait pas soutenue à fond par l'Allemagne. » Il se tourne vers la France, son alliée, vers l'Angleterre, son amie. Il ne doute pas de l'appui complet de la première. Il est moins sûr du concours de la seconde. Il demande au représentant du gouvernement britannique un témoignage formel de sa solidarité.
L'ambassadeur d'Angleterre est dans une situation terriblement difficile. S'il ne s'agissait que de le convaincre lui, personnellement, qui voit clairement le dessous des cartes, la tâche serait on ne peut plus aisée. Puisque l'Allemagne pousse à la guerre, ce qui semble à peu près établi, le seul moyen de l'arrêter, peut-être, est de lui signifier nettement, dès la première heure, que l'Angleterre se mettra en travers. Mais ce n'est pas une mince affaire que de rallier à cette politique énergique un ministère radical, rempli de pacifistes et d'idéologues, une opinion publique qui se désintéresse complètement des affaires balkaniques et ne comprendrait pas qu'on agitât des menaces de guerre à propos de la Serbie. Le représentant de l'Angleterre est donc obligé, plus ou moins, de se dérober.
Quant à celui de la France, — j'en appelle au témoignage de ceux qui ont approché et pratiqué PaléologuCj — c'est avant tout un homme de lettres
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qui a trouvé sa voie, une voie très brillante, dans la politique et la diplomatie. Je supplie mes lecteurs de croire que ce n'est pas sous ma plume une critique, loin de là. Il a, comme les hommes de lettres, une forte imagination, une vive sensibilité. Dans les circonstances courantes, dans le traintrain ordinaire de la vie, peut-être cette imagination l'amènerait-elle parfois à prendre le pas sur les événements, à dramatiser certaines des difficultés qui se présentent. Dans les heures critiques comme celles-ci, par contre, cet ensemble de qualités et de défauts le sert à merveille. Il voit, sous l'angle du conflit, les forces en présence, et, certes, on ne saurait dire qu'il se trompe. De l'avis de tous les Russes avec qui j'en ai parlé, Paléologue, dès la première heure, avait discerné clairement la froide volonté belliqueuse de l'Allemagne. Seule, une capitulation sans condition de la Russie pourrait empêcher la guerre. Or cette capitulation est impossible à admettre. Il ne reste plus, dès lors, qu'à se préparer, sans rien négliger d'ailleurs de ce qui pourrait encore sauver la paix. Il faut -surtout s'adresser à l'Angleterre, lui faire comprendre qu'une manifestation énergique de sa part est l'unique moyen de retenir l'Allemagne.
Le soir, vers huit heures, Paléologue, revoit Sazonof, juste au moment où le comte de Pour-
talés, ambassadeur d'Allemagne, sortait de son cabinet. Il le trouve au plus haut point ému de son entretien. Pourtalés lui a fait savoir que l'Allemagne soutenait à fond les revendications de son alliée.
L'Autriche commençait déjà à prendre des mesures militaires importantes au sujet desquelles l'Ëtat-Major russe était exactement, minutieusement renseigné. Car les deux Etats-Majors, on peut le croire, s'espionnaient copieusement. Ils entretenaient des nuées d'agents, souvent d'un très haut grade, qui les tenaient au courant du moindre déplacement de troupes.
Le gouvernement russe, ce jour-là, décide seulement de rapatrier, en secret, quatre-vingts millions de roubles qu'il avait en dépôt dans les banques allemandes. C'est encore là une preuve formelle de ses dispositions pacifiques. S'il avait eu des intentions belliqueuses, il se serait évidemment gardé de laisser une somme aussi considérable dans les coffres-forts allemands. Cette décision, m'a raconté Basily, ne fut prise qu'après beaucoup d'hésitations, à la suite d'une longue discussion. Les Russes craignaient qu^, dès qu'elle serait connue, elle n'eût pour résultat de provoquer la mauvaise humeur germanique.
Première tentative pacifique de Sazonof. Il essaye, par son représentant à Vienne, de faire allonger le trop court délai de quarante-huit heures qui a été accordé par l'Autriche à la Serbie.
Le samedi 25 juillet, la démarche faite à Paris et à Londres par les ambassadeurs d'Allemagne, pour signaler les conséquences incalculables que provoquerait l'intervention d'une tierce puissance, ne fait qu'augmenter l'inquiétude. Un conseil se tient à Krasnoïe-Selo, où l'on décide en principe la mobilisation de treize corps d'armée destinés à agir éventuellement contre l'Autriche.
Nouvelle tentative de Sazanof qui conseille au gouvernement serbe de solliciter la médiation de l'Angleterre.
L'Empereur ordonne, le samedi, les mesures préliminaires de la mobilisation dans les circonscriptions de Kief, Odessa, Kazan et Moscou.
L'État-Major austro-hongrois pousse, avec la plus grande énergie, ses préparatifs militaires. La question se pose pour les Russes de savoir comment ils vont y répondre. Par suite de la faible densité, du faible rendement de son réseau de chemins de fer, la Russie ne peut pas, sous peine de se mettre dans un grave état d'infériorité, laisser prendre à son adversaire une avance aussi considérable. Elle est obligée, pour ne pas laisser envahir son territoire, de se mettre, elle aussi, sans retard, en état de défense. L'Empereur,M. Sazonof, tout le gouvernement russe, justement désireux de n'accomplir aucun geste qui puisse fournir le moindre prétexte à l'Allemagne, songent naturellement à une mobilisation partielle^ qui viserait uniquement l'Autriche-Hongrie.
Mais tout de suite une grave difficulté surgit. Cette mobilisation partielle, si on veut l'exécuter malgré tout, si on s'en tient uniquement à elle, risque de détraquer, de rendre finalement à peu près impossible la mobilisation générale.
La question est examinée, discutée longuement, le mercredi 28 juillet, à une conférence qui se tient à cinq heures de l'après-midi, chez le général Janouchkévitch, chef d'État-Major, en présence de Soukhomlinof, ministre de la Guerre, de M. Sazonof et de son adjoint, M. Nératof. M. Basily, le général Danilof, quartier-maître général, dont j'ai sous les yeux une note très intéressante, m'ont communiqué sur cette réunion les renseignements les plus précis.
Une mobilisation partielle, tous les techniciens le savent, ne peut se faire que par un appel individuel des réservistes et une réquisition locale des chevaux, de manière à éviter les transports lointains par voie ferrée. Les unités, pour exprimer les choses en langage plus clair,prennent sur place, dans les territoires où elles se trouvent, à la fois les effectifs et le matériel qui leur est indispensable pour passer du pied de paix au pied de guerre. Or, dans la partie occidentale de l'Empire, la population est plus rare, les chevaux en moins grand nombre et de petite taille. Il était donc impossible de fournir aux corps d'armée tout ce dont ils avaient besoin sans recourir aux parties orientales. Si l'on y recourait, si l'on commençait les
transports par chemins de fer, le jour où l'on déciderait la mobilisation générale, ces premiers transports compliqueraient à tel point le trafic, déran-' géraient tellement le mouvement des trains prévus, qu'il en résulterait le plus grand désordre, que la mobilisation deviendrait en fait impossible. La mobilisation, en somme, constitue un tout. Si l'on essaye d'en distraire quelques parties, tout le reste se détraque. C'est ce qui fut dit par les représentants de l'Etat -Major au cours de cette réunion.
Cette grosse question, au demeurant, n'intéressait pas que la Russie. Elle touchait au plus haut point la France, son alliée, et c'est ce dont M. Paléologue ne manquait pas de se rendre compte. Lorsque, après la conclusion de l'alliance francorusse, les deux états-majors rédigèrent les conventions militaires, un des premiers soins de nos généraux fut d'orienter nettement la Russie vers un dispositif de guerre qui lui permît d'agir contre l'Allemagne autant que contre l'Autriche. Parmi les généraux russes, certains auraient volontiers porté le gros de leurs forces vers l'Autriche, qui présentait une résistance moindre et pouvait être plus facilement battue. Les Français, en toute occasion, avaient vigoureusement réagi contre de pareilles tendances.
Telles étaient les difficultés à la fois militaires et diplomatiques au milieu desquelles les dirigeants russes se débattaient.
M. Sazonof, le dimanche 26, avait eu avec l'am-
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bassadeur d'Autriche-Hongrie, le comte Szapary, un entretien qui lui avait laissé une lueur d'espoir. Car ce n'était pas du côté de l'Autriche, mais plutôt du côté de l'Allemagne qu'apparaissaient les nuages les plus menaçants.
Le mardi 28 juillet, le gouvernement austrohongrois décide la mobilisation générale de ses armées.
Le mercredi, à trois heures, Pourtalès vient dire à Sazonof que, si la Russie ne renonce pas à ses j préparatifs, l'Allemagne sera obligée de mobiliser elle aussi.
Nous arrivons maintenant au moment capital, à ce qui constitue le point culminant du drame. A onze heures du soir, Basily, envoyé par Sazonof, se rend à l'ambassade de France. Il est immédiatement reçu par Paléologue. Il lui apprend que le gouvernement russe, en présence de la mobihsation générale des armées autrichiennes, vient de prendre deux graves décisions : i^ la mise immédiate sur le pied de guerre des treize corps d'armée destinés à opérer contre l'Autriche ; 2^ le commencement de la mobilisation générale.
Aussitôt ces deux mesures décidées, le gouver- 1 nement russe a tenu à en informer le représentant de la France pour qu'il les porte immédiatement à la connaissance de son gouvernement. Mais il est, selon lui, désirable que la mobiUsation générale, appelée à causer une vive émotion, ne soit connue de l'Allemagne que lorsqu'elle sera offi-
A SAINT-PETERSBOURG i6î
ciellement, publiquement annoncée. Comme les télégrammes entre Saint-Pétersbourg et Paris passent par l'Allemagne, il y a lieu d'être très circonspect, de se prémunir contre une fuite possible. Au cas où le chiffre français ne paraîtrait pas absolument sûr, Basily propose à Paléologue d'envoyer un télégramme par le chiffre russe, qui a été rendu à dessein très compliqué, très difficile, et dont les Allemands, croit-on, ne possèdent pas le secret.
Cette offre est acceptée. Un secrétaire de l'ambassade part avec Basily pour le Pont-aux-Chantres, le ministère des Affaires étrangères.
Mais, tandis qu'il est en train de chiffrer son message, Basily vient le trouver en toute hâte pour lui dire : « N'en envoyez que la première partie. La seconde, la mobilisation générale, n'est plus exacte. L'ordre vient d'être rapporté. Il a été décidé de différer cette mesure. »
L'attaché militaire de France, juste à ce moment, apporte une information identique. Vif embarras du secrétaire. Il a reçu de son chef l'ordre d'expédier un télégramme à Paris. Doit-il l'expédier coûte que coûte ? Doit-il, au contraire, écouter les Russes qui savent mieux que personne ce dont il s'agit. Sazonof en personne^lui confirme le délai. Le secrétaire se rend à ses raisons. Il n'expédie à Paris, vers une heure du matin, que la première partie du télégramme.
Que s'était-il donc passé ? Le Tsar, l'après-midi
de ce jour, avait télégraphie à Guillaume II pour lui proposer de soumettre en bloc le litige austroserbe au Tribunal d'arbitrage de La Haye. Tant qu'il n'avait pas reçu de réponse à son télégramme, que les Allemands ont eu grand soin de ne ■pas faire figurer dans leur Livre blanc {i),ï\ avait donné l'ordre à ses ministres de différer la mobilisation. Les
(i) Voici la traduction de ce télégramme du Tsar, escamoté par les Allemands. Il était en anglais, comme d'ailleurs toutes les dépêches échangées durant cette semaine entre les deux Empereurs :
«Nicolas II à Guillaume II, 17/30 juillet.
« Je te remercie de ton télégramme amical destiné à faciliter une solution pacifique. Entre temps, la communication of&cielle transmise aujourd'hui par ton ambassadeur à mon ministre était d'un ton tout différent. Je te prie d^expliquer ce contraste. Il me paraît indispensable de soumettre le conflit austro-serbe au Tribunal de La Haye. Je compte sur ta sagesse et ton amitié. »
Le Kaiser répondit à ce télégramme par une dépêche, dont la première phrase a été escamotée, elle aussi, dans le Livre blanc allemand. Voici cette phrase :
« Merci pour ton télégramme. Il est absolument impossible que les déclarations de mon ambassadeur soient en désaccord avec le sens général de mon télégramme. »
Nous prenons, ici, les Allemands en flagrant délit de falsification cynique des textes. Il est aisé de comprendre les raisons qui les ont poussés à une falsification de cette nature. La proposition du Tsar de faire trancher le litige par la Cour de La Haye prouvait son désir de paix et fournissait le moyen de régler à l'amiable le différend. Aussi les dirigeants allemands n'ont-ils pas hésité à la faire disparaître de la correspondance diplomatique.
Mais un premier faux en entraîne un second, de même que le mensonge appelle forcément le mensonge. Cette première suppression effectuée, ils ont été obligés de supprimer de même le début du télégramme du Kaiser, qui, sans cela, aurait paru incompréhensible.
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ministres obéirent ; mais ils continuèrent tout leur travail, de manière à pouvoir, dès le lendemain, si la défense était levée, déclencher sans retard le mécanisme.
Le Tsar avait envoyé ce télégramme au Kaiser de sa propre initiative, sans en parler à ses ministres. C'est pourquoi le texte ne se trouvait pas dans la correspondance diplomatique russe. C'est encore une preuve des plus convaincantes de la volonté pacifique qui animait le souverain. Au risque de fausser tout l'organisme militaire de son pays, il résistait aux objurgations pressantes et, au demeurant, si légitimes de ses conseillers techniques.
Mais, le lendemain, les mauvaises nouvelles se succèdent coup sur coup. L'Autriche a commencé les hostilités et bombardé Belgrade. Grosse émotion à Saint-Pétersbourg. Les journaux, l'opinion publique sont de plus en plus excités.
Sazonof a vu Pourtalès, qui persiste obstinément dans son attitude, dont le langage devient de plus en plus menaçant. L'Allemagne ne fera pas un geste, ne lèvera pas le petit doigt pour arrêter l'Autriche. Elle se retourne, d'autre part, contre la Russie, elle lui enjoint de cesser ses préparatifs militaires.
Guillaume II a envoyé, la nuit précédente, un télégramme presque comminatoire au Tsar. Le jeu germanique se découvre ainsi d'heure en heure. L'Allemagne, — son souverain aussi bien que ses
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diplomates, — exerce sur la Russie une pression de plus en plus forte pour qu'elle laisse à l'Autriche les mains complètement libres et lui permette d'écraser les Serbes. On prétend lui interdire toute riposte aux armements de l'Autriche. Si la Russie passe outre, l'Allemagne mobilisera à son tour, et ce sera la guerre. Tout nouveau retard dans la mobilisation risque d'être fatal à la Russie. C'est ce que les ministres, les généraux déclarent, de la façon la plus formelle, à l'Empereur. Celui-ci se rend à leurs raisons, et, le jeudi 30 juillet, à quatre heures, il donne enfin l'ordre attendu. La mobilisation doit commencer à minuit. Pour les quatre circonscriptions déjà visées par l'ordre de mobilisation partielle, le 31 juillet, deuxième jour de cette mobilisation partielle, sera le premier jour de la mobilisation générale. Les inconvénients dus au changement de direction seront ainsi corrigés dans la mesure du possible.
A mesure que les événements se précipitent et que s'accroissent les risques de guerre, Pourtalès devient de plus en plus agité et, par moments, de plus en plus effondré. Tous les témoignages là-dessus concordent. Il est comme écrasé sous le poids de la responsabilité qu'il a prise. Lui et tous ses agents n'ont pas cessé d'annoncer à Berlin que la Russie, par suite de son impréparation, de sa situation matérielle et morale, ne pouvait pas ne pas s'incliner devant le fait accompli. Ils ont
multiplié les assurances que jamais elle n'oserait relever le défi.
Or, voici que toutes ces prévisions sont démenties par les événements. L'Ëtat-Major, les militaires de Berlin, qui de plus en plus relèguent les diplomates dans la coulisse, qui maintenant mènent ouvertement le jeu, en prennent leur parti à bon compte. La guerre pour eux est la bienvenue. Voilà assez longtemps qu'ils l'appellent de leurs vœux, qu'ils l'escomptent, qu'ils la préparent. N'ont-ils pas la certitude absolue, mathématique, de la victoire ?
Mais Pourtalès, qui ne vit pas dans cette ambiance de fièvre, de griserie, qui voit les nuages s'amonceler, le conflit s'approcher, est forcément dans un autre état d'esprit. Dans le livre, d'ailleurs assez insignifiant et assez terne, où il a raconté cette dernière semaine {Am Scheideweg zwischen Krieg und Frieden, Berlin, 1919), il parle de son fam.eux entretien avec Sazonof, le jeudi 30 juillet. Il demanda à son interlocuteur de l'aider à trouver une formule qui pourrait peut-être empêcher la catastrophe. Sazonof, désireux de faire jusqu'à la dernière minute tout de qui était possible pour éviter la guerre, improvisa immédiatement et écrivit de sa main cette formule ingénieuse : Si V Autriche, reconnaissant que son conflit avec la Serbie a fris le caractère d^une question d^intérêt européen, se déclare prête a retirer de son ultimatum les points qui portent atteinte aux droits sou-
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verains de la Serbie^ la Russie s^engage à cesser ses préparatifs militaires
Le lendemain vendredi, à trois heures de l'aprèsmidi, Pourtalès ayant demandé à voir le Tsar est reçu par lui à Peterhof. L'Empereur lui fait l'accueil le plus cordial. Mais l'ambassadeur d'Allemagne, docile aux instructions de Berlin, se borne à répéter ses déclarations antérieures : « L'Allemagne ne peut pas, maintenant, arrêter l'Autriche- Hongrie, l'empêcher d'infliger à la Serbie une leçon dont elle a besoin. Tout ce qu'elle peut faire, c'est de promettre que son alliée ne recherchera pas d'agrandissement territorial aux dépens des Serbes. » C'est là une promesse purement illusoire, car il 7 a pour un grand Etat bien d'autres manières que l'occupation territoriale de supprimer en fait la souveraineté d'un petit pays voisin.
L'Allemagne presse la Russie de révoquer ses mesures militaires. L'Empereur fait observer à Pourtalès que ces mesures lui ont été imposées par l'attitude belliqueuse de l'Autriche. On est, comme le remarque Pourtalès, arrivé au point mort. Mais à qui la faute I
La veille au soir, M. Viviani, débarqué le jour précédent à Dunkerque avec le Président Poincaré, a télégraphié à Paléologue que « la France est résolue à remplir toutes les obligations de l'alliance ».
Chose curieuse, quand il s'entretient avec Szapary, Sazonof a parfois l'impression que, si
l'Allemagne ne venait pas, à dessein, de la manière la plus tranchante, la plus brutale, s'interposer entre l'Autriche et lui, les choses pourraient peut-être encore s'arranger. Cette impression était parfaitement justifiée. A la dernière heure, en effet, un certain fléchissement, une hésitation se produisirent chez les dirigeants de Vienne, quand ils s'aperçurent que la Russie prenait décidément la situation au sérieux, qu'elle était bien résolue à ne pas leur permettre de régler à leur guise l'affaire serbe. Parmi toutes les formules conciliatoires, toutes les propositions transactionnelles imaginées ou acceptées par Sazonof, il j avait une chance, très minime il est vrai, mais réelle cependant, d'aboutir à un compromis.
Mais ce compromis, l'AUemagne n'en voulait maintenant à aucun prix. Ses militaires avaient pris l'affaire en main. Ils s'étaient saisis du volant. Ils lançaient la machine à une allure vertigineuse, sans laisser à leurs partenaires le temps de réfléchir ni même de souffler. Car ce qu'il j a de plus caractéristique, de plus frappant dans ces négociations de la dernière heure, c'est la rapidité effarante avec laquelle l'Allemagne les conduisit. Le gouvernement germanique brûlait toutes les étapes. Il se précipitait avec une vitesse folle vers le dénoûment.
A trois heures de l'après-midi, le vendredi 31 juillet, Pourtalès avait été reçu par l'Empereur. A onze heures du soir^ ce même jour, il vient dé-
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clarer à Sazonof que si, dans un délai de douze heures, la Russie n'arrête pas sa mobilisation, l'armée allemande sera tout entière mobilisée. Letton dont cette communication est faite ne laisse aucun doute sur sa gravité. Pour l'Allemagne, la mobilisation, ce sera infailliblement la guerre.
Sazonof et le Tsar se cramponnent quand même à la dernière espérance. Jusqu'au dernier moment, ils ne renoncent pas à leurs tentatives pacifiques. Ils essayent encore de négocier.
Le samedi i^^ août, à deux heures de l'aprèsmidi, Nicolas II répondait à Guillaume qui lui avait annoncé, la veille, les graves mesures militaires prises par l'Allemagne (proclamation de rétat de danger de guerre^ appel des réservistes, état de siège, fermeture des frontières) : « J'ai reçu ton télégramme ; je comprends que tu sois obligé de mobiliser ; mais je voudrais avoir de toi la même garantie que je t'ai donnée, à savoir que ces mesures ne signifient pas la guerre et que nous poursuivrons nos négociations pour le bien de nos deux pays et la paix générale, si chère à nos cœurs.
« Notre longue amitié doit, avec l'aide de Dieu, réussir à empêcher ces effusions de sang. J'attends avec confiance une réponse de toi.
« Nicolas. »
La générosité de ce télégramme, sa sincérité pathétique sont à noter. Les espoirs dont le sou-
verain russe se berçait encore pouvaient n'être pas une pure illusion. Si les deux gouvernements, en effet, étaient fermement résolus à chercher un règlement pacifique, rien ne les empêchait de poursuivre leurs négociations, même avec leurs armées mobilisées. On avait vu déjà d'autres mobilisations qui n'avaient pas nécessairement déclenché la guerre. L'Autriche elle-même n'avaitelle pas mobilisé deux fois auparavant, sans cependant tirer l'épée du fourreau ?
Mais les gens de Berlin en avaient décidé autrement. A midi, le i^r août, expirait le délai laissé à la Russie par l'ultimatum de la veille. L'Allemagne l'avait prévenue que, si elle n'arrêtait pas ses préparatifs, elle mobiliserait aussi. Elle mobilisa effectivement, ce qu'elle faisait d'ailleurs clandestinement depuis une semaine ; mais, en outre, sans rien attendre, écartant tous les délais, coupant tous les ponts, elle s'empressa de déclarer la guerre à la Russie. A sept heures, Pourtalès, qui vient de recevoir l'ordre du Chancelier, se présente chez Sazonof. Il lui remet le texte de la déclaration de guerre, qui se termine par cette phrase mélodramatique :
(( S. M. l'Empereur, mon Auguste Souverain, au nom de l'Empire, relève le défi et se considère en état de guerre avec la Russie. «
On se croirait au tournoi de Lohengrin.
Fait étrange et d'ailleurs très significatif, alors
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que tous les autres documents, notes diplomatiques, télégrammes entre les souverains ont été traduits en allemand dans le Livre blanc germanique, seule cette déclaration de guerre j figure en français. Il semble que le gouvernement impérial ait de la sorte voulu la dissimuler à moitié à son public. La Wilhelmstrasse avait envoyé à Pourtalès plusieurs formules parmi lesquelles il devait choisir. L'une était : Ayant refusé de faire droit; l'autre, n'' ayant pas cru devoir répondre à cette demande. Dans la phrase suivante, il avait également le choix entre : ce refus et cette attitude.
Mais Pourtalès était si affolé qu'il ne prit même pas la peine de supprimer celles de ces variantes qui ne convenaient pas et remit le document tel quel.
Cet affolement de Pourtalès, au demeurant, n'était rien à côté de celui qui semble s'être emparé à la mêmie heure de tous les dirigeants à Berlin. Ils avaient déjà copieusement discuté sur la rédaction de la formule finale de la déclaration de guerre à la Russie. Kaustky nous le raconte en détail ; ce n'est certes pas un des passages les moins intéressants de son livre si documenté. On avait d'abord songé à la formule suivante :
(( S. M. l'Empereur, mon Auguste Souverain, au nom de l'Empire, déclare accepter la guerre qui Lui est octroyée. »
Octroyée, n'était qu'une traduction détestable du verbe allemand : aufzzaingen. On le remplaça d'abord par « imposée » ; puis la phrase tout entière déplut : on choisit définitivement la formule théâtrale qu'on a lue plus haut.
Mais voici qui est beaucoup plus curieux encore.
La déclaration de guerre à la Russie était partie de Berlin à une heure de l'après-midi, le samedi i^r août. Or, à 9 h. 45, Guillaume II envoyait à Nicolas cet étrange télégramme comme si tous les fils n'avaient pas été rompus et si des négociations étaient encore possibles :
« Une réponse immédiate, claire et non équivoque, de Ton Gouvernement est le seul moyen de conjurer une calamité incommensurable. Je dois Te demander catégoriquement de donner sans retard l'ordre à Tes troupes de ne porter, en aucun cas, la moindre atteinte à nos frontières. »
Ce télégramme, remis à Berlin à 10 h. 30 du soir, provoqua le plus vif étonnement à Saint-Pétersbourg. Le Tsar, qui le reçut, Sazonof, son ministre, n'y comprenaient plus rien.
Comment pouvait-on négocier encore, alors que l'Allemagne, d'une façon aussi brutale, venait de déclarer la guerre à la Russie.
Sazonof téléphona, dès le lendemain, à Pourtalès, quelques heures avant le départ de ce dernier pour Stockholm, afin d'avoir l'explication de cette énigme. Pourtalès se borna à répondre que, vrai-
semblablement, le télégramme de son souverain avait dû être expédié avant la remise de la déclaration de guerre. En réalité, il avait été expédié bien après.
Que voulait donc le Kaiser, par cet étrange message ? Cherchait-il à tromper le Tsar ? Ou bien, avait-il quelque peu perdu la tête ?
Tous les observateurs de bonne foi pencheront vers cette dernière hypothèse.
On ne vit jamais guerre engagée avec une précipitation, une légèreté aussi criminelle !