IL DANTE
Les deux anges.
BALLADE
Deux anges éclos d'un souriro Un jour, sur les lèvres de Dieu , Abandonnèrent au zéphyre Leurs ailes dans l'horizon bleu ) Jumeaux de goûts, de forme et d'âge Un même amour est leur partage ; Souvent le regard des élus Ne distinguait pas les deux frères , Et Dieu qui les créa naguères Déjà ne les reconnait plus.
Leurs yeux conversaient sans parole :
Tous deux aimaient la même fleur :
Ils portaient le même symbole
Et l'azur était leur couleur :
Auprès de la couche timide
Ils veillaient dans la nuit humide ;
Et protégeant la chasteté ,
Entre leurs doigts tressaient la rose
Que l'hymen promet et dépose
Au front de la virginité.
Du jeune enfant à la lumière , Quand il dormait dans son berceau , Leur baiser ouvrait la paupière ; Sa mère levant le rideau , Et voyant son sourire étrange, Disait : Il joue avec un ange I Ses yeux rêvaient de beaux palais, Et de sa langue embarrassée Leur main toujours plus empressée Déliait les tendres filets.
Si même à son printemps , l'enfance Laissait tomber dans un cercueil La couronne de l'innocence ; Les anges tissaient son linceul^
Et puis , déliant sa belle ame, Portaient sur leurs ailes de flamme Ce nouvel ange au paradis.
Ils disaient : C'est un jeune frère Que nous dérobons à la terre Et qui fuit les bommes maudits 1
Un soir, sur le bord d'une rive Où des saules pleurent sur l'eau , Où de son haleine plaintive Le vent soulève un vert rideau, Ils s'arrêtèrent, et de l'onde Qui fuit devant eux vagabonde , Ils virent ( songe merveilleux I ) Sortir le sein d'une baigneuse :
C'était Nanette la glaneuse Qui regarde avec des yeux bleus.
Personne ne lui fut rebelle , Car l'enfant lui rit au berceau , Car les vieillards la trouvent belle, Et les filles de son hameau , Quand on danse sur les pelouses , N'osent plus en être jalouses.
Sur les anges sa vue agit ; Car leur front sur leur sein se penche Et du bout de son ailel)lanche L'un se voila ; — l'autre rougit.
Le lendemain ils s'en allèrent, L'un pour rallumer le soleil , L'autre, quand les cieux s'éclairèrent, D'un enfant bercer le réveil.
— Ne retourne pas sur la rive, Dit l'ange d'une voix craintive , Eve perdit l'homme innocent.
Ne crains rien, répondit son frère ^ Mon regard n'est pas téméraire; Adieu, je pars en t'embrassant.
Quand du ciel la sainte milice Revint se ranger au saint lieu.
De l'amour portant le calice Pour étancher la soif de Dieu -, Au milieu du cercle splendide, Hélas I une place était vide -, Son frère pleura ; Salomon Le premier devina l'histoire; En vain on refusa d'y croire...
L'ange n'était plus qu'un démon.
A son loyer , le soir , on attendit Nanette , Mais vainement ; la lune en sa chambre muette Pâlissait ; sur la rive , on reconnut ses pas Et ceux d'un étranger : on trouva sa dentelle , On vit le long du bord blanchir deux plumes d'aile , Mais elle, i;ie reparut pas.
Juillet i833.
LETHARGIE.
Je te souhaite d'être enterré vivant.
Oia^rage inédit.
Léthargie.
— Frère, entendez-vous pas une voix dans la nuit?
— Sur l'herbe des tombeaux c'est le vent qui bruit.
Oh I si vous l'aviez vue avec un pied timide Ouvrir en se baignant l'onde , miroir humide j De nos champs pour parure elle avait la couleur ; Quand , portant sur le front une verte corbeille , Elle courait pieds nus ; bien souvent une abeille Prit sa lèvre pojir une fleur.
Jeune brune aux yeux noirs, rieuse, insouciante ^ Qu'un nuage, une mouche, un rien impatiente ; Qui cueillait, en jouant , les épis du sillon, Et gravissant , au soir, le rocher qui surplombe , Eût donné sa beauté pour un nid de colombe , Ses jours pour un bleu papillon :
Quand le village en rond danse sur la pelouse , Elle accourt , une fleur dans les cheveux : jalouse La mort y vint aussi sous d'étranges appas. Quand le cercle tournait , l'imprudente danseuse Sentit frémir sa main rebelle et paresseuse
Sous la main froide du trépas. Au lieu d'un voile blanc on lui mit un suaire , Et son lit nuptial fut une pauvre bière ; Un prêtre avec des chants l'endormit au tombeau; Le trépas , l'habillant comme une fiancée , Lui mit de blanches fleurs sur sa tète glacée
Et dans les mains un lourd flambeau.
Le cercueil avec bruit dans la fosse entr'ouverte Tomba 3 chacun y mit une guirlande verte : Mais , oh I quel fut l'effroi de cette vierge en deuil Qui, naguère rieuse , agaçante, enjouée, S'éveilla, se tordit et se trouva clouée
Entre les planches d'un cercueil.
— Ma mère! . . où suis-je? eiicor nul soleil ne se lève : Hier je me souviens (n'est-ce pas, c'est un rêve) , Que Ton m'enveloppait dans un étroit manteau : J'aurais voulu crier : mais ma bouche muette Ne pouvait ; puis après dans mon ame inquiette Tintait le bruit d'un lourd marteau.
Des pas !.. je les connais : on marche sur ma tète. Je me souviens encor ( mais je crois qu'on s'arrête) Qu'Héralde, mon amant, qui me tenait de près , M'avait dit : Si sans moi tu descends dans la tombe, O mon unique amour, j'irai quand le jour tombe M'agenouiller sous ton cyprès.
J'ai froid : entre ces draps que je suis mal à l'aise î Je ne puis remuer : ce lit si dur me blesse : J'entends sur le bois neuf filtrer des gouttes d'eau : Où suis-je donc enfin !.. Oh ! je respire à peine , Car je sens sur mon sein dans la nuit avec peine Plomber un énorme fardeau.
Si j'étais... Non , d'effroi i'ame à cette pensée Se soulève : au trépas si j'étais fiancée, Si. . . Dieu I tomber vivante au fond de cet écuoil ! N'avoir plus que mes bras à ronger I ô nature ! Entendre remuer , disputant leur pâture , Les vers autour de mon cercueil !
Entendez-vous encore un bruit au cimetière? Tout est calme, et la lune argenté la bruière.