‹ Les histoires de Jean-Marie CabidoulinChapitre 15 sur 42 · Meunier · texte numérisé non relu

Meunier

Et les gamins de s'épandre en tous sens et d'appeler :

« Mounet... Mounet... »

Celui-ci tardait-il à se montrer, les enfants formaient une ronde, à distance des grandes ailes rapides, ils sautaient et chantaient :

Meunier, meunier, tu dors, Ton moulin, ton moulin va trop vite,

Meunier, meunier, tu dors, Ton moulin, ton moulin va trop fort.

Ron ron ron frrrou... ron ron ron frrrou...

faisait le moulin... et les petits ne comprenaient pas que leur vieil ami leur disait :

« C'est bon, c'est bon, amusez-vous... et criez, sautez... moi, je chante la chanson du pain... j'accompagne la danse des grains sous la meule... on ne joue pas toujours...

si je m'arrête, qui remplira les huches, vous, peut-être... oui-dà, essayez donc, babillards sans cervelle. »

Et les ron ron ron frrrou... ron ron ron frrou... d'aller leur train, à la barbe de tous ces petits hommes en herbe !

Nicolas finissait toujours par passer dans la lucarne sa tête enfarinée surmontée du bonnet bleu à mèche de coton.

Quelquefois, il descendait jouer un brin avec les marmots, car c'était un joyeux compère que ses vingt-huit ans n'attristaient pas.

La porte du moulin s'ouvrait... une jambe...

une autre jambe... puis un buste long à ne plus finir... une tête ronde, en sortaient...

« Aah! » criaient les gamins.

Ce aah ! ressemblait fort à celui de la foule satisfaite enfin de voir se lever sur la scène d'un théâtre le rideau qu'elle contemple en trépignant depuis quelques minutes.

Le mounet paraissait tout fripé, tout rapetissé par son passage sous l'étroite ouverture ; mais, en se redressant, il grandissait, grandissait, à faire croire qu'il allait monter jusqu'au pignon de son moulin.

S'ébrouant dans un nuage de farine, il se

LA VENGEANCE DU MEUNIER

mêlait souvent à la ronde, clochant d'un pied, car il était boiteux.

Si le temps lui manquait pour jouer, il renvoyait les gamins après avoir rempli de fleur de froment les goujettes l des plus pauvres... Vous voyez que c'était un brave homme.

Pourtant il avait un ennemi : Jean Renaud, le maître du Moulin-Neuf...

Tout en bas de la colline s'ouvrait un chemin vert bordé de peupliers conduisant au Moulin-Neuf.

Une large chaussée de pierres plates continuait le chemin et séparait le bassin naturel formé en cet endroit par la rivière.

La chaussée faisait digue... retenant les eaux du bassin gauche dont le trop-plein la submergeait, puis s'écoulait à droite... on ne la passait à pied sec que durant la belle saison.

A gauche, l'eau miroitait... à droite, le fond vaseux se montrait tout Tété... Quand le tropplein du bassin venait s'écouler en moussant par-dessus la digue, puis retombait de l'autre côté, on disait au pays :

« Les cascades marchent, au jour d'aujourd'hui. »

Large et profond, le bassin alimentait la roue du Moulin-Neuf.

Les tic tac de ce dernier s'entendaient au loin, mais sa construction basse ne se voyait qu'au débouché du chemin.

Les ronrons du vieux moulin, au contraire, n'étaient perçus que dans son propre voisinage, tandis que ses grandes ailes et son pignon dominaient plusieurs lieues à la ronde.

Pas plus que leurs machines ne se ressemblaient les deux mounets.

Jean Renaud était petit et méchant, Nicolas Aubron grand et très bon, aussi bon qu'il était grand.

Le premier jalousait le second, dont la mouture était plus fine que la sienne. A qui la faute?... •

Il le jalousait au point qu'un soir il avait placé près du Vieux-Moulin un piège à loups

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