Petit sac
dans lequel son rival s'empêtra et se blessa grièvement.
François Aubron garda de l'accident une boiterie (et autre chose, un désir de vengeance)... la mouture de Jean Renaud n'en fut pas plus fine.
Cela s'était passé cinq ans auparavant. Jean Renaud, qui n'avait alors qu'un enfant, en avait trois aujourd'hui.
François Aubron n'était point encore marié, mais ça ne tarderait guère, ni vengé : il attendait une occasion.
Jean Renaud avait peu de pratiques, François Aubron se voyait forcé d'en refuser.
Et les tic tac du Moulin-Neuf et les ronron du vieux moulin allaient à train rompu en attendant la vengeance du mounet Aubron.
Celui-ci n'oubliait point, quoiqu'il eût passé sur l'événement les neiges de cinq hivers.
Les quelques raclées administrées jadis à son ennemi n'avaient pas assouvi sa haine.
Seulement, il attendait une a occasion » :
« Le failli gars... il me payera ma boiterie. »
Parmi les habitués du Vieux-Moulin, il n'en était pas de plus assidu que René Linteau.
Orphelin de père et de mère, élevé par son aïeule, qu'en ce petit village bocagien on n'appelait autrement que la Bonne Dame Linteau, le garçonnet préférait, à l'austère mélancolie du château, la riante gaieté de l'humble maisonnette, où le blé se muait en farine.
Le Linteau s'étendait d'un côté jusqu'au pied de la colline. Lorsque René franchissait la grille du parc, il sentait son cœur plus léger. Le vent, qui mouvait les grandes ailes, rafraîchissait délicieusement son front, et dès que s'entr'ouvrait (toujours pour lui) l'étroite petite porte, masquée sous le lierre, il aspirait avec un plaisir nouveau les tièdes émanations de farine.
11 connaissait le moulin depuis le faîte jusqu'à la base; au besoin, il eût su diriger le gouvernail pour placer, selon le vent, la calotte mobile : enrouler une partie des toiles lorsque la vitesse s'accélérait trop, les dérouler si elle se ralentissait.
PAUL ROLAND
Maintes fois, il avait engrené, c'est-à-dire porté à la trémie le froment qui s'écoulait de là dans l'auget pour tomber entre les meules et arriver broyé du refroidisseur au blutoir, où la toile métallique, aux maillons plus ou moins écartés, tamisait la farine à la finesse voulue.
11 n'avait pu vivre dans l'intimité de François Aubron sans partager son attachement pour la Diligente et l'Inusable.
Ne savait-il pas que ces bonnes meules, dont le diamètre ne mesurait pas moins d'un métré quarante centimètres, étaient faites de la meilleure meulière qu'eût jamais fournie La Ferté-sous-Jouarre... leurs différentes parties, juxtaposées avec un tel soin, que les surfaces restaient aussi planes que le premier jour... les meilleurs fragments placés à la circonférence où la mouture est plus active.
Il eût fort bien expliqué le rôle des entailles, profondes de cinq millimètres, qui rayonnaient sur toute la surface des meules, en partant de l'œillard, ouverture circulaire de vingt-cinq centimètres placée au centre.
Ces rayons, disposés en sens inverse dans la meule gisante et la meule courante, passent au-dessus les uns des autres pendant le mouvement, formant cisailles et déchirant le grain.
Chez François Aubron, René était chez lui ; mais jamais il ne mettait les pieds au Moulin- Neuf, où sa grand'mère, d'ailleurs, n'eût pas envoyé un seul sac du blé de ses granges.
L'enfant avait épousé la querelle de son ami et détestait cordialement Jean Renaud, dont la lâche conduite de jadis l'indignait.
Un matin, René se trouva à la petite porte du meunier en même temps que deux paysannes, l'une vieille, l'autre jeune.
« Monsieur René, dit François Aubron, je vous présente ma future belle-mère et ma promise, la petite Drenelle ; vous savez bien, son père est fermier de votre bonne maman. »
Non, René ne savait pas. 11 ne connaissait pas la petite Drenelle, une jolie fille de dixhuit ans, fraîche comme un brugnon. Elle lui plut tout de suite, et il le dit. La vieille paysanne et les fiancés en furent toutheureux.
Avec des fraises et du pain bis, un appétissant goûter fut préparé et mangé aux ronrons du moulin, aux cliquetis du levier placé sur la trémie, d'où ruisselait une coulée de grains d'or.
Peu à peu, le vent tomba, ce qui permit à François Aubron de mettre son moulin à sec de toile (ou à joc) et d'aller se promener sur la colline avec sa compagnie.
Ils y étaient tous les quatre, discutant la couleur du flot de ruban fleuri que porterait au côté, pendant la noce, René Linteau, le garçon d'honneur, lorsque Jean Renaud passa.
Le bruit des voix lui fit lever la tète :
« Eh! eh! cria-t-il, goguenard, les violons et le gâteau avant la vengeance. »
François avait bondi; ses énormes poings fermés, il courut en clopinant vers son rival.
Mais, si le mounet du Vieux-Moulin avait la force, celui du Moulin-Neuf avait l'agilité et il disparut en un clin d'œil, son ricanement traînant derrière lui.
François Aubron remonta, les yeux pleins d'éclairs.
« Le failli gars... le failli gars, je me vengerai », grommela-t-il en s'essuyant le front du revers de sa manche.
La Drenelle éclata d'un rire limpide comme une roulade de rossignol... s'arrêta court et dit:
« Mounet, vous ne vous vengerez jamais; vous êtes bien trop doux pour cela. »
Et elle reprit son rire.
René regardait son ami et ne partageait pas l'avis de la Drenelle...
Non, non, François n'était pas doux, en ce moment du moins où ses narines gonflées, ses yeux luisants, ses bras d'hercule agités dans l'impatience de la lutte trahissaient la rage débordée, certaine d'être servie par la force.
« Pourquoi ne vous vengez-vous pas de Jean, qui est lâche et faible? » demanda René.
François serra davantage les poings et répondit entre les dents :
« J'attends une occasion
LA VENGEANCE DU MEUNIER
— Mais voilà cinq ans que. vous l'attendez, riposta l'enfant.
— Faut courir après; elle ne viendra pas toute seule, dit la Drenelle, qui s'amusait à taquiner ce bon géant.
— Tèse-te don, ma fille, pisque Test de môme; tu le changeras poué, dit la vieille.
— Écoutez, monsieur René, vous la bellemère, et vous aussi la Drenelle, articula nettement, et sans colère cette fois, le meunier un peu pâle : c'est vrai que j'attends une occasion, une occasion de me venger, sans faire tort aux trois petits de Renaud... Je l'ai cogné dur dans le temps ; si je recommençais, je le tuerais, et ses gosses manqueraient de pain... Je pourrais lui prendre toutes ses pratiques... et les petits!... Enfin, je ne trouve pas. Laissez grandir les mioches et, foi d'Aubron, Jean Renaud me payera jusqu'au dernier sou ce qu'il me doit d'arriéré.
— V's avez bé raison, François, répondit la vieille mère... La vengeance, ça ne guérira poué vout' bouèterie et ça vous chargera le cœur.
— Possible, riposta la Drenelle ; mais quand je serai sa femme, c'est moi qui cognerai Renaud s'il nous insulte. »
Silencieusement, René regardait le meunier... se demandant si son ami faisait bien ou mal.
Quanta François, il maugréait encore :
w Failli gars... je me vengerai. »
Août était venu, amenant pour René Linteau les vacances... le cousin Philippe... l'oncle Pierre et... une merveille dont la possession le rendait fou de joie.
Philippe Lormel était, comme René, petitfils de M ,ue Linteau. 11 avait perdu sa mère et vivait seul avec son père, à Paris, sauf pendant les mois d'août et de septembre, qu'il passait chez son aïeule.
D'un an plus âgé que son cousin, mais plus petit et plus frêle, aussi bruyant que René était tranquille, Philippe passait le meilleur de son temps à mécontenter sa grand'mère, son cousin et les domestiques.
Menteur, jaloux, indocile, quoique affectueux
et intelligent, ses défauts tenaient autant à une éducation négligée qu'à sa propre nature. 11 aimait bien, tout en agissant de façon à faire croire qu'il le haïssait, son cousin, qui, au contraire, ayant peu d'affection pour Philippe, s'efforçait par devoir de lui faire plaisir chaque fois qu'il le pouvait.
René était studieux, loyal et bon, avec cela volontaire et vindicatif. Rreton par sa mère, il avait l'entêtement du Breton.
Les deux enfants n'étaient pas toujours d'accord ; pourtant René cédait ordinairement; sa supériorité physique et intellectuelle, qu'il reconnaissait fort bien, le rendant indulgent pour son cousin.
Après Philippe était venu l'oncle Pierre.
Celui-ci n'avait pas d'autres neveux que René, le fils de sa sœur.
Le capitaine de frégate Pierre Dumont était célibataire; il chérissait son neveu et chaque visite à Linteau était prétexte à une foule de surprises, de cadeaux exotiques, de bizarres jouets qui donnaient ensuite à la chambre du jeune garçon l'aspect d'un musée non pareil.
Toutefois, jamais les générosités de l'oncle Pierre n'avaient causé à l'enfant la joie qu'il éprouvait cette année.
« Ouvre toi-même, et prends garde, c'est fragile », lui dit le capitaine en le conduisant devant une immense caisse de bois blanc et en lui mettant ciseau et marteau entre les mains. Très embarrassé, le garçonnet avait gauchement fait sauter les pointes, le cœur battant d'émotion.
Dans un amoncellement de fins copeaux qu'il fouillait avec précipitation, il vit un magnifique bateau à vapeur, tout bardé de plaques métalliques... un cuirassé enfin, long d'un mètre... avec une chaudière reluisante comme de For... des canons (qui partaient).
« Allons faire le lancement », dit l'oncle Pierre. Tout le monde sortit, même M ,ne Linteau. René portait son navire, étincelant au soleil de tout l'éclat de ses cuivres... En lettres d'or, le nom se lisait à la poupe : « Le Jean-Bart » ; en est-il de plus glorieux pour un vaisseau français!
La grande pièce d'eau où nageaient les
cygnes fut choisie. Une lampe à pétrole activait le Jean-Bart, tandis qu'un gouvernail lui donnait sa direction en agissant sur l'hélice. Posé sur l'eau, le cuirassé se balança au bout de son amarre... la mèche fut allumée, le gouvernail obliqué de façon à ce que le parcours se fit circulairement.
L'hélice fouetta l'eau, la rejeta en mousse, avec un joli bruit de tac tac tac tac, la corde fut dénouée ; libre, le bateau glissa gracieusement, laissant derrière lui un sillage d'écume.
Paul Roland.
(La fin prochainement.)
LES CHERCHEURS D'OR DE L'AFRIQUE AUSTRALE
(La guerre au Transvaal)
Far JLUDRlb LAURIE
Fumée.
Les positions de l'ennemi, reconnues à la lorgnette du haut de la tour, indiquaient chez son chef un véritable instinct stratégique; ses trois divisions occupaient, en effet, au nord, à Test et au sud, les seules voies d'accès de la forteresse phénicienne. L'une se trouvait sur la piste de Boulouwayo, l'autre sur le chemin septentrional; celle du centre sur la colline des Pétunias, vers Masseydorp. Sans cordon d'investissement régulier, sans travaux de siège, Benoni bloquait donc en réalité ses adversaires. Toute tentative de départ, sur l'une des trois routes devait inévitablement avoir pour effet d'appeler et de concentrer sur ce point toutes les forces assiégeantes. Repoussées une première fois, elle se reformeraient fatalement pour harceler le convoi, le harasseï d'attaques incessantes. Avec des femmes et une enfant à emmener, on ne pouvait pas songer un seul instant à réaliser une telle entreprise.
D'autre part, attendre, rester investis derrière les épaisses murailles de la forteresse, c'était la certitude d'épuiser rapidement les provisions de bouche, d'en arriver bientôt à la famine et cela sans espoir de secours, sans possibilité aucune d'une issue favorable à cette situation tragique.
C'est ce que M. Massey et Gérard et tous les autres avec eux voyaient bien clairement.
C'est là ce que Benoni comprenait aussi, car deux jours ne s'étaient pas écoulés dans cette observation réciproque quand un mouvement se produisit du côté des assiégeants.
Une petite troupe, portant un chiffon blanc au bout d'une perche, s'était détachée de la colline des Pétunias et montait vers la tour.
S'agissait-il de parlementer?
M. Massey voulut vérifier le fait. Après avoir donné l'ordre de tenir toutes les armes prêtes et de ne point se fier aux manœuvres de ces gens sans aveu, il descendit sur la terrasse inférieure, attacha son mouchoir au bout d'une canne, et, l'agitant dans les airs, marqua par ce signé qu'il consentait à entrer en pourparlers.
On vit alors la troupe noire s'avancer jusqu'au pied de la tour, disparaître derrière le talus, puis remonter et enfin arriver sur la terrasse même, après s'être augmentée d'une unité.
C'était le précieux Benoni en personne qui, ayant trouvé inutile d'exposer sa peau sans caution, avait jugé prudent d'envoyer en avantgarde quelques bons lurons qui n'y regardaient pas de si près, mais qui, une fois en possession de la parole des Massey, n'avait plus aucune hésitation à se risquer, et sachant de longue date que la loyauté de ses ennemis le garantissait de tout danger, s'avan-
çait indomptable, le fez sur l'oreille, l'œil insolent et la parole gouailleuse.
« Très noble et très puissant seigneur, commcnça-t-il d'un ton emphatique (s'adressant à M. Massey qui s'était avancé jusqu'au parapet de la terrasse pour l'écouter et pour lui répondre), très honoré maître de cette noble tour abandonnée, de tant de greniers dévastés, de Masseydorp et autres lieux, c'est d'une àme déchirée que je vous vois en si triste condition! Vous, fait pour le trône! Vous, justicier et législateur, tombé avec tous les vôtres dans une vile souricière!... Ah! croyez-moi, à tout cœur bien placé ce spectacle arracherait des larmes!... »
Du coin de son œil faux, le Levantin surveillait le visage de son interlocuteur, espérant y surprendre les signes de désespoir dont avait soif son âme basse ; mais la physionomie de M. Massey était demeurée impassible, et le petit groupe placé un peu en arrière de lui semblait discourir avec animation, sans plus s'occuper du sieur Benoni que s'il n'eût pas existé.
Ce mépris silencieux était justement ce qui pouvait le mieux piquer l'amour-propre du vaniteux parlementaire et, saisi d'un accès de rage soudain, il s'interrompit au milieu d'une période mielleuse pour crier brutalement :
« Voici mon ultimatum, et je n'en rabattrai pas ceci (en faisant claquer un ongle noir sur une dent plus noire encore) : 1°, on va me livrer les deux cents sacs de poudre qui sont restés dans le souterrain : je connais la place, je connais le nombre, inutile de vouloir me tromper! 2°, on me livrera l'éléphant; j'ai besoin de cette brute pour transporter les sacs (et pour d'autres raisons, marmotta-t-il dans sa barbe) ; 3°, on me livrera également tous les chevaux disponibles pour ledit transport!... A ces conditions, je me retire avec ma troupe. J'ai dit! »
Sans hâte et sans même honorer d'un regard le Levantin, M. Massey quitta le parapet où il appuyait le coude négligemment, et, allant et venant sur la terrasse, il échangea quelques paroles avec les siens; cinq minutes plus tard il faisait face de nouveau à Benoni.
« Or ça, ricana celui-ci triomphant déjà, la délibération n'a pas été longue !... Il paraît que nous en sommes à notre dernière croûte de pain?... les belles dames n'ont pas envie de faire connaissance avec la viande de cheval?...
— Voici ma réponse, dit M. Massey, esquissant le geste d'un homme qui chasse quelque insecte répugnant. Nous repoussons avec mépris chacune de vos conditions et nous vous ordonnons de vous retirer sans délai. Nous avons répondu à votre signal par un signal de paix; votre peau nous est donc sacrée pendant tout le temps qui vous est nécessaire pour la retraite. Je vous donne un quart d'heure : si dans quinze minutes, vous n'avez pas purgé ces lieux de votre présence, je fais feu sur vous sans miséricorde : n'espérez pas de merci... Vous savez qu'on peut compter sur ma parole. »
La stupeur, la rage, l'incrédulité, le désappointement, tous les sentiments enfiellés et venimeux se disputèrent un moment la face abjecte de maître Benoni; après quoi, obéissant à la fatalité, il tourna sur ses talons, suivi de ses acolytes et, sans tarder, se mit hors de vue, derrière la colline fleurie des Pétunias, où une partie de ses forces était établie.
Par une alliance d'idées toute naturelle, ce mouvement même apporta à Gérard le principe de la solution tant cherchée.
« C'est à la poudre qu'ils en veulent... Il faut leur en donner, de la poudre K!... » dit-il à son frère.
Et tout de suite il indiqua le plan stratégique qui venait de se faire jour dans son esprit.
La colline des Pétunias se trouvait précisément sur le trajet de la galerie souterraine utilisée par M. Weber en guise de laboratoire et d'arsenal. Concentrer la poudre K sous cette position centrale des assiégeants, y amener, s'il était possible, toutes les forces de l'ennemi par une attaque simultanée sur les deux ailes; puis les faire sauter — tel était le plan... Il ne s'agissait plus que d'en régler l'exécution
Adopté d'enthousiasme par tous les assié-
gés, il fut aussitôt mûrement développé. Gérard commença par procéder avec soin au repérage de la galerie souterraine, de manière à déterminer le point précis qui correspondait à la colline. Tous les sacs de poudre K, déterrés un à un, y furent successivement transportés par Weber et lui, puis rangés de manière à remplir toute la largeur du souterrain. Ce fut l'affaire d'une journée de travail acharné.
On agita alors la question de savoir comment l'explosion serait provoquée. Le procédé le plus simple paraissait être celui d'une longue mèche partant de la tour pour aller transmettre le feu à l'amas des sacs de poudre.
Mais les éléments dont disposaient les assiégés pour la fabrication de cette mèche n'étaient pas des plus sûrs. Elle pouvait s'éteindre, ou tout au moins brûler lentement, en laissant incertaine la minute même de l'explosion. On devait craindre aussi que la poudre K n'eût subi un commencement de décomposition spontanée, de nature à laisser des doutes sur son mode d'action sous l'influence de la chaleur. Si elle allait, au moment critique, brûler au lieu d'exploser!... 11 ne fallait pas risquer une toile déconvenue ; au contraire, en provoquant l'explosion par une commotion des couches d'air ambiantes, elle était aussi certaine que facile, le défaut même de la poudre K étant sa sensibilité excessive aux ondes atmosphériques.
Il fut donc arrêté qu'on s'en tiendrait à ce procédé.
Weber se chargea de disposer à l'entrée du souterrain, du côté de la tour, un amas de cartouches qui devaient, sous l'action d'un marteau obéissant à la détente d'un ressort, déterminer, en écrasant une capsule, la plus retentissante détonation. Ce travail remplit encore douze heures.
Quand tous les préparatifs furent achevés, il n'y avait plus qu'à régler l'ordre d'attaque.
La garnison se divisa en deux sections : la première, composée de M. Massey, Martial Hardouin, Le Guen, Colette et Martine, allait opérer sur la position nord des assiégeants, en la prenant à revers par l'ouest. La seconde, formée de Gérard, Henri, lady Theodora, Lina
et son père, avait pour objectif le groupe des assiégeants du sud, qu'elle devait également attaquer par l'ouest. Lord Fairfield, transporté dans un fauteuil à l'entrée du souterrain, était constitué gardien de l'appareil détonant, tandis que M me Massey restait à lagardedeTottie, endormie dans son berceau. L'heure de l'attaque étajt fixàc à minuit.
La soirée se passa gaiement à attendre le moment décisif. Comme il arrive dans les crises tragiques et sous l'influence de la surexcitation nerveuse que fait naître le péril, chacun mettait une aigrette à sa bravoure. On riait en vérifiant avec soin l'état des armes et des ceintures à cartouches; on riait en se lestant d'un doigt de vin et d'un biscuit pour les fatigues du combat.
L'heure approchait. M me Massey serra ses enfants sur son sein; les deux troupes échangèrent une dernière poignée de main et la division des forces s'opéra : l'une descendant le fossé par la droite et l'autre par la gauche, pour s'en aller silencieusement a espérer »
le signal de la double attaque, selon le mot de Le Guen. M. Massey devait le donner par un coup de feu quand il jugerait que la troupe de Gérard était au poste convenu.
A minuit précis, ce sig'nal était lancé et les deux petites bandes de tirailleurs, qui avaient eu le temps de prendre un repos de vingt minutes, au terme de leur marche, s'avancèrent sur les positions ennemies en tirant aussi vite que le permettaient les fusils à magasin. Ce feu continu devait nécessairement produire sur les troupes ignorantes que commandait Benoni, surprises en plein sommeil, l'effet démoralisant d'une armée de secours très supérieure en nombre, entrant subite* ment en scène pour les refouler vers la tour phénicienne, c'est-à-dire sous les balles des assiégés.
Les tireurs évitaient, d'ailleurs, de se moivtrer. Fidèles à l'excellente tactique qu'ils avaient vu pratiquer par les Boers, ils s'abritaient derrière tous les accidents de terrain, arbres, rochers ou buissons, et rampaient sur le sol pour passer de l'un à l'autre. Les dames;, qui formaient une fraction si importante de
l'effectif, n'étaient pas moins adroites que les hommes à ce jeu qui les amusait.
Aussi la ruse eut-elle un plein succès. Ni au nord, ni au sud, les indigènes ne soupçonnèrent un instant par quel nombre infime d'adversaires ils se trouvaient attaqués. Pour mieux dire, dès les premières décharges, ils furent pris de panique.
Les balles sifflaient dans la nuit, frappant de part et d'autre une niasse indécise et grouillante. Et aussitôt, ce fut dans chaque camp un tumulte indescriptible : des cris, des pleurs, des imprécations, — le désordre lamentable et fou d'un troupeau de buffles frappé par un ennemi invisible. Un seul fait s'imposait par sa brutale évidence à ces cerveaux encore embrumés de sommeil : c'est que les coups venaient de l'ouest, en se rapprochant de minute en minute, d'où la conclusion instinctive et quasi mécanique qu'il fallait se jeter vers l'est pour les éviter...
C'est ce que fit d'abord le camp du nord, en s'élançant d'une fuite éperdue vers la colline des Pétunias. Le camp du sud semblait plus indécis et flottant. On entendait, dans les ténèbres, une voix qui tentait de rassurer et de rallier quelques hommes pour faire front à l'attaque. Mais, soudain, cette attaque se trouva renforcée d'un secours inattendu, quelque chose d'énorme accourait dans l'ombre, ébranlant le sol d'un galop formidable, se jetant sur les traces de Colette, puis la dépassant pour se jeter d'un élan furieux sur ses ennemis.
C'était Goliath, venant spontanément renouveler les exploits historiques des éléphants carthaginois au temps d'Hamilcar. Sous le ciel gris et sans lune, on vit alors un spectacle terrible et fantastique dans son imprécision de rêve : Goliath, écumant de rage, la trompe relevée, les défenses en bataille, abordait le camp du sud, y tombait comme la foudre, le culbutait et le piétinait en mêlant ses hurlements à ceux de ses victimes. Chaque pas de ses lourds pieds broyait un ennemi.
Chaque coup de son épieu d'ivoire défonçait une poitrine. D'autres, saisis par la trompe puissante, étaient aussitôt rejetés comme des boulets vivants sur la foule épouvantée et
l'écrasaient en s'écrasant eux-mêmes... Ce fut l'affaire d'un instant. Dans un temps incroyablement court, il avait fait place nette et les noirs s'enfuyaient vers l'est, laissant sur le terrain trente ou quarante cadavres. Alors, avec une sorte de hennissement victorieux, Goliath huma l'air et parut se disposer à foncer sur le dernier refuge des assiégeants. C'est ce qu'il ne fallait pas. Pour l'empêcher, Colettje n'eut qu'un mot à dire :
« Ici, Goliath ! » fit-elle de sa douce voix,e,n sortant du fourré.
Et aussitôt le mastodonte, docile comme un èpagneul, accourut à cet appel.
« Nous rentrons à la tour ! » reprit Colette, en s'asseyant, comme elle l'avait. fait tant de fois, sur l'une des glorieuses défenses.
La petite troupe, en regagnant la terrasse de la forteresse phénicienne, y retrouva l'autre section des tirailleurs, qui remontait de son côté, victorieuse comme elle. On ne perdit pas de temps à se congratuler. Personne n'avait reçu la moindre égratignure, sinon aux ronces du chemin, — c'était l'essentiel. Maintenant, il s'agissait d'aviser au dénouement du drame qui venait de se jouer en deux actes. L'ennemi, obéissant à l'impulsion brutale qui lui était donnée, avait cherché un refuge derrière la colline des Pétunias. Il restait à l'anéantir d'un seul coup...
Et ce n'est pas, certes, sans un serrement de cœur que les assiégés, songeant à ce qui se préparait pour le salut commun, acceptaient la pensée de cette exécution en masse. Parmi ces êtres humains qu'ils allaient tout à l'heure faire passer de vie à trépas, ils ne connaissaient que Benoni, et Benoni ne valait guère qu'on donnât un soupir à sa disparition... N'importe! au moment d'agir et de mener son œuvre à terme, Gérard eut à surmonter un mouvement d'hésitation...
Un coup d'œil à sa mère aveugle, penchée avec Colette etLina sur le berceau de l'enfant endormi, suffît à dissiper son scrupule. Eli î quoi ! ces êtres chéris, en qui il avait mis toute sa tendresse, n'étaient-ils pas mena*ces, par Benoni et sa horde, de périr par la faim?... Ah! périssent cent mille Benonis,
ÀNDHK LAUIUE
s'il le faut, pour sauver ces vies précieuses!... La résolution est prise. Gérard fait signe à
Weber. Ensemble, ils se dirigent vers l'entrée de Patelicr souterrain.
Lord Fairfield, allongé sur son fauteuil de rotin, y monte sa garde silencieuse, en fumant, la carabine à magasin appuyée au mur, près de lui. Sous sa main, la corde pend, qu'il suffit de tirer pour provoquer la détente du ressort, la chute du marteau sur la capsule.
Gérard prend la corde et la tire.
La détonation de cent cartouches éclatant à
la fois répond ;anéi ce )uralho en répéîrdens la sou-
i huit lètres Quellecont s'éavant ondes s se >ropaîsqu'à de ièrard îr ont i délai, otite nt nlever uil du , et, de ce } regarompla ter-
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^^. ^tsous
leurs pieds.
Une violente secousse agite sur sa base la vieille tour cyclopéenne. Puis, au loin, une trombe de feu jaillit du sol; une explosion formidable illumine le ciel, tonne en cataclysme. A la place où se dressait la colline des Pétunias, un volcan s'est ouvert. La poudre K vient de sauter.
(La suite prochainement.) André Lau&ii.
Le Directeur-Gérant : J. Hetzbl.
ON HOMME ARMK DUNB LANCE BT d'u.N HARPON... (Page 171.)
XIV — 2 e Série. Droite de traduction et de reproduction réeenrée. 162 — 11
Magasin illustré d'Éducation et de Récréation
par JULES VERNE
ILLUSTRATIONS DE GEORGE ROUX
Seoonde
Ce groupe des Aléoutiennes ferme au sud le bassin de Behring, que l'Amérique avec le littoral de l'Alaska, l'Asie avec le littoral du Kamtchatka, limitent à Test et à l'ouest. Ce groupe présente cette particularité de décrire une courbe dont la convexité est tournée vers la haute mer — particularité qu'offrent aussi, dans leur disposition géométrale, les Kouriles, les Liou-Khieou, les Philippines et l'ensemble des terres de l'empire du Japon.
Au cours de cette navigation, le docteur Filhiol put suivre du regard les capricieux contours de cet archipel, hérissé de monts volcaniques et dont les abords sont extrêmement dangereux durant la mauvaise saison.
En longeant cette convexité, le Saint-Enoch avait évité les courants contraires. Favorisé par une brise constante, il n'aurait plus qu'à franchir une des branches du Kouro-Sivo, qui, dans le voisinage des Kouriles, remonte obliquement au nord-est vers le détroit de Behring.
(Suite.) oampagoe.
Lorsque le Saint-Enoch eut dépassé le dernier îlot des Aléoutiennes, il trouva dés vents de la partie nord-est. Circonstance très avantageuse pour un navire qui allait mettre le cap au sud-ouest en direction des Kouriles.
Après avoir traversé ce groupe, M. Bourcart comptait relever l'extrême pointe du Kamtchatka avant une quinzaine de jours.
Mais, à l'ouvert de la mer de Behring, se déchaîna un terrible coup de vent, auquel un bâtiment moins solidement construit, moins habilement manœuvré, n'eût pas résisté peutêtre. Quant à chercher un abri au fond d'une crique des Aléoutiennes, la prudence Feût déconseillé, ses ancres n'auraient pu tenir, et il se fût brisé sur les récifs.
Cette tourmente, accompagnée d'éclairs, mêlée de grêle et de pluie, dura quarante-huit heures. Pendant la première nuit, le navire faillit engager. Cependant, comme la rafale rugissait avec une violence croissante, la voilure avait été réduite autant que possible, —
rien que la misaine et le grand hunier au bas ris.
Durant cette redoutable tempête, le docteur Filhiol ne put qu'admirer le sang-froid du capitaine Bourcart et de ses officiers, l'adresse et le dévouement de l'équipage. Il n'y eut que des éloges à donner à maître Ollive pour la promptitude et l'habileté qu'il apportait à l'exécution des manœuvres. Peu s'en fallut que les embarcations de tribord, bien qu'elles eussent été rentrées en dedans, ne fussent écrasées lorsque les embardées amenaient une telle bande que la mer entrait par les dalots.
En de telles conditions, on le comprend, le Saint-Enoch n'aurait pu se tenir en cape courante. Ce fut vent arriére qu'il dut fuir, et môme, toute une demi-journée, à sec de toile. C'est là une très dangereuse allure, car le bâtiment risque d'être « mangé par la mer ».
Lorsqu'il court dans le sens du vent et aussi vite, sa barre n'ayant plus d'action, il est difficile de l'empêcher de se jeter tantôt sur bâbord, tantôt sur tribord. Alors les coups de mer sont le plus à craindre, parce qu'ils assaillent le bâtiment non par l'avant, fait pour leur résister, mais par l'arriére, mal disposé pour recevoir l'assaut des lames.
Il arriva donc que plusieurs trombes liquides balayèrent en grand le pont du Saint-Enoch.
L'équipage fut sur le point de défoncer les pavois afin de faciliter l'écoulement. Heureusement les dalots suffirent et les panneaux, solidement assujettis, résistèrent. Les hommes, placés au gouvernail sous la surveillance de maître Ollive, purent conserver le cap à l'ouest.
Le Saint-Enoch parvint à s'en tirer sans avaries graves. Le capitaine Bourcart n'eut à regretter que la perte d'un tourmentin qu'on avait essayé d'installer à l'arrière et dont il ne resta bientôt plus que des lambeaux, qui claquaient comme coups de fouet sous les violences de la rafale. Et ce fut après cette inutile tentative pour se mettre à la cape que le capitaine avait décidé de fuir vent arrière.
La tempête diminua graduellement dans la nuit du 10 au 11 août. Presque au lever de
l'aube, maître Ollive put installer une voilure convenable. Ce que l'on devait redouter, c'était que le vent ne se fixât à l'ouest, alors que le Saint-Enoch était encore à près de huit cents milles de la terre d'Asie. 11 aurait été forcé de lutter contre le vent, et sa marche eût été considérablement retardée.
Louvoyer, d'autre part, c'était courir le risque de tomber dans ce rapide courant de Kouro- Sivo, d'être emporté vers le nord-est, ce qui eût peut-être compromis cette campagne du la mer d'Okhotsk.
C'était la grande perplexité du capitaine Bourcart. Confiant dans la solidité de son navire, confiant dans le mérite de ses officiers et de son équipage, il n'avait eu d'autre appréhension que de voir se produire cette saute de vent, qui eût retardé son arrivée aux Kouriles.
« Est-ce que la bonne chance nous abandonnerait, en justifiant les prévisions de ce mauvais augure de Cabidoulin?... répétait-iJ quelquefois.
— 11 ne sait pas ce qu'il dit, répliquait maître Ollive, et il ferait mieux d'avaler sa langue!... Mais ça lui sort par la bouche comme le souffle d'une baleine par ses évents!... Seulement, c'est toujours rouge qu'il souffle, l'animal ! »>
Et, ma foi, s'il fut enchanté de cette réponse, le brave maître d'équipage, on ne saurait trop s'en étonner.
Toutefois, un retard, ne fût-il que d'une quinzaine de jours, aurait été très préjudiciable. Vers le commencement de septembre, les premières glaces se forment dans la mer d'Okhotsk, et, généralement, les baleiniers ne s'y donnent rendez-vous qu'à la fin de l'hiver.
Malgré tout, la tempête passée, on oublia vite que le Saint-Enoch s'était une ou deux fois trouvé en perdition. Aussi les plaisanteries de redoubler à l'égard de Jean-Marie Cabidoulin.
« Vois-tu, vieux, lui dit maître Ollive, c'est toi qui nous as valu ce coup de chien, et, si nous manquons la campagne, ce sera encore de ta faute!...
JULES VERNE
— Eli bien, répondit le tonnelier, il ne fallait pas venir me relancer dans ma boutique de la rue desTourettes et m'embarqucr sur le Saint-Enoch...
— Pour sûr, Cabidoulin, pour sûr !... Mais, si j'étais le capitaine Bourcart, je sais bien ce que je ferais...
— Et que ferais-tu?...
— Je te mettrais un boulet à chaque pied, et t'enverrais par-dessus le bord...
— C'est peut-être ce qui pourrait m'arriver de plus heureux!... répondit Jean-Marie Gabidoulin d'une voix grave.
— Le diable le déhale!... s'écria maître OUive, c'est qu'il parle sérieusement...
— Parce que c'est sérieux, et tu verras comment finira la campagne...
— Aussi bien qu'elle a commencé, vieux...
à une condition, pourtant... c'est qu'on te débarque en pleine mer! »
Du reste, que l'avenir dût ou non donner raison à Jean-Marie Cabidoulin, ce ne fut pas au cours de cette traversée entre Vancouver et les Kouriles que l'équipage eut l'occasion d'allumer sa cabousse. Les vigies en furent pour leurs peines. Les cétacés, extrêmement rares, ne se montraient qu'à grandes distances. Et pourtant, à cette époque de l'année, ils fréquentaient volontiers les approches de la mer de Behring, baieinoptéres gigantesques, jubartes longues de trente métrés, culammaks et umgulliks,qui en mesurent une cinquantaine. D'où provenait cette rareté?... Ni M. Bourcart ni M. Heurtaux ne parvenaient à se l'expliquer. Est-ce donc que ces animaux, trop vivement poursuivis dans les mers arctiques, cherchaient déjà refuge, ainsi que cela devait se produire plus tard, jusque dans les mers antarctiques?...
« Eh! non!... Eh! non!... s'écriait le lieutenant Allotte. Ce que nous ne trouvons pas en deçà des Kouriles, nous le trouverons au delà !... C'est dans la mer d'Okhotsk que nous attendent les baleines, et on la remplirait tout entière rien qu'avec leur huile ! »
Que les fantaisistes prédictions du lieutenant dussent se réaliser, il n'en était pas moins certain qu'il n'y eut pas lieu une seule
fois d'amener les pirogues. A noter également qu'on ne voyait aucun bâtiment, et, cependant, en ce mois d'août, il n'est pas d'habitude que les baleiniers aient abandonné ces parages. Peut-être, il est vrai, étaient-ils déjà en pêche dans la mer d'Okhotsk où devaient pulluler les souffleurs, au dire du lieutenant. Et qui sait si, parmi eux, ne s'y voyait pas le Repton, lequel, d'après les informations du capitaine Fort h, avait quitté la baie Marguerite pour rallier les parages nordouest du Pacifique.
« Bon ! si heureuse qu'ait pu être sa campagne, disaient les hommes, il n'aura pas tout pris, et il restera bien quelques baleines pour le Saint-Enoch! »
Cependant les craintes d'un changement de brise ne s'étaient point réalisées. A la suite d'une accalmie de vingt-quatre heures, le vent avait repiqué au sud-est. Plusieurs jours s'écoulèrent. Déjà les oiseaux de mer, — de ceux qui s'aventurent à quelque centaine de milles au large, — éparpillés autour du navire, se reposaient parfois à l'extrémité des vergues. Le Saint-Enoch filait tout dessus, bâbord amures, avec une vitesse moyenne de dix à onze nœuds. Cette traversée s'accomplissait de telle façon que le capitaine Bourcart eût été mal fondé à se plaindre.
Le 21 août, d'après la double observation de dix heures et de midi par un temps très clair, le point donna cent soixante-cinq degrés trente-sept minutes en longitude et quaranteneuf degrés treize minutes en latitude.
A une heure, le capitaine et les officiers étaient réunis sur la dunette. Le Saint-Enoch, incliné sur tribord, laissait derrière lui un sillage plat et se dérobait rapidement à la barre.
Soudain, le second de dire :
« Qu'est-ce que je vois là-bas?... »
Tous les regards se portèrent au vent du navire, vers une longue bande noirâtre qui paraissait animée d'un singulier mouvement de reptation.
Cette bande, observée au moyen des lunettes, semblait mesurer de deux cent cinquante à trois cents pieds.
LES HISTOIRES DE JEAN-MAIUE CABIDOULIN
m Tiens! s'écria le lieutenant Alloue en plaisantant, est-ce que ce serait le grand serpent de mer de maître Cabidoulin? »
Et, précisément, sur le gaillard d'avant, la main au-dessus des yeux, le tonnelier regardait en cette direction sans prononcer une parole.
Le docteur Filhiol venait de monter sur la dunette, et le capitaine Bourcart dit en lui passant sa longue-vue :
« Voye z . . . j e vo u s pr i e . . .
— Cela ressemble à un écueil au-dessus duquel voltigent de nombreux oiseaux, déclara M. Filhiol, après quelques minutes d'attention.
— Je ne connais pas d'écueil en cet endroit, déclara M. Bourcart.
— Et d'ailleurs, ajouta le lieutenant Coquebert, il est certain que cette bande se déplace... »
Cinq ou six matelots entouraient le tonnelier, qui restait muet.
Le maître d'équipage lui dit alors :
« Eh bien... vieux?... est-ce donc?... »
Pour toute réponse, Jean- Marie Cabidoulin fit un geste qui signifiait : peut-être!
Le monstre, — si c'était un monstre, — le serpent, si c'était un serpent, — ondulait à la surface des eaux, près de trois milles au vent du Saint-Enoch. Sa tête énorme, — si c'était une tête, — paraissait pourvue d'une épaisse crinière, telle que les légendes norvégiennes ou autres l'ont toujours donnée aux krakens, aux calmars et aux divers spécimens de la tératologie marine.
Assurément, aucune baleine, même des plus vigoureuses, n'aurait pu résister aux attaques d'un tel géant océanique. Et, au fait, sa présence n'expliquait-elle pas qu'elles
eussent déserté cette partie du Pacifique?... Un navire de cinq à six cents tonnes aurait-il pu se dégager des replis d'un si prodigieux animal?...
En ce moment, il n'y eut qu'un cri dans tout l'équipage :
« Le serpent de mer... le serpent de mer ! »
Et les regards ne quittèrent plus le monstre en question.
« Capitaine, demanda le lieutenant Allotte, est-ce que vous n'êtes pas curieux de savoir si cette bètc-là fournirait autant d'huile qu'une baleine franche?... Je parie pour deux cent cinquante barils, si nous parvenons à l'amarrer! »
Depuis l'instant où l'animal avait été signalé, il s'était rapproché d'un demi-mille, sous Tac-
JULES VERNE
tion du courant sans doute. On distinguait mieux ses anneaux qui se déroulaient par un mouvement vermiculaire, sa queue en longs zigzags dont l'extrémité se relevait parfois, sa formidable tête à crinière hérissée, dont il ne s'échappait aucun souffle d'air et d'eau, ainsi qu'il en est des cétacés.
A la demande formulée puis renouvelée par le lieutenant, de mettre les pirogues à la mer, le capitaine Bourcart n'avait pas encore répondu.
Cependant, MM. Heurtaux et Coquebert s'étant joints à lui, M. Bourcart, après une hésitation bien naturelle, donna l'ordre d'amener deux pirogues, non point pour attaquer le monstre, mais afin de l'observer de plus prés, car le Saint-Enoch n'aurait pu s'en approcher sans courir de longs bords.
Lorsque le tonnelier vit les hommes occupés à dèhaler les embarcations, il s'avança vers le capitaine Bourcart, et lui dit non sans quelque émotion :
« Capitaine... capitaine Bourcart, vous voulez...
— Oui... maître Cabidoulin, je veux savoir à -quoi nous en tenir une bonne fois...
'— Est-ce... prudent?...
— En tout cas, c'est à faire !
— Va avec eux? » ajouta maître Ollive.
Le tonnelier retourna à l'avant sans répondre. Après tout on s'était si souvent moqué de « son serpent de mer » que peutêtre ne regrettail-il pas cette rencontre qui allait lui donner raison.
Les deux pirogues, chacune avec quatre matelots aux avirons, dans l'une le lieutenant Allottc et le harponneur Ducrest, dans l'autre le second Heurtaux et le harponneur Kardek, ayant largué leur amarre, se dirigeaient vers
l'animal. Les recommandations du capitaine étaient formelles : on ne devait agir qu'avec la plus absolue prudence.
M. Bourcart, M.Coquebert, le docteur Filhiol et maître Ollive restèrent en observation sur la dunette, après que le navire eut été mis en panne. Le tonnelier, le forgeron, le charpentier, les deux autres harponneurs, le maître d'hôtel, le cuisinier, les matelots, se tenaient à l'avant. Quant aux novices, penchés sur les bastingages, leur curiosité se mélangeait d'une certaine appréhension.
Tous les yeux suivaient les embarcations.
Elles s'avançaient en douceur, et ne furent bientôt qu'à une demi-encàblure du prodigieux animal, et chacun s'attendait à ce qu'il se relevât brusquement...
Le monstre demeurait immobile et sa queue ne battait pas la mer.
Alors on vit les pirogues le longer en le frôlant, puis lui jeter des amarres sans qu'il eût fait un mouvement, puis les embarcations le prendre à la remorque afin de le ramener au navire.
Ce n'était point un animal marin, mais tout simplement une algue gigantesque, dont la racine figurait une tète, semblable à cet immense ruban végétal que le Pèking avait rencontré en 18/j8, dans les mers du Pacifique.
Et lorsque maître Ollive dit au tonnelier en ne lui épargnant pas ses moqueries :
« La voilà, ta bète... le voilà, ton fameux serpent de mer!... Un paquet d'herbes... une sargasse !... Eh bien... y crois-tu encore, vieux?...
— Je crois ce que je crois, répondit Jean- Marie Cabidoulin, et on sera forcé de me croire un jour ou l'autre! »
La mer d'Okhotsk.
Les Kouriles, moins nombreuses que les Aléoutienncs, sont pour la plupart des îlots inhabités. Trois ou quatre, cependant, peuvent être considérées comme des îles, telles Paramouchir, Owekotan, Ouchichir, Matoua.
Assez boisées, elles possèdent un sol productif. Les autres, rocheuses et sablonneuses, impropres à toute culture, sont frappées de stérilité.
Une partie de ce groupe est tributaire de
l'empire du Japon, dont il prolonge le domaine ; l'autre partie septentrionale relevé de la province russe du Kamtchatka, et ses habitants, petits, velus, sont désignés sous le nom de Kamtchadales.
M. Bourcart ne songeait point à relâcher au milieu de ce groupe, où il n'avait que faire. Il lui tardait d'avoir franchi cette barrière qui limite la mer d'Okhotsk au sud et au sud-est afin de commencer sa seconde campagne.
Ce fut en doublant le cap Lopatka,à l'extrémité de la presqu'île kamtchadale et en laissant Paramouchir sur bâbord, que le Saint- Enoch pénétra dans les eaux sibériennes le 23 août, après trente-six jours de navigation depuis Vancouver.
Ce vaste bassin d'Okhotsk, très protégé par cette longue bande des Kouriles, comprend une superficie trois ou quatre fois supérieure à celle de la mer Noire. Tout comme un océan, il a ses tempêtes, parfois d'une extrême impétuosité.
Le passage du Saint-Enoch à travers le détroit fut marqué, par un accident peu grave, mais qui aurait pu l'être.
Le bâtiment se trouvait à l'endroit le plus resserré de Vinlet, lorsque, sous l'action d'un courant, son avant vint à heurter un hautfond dont la position était inexactement indiquée sur la carte.
Le capitaine Bourcart était alors sur la dunette près de l'homme de barre, et le second près du bastingage de bâbord en observation.
Dès le choc, qui fut assez léger, ce commandement se fit entendre :
« A masquer les trois huniers î »
Aussitôt l'équipage se mit sur les bras des vergues, et elles furent orientées de telle sorte que, le vent prenant sa voilure à revers, le Saint-Enoch pût se dégager en culant.
Mais le capitaine Bourcart vit que cette manœuvre serait insuffisante. Il serait nécessaire d'êlonger une ancre à l'arrière pour se déhaler.
A l'instant même, le canot fut lancé à la mer avec une ancre à jet. Puis, le lieutenant Coquebert, accompagné de deux novices,
s'occupa de la mouiller à un endroit convenable.
Le choc, on le répète, n'avait pas été rude.
Un navire aussi solidement construit que le Saint-Enoch devait s'en tirer sans aucun dommage.
Au surplus, comme il avait touché à mer basse, vraisemblablement, dès que la marée se ferait sentir, son ancre l'empêchant de s'engraver davantage, il se relèverait de luimême.
Le premier soin de M. Bourcart avait été d'envoyer le maître d'équipage et le charpentier à la pompe. Tous deux reconnurent que le bâtiment ne faisait point eau. Nulle apparence d'avaries ni dans le bordé ni dans la membrure.
Il ne s'agissait plus que d'attendre le flot, ce qui ne tarda guère, et, après quelques raclements de sa quille, le Saint-Enoch se déhala du bas-fond. Ses voiles furent aussitôt orientées, et, une heure après, il donnait dans la mer d'Okhotsk.
Les vigies reprirent alors leur poste sur les barres du grand mât et du mât de misaine, afin de signaler les souffleurs qui passeraient à bonne distance. Personne ne doutait de réussir ici comme à la baie Marguerite ou à la Nouvelle-Zélande. Avant deux mois, le Saint- Enoch, de retour à Vancouver, aurait écoulé son second chargement à des prix non moins avantageux que le premier.
Le ciel était très dégagé. Il ventait une jolie brise du sud-est. La mer se gonflait en longues houles sans déferler, et les embarcations ne risquaient pas d'être gênées dans leur marche.
II y avait un certain nombre de navires en vue, — des baleiniers pour la plupart. Probablement, ils exploitaient ces parages depuis quelques semaines, et poursuivraient leur campagne jusqu'à l'hiver. Les autres bâtiments étaient à destination de Nikolaïevsk, d'Okhotsk, d'Aïan, les principaux ports de cette région, ou ils en sortaient pour regagner le large.
A cette époque déjà, Nikolaïevsk, capitale de la province de l'Amour, située presque à l'embouchure du grand fleuve de ce nom,