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JULES VERNE
formait une ville importante dont le commerce prenait d'année en année une plus grande extension. Elle offrait un port très abrité sur le détroit de Tartarie, qui sépare le littoral de la longue île de Sakhalin.
Peut-être, dans l'esprit de Jean-Marie Cabidoulin, Péehouage du Saint-Enoch avait-il ouvert Père des mauvaises chances. Non point que le tonnelier se fût expliqué à ce sujet d'une façon catégorique; mais il n'aurait pas fallu le pousser très vivement.
A noter toutefois que le début de cette campagne dans la mer d'Okhotsk ne fut pas heureux.
Pendant la matinée, une baleine souffla à deux milles environ, — une baleine franche, sur laquelle M. Bourcart fit amener les quatre pirogues. En vain se mirent-elles à sa poursuite. Impossible de la revoir, après qu'elle eut plongé à trois reprises, et tout à fait hors de portée.
Le lendemain, même tentative, même insuccès. Les embarcations revinrent à bord sans que les harponneurs eussent lancé le harpon.
Ce n'étaient donc pas les baleines qui manquaient dans cette mer. Quelques autres furent encore signalées par les vigies. Mais, très farouches ou très effarouchées, elles ne se laissaient pas rejoindre. Les navires en vue étaient-ils plus favorisés?... il n'y avait pas lieu de le croire.
On se figure aisément que l'équipage en concevait un très légitime dépit. Plus que quiconque enrageait le lieutenant Allotte, et on pouvait craindre que, le cas échéant, il ne s'abandonnât à quelque imprudence, malgré les recommandations réitérées de M. Bourcart.
Celui-ci prit alors la résolution de conduire le Saint-Enoch aux îles Chantar, où il avait déjà passé deux saisons dans des conditions excellentes.
Trois mois plus tôt, les baleiniers de la mer d'Okhotsk eussent rencontré les dernières glaces de l'hiver. Non encore désagrégées ou fondues, elles auraient rendu la pêche moins facile. Les navires sont contraints d'élonger les ice-fields, afin d'en contourner l'extrémité.
i Souvent même deux ou trois jours s'écoulent avant qu'ils découvrent une clairière qui leur permette de faire bonne route.
Mais, au mois d'août, la mer est entièrement libre, même en sa partie septentrionale. Ce qu'il y avait plutôt à craindre, c'était la formation des « young-ices », les jeunes glaces, avant que la seconde campagne du Saint-Enoch eût pris fin.
Le 20, on eut connaissance des îles Chantar, groupées au fond de la baie, dans cette crique resserrée .qui échancre plus profondément le littoral de la province de l'Amour.
Au delà s'ouvre une seconde baie, nommée baie Finisto ou du Sud-Ouest, qui n'offre pas beaucoup de fond. Le capitaine Bourcart la connaissait et vint y reprendre son ancien mouillage.
Là se produisit un nouvel accident, — très grave cette fois.
Au moment où l'ancre touchait, deux matelots venaient de se hisser à la vergue du petit hunier afin de dégager une des manœuvres du màt de misaine.
Lorsque la chaîne de l'ancre fut raide, maître Ollive reçut l'ordre de faire amener les huniers. Mais, par malheur, on oublia de crier aux matelots de bien se défier et de bien se tenir.
Or, à l'instant où, les drisses larguées, la voile retombait à la hauteur du chouque, l'un des matelots avait une jambe sur les haubans, l'autre sur le marchepied de la vergue. Surpris dans cette position, il n'eut pas le temps de s'accrocher par les mains aux haubans, et, lâchant prise, il tomba sur le bord de la pirogue du second, puis fut rejeté à la mer.
Cette fois, cet infortuné, — il se nommait Rollat et n'avait pas trente ans, — moins heureux que son camarade qui, on ne l'a pas oublié, avait été sauvé dans des circonstances identiques sur les parages de la Nouvelle- Zélande, disparut sous les flots.
Aussitôt le canot fut mis dehors en même temps que des bouées étaient lancées pardessus les bastingages.
Sans doute, Rollat s'était grièvement blessé, peut-être un bras ou une jambe cassés. 11 ne
remonta pas à la surface, et c'est en vain que ses camarades essayèrent de le retrouver.
C'était la première victime de cette campagne du Saint-Enoch, le premier de ceux qui ne reviennent pas toujours au port.
L'impression que causa cet accident fut profonde. Rollat, ce bon matelot, très apprécié de ses chefs, très aimé de tous, on ne le reverrait plus.
Ce qui amena le charpentier à dire au maître d'équipage:
« Est-ce que, décidément, cela va aller mal?... »
Plusieurs jours s'écoulèrent, et, si quelques baleines furent aperçues, aucune ne put être amarrée. Le capitaine d'un navire norvégien, qui vint en relâche dans la baie Finisto, déclara que, de mémoire d'homme, on n'avait jamais vu saison si mauvaise. Selon lui, la mer d'Okhotsk ne tarderait pas à être abandonnée comme lieu de pêche.
Ce matin-là, au momontoù un bâtiment passait à l'ouvert de la baie, le lieutenant Coquebert de s'écrier :
« Eh!... mais... le voilà!...
— Qui?... demanda M. Heurtaux.
— Le Repton ! »
En effet, le baleinier anglais, tout dessus, cap au nord-est, se montrait à moins de deux railles.
S'il avait été reconnu du Saint-Enoch, nul doute qu'il n'eût également reconnu le troismàts français. D'ailleurs, pas plus cette fois que la première, le capitaine King ne chercha à entrer en communication avec le capitaine Bourcart.
« Eh! qu'il aille au diable ! s'écria Romain Alloue.
— Il ne parait pas avoir été plus heureux dans la mer d'Okhotsk que dans la baie
Marguerite... fit observer M. Heurtaux.
— En effet, déclara le lieutenantCoquebert,
il n'est pas lourdement chargé, et, s'il a le
quart de ses barils pleins, cela m'étonncrait...
» — Il faut le reconnaître, dit alors M. Bourcart, les autres bâtiments ne semblent pas avoir fait meilleure pêche cette année...
Doit-on en conclure que, pour une cause ou pour une autre, les baleines ont abandonné ces parages, et pour n'y jamais revenir? »
Dans tous les cas, il était douteux qu'il fût possible au Saint-Enoch de faire bonne campagne avant l'apparition des glaces.
En cet endroit même, sans parler des quelques ports qu'elle possède, la côte n'est point tout à fait déserte. Les habitants descendent fréquemment des montagnes de l'intérieur,
JULES VEKNE
et il n'y a pas à s'inquiéter autrement de leur présence.
Mais, lorsque les hommes vont à terre pour couper du bois, par exemple, s'ils n'ont rien à craindre des bipèdes, ils doivent prendre des précautions contre certains quadrupèdes fort dangereux. Les ours, nombreux dans la province, sortent en bandes des forêts voisines, attirés par les carcasses de baleines échouées sur la grève, et dont ils paraissent très amateurs.
Aussi les. gens du Saint-Enoch, en corvée, se munissaient-ils de lances, afin de se dé fendre contre les agressions de ces plantigrades.
C'est d'une autre façon que procèdent les Russes. En présence d'un ours, ils opèrent avec une adresse toute particulière. Attendant l'animal de pied ferme, agenouillés sur le sol, ils mettent les deux mains sur leur tète en tenant un couteau dressé verticalement. Dès que l'ours s'est précipité sur eux, il s'enferre de lui-même et, le ventre traversé, tombe à côté de son courageux adversaire.
Cependant, presque chaque jour, après avoir levé l'ancre, le Saint-Enoch louvoyait hors de la baie Finisto à la recherche des souffleurs, et il rentrait le soir à son mouillage, sans avoir réussi.
D'autres fois, servi par un bon vent, sous ses trois huniers, sa misaine, ses focs, il prenait le large, les vigies en observation, les pirogues prêtes. Mais c'est à peine si un cétacé était signalé par vingt-quatre heures, et à de telles distances qu'on ne pouvait songer à le poursuivre.
Le Saint-Enoch vint alors en vue d'Ayau, petit port de la côte occidentale, où le commerce des pelleteries a pris une grande importance.
Là, l'équipage put ramener à bord un baleineau de moyenne taille, — de l'espèce de ceux que les Américains nomment « krampsess ». 11 flottait mort et ne rendit que six barils d'une huile à peu près semblable à celle des cachalots. On le voit, les résultats de cette campagne dans le nord du Pacifique menaçaient d'être nuls.
« Et encore, répétait M. Heurtaux au docteur Filhiol, si nous étions en hiver, on se rabattrait sur les loups marins... A partir d'octobre, ils fréquentent les glaces de la mer d'Okhotsk, et leurs fourrures se vendent assez cher...
— Par malheur, monsieur Heurtaux, l'hiver n'arrivera pas avant quelques semaines, et, à cette époque, le Saint-Enoch aura quitté ces parages...
— Alors, monsieur Filhiol, nous reviendrons, la cale... autant dire le ventre vide ! »
Il est très vrai que, dès la formation des premières glaces, ces amphibies, loups marins ou autres, apparaissent par centaines, si ce n'est même par milliers, à la surface des ice-fields. Tandis qu'ils se chauffent au soleil, il est facile de les capturer, à la condition de les surprendre endormis. Les pirogues s'approchent à la voile. Quelques hommes débarquent, saisissent l'animal par les pattes de derrière et le transportent dans l'embarcation. D'ailleurs, ces loups marins, très défiants, ont l'ouïe extrêmement fine, le regard d'une acuité surprenante. Aussi, dès que l'éveil est donné à l'un deux, les voilà en rumeur, et toute la bande a vite fait de s'enfuir sous les glaces.
Le h septembre, le lieutenant Coquebert rencontra encore une baleine morte. Après lui avoir passé l'amarre de queue, il la ramena à bord, où elle fut mise en position d'être virée le lendemain.
On alluma donc la caboussc, et la journée entière fut employée à fondre le lard. Ce qu'il y eut à remarquer, c'est que cet animal, récemment blessé au flanc, n'avait certainement pas été frappé d'un coup de harpon. La blessure était due à la morsure de quelque squale. Au total, cette baleine ne donna que quarantecinq barils d'huile.
D'ordinaire, lors des pêches dans la mer d'Okhotsk, on procède autrement que sur les autres parages. Les pirogues, envoyées loin du navire, restent cinq à six jours parfois avant de revenir à bord. Ne pas en conclure qu'elles demeurent tout ce temps à la mer.
Au soir, après avoir regagné la côte, elles
sont tirées à sec afin que la marée ne les enlève pas. Puis les hommes construisent des huttes de branchages, prennent leur repas, restent jusqu'à Faube, en se gardant contre l'attaque des ours, et se remettent en chasse.
Plusieurs jours s'écoulèrent avant que le Saint-Enoch eût repris son mouillage de la baie Finisto. Il remonta môme au nord jusqu'en vue de la bourgade d'Okhotsk, port fréquenté du littoral, mais il n'y fit point relâche.
M. Bourcart, qui ne perdait pas tout espoir, voulut pousser du côté de la presqu'île kamtchadale, où les souffleurs s'étaient peutêtre réfugiés en attendant l'époque de refranchir les passes des Kouriles.
Or, c'était précisément ce qu'avait fait le Repton, après avoir mis à bord quelques centaines de barils.
Le Saint-Enoch y profitant d'une bonne brise de sud-ouest, se dirigea vers cette étroite portion de la mer d'Okhotsk, comprise entre la presqu'île et la côte sibérienne.
Son ancrage choisi à deux ou trois milles de terre, presque à la hauteur du petit port de Yamsk, le capitaine Bourcart décida d'envoyer trois pirogues à la recherche des baleines, sans leur fixer un délai de retour, à la condition de ne point se séparer.
Les pirogues du second et des deux lieutenants furent désignées pour naviguer de conserve, avec les harponneurs Kardek, Durut et Ducrest, quatre hommes, deux novices, et les engins nécessaires, lances, fusils lance-bombes et louchets.
Parties à huit heures, les pirogues se dirigèrent vers le nord-ouest en longeant la côte. Une légère brise favorisait leur marche, et elles eurent bientôt perdu de vue, au revers d'une pointe, le lieu du mouillage.
La matinée écoulée, aucun cétacé n'avait été aperçu au large. C'était à se demander si, pour la même cause peut-être, ils n'avaient point déserté la mer d'Okhotsk comme la baie Marguerite.
Cependant, vers quatre heures après midi, plusieurs jets s'élevèrent à trois milles dans le nord-est, — des souffles blancs d'une inter-
mittence régulière. Des baleines s'ébattaient à la surface de la mer, bien vivantes celles-ci.
Par malheur, la journée était trop avancée pour permettre de s'amener dessus. Déjà le soleil déclinait vers les montagnes sibériennes de l'ouest. Le soir serait venu avant qu'il eût été possible de lancer le harpon, et la prudence commandait de ne point demeurer la nuit en mer.
M. Heurtaux fit donc signal aux deux pirogues qui se trouvaient à un demi-mille au vent, et, lorsqu'elles-furent toutes trois bord à bord :
« A terre! ordonna-t-il. Demain, dès le petit jour, nous pousserons au large. »
Peut-être Romain Alloue eût-il préféré continuer la chasse, mais il dut obéir. Au total, la résolution de M. Heurtaux était sage. A courir dans ces conditions, jusqu'où les embarcations risquaient-elles d'être entraînées?... Et ne fallait-il pas tenir compte de la distance de onze ou douze milles qui les séparait alors du Saint-Enoch?...
Lorsqu'elles eurent rallié la terre au fond d'une anse étroite, les hommes les halèrent sur le sable. Pour sept ou huit heures à relâcher sur la côte, M. Heurtaux ne jugea point qu'il fût indispensable de construire une hutte. On mangea sous les arbres, un groupe de grands chênes très touffus; puis on se coucha à terre pour dormir.
Toutefois, M. Heurtaux prit la précaution de mettre un homme de garde, armé d'une lance et d'un harpon, et qui serait relevé de deux heures en deux heures, afin de défendre le campement contre l'attaque des ours.
« Et voilà comment, ainsi que le dit le lieutenant Allotte, faute de pêcher à la baleine, on pèche à Tours ! »
La nuit ne fut aucunement troublée, si ce n'est par des hurlements lointains, et, dès les primes lueurs de l'aube, tout le monde était sur pied.
En quelques instants, les matelots eurent déhalé les trois pirogues, qui prirent le large.
Temps de brume, — ce qui est assez fréquent en ce mois sous cette latitude. Aussi le regard se limitait-il à la distance d'un
JULES VERNE
demi-mille. Très probablement ce brouillard se dissiperait après quelques heures de soleil.
Cette éclaircie survint dans la matinée, et, bien que le ciel restât brouillé dans ses hautes zones, la vue put s'étendre jusqu'à l'horizon.
Les pirogues s'étaient dirigées vers le nordest, chacune ayant la liberté de mouvement, et on ne s'étonnera pas que le lieutenant Allotte, stimulant ses hommes, eût tenu la tète. Il fut donc le premier à signaler unebaleine qui soufflait à trois milles au vent et toutes les mesures furentprises pour l'amarrer.
Les trois embarcations commencèrent à manœuvrer de manière à rejoindre l'animal.
Il fallait, autant que possible, éviter de lui donner l'éveil. D'ailleurs, il venait de plonger, d'où nécessité d'attendre qu'il reparût.
Lorsque la baleine revint à la surface à moins d'une encablure, le lieutenant Coquebert était à meilleure distance pour la piquer. Le harponneur Durut, debout à l'avant, tandis que les matelots appuyaient sur les avirons, se tint prêt à lancer le harpon.
Ce baleinoptère de grande taille, la tête tournée au large, ne soupçonnait pas le danger. En se retournant, il passa si près de l'embarcation que Durut, très adroitement, put le frapper de ses deux harpons au-dessous des nageoires pectorales.
Le baleinoptère ne fit aucun mouvement, comme s'il n'eût pas senti le coup. Ce fut heureux, car, à ce moment, la moitié de son corps étant engagée sous l'embarcation, il eût suffi d'un coup de queue pour la mettre en pièces.
Soudain il sonda, mais si brusquement et à une telle profondeur que la ligne échappa des mains du lieutenant et celui-ci n'eut que le temps de fixer sa bouée au bout.
Lorsque l'animal émergea, M. Heurtaux en était très rapproché. Kardek lança son harpon, et, cette fois, il ne fut pas nécessaire de filer de la ligne.
Les deux autres pirogues arrivèrent alors.
Des coups de lance furent portés. Le louchet trancha une des nageoires du baleinoptère, qui, après avoir soufflé rouge, expira sans s'être trop violemment débattu.
Il s'agissait maintenant de le remorquer jusqu'au Saint-Enoch. Or, la distance était assez considérable, — cinq milles au moins, — ce serait là une grosse besogne.
Aussi M. Heurtaux de dire au premier lieutenant :
« Coquebert, larguez votre amarre et profitez de la brise pour rallier le mouillage de ; Yamsk... Le capitaine Bourcart se hâtera d'appareiller, et il coupera notre route en mettant le cap au nord-est....
— C'est entendu, répondit le lieutenant.
— Je pense que vous aurez rejoint le Saint- Enoch avant la nuit, reprit M. Heurtaux. Dans tous les cas, s'il faut attendre jusqu'au jour, nous attendrons. Avec une masse pareille à la remorque, nous ne gagnerons guère un mille à l'heure. »
C'est ce qu'il y avait de mieux à faire. Aussi la pirogue, après avoir hissé sa voile et garni ses avirons, prit-elle direction vers la côte.
Quant aux deux autres embarcations, le courant les favorisant, lentement, il est vrai, elles suivirent la même direction.
Dans ces conditions il ne pouvait être question de passer la nuit sur le littoral, éloigné de plus de quatre milles. D'ailleurs, si le lieutenant Coquebert n'était pas retardé, peutêtre le Saint-Enoch serait-il arrivé avant le soir.
Malheureusement, vers cinq heures, les brumes commencèrent à s'épaissir, le vent tomba, et le rayon de vue se restreignit à une centaine de toises.
« Voici un brouillard qui va gêner le capitaine Bourcart... dit M. Heurtaux.
— En admettant que la pirogue ait pu retrouver son mouillage... fit observer le harponneur Kardek.
— Pas d'autre parti à prendre que de rester sur la baleine, ajouta le lieutenant Allotte.
— En effet », répondit M. Heurtaux.
Les provisions furent tirées des sacs, viande salée et biscuit, eau douce et tafia. Les hommes mangèrent et s'étendirent pour dormir jusqu'au lever du jour.
Cependant la nuit ne fut pas absolument tranquille. Vers une heure du matin , les
pirogues, secouées par un violent roulis, risquèrent de rompre leurs amarres, et il fallut les doubler.
D'où venait cette étrange agitation de la mer?... Personne ne put en donner l'explication. M. Heurtaux eut la pensée que quelque grand steamer passait à petite distance et, en même temps, la crainte d'être abordé au milieu des brumes.
Aussitôt un des matelots donna nombre de coups de cornet, auxquels il ne fut pas répondu. On n'entendit, d'ailleurs, ni les patouillements d'une hélice, ni les échappements de vapeur, qui accompagnent un steamer en marche, pas plus qu'on n'entrevit la lueur des fanaux.
Cette tumultueuse agitation se prolongea pendant quarante minutes, et fut si forte par instants que M. Heurtaux songeait presque à abandonner le baleinoptère.
Cependant, cet état de choses prit fin et la nuit s'acheva tranquillement.
Quelle avait été la cause de ce trouble des eaux?... Ni M. Heurtaux, ni le lieutenant Alloue ne pouvaient l'imaginer. Un steamer?... Mais, dans ce cas, le trouble n'eût pas duré si longtemps. Et puis, il semblait bien... qu'on avait entendu de formidables hennissements, des ronflements très différents de ceux que produit la vapeur à travers les soupapes!...
Au jour, le brouillard se leva comme la veille. Le Saint-Enoch n'apparaissait pas encore. La brise soufflait à peine, il est vrai. Toutefois, vers neuf heures, le vent ayant fraîchi , un des harponneurs le signala dans le sud-ouest en bonne route.
Lorsqu'il ne fut plus qu'à une demi-encàblure, M. Bourcart mit en panne, et les pirogues amenèrent le baleinoptère auquel on passa l'amarre de queue dès qu'il fut contre le bord.
Il fallut presque la journée entière pour le virer, car il était énorme. Le lendemain, la cabousse s'alluma, et, après un travail qui exigea quarante-huit heures, le tonnelier Cabidoulin chiffra à cent vingt-cinq barils la quantité d'huile envoyée en bas.
Quelques jours plus tard, le Saint-Enoch
alla prendre un nouveau mouillage près de la côte kamtchadale. Les pirogues recommencèrent leurs recherches. Ce fut sans grand succès : deux baleines piquées , de petit volume; trois autres rencontrées mortes, les flancs ouverts, les entrailles déchirées, et dont il n'y eut rien à tirer. Avaient-elles succombé dans quelque violente attaque?... C'était inexplicable.
Décidément la bonne chance ne se prononçait plus pour le Saint-Enoch, et, sans aller jusqu'aux fâcheux pronostics de Jean-Marie Cabidoulin, tout portait à croire que cette seconde campagne serait peu fructueuse.
En effet, la saison touchait à sa fin. Jamais les baleiniers ne la prolongent au delà de septembre dans les eaux sibériennes. Déjà le froid piquait et les hommes avaient dû prendre leurs vêtements d'hiver. La colonne thermométrique oscillait autour du zéro. Avec l'abaissement de la température, les gros mauvais temps régneraient sur la mer d'Okhotsk.
Les glaces commençaient à se former le long du littoral. Puis l'icc-field gagnerait peu à peu vers le large, et, dans ces conditions, on sait combien la pèche est difficile.
Au surplus, si le Saint-Enoch n'avait pas été favorisé, il ne semblait pas que les autres baleiniers l'eussent été davantage, à s'en rapporter aux informations recueillies par le capitaine Bourcart, soit aux îles Chantar, soit à Ayau, soit à Yamsk. Aussi la plupart des bâtiments cherchaient-ilsà regagner les lieuxd'hivernage.
Il en fut de môme du Repton, que la vigie signala dans la matinée du 31. Toujours lège, il filait à pleines voiles vers l'est, afin sans doute de franchir la barrière des Kouriles.
Très probablement le Saint-Enoch serait le dernier à la mer d'Okhotsk. Le jour était venu de le faire, ou il eût couru le risque d'y être bloqué.
D'après les relevés de maître Cabidoulin, le chargement n'atteignait pas alors cinq cent cinquante barils, — à peine le tiers de ce que pouvait contenir la cale.
« Je pense, dit M. Heurtaux, qu'il n'y a plus rien à tenter ici, et nous ne devons pas nous attarder...
PAUL ROLAND
— C'est mon avis, répondit M. Bourcart, et profitons de ce que les passes des Kouriles sont encore ouvertes...
— Votre intention, capitaine, demanda le docteur Filhiol, est-elle de retourner à Vancouver?...
— Probablement, répondit M. Bourcart.
Mais, avant cette longue traversée, le Saint- Enoch ira relâcher au Kamtchatka. »
Cette relâche était tout indiquée en vue de
renouveler les provisions de viande fraîche.
Au besoin même, il eût été possible d'hiverner à Pétropavlosk.
Le Saint-Enoch appareilla donc, et, cap au sud-est, descendit le long de la côte kamtchadale. Après avoir doublé la pointe de Lopatka, il remonta vers le nord, et, le k octobre, dans Paprés-midi, se trouva en vue de Pétropavlosk.
(La suite prochainement.) Jules Vernr.
LA VENGEANCE DU MEUNIER (&.«
Pendant une demi-heure, le Jean-Bar t manœuvra, au grand effroi des cygnes...
Ah I l'oncle Pierre pouvait se vanter d'avoir fait un heureux.
Les domestiques eux-mêmes, arrivés un à un, et rangés à distance, admiraient le joli cuirassé dont le pavillon tricolore claquetait au vent. Ils n'étouffaient pas si bien leurs exclamations qu'elles n'arrivassent aux oreilles du propriétaire du Jean-Bart.
Ce jour-là, et d'autres après, René Linteau vécut dans un rêve de félicité... il passait de longues heures au bord de la pièce d'eau. Le premier effroi calmé, les cygnes avaient repris leurs ébats, indifférents aux tac tac tac tac dont retentissait leur domaine.
Philippe était rongé par la jalousie, d'autant plus que son cousin lui avait refusé carrément de lui prêter le Jean-Bart.
« Regarde-le autant que tu voudras; quant à y toucher... point, tu me le démolirais. »
René avait peut-être raison de redouter la maladresse de son écervelé camarade, mais la joie lui donnait une jactance un peu fière à laquelle son habituelle douceur n'avait pas préparé Philippe.
Le capitaine de frégate ne passa qu'une semaine à Linteau ; le jour du départ. René pleura beaucoup, puis il alla chercher consolation en la compagnie de son cuirassé.
Quant à Philippe, il commença un aprèsmidi de mauvaise humeur boudeuse.
Son cousin d'ailleurs n'avait cure du jaloux,
tout occupé qu'il était à expliquer à quelques jeunes paysans ébahis le fonctionnement du Jean-Bart.
Le goût de René ne changea pas, comme il arrive trop souvent après un vif enthousiasme. Ce n'était pas un enfant capricieux que rebutait la possession... non; son cœur de futur marin s'était fortement attaché à ce beau joujou qui évoquait pour lui les sérieuses navigations rêvées dés le bas âge.
Tout à son bateau, il négligea le Vieux Moulin.
Le Jean-Bart lui faisait oublier le mounet Aubron.
Aidé par le jardinier, il construisit près de l'étang une cahute de planches qu'il baptisa: « l'Arsenal ». Là, il remisait son bateau, le nettoyait, fourbissait les cuivres... Pilote, chauffeur, matelot, mécanicien, capitaine, selon les circonstances.
Un matin, M me Linteau partit pour le bourg voisin, où elle avait coutume de se rendre deux fois le mois chez une vieille parente infirme.
Elle ne revenait que dans la soirée. René devait prendre ce jour-là au presbytère sa leçon de grec que lui donnait le jeudi et le samedi le curé de la paroisse.
Philippe avait demandé à accompagner sa grandmère ; la voiture les emmena dès sept heures.
11 faisait un temps exécrable... la pluie tombait dru... Resté seul, René monta à la
LA VENGEANCE DU MEUNIER
salle d'étude, et travailla de tout son cœur pour réparer autant que possible le tort fait au grec par le Jean-Bart depuis'une semaine.
Le dos courbé sous l'averse, il se rendit à la cure... Quand il en sortit, les cataractes du ciel déversaient toujours leurs ondes sur la terre boueuse... Au lieu d'aller visiter l'arsenal, comme il en avait l'intention, il rentra directement.
Après déjeuner, le déluge ayant cessé, momentanément, car de gros nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon, René put enfin courir à son cher bateau.
Les fleurs penchaient leurs calices pleins d'une eau limpide... aux branches des arbres une perle transparente s'arrondissait à l'extrémité de chaque feuille... l'écorce des troncs se gonflait sous l'ondée bienfaisante... et dans le gazon les pâquerettes roses repliaient frileusement leurs pétales. Sous le frisson passager de la nature la vivification s'annonçait ; comme une sève extérieure, la pluie dont ruisselaient les végétaux portait en elle force et fraîcheur.
La chanson aux lèvres, humant les senteurs de la verdure et barbotant à plaisir dans les mares formées çà et là, René courait vers l'arsenal.
Une idée lui était venue qui le réjouissait.
Chargé de son bateau, il se rendrait chez François Aubron, le marin expliquerait le mécanisme de son navire au mounet qui lui avait si bien appris celui de son moulin.
De larges gouttes criblaient déjà la cime des arbres sous lesquels il passait... Pressant sa course, il arriva à l'arsenal juste à l'instant où l'averse s'abattit.
Levant le loquet de la porte, il entra et repoussa le battant.
Dès le premier pas il s'arrêta... la stupeur le clouait au sol... Sans un geste, sans un cri, il regardait à ses pieds les débris épars de ce qui avait été son beau navire.' Du cuirassé il ne restait plus que des plaques de tôle bossuées... des rouages faussés... la chaudière informe... les roues en morceaux... des mâts brisés, le pavillon déchiré et souillé.
Le Jean-Bart n'avait pas sombré dans un
naufrage... Ses flancs, que ne labourèrent pas les volées de canon, étaient pourtant écartelés.
Il n'avait pas fait la guerre, les flots ne s'étaient pas ouverts sous lui; non... traîtreusement assailli durant son repos, il avait péri sans gloire au port môme.
Une douleur profonde envahit le pauvre enfant... il comprit que le Jean-Bart avait été pour lui plus et mieux qu'un joujou, un ami près duquel il apprenait son métier d'homme.
Le vide se fit dans son cœur... mais il ne put verser une larme.
Il s'agenouilla près des restes du bateau, et, ramassant le carré de soie tricolore, il y posa ses lèvres frémissantes, puis il le replia et le resserra pieusement dans son portefeuille.
Tout petit qu'était le marin, tout petit qu'avait été le joujou brisé, ce baiser d'adieu enfermait autant de souffrances que si l'enfant eût été un homme et le joujou un navire de guerre au glorieux passé!
Quand René sortit de la cabane, il était pâle, mais calme; la colère se lisait dans ses yeux, mais nul geste ne la dénotait.
Il savait que Philippe avait commis cette lâche et vile action de jalousie... lui seul était capable d'une telle bassesse... le désir manifesté pour la première fois, ce jour-là, d'accompagner sa grand'mèrc, confirmait encore sa faute.
Les lèvres serrées, René songeait :
« Je ne lui pardonnerai jamais! Grand'mère saura tout et il sera renvoyé chez lui... je ne veux pas qu'il reste ici... ce sera ma vengeance... il n'a de bons, dit-il, que les deux mois passés à Linteau... tant mieux... il partira... oui, il partira... »
Dans cette tète de petit Breton à la volonté ferme et tenace, la décision soudain prise s'ancrait inébranlablement, fixe comme la roche engrevée au bord de la falaise.
II rentra, prit un livre... son esprit ne put se fixer... la lecture le fatigua.
Remettant posément le volume en place, il dit :
P. PERRAULT
<( Allons au Vieux Moulin jusqu'à ce qu'il revienne. »
II, c'était Philippe.
Sous la pluie, qui rafraîchissait son front brûlant, il traversa le parc.
Le moulin ne tournait pas. Morne et silencieux, il planait sur la colline attristée d'où l'eau, par mille rigoles, ruisselait vers la plaine.
Son pignon enfoncé dans la brume nuageuse , ses grandes ailes fouettées par la rafale, ses roses effeuillées et surtout cette immobilité de navire échoué en plein brouillard, tout rappelait à l'enfant le désastre de l'arsenal.
Finie, semblait-il, la gaieté du Vieux Moulin, finis ses joyeux ronrons... dispersée la légère poussière blanche qui, du matin au soir, montait vers le ciel, comme la dîme au Créateur de cette douce farine tombant d'entre les meules pour le pain du riche et de l'indigent.
Le cœur de René, si triste pourtant, s'attrista davantage encore; demain, les ailes du moulin recommenceraient à tourner, tandis que janiais plus ne glisserait sur l'eau le Jean- Bart, cuirassé français.
La porte s'ouvrit sous la poussée du visiteur.
Il entra et fut accueilli par des rires joyeux qui ressemblaient aux pépiements d'une nichée de moineaux.
Les voix sortaient de la chambrette ménagée
à la base de la cage. C'est là qu'Aubron portait les résidus encore tièdes de la mouture restés au blutoir et les déversait dans des berniquets 1 différents, selon leur qualité... les uns ne contenant que du bran' 2 , les autres chargés encore de grumeaux.
Le bran, seul déchet de la mouture du pauvre, n'est plus bon qu'à l'engrais des bestiaux.
Les rires avaient couvert le bruit de l'arrivée du jeune garçon.
Levant la cadole*, celui-ci entra au grand émoi de trois marmots perchés, qui sur les genoux, qui sur l'épaule du mounet, tels des pierrots sur une statue.
Aubron se leva, secoua doucement la grappe vivante accrochée à sa personne et s'excusa de n'avoir pas entendu son visiteur.
« Dame ! aussi, monsieur René, c'est votre faute, dit-il en riant; depuis quinze jours qu'on ne vous a point vu ici, je pouvais croire que vous m'oubliiez tout à fait.
— Mais vous ne manquez pas de compagnie », fit le garçonnet en désignant les trois bambins qui recommençaient l'ascension des jambes du mounet... môme le dernier, une fillette de deux ans à peine dont les boucles blondes gonflaient le bonnet de drap noir et tombaient en désordre sur son cou.