CHAPITRE VI
Le matin d'un triste jour de décembre, dans le brouillard gris qui enveloppe les choses, là-bas à l'embranchement de la route de Chalon, vers le Péage, un cortège se forme derrière les voitures de deuil, qui viennent enfin d'apparaître.
Il se range le long du chemin humide aux accotements verts où le bruit des pas s'étouffe.
Tout au loin, les petites collines se haussent très vagues dans la brume. A peine entrevoit-on au premier plan, sur le gris plus
POUR L'HONNEUR
clair du ciel, des rameaux grêles qui se dressent comme des bras que soulève la pitié.
Pierre et le missionnaire qui l'accompagne descendent du landau et suivent à pied le cercueil. Un groupe d'amis les entourent.
Après eux, sept hommes se tiennent sur une seule ligne :
les « conscrits » d'Odule Saujon. Les vignerons de Pierre et de l'oncle Chariot les suivent, le brassard de deuil à la manche; puis la foule.
Et, lentement, en grand silence, on accomplit le trajet du Péage à la Foussotte.
Car le mort rentrera chez lui. Une heure, le toit familial abritera sa dépouille : son frère l'a voulu ainsi, voulu avec une énergie contre laquelle se sont brisées les instances de Pierre et les colères de Caroline.
La grille attend ouverte; le char funèbre roule lourdement sur le sable; les portes de la maison, drapées de deuil, laissent entrevoir la chapelle ardente où brûlent d'innombrables cierges.
Entre les masses de verdure disposées en dôme, l'oncle Chariot a désiré que son frère reposât sous les branches de sapin à l'ombre desquelles il a joué enfant; on a aligné, pour supporter le cercueil, des chaises empruntées à l'antique mobilier, celles qui ont vu Odule tout petit se cramponner à leurs barreaux pour se mettre debout...
Et tout près, tout près, le pauvre oncle Chariot a fait apporter son fauteuil. Il veut pouvoir effleurer de la main la triple enveloppe de bois de camphrier, de plomb et d'ébène, qui le sépare du frère toujours présent, toujours aimé, en dépit de la distance et des années. *.
A présent, les chevaux sont arrêtés. Avec une hâte jalouse, les vignerons descendent le cercueil. Us ont déclaré :
« C'est bon pour les étrangers de s'en aller au cimetière en voiture. M. Odule était un enfant du pays, le frère et l'oncle des maîtres : il sera porté par son monde. »
Le vieux curé vient recevoir le corps,
M. Saujon pleure, ses lèvres bégayent un adieu. Et tandis que le cortège se reforme et se déroule, très lent, interminable, petit Greg, à qui Pierre a confié la mission de rester auprès de son oncle, console le vieillard en lui racontant que « les morts habitent chez le bon Dieu qui leur est très pitoyable, très tendre, et les fournit de tout »; ce qu'on lui a expliqué quand son grand-père est. parti.
C'est fini... le père et la mère couchés côte à côte, on fait place entre eux au fils qu'ils n'ont pas revu, mais qui se souvenait puisqu'il
P. PERRAULT
a voulu dormir auprès des siens... La foule se disperse, causant du mort qu'elle n'a point connu et de l'immense fortune qu'il laisse à ses héritiers.
M me Saujon, en grand deuil, robe et chapeau de la bonne faiseuse, donne le bras à son neveu, qui marche la tête inclinée, les yeux brouillés de larmes.
Ils retrouveront la maison pleine de monde.
Les vignerons seront déjà attablés dans la grange. Et tous les amis venus de loïn ont été priés de rester pour le déjeuner : c'est encore l'usage en Bourgogne.
Caroline a pris ses précautions : un repas de trente couverts a été commandé à l'hôtel du Nord, dont le personnel est depuis le matin à la Foussotte.
« Qu'en dira mon oncle? Quelle impression ressentira-il, à la vue de ses vieux camarades, tous alertes, bien portants, comme il devrait Fêtre? prononça Pierre au moment de pénétrer dans le jardin, ramené par la vue de leurs hôtes, dont la plupart les avaient précédés, au devoir pénible, mais inévitable, qui lui incombait.
— Je ne sais pas, repartit Caroline. Ça va l'ennuyer, peut-être. C'est une corvée pour tout le monde, ces repas-là, mais on ne peut laisser repartir les gens à jeun. »
Elle s'interrompit pour remarquer :
« Je ne vois pas le prêtre qui t'accompagnait, qu'est-il donc devenu?
— Le père d'Espard! Il déjeune à la cure.
— Ta-t-il donné cette lettre dont le consul parle dans sa dépêche?
— Pas encore. Il a, paraît-il, des instructions précises. Je ne dois être mis en possession qu'après les obsèques.
— Je me demande ce qu'Odule peut bien avoir à te dire en particulier, fit M me Saujon nerveuse, comme chaque fois que cette question se posait dans son esprit.
— Ne vous tracassez pas à ce sujet, ma tante; cela ne changerait rien à ce qui est.
Prenez votre cachet... »
11 ajouta, narquois :
« Vous feriez peut-être bien de doubler la dose, étant donnée la qualité du menu. »
L'oncle Chariot était au salon, entouré de ses vieux amis qu'il paraissait heureux de revoir. On causait chasse, politique, agriculture. Le déjeuner fut plein d'entrain : Odule Saujon était loin des esprits...
Seuls, Pierre et son oncle échangeaient parfois un regard triste qui parlait de l'absent.
On ne quitta la table que vers trois heures, au moment de monter en voiture.
Pierre eut un soupir d'allégement, à voir s'éloigner leurs hôtes.
Son séjour à Paris, les démarches à faire pour être mis en possession de la fortune qu'Odule lui léguait tout entière, avec cette clause restrictive, toutefois, que la moitié du revenu appartiendrait à son frère Charles sa vie durant; — il n'était pas question de Caroline; — puis le voyage de Marseille, l'attente, le retour surtout, avaient été pour le jeune homme une source de tracas et d'émotions pénibles.
S'y ajoutant, celles de ce jour avaient achevé d'ébranler ses nerfs, pour calme et maître de lui qu'il fût.
Il se sentait envahi d'un impérieux besoin de silence, d'isolement...
Un peu affaissé, surpris par cette subite solitude, succédant à ce mouvement inusité autour de lui, l'oncle Chariot somnolait dans son fauteuil. En face de son mari, Caroline digérait, la mine béate, passant en revue les mets dont elle s'était délectée, les savourant de souvenir.
Pierre se glissa hors du salon, monta chez lui, et, traînant vers le feu sa grande vieille bergère, s'y enfouit, s'y blottit, le front dans les coussins, ne souhaitant qu'une chose :
cesser de penser durant quelques minutes.
Tout en cherchant sa place, tassant son corps svelte, il grognait entre ses dents :
« C'est stupide d'être las comme ça ! »
Mais il ne résistait point, laissait se fermer ses paupières, s'engourdir son esprit, content de penser que, enfin ! il allait dormir, ne fût-ce qu'une heure.
Pas même une minute !... 11 était écrit qu'il ne se reposerait point encore ce jour-là.
On heurtait à sa porte.
Et, quand il fut allé ouvrir, — il avait mis ses espérances de repos sous la protection d'un tour de clef, — Pierre se vit en présence du père d'Espard.
Petit Greg, qui l'avait amené, se retira discrètement. Marcenay referma sa porte, et les deux hommes se trouvèrent seuls, debout, en face l'un de l'autre.
Ils s'étaient tendu la main cordialement.
« Asseyez-vous, monsieur l'abbé », articula Pierre, indiquant le siège qu'il venait de quitter.
Le père d'Espard refusa d'un geste.
« Je dois être à Chagny pour l'express, je n'ai que bien juste le temps. Voici, monsieur, ce que votre oncle m'a confié pour vous. »
Il avait entr'ouvert sa douillette de voyage et pris dans la poche intérieure une enveloppe scellée de cinq cachets.
Pierre lut, non sans quelque surprise :
« A remettre, en mains propres, à mon neveu Pierre Marcenay qui devra d'abord en prendre seul connaissance. »
« Si je définis bien l'intention de cette phrase, il ne s'agit que d'une première lecture, observa le jeune homme. Je reste libre ensuite de communiquer le contenu de la lettre à mon oncle et à ma tante.
— Évidemment », répondit le père d'Espard, dont le regard plongeait, scrutateur, dans les yeux perplexes de Pierre.
Il ajouta d'une voix lente, en pesant chacun de ses mots :
« M. Odule Saujon a voulu que votre impression personnelle et la décision qui doit suivre fussent dégagées de toute influence étrangère. J'ai cru comprendre qu'il avait contre sa belle-sœur quelques préventions...
injustifiées, sans doute. »
Un demi-sourire passa sur les lèvres de Pierre, qui, ne jugeant point avoir à donner son avis, reprit aussitôt :
« Vous avez été le confident suprême de mon oncle, vous êtes instruit de ce qu'il me confie, c'est évident. Si vous pouviez rester ici jusqu'à demain, monsieur l'abbé, cette lettre lue dans les conditions qui me sont posées, nous aurions toute la soirée pour
en causer ensemble. Vos conseils me guideraient mieux, j'en suis sûr, que ma propre inspiration.
— Détrompez-vous : c'est affaire entre votre conscience et votre volonté. Un honnête homme n'a besoin des conseils de personne pour accomplir ce que l'honneur commande.
Là où la conscience ne serait point écoutée, de quel poids pèserait l'avis d'un inconnu?
— Mes parents m'ont élevé dans l'absolu respect de l'honneur et des devoirs qu'il impose, prononça Pierre, plantant son regard bien droit dans celui du missionnaire. Quoi qu'il commande en cette circonstance, ce sera fait.
— Au prix de n'importe quel sacrifice? interrogea le père d'Espard, appuyant à dessein sur chaque mot, comme pour en souligner la valeur.
— A tout prix, monsieur l'abbé », répondit Pierre simplement, sans serment, sans phrases.
Le prêtre ouvrit les bras :
« Mon cher enfant! venez que je vous embrasse et vous bénisse de la part de celui qui n'est plus. Il vous avait bien jugé!... Moi... qui ne vous connaissais pas, je gardais quelques craintes; je pars tranquille. »
Ils n'échangèrent plus un mot..
Redescendus ensemble au salon, le missionnaire fit une courte visite à M. et M n,e Saujon, et regagna le landau qu'il avait gardé en prévision de son départ.
« C'est donc bien malaisé, ce que je vais avoir à faire, se demandait Marcenay en regagnant la maison à pas lents après avoir reconduit le père d'Espard jusqu'à sa voiture; moi qui comptais pouvoir prendre un peu de repos!... »
Caroline guettait le retour de son neveu.
Dès qu'elle l'aperçut, elle descendit les degrés du perron et courut à sa rencontre.
« Eh bien, cette lettre, l'as-tu enfin?
— La voici », dit-il en la présentant à sa tante de manière qu'elle put lire la suscription.
Puis, la remettant dans sa poche et boutonnant son veston avec soin :
P. PERRAULT
« Gardez-vous de prendre martel en tète, et surtout laissez l'oncle Chariot en paix à ce sujet.
— Tu nous la communiqueras, j'espère.
— Je vous dirai cela lorsque je l'aurai lue.
On va bientôt dîner?
— Tu as faim?
— Absolument pas; j'ai sommeil. Voilà trois jours que je dors mal ou point, j'ai hâte d'être dans mon lit. Or, comme le dîner doit précéder le coucher, je soupire après le moment de me mettre à table. Et vous?
— Je crois qu'il me faudra faire un peu la diète ce soir, gémit-elle, prenant soudain sa voix plaintive.
— Le homard ne passe pas? » fit le jeune homme d'un ton moqueur.
Et il continua de la taquiner en l'occupant d'elle, de façon à ne point laisser l'entretien évoluer du côté où il ne lui convenait pas qu'il revint.
Enfin! il était seul! Le sommeil?... il avait fui, chassé par l'angoisse.
Accoudé sur une table où reposait le pli encore fermé, Pierre songeait, triste, si triste !
Minute après minute, il retardait à rompre les cachets, certain que sous leur cire de deuil une peine l'attendait... Il n'osait pas prévoir; il s'était interdit toute supposition. Mais la solennité du père d'Espard en prononçant le mot « sacrifice » avait éveillé en lui un monde de pensées.
Somme toute, il obéissait à cet instinct qui est en nous gardien de notre paix et nous fait hésiter, reculer, nous détourner, comme d'un calice amer, de la révélation où nous pressentons que cette sérénité va sombrer.
Enfin sa main un peu tremblante souleva l'enveloppe : il fallait en finir.
Une déchirure de l'ongle, au coin; le couteau à papier introduit rapidement dans la blessure, fendant d'un trait le bord supérieur, et voilà les feuillets épars devant lui.
A présent, sa longue hésitation avait fait place à une hâte fiévreuse. Il lisait, lisait, tournait les pages, haletant, toujours plus troublé, plus pâle...
Il était parvenu aux dernières lignes lorsque, du dehors, un doigt prudent consulta la serrure, s'assurant si elle jouait.
Et Caroline, déçue par la résistance de la clef mise en dedans et tournée deux fois, prononça soudain, point résignée à se retirer sans savoir :
« Eh bien! qu'est-ce que c'est?
— Une simple confidence que je vous communiquerai demain au réveil : soyez en paix. »
La voix du jeune homme était singulièrement altérée et ironique, mais, de sa réponse, sa tante ne retint que le sens.
Rassurée, elle regagna son lit et s'endormit, le cœur soulagé du poids qui, depuis sept semaines, l'oppressait insupportablement.
Pierre avait enfoui son front dans ses deux mains. A travers ses doigts noués, des larmes filtraient, brûlantes. Il avait prévu bien des choses, mais pas cela... pas la honte!...
Il se sentait comme assommé. Ses lèvres serrées, où le souille passait à peine, murmuraient des syllabes hachées, intraduisibles.
Cet état de prostration dura longtemps...
une partie de la nuit... Où était le sommeil?
A la fin, voyant poindre l'aube, Pierre se
leva, fit quelques tours dans sa chambre et se
jeta tout vêtu sur son lit.
« Le malheureux ! le malheureux ! répétait-il. Quel remords il a dû emporter ! Ah ! je crois bien que je m'emploierai à Ce qu'il attend de moi, et sans perdre une heure ! »
Ce que Pierre venait de lire n'était point une lettre, à proprement parler, mais un mémoire relatant des faits graves en quelques pages concises.
Celui qui l'avait rédigé s'était défendu jalousement de toute expansion. En dépit de luimême, cependant, certains mots échappés à sa plume racontaient, avec une précision et une force terrifiantes, l'histoire de sa conscience torturée.
Le sentiment qui planait sur ces pages, c'était la lutte d'une àme droite, mais avide de fortune; la sincérité du vouloir, aux prises avec l'ambition démesurée qui l'égarait, et, toujours ! laissait passer l'heure...
POUR L'HONNEUR
A une première lecture, ces nuances avaient échappé à Marcenay. Le fait brutal l'avait trop violemment saisi à la gorge; il n avait vu que lui. Mais au matin, un peu calmé, en relisant le mémoire (TOdule, il sentit la pitié prendre la place de la colère humiliée qui l'avait écrasé 1 a veille.
Oui, le cou-:
pable avait une excuse :
son constant désir de réparer le dommage. Il était pardonnable, pardonnable surtout parce qu'il avait beaucoup souffert de sa faute. L'oncle Chariot penserait ainsi, Pierre en était certain, et cela lui rendait moins pénible la confidence à faire.
Car de lui tout cacher...
cela ne se pouvait...
La part de fortune qui appartenaitau
jeune homme en totalité suffirait-elle? Rien de moins certain. Il entendait avoir ses coudées franches, être libre de disposer du tout s'il le fallait.
Et sa tante?
Que de malice gît encore au fond du cœur le
plus sincèrement bon ! Le mécompte de Caroline n'amenaitqu'un sourire sur les lèvres de Pierre. Cela le divertissait de se la représenter déconfite, ses rêves en fumée, sa rapacité punie.
Vers neuf heures, il descendit, la lettre d'Odule à la main. Ses traits rassérénés ne gardaient plus que la trace d'un peu de fatigue. Il appela sa tante en passant et tous les deux entrèrent chez le vieillard, qui venait seulement de s'éveiller.
P. PERRAULT
On était au jeudi.
N'ayant point de classe, petit Greg était revenu chez lui étudier ses leçons du lendemain.
Personne ne le savait là; d'autant que, pour ne pas troubler le sommeil du matin de l'oncle Chariot, le meilleur et bien souvent le seul que goûtât le paralytique, l'enfant avait pris l'habitude, à cette heure matinale, de sortir et de rentrer par sa fenêtre, peu élevée au-dessus du sol.
Il en avait déjà fait de l'ouvrage, petit Greg, à neuf heures du matin î D'abord sa chambre, puis une course au bois Salomon pour cueillir à Gabrielle, qui avait exprimé le désir d'en orner le salon de bonne maman et son petit oratoire, des branches de houx fleuri. Il avait ciré toutes les chaussures de la maison, soigné les pigeons, la volaille; fait manger devant lui, à Mylord, un peu délicat sur la nourriture, une pâtée préparée de ses mains; rendu mille petits services à la cuisinière.
A présent, il était absorbé par l'étude d'un chapitre d'histoire de France, dont il devait faire le résumé au maître, de mémoire, avec les dates.
Tout à son étude, Greg ne prenait pas garde que l'on causait dans la pièce à côté. Les voix alternaient, semblant deviser. Puis celle de Marcenay s'éleva seule au milieu d'un grand silence.
« Voilà M. Pierre qui lit le journal, murmura l'enfant après avoir prêté l'oreille une seconde. J'irai lui dire bonjour dès qu'il aura fini; l'oncle Chariot est contrarié lorsqu'on interrompt sa lecture. »
Ce que Pierre communiquait à M. et M m6 Saujon, le voici :
« Le 7 juillet 1863, je quittai Bressuire pour me rendre au Havre, où je devais m'embarquer à destination du Mexique.
« Je possédais huit mille francs, auxquels je ne voulais pas toucher, plus cinquante louis destinés à couvrir mes frais de voyage.
« Ayant besoin d'un portefeuille, le matin de mon départ, je sortis pour l'acheter. Je me proposais de me rendre à cet effet dans un
magasin où je me servais habituellement.
« A quoi tiennent les choses! En traversant la ville, je longeai un bazar qui avait en étalage des articles de maroquinerie : je m'arrêtai.
« Un homme entre deux âges, paraissant, à son costume, de condition moyenne, s'occupait de faire l'emplette que je méditais moimême.
« A mesure qu'il examinait et posait les portefeuilles, je les reprenais pour les regarder à mon tour.
« 11 finit par s'arrêter à un article vert foncé, muni d'une serrure solide, et s'en alla.
« Après avoir constaté que les autres ne valaient pas ceux de cette catégorie, je me décidai pour le portefeuille pareil au sien, et, rentré chez moi, j'y enfermai les huit mille francs qui constituaient ma fortune.
« Le même soir, à quatre heures, je prenais place dans la diligence qui faisait alors le service entre Bressuire et Saumur. Nous n'étions que cinq au départ : une dame âgée et moi dans le coupé, deux paysans dans l'intérieur, et, sur l'impériale, à côté du cocher, le propriétaire du portefeuille semblable au mien.
« Ce dernier devait être étranger au pays, car, à plusieurs reprises, je l'entendis questionner son voisin sur les lieux que nous traversions, s'informer du nom des villages.
« A la butte de Mouillère, il monta plusieurs personnes, entre autres le médecin de Saint- Varent qui se rendait à Thouars.
« Mais, proche de cette ville, à un tournant que le voisinage de la rivière rend particulièrement dangereux, les chevaux, effrayés par une voiture de bohémiens, se jetèrent de côté si brusquement que la diligence oscilla.
« Craignant une chute dans le Thouet, très profond à cet endroit, le cocher tira sur les rênes afin de rejeter ses bêtes à l'opposé. Les chevaux se cabrèrent, résistèrent à la main, l'un d'eux s'abattit et la patache versa.
« Ma voisine, affolée, s'était cramponnée à moi, de telle sorte que, lorsque je l'eus tirée du coupé, mon veston, que j'avais soigneusement boutonné, flottait, ouvert : je n'y pris garde que plus tard.
POUR L'HONNEUR
« Du champ voisin, où il avait été projeté, le cocher, une jambe cassée, appelait au secours. Pour le voyageur de l'impériale, il ne disait rien, étant évanoui.
« Tandis que les autres relevaient le cheval pris dans ses harnais et dételaient son camarade, le médecin, ma voisine de coupé et moi entourions les deux blessés. Soudain, la dame se tourna de mon côté et me dit :
« — Monsieur, ce portefeuille est bien à vous? »
« Je palpai la poche intérieure où j'avais glissé le mien : elle était vide.
« — J'en étais sûre, ajouta ma voisine. Je vous l'ai vu entre les mains quand vous l'avez passé de votre pardessus dans ce vêtement. »
« Je remerciai et je réintégrai ce que je croyais en toute sincérité être mon bien.
« Le médecin jugeait l'état de l'étranger très grave; pour le cocher, on ne pouvait songer à le transporter autrement que sur une civière.
« Obligé par le départ du bateau, ma place étant retenue, à ne pas perdre un instant, je ne pouvais attendre. Des paysans et un cantonnier qui travaillaient à peu de distance étaient accourus à notre aide. Le cantonnier m'offrit sa brouette et ses services pour charrier mes bagages à l'hôtel du relais où j'avais décidé de me rendre en toute hâte, afin de ne point manquer la correspondance. Pressée d'être arrivée à Tours, où l'appelait la mort d'un parent, ma voisine de coupé prit le même parti que moi.
« Nous emportions les instructions du médecin, et, avant que nous eussions quitté Thouars nous-mêmes, deux civières et des chevaux frais étaient envoyés à l'équipage en détresse.
« Je n'avais point à changer mes valeurs françaises. A cette époque, des détachements de notre armée du Mexique rentraient par chaque paquebot. Les payeurs seraient enchantés de transformer l'or étranger, qui leur était remis pour faire la solde, contre mes billets de banque ; je le savais par un officier rencontré à Parthenay, celui-là même dont les récits sur le Mexique avaient déterminé mon choix.
« Sitôt sur le bateau, je serrai mon portefeuille au fond de la petite malle que j'avais donné Tordre de déposer dans ma cabine; une malle fermant à secret, dont je m'étais muni, toujours sur les conseils de l'officier, en vue des hôtels très peu sûrs où il me faudrait séjourner en arrivant.
« Je suis absolument sincère en déclarant ceci : je n'avais point pris garde que mon portefeuille était plus épais qu'au départ.
J avais débarqué depuis quinze jours à Vera- Cruz, lorsque j'eus pour la première fois l'occasion de l'ouvrir. Je fus stupéfait d'y trouver, au lieu des huit mille francs en billets de cent francs que j'y avais serrés, quatre-vingts billets de mille francs.
« Je supposai tout, même un miracle, avant d'entrevoir la vérité. Et encore... comment admettre que ce bonhomme, si simplement mis, eût en sa possession quatre-vingt miHe francs î
« Car, dans l'ordre naturel, cela seul avait pu se produire : uri échange des deux portefeuilles au moment de l'accident de voiture; ma voisine ramassant celui du voyageur évanoui et me le remettant à la place du mien tombé aussi.
« Que faire? Écrire au maire de Thouars, lui exposer mon cas, le prier de rechercher la personne à qui appartenait cet argent, et le restituer au plus vite. Oui... voilà ce que commandait ma conscience formée par d'honnêtes parents...
« Mais, entre ce devoir rigoureusement imposé et moi, se dressait une tentation terrible.
« Une occasion s'offrait de faire fortune en peu de temps; mes seuls capitaux n'y eussent point suffi; avec ceux que les circonstances avaient mis entre mes mains, j'étais certain de réussir.
« Et voici par quel raisonnement je fis taire mes scrupules :
« — J'associerai celui dont je conserve les fonds, me dis-je. Je partagerai avec lui les bénéfices. Au lieu de soixante-douze mille francs, c'est deux, trois cent raille, peut-être davantage, que je lui rembourserai dans six
mois. En recevant une telle compensation, il sera loin de regretter le souci causé par cette aventure. Tout son avoir fût-il enfermé dans ce portefeuille, ce qui semble peu vraisemblable, il ne se trouve pas entièrement démuni : mes huit mille francs lui restent.
C'est de quoi lui permettre d'attendre... »
« Parvenu à ce point de mes déductions, je m'efforçai de me rappeler si je n'avais rien mis, ni lettres, ni note quelconque, avec mes billets de banque. Mais non : mes cartes, mes papiers, j'avais tout avec moi dans le petit agenda qui était mon vade-mecum.
« La certitude que le soupçon ne pouvait matteindre emporta mes dernières hésitations. Seulement... je mis cinq ans à réaliser la fortune espérée. Écrire après ce long temps écoulé n'était plus possible. Il me fallait aller moi-même en France faire mes recherches, et obtenir le pardon de mon silence par le demi -million rendu comme intérêts.
« Je me disposais au départ lorsque la faillite de mon banquier me rejeta dans une situation voisine de la misère.
« Le Mexique était fort troublé à cette époque. Maximilien venait de payer de sa vie le triste bonheur d'avoir régné; les factions avaient beau jeu. Ah! les dures années!
« Mais l'expérience acquise me permit de rétablir mes affaires malgré l'insécurité du pays.
« Je louai d'immenses prairies, j'y élevai du bétail qui prospéra : en dix ans j'avais i
reconquis le million perdu; une année de sécheresse me ruina de nouveau. Mes bœufs, mes moutons mouraient par milliers.
« Découragé, cette fois, je fus sur le point de renoncer à la lutte. Ce qui me rendit le courage de tenter la chance quand môme, c'est mon désir de revoir la France et tous les miens, joint à l'impérieux besoin, dont j'avais l'âme hantée, de réparer ma faute, de me sentir absous...
« Et au moment où tout est aplani, où je vois se rapprocher l'heure de la réhabilitation, je meurs... Ah! j'ai trop tardél... Dieu n'est pas avec moi. Il m'a envoyé l'un de ses serviteurs, cependant... c'est donc qu'il pardonne?
« En léguant à mon neveu et à mon frère tout ce que je possède, je leur lègue le devoir de désintéresser celui que j'ai involontairement dépouillé et sciemment volé, pourtant!...
« 11 m'est venu parfois à la pensée, surtout en ces derniers mois, que de grands malheurs, combien ! combien ! avaient pu prendre leur source dans la perle de cet argent.
« Sachant mon frère dans l'impossibilité d'agir, c'est Pierre que je charge de réparer mon crime. Et, d'avance, sûr qu'il ne faillira point à cette tâche, je le bénis pour sa charité envers mon âme tourmentée.
« Philippe- Odile Saujon.
« Vera-Cruz, le iO septembre 1888. »
P. Pbrrault.
(La suite prochainement.)
LES CHERCHEURS D'OR DE L'AFRIQUE AUSTRALE
(La guerre au Transvaal)
Far JLUJDRlb X+JLTJTLT'E
L'exode vers la Franoe.
L'heure de la délivrance avait enfin sonné. De Parmée disparate de Benoni, il ne restait plus rien. Tout ce qui n'avait pas sauté en
Pair sous le coup de Pexplosion, pour retomber en lambeaux et membres épars, au fond du gouffre qui remplaçait la ci-devant
colline des Pétunias, — tout s'était évanoui et comme évaporé dans une fuite éperdue.
Désormais la voie était libre; on pouvait plier bagage et songer au départ.
D'un commun accord, il fut fixé au lendemain matin. La voiture d'ambulance fut amenée devant la porte et lord Fairfield, confortablement établi sur une couchette; les petits chevaux indigènes, montrant toutes leurs côtes, mais courageux et alertes, furent sellés; Goliath, enfin, un peu efflanqué, mais toujours digne, solide, dévoué, « le roc sur lequel la maison était plantée », déclarait Colette avec enthousiasme, Goliath allait fermer la marche, portant suspendu à ses défenses le petit hamac enrubanné où gazouillait la mignonne Tottie; Phanor gambadait gaiement sur les flancs de la troupe.
Il était huit heures du matin quand la caravane s'assembla, et il avait fallu pousser vivement les apprêts du départ pour se trouver mobilisés jusqu'au dernier en si peu de temps; mais M. Massey, décidé à mener vivement les choses, avait donné des ordres stricts pour que personne ne se mît en retard et chacun se l'était tenu pour dit.
Cependant deux de la bande avaient trouvé moyen de ne pas quitter sans lui dire adieu ce coin de terre qui, en dépit des épreuves récentes, leur laissait tant de souvenirs heureux. Prêts bien avant le temps et assurés de l'approbation de M. Massey, Gérard et Lina, montant à cheval vers six heures, étaient allés saluer une dernière fois les replis de la vallée, les ruisseaux, les arbres, les coteaux qui les avaient vus grandir.
« Gérard, que j'ai de peine à quitter le Dorp!... disait Lina, le visage inondé de larmes. Où retrouverons-nous jamais un soleil comme celui-ci, un jardin, une maison comme celle que nous nous étions faite?...
Oh! pourquoi ne pouvons-nous demeurer?...
— Eh quoi !... Tu n'es pas contente à l'idée de revoir Paris? de toucher la terre de France? demandait Gérard apitoyé, mais encore plus surpris. Pour moi, je t'avoue que le sol d'Afrique me brûle les pieds, tant j'ai d'impatience de fouler celui de la patrie...
— La patrie!... répétait Lina, mélancolique.
Où est-elle, sinon là où nous avons grandi, où nous avons appris le bonheur de vivre heureux, tranquilles et unis?.... C'est sur le sol africain que j'ai trouvé une famille; toujours il restera pour moi la vraie patrie !
— Moi aussi, je lui garderai un bon souvenir, crois-le bien ; maisje lui garderai aussi une dent ! dit Gérard, essayant d'égayer sa petite amie. Deux dents même! Car enfin, voici la seconde fois que nous voyons notre foyer ravagé, la meilleure part de nos biens anéantie; et je commence à en avoir assez d'un pareil état de choses ! Ma conviction arrêtée est que nous devons désormais nous fixer en terre française, et rien n'empêchera que ce ne soit sur le continent de ton choix. L'Afrique est grande, Lina, et nous n'y manquerons pas d'établissements français. Une fois notre chère maman guérie et hors d'affaire, nous choisirons, si tu le souhaites, en Algérie, en Tunisie, au Soudan, où tu voudras, une terre à notre convenance, pour y fonder un nouveau Massey-Dorp...
— Oh! ne voyons pas si loin !... Pensons d'abord, comme tu dis, à maman... Chère maman ! Je me reproche de laisser ici un regret quand je pense que nous marchons pour elle vers la lumière et la guérison!»
s'écria Lina s'essuyant les yeux.
Puis, après un moment de silence songeur :
« Sais-tu, Gérard, dit-elle, j'ai proposé à Henri tout à l'heure de venir dire un adieu éternel à nos champs, à nos bois, à notre terre si chère; il a prétendu avoir cent choses à préparer, mais j'ai bien vu que mon offre lui faisait de la peine. Je crois qu'il a encore plus de chagrin que moi, si c'est possible, à laisser en arrière...
— ... Les personnes aussi bien que les choses, acheva Gérard. Oui, ou je me trompe fort, ou Henri reviendra aussitôt que le devoir le lui permettra. Seule, la volonté de mon père, nettement exprimée, a pu l'empêcher de s'enrôler sous les ordres de Mauvilain. Mais je suis convaincu qu'il reprendrait aujourd'hui même du service dans les ambulances boers si notre mère bien-aimée ne
réclamait avant tout sa présence et ses soins.
— Et toi, Gérard, ne seras- tu pas tenté de te joindre à lui, si la guerre se prolonge au delà de Fépoque de la guérison de maman?
— Pas le moins du monde ! Nous avons donné notre coup d'épaule; nous sommes en régie avec les belligérants, j'ajoute que j'ai d'aussi bonnes raisons que Henri pour vouloir tirer vers le Nord, tandis que sa pensée reste tournée vers le pôle Sud...
— Pauvre Henri! soupira Lina ; on disait, n'est-ce pas, que Nicole allait suivre son père et tous les siens à l'armée de Cronjé quand nous avons quitté le kopje? C'est dur pour lui, il faut en convenir, de ne pouvoir ni frapper un coup auprès d'eux, ni leur donner des soins s'il est nécessaire, ni même avoir des nouvelles certaines...
— C'est dur, en effet! répondit Gérard, surtout avec un état de choses comme celui que nous voyons. En vérité, il n'y a pas plus de raison de voir finir cette guerre dans deux mois que dans dix ans!... »
L'heure du départ arrivait. Les fiancés regagnèrent d'un temps de galop le pied de la tour au moment même où M. Massey se tenait prêt à donner le signal de l'exode.
« C'est bien! dit le chef avec un coup d'œil d'affectueuse approbation aux deux frais visages tout roses de leur course et respirant la joie en dépit du grand chagrin que Lina croyait éprouver. Voici ce que j'appelle la véritable exactitude ! Arriver à l'heure, ni trop tôt, ni trop tard... Les troupes qui connaissent ce secret ne souffrent jamais la défaite... »
Sur quoi l'aiguille ayant marqué huit heures, il ajouta :
« En marche!... »
Et la petite troupe s'ébranla.
Le but de cette première partie du voyage était le havre portugais de Bazakouto, où le yacht Lily était à l'ancre. On y arriva en trois semaines de marche, sans incidents, à travers un pays encore tranquille.
Lord Fairfield avait offert à tous l'hospitalité à son bord, et lady Theodofa avait joint à cette invitation ses instances les plus pres-
santes. Une circonstance particulière avait aidé à faire accepter cette offre. Goliath eût difficilement trouvé place à bord d'un paquebot, et tous étaient résolus aux plus durs sacrifices plutôt que de se séparer d'un ami si cher et si digne de l'être. Autant que les Massey, lady Theodora entrait dans ce sentiment; car, toujours très amie de l'éléphant, elle lui avait voué, depuis son dernier exploit, l'affection que l'on donne à un frère d'armes, et eût cru commettre une trahison en ne lui ménageant pas sur le yacht de son frère une place d'honneur.
L'apparition du Lily avec ses cuivres étincelants, ses formes élégantes, ses légers agrès, ses tapis, ses tentures, ses cabines admirablement aménagées, fut comme un premier avantgoût de l'Europe, un retour à la vie civilisée. On s'embarqua par un temps favorable; vers le quinzième jour, on se trouvait au dixième degré de latitude, au large de cette pointe du Somali, où Colette, Gérard et Lina s'étaient vu jeter sans protection, sans ressources, sans autre soutien que leur affection réciproque et leur invincible courage. De quel œil ému, terrifié rétrospectivement, tous regardèrent au passage cette terre inhospitalière qui avait failli devenir leur tombeau! Lady Theodora, qui pourtant rapportait cette fois de ses voyages une provision de souvenirs n'ayant rien de banal, était bien près de juger médiocres les aventures et les dangers qu'elle venait de traverser, comparés à l'épopée de ses jeunes amis. Lord Fairfield paraissait à peine moins intéressé qu'elle-même à tout ce qui touchait au naufrage de la Durance. Tout à fait remis aujourd'hui de ses blessures, il avait pris le commandement de son yacht, et libre de ses mouvements, n'étant pas tenu d'arriver à un jour, à une heure dite, il se complut autant que M. Massey et Gérard à explorer les parages où avait eu lieu le sinistre, à tâcher de retrouver la place même où le Hamburger, y Qn^ni heurter violemment le transatlantique, faisait sombrer l'énorme navire, réduisait à néant des centaines d'existences !...
Quant à M me Massey, la traversée de ces
parages où elle avait tant souffert, lui était si pénible, qu'elle estimait presque un bienfait de ne les point voir. Elle sentait, en tout cas, que la calamité présente était peu de chose comparée aux angoisses passées; ou, pour mieux dire, qu'entourée de tant d'affections, elle n'avait pas le droit de se croire malheureuse, même si le bon docteur Lhomond se trompait, si la cure qu'il lui promettait comme certaine n'était qu'un leurre ou une illusion, ainsi qu'elle ne pouvait s'empêcher de le craindre aux heures de découragement. Car la cécité complète était venue à cette heure, et, si chacun autour d'elle se félicitait de voir approcher l'heure de l'opération possible, l'heure qui lui rendrait la lumière, il lui était plus difficile, on le comprend, de partager cette confiance et cette joie.
Enfin on a dépassé cette côte du Somali aux tragiques souvenirs ; on a franchi la Porte des Larmes; on a traversé cette terrible mer Rouge où la chaleur est de qualité si atroce qu'on parle de malheureux chauffeurs se jetant à l'eau pour y chercher la fin d'une intolérable condition; on arrive à Port-Saïd, où miss Mowbray a enfin la satisfaction de faire la connaissance de Colette.
C'était là que la famille Massey devait se séparer du Lily. Pour tous, le moment fut pénible.
Les dangers soufferts en commun, les grands intérêts partagés, les affinités de tous genres avaient créé entre les deux groupes des liens solides qu'il était dur de voir délier.
Lord Fairfield et Henri Massey étaient devenus inséparables; M. Higgins déclarait en se lamentant que jamais il ne retrouverait un archéologue pareil à Martial Hardouin, deux savants universels comme le docteur Lhomondet le bon Weber; quant à lady Theodora, elle ne savait lequel pleurer davantage dans cet aimable milieu où elle avait trouvé les aventures tant rêvées et la mort de l'ennui qui la rongeait. Colette, Gérard, M m< * Massey, Lina, même la brave Martine et l'honnête Le Guen, tous en détail et en particulier lui laissaient des regrets; mais plus que tous,
peut-être, si elle eût osé l'avouer, elle déplorait de laisser derrière elle le plus grand et le plus petit : Goliath et son inséparable Tottie.
Les gazouillements délicieux de l'enfant, les incartades originales du géant, le plaisir toujours renouvelé de le regarder vivre, d'observer ses petites jalousies, son grand cœur d'éléphant, son étonnante intelligence, toute» ces choses étaient devenues pour la belle dame désœuvrée un intérêt, un amusement intarissable.
Son «kodak» en main, elle ne se lassait pas d'étudier les jeux des deux amis, de les saisir en des «instantanés» charmants. Elle en emportait tout un album qui aidait à la consoler un peu.
« On verra du moins que je n'exagère pas, disait-elle, lorsque je conterai mes impressions de voyage ! » Et lady Theodora, ayant en effet braqué impitoyablement son objectif sur les gens et les choses, pouvait hardiment défier les sceptiques, car elle se présentait les preuves en main.
Le camp boer, la tour phénicienne, Massey- Dorp, l'ambulance, les Mauvilain, tous le»
Massey, Benoni lui-même avec sa racaille, elle les tenait tous comme «pièces de conviction ! »
Enfin on s'est dit adieu. Le Lily a repris son vol léger vers le détroit de Gibraltar, les Massey ont pris passage à bord du Polynésien, grand courrier des Messageries maritimes, qui revient de l'Extrême-Orient, ayant cueilli sur sa route, au Japon, au Tonkin, à Colombo de Ceylan, Djibouti et ailleurs, toute une population bigarrée, qui s'ennuie ferme, selon la coutume des longues traversées, et qui accueille comme le Messie la venue d'un passager aussi peu banal que Goliath. Le transbordement de notre vieil ami n'a pas marché tout seul, pas plus que son admission; mais heureusement, le docteur Lhomond, qui a des intelligences partout, se trouvant être en excellents termes avec le commissaire du bord, l'affaire a été menée à bien; et une fois Goliath installé dans son box à l'avant, sous une bâche gou-
dronnée, spécialement aménagée pour lui, force a été de reconnaître que le Polynésien ne pouvait faire une acquisition plus intéressante. Les Massey eux-mêmes, avec leurs mérites divers, qui partout leur assureraient le bon vouloir des plus indifférents ; avec le prestige de leurs aventures, et la curiosité que devaient inévitablement susciter des gens revenant tout droit du théâtre de la guerre; le succès de sympathie qu'obtient l'aimable famille est complètement éclipsé par celui de son éléphant.
En deux heures, il est devenu l'événement de la traversée; on se bouscule, on s'écrase pour le voir; on se répète ses hauts faits; car, si ses maîtres gardent la discrétion naturelle aux gens du monde, Martine et Le Guen, n'ayant point les mêmes raisons de se taire, ont vite fait de célébrer la gloire de leur favori, de conter à qui veut les entendre les preuves de dévouement, les prouesses guerrières, son intelligence, toute sa merveilleuse histoire. Les voilà du coup transformés en Barnums, et ils paraissent goûter fort les douceurs de la popularité que leur vaut cet office.
Goliath, lui, reçoit les hommages avec la dignité qui jamais ne l'abandonne. Selon sa coutume invariable, il se montre à la hauteur de la situation, parait la comprendre et s'y conformer avec tact. Alors qu'on voit les toutous pourtant si intelligents, ces animaux qu'on a justement nommés « candidats à l'humanité», se démener, protester, japper avec furie d'un bout à l'autre de la traversée; la volaille, les moutons, les bœufs se montrer complètement démoralisés par la condition insolite de passagers, Goliath observe dans ses manières la plus parfaite convenance; et, à part son encombrante personne qu'on ne saurait sans injustice lui reprocher, on peut dire au Oguré que nul ne tient moins de place que lui. Retiré sous sa bâche goudronnée, il se tient fort sagement, ne semble pas souffrir du mal de mer, ou, s'il en souffre, il a le bon goût de le cacher. On dirait qu'ayant pris la mesure du Polynésien, il a fait le ferme propos de se rendre le plus petit possible, d'at-
tendre patiemment qu'on soit en terre ferme pour reprendre les libres allures de sa terre natale, dans quelque parc que ses bons maîtres ne manqueront pas de lui trouver; et, à défaut du souffle des forêts africaines, il paraît humer très volontiers l'encens de la foule, souvent accompagné de bananes, qui l'entoure sans interruption.
Cette foule, ainsi qu'il a été dit, est essentiellement bigarrée : officiers, commerçants, fonctionnaires, Français, Anglais, Hollandais, Russes, Italiens... Asiatiques et Européens se coudoient sur le même paquebot, et tous se louent des conditions dans lesquelles s'effectue leur passage. Car, — il n'est pas mal à propos de le remarquer ici, — contrairement à une opinion fort répandue, mais très fausse, les bateaux français sont excellemment aménagés. Comme presque tout ce qui sort de notre industrie, ils offrent en tout un caractère de supériorité ; ils en donnent au client pour son argent. Les voyageurs étrangers le savent bien et les recherchent en conséquence! Pour la question de la table notamment, nos paquebots sont au-dessus de toute comparaison avec leurs rivaux. Quiconque a fait une longue traversée — et même courte — a pu admirer les capacités gastronomiques déployées instantanément par beaucoup de touristes. La plupart s'attablent dès le début et semblent défier toutes les lois de la physique concernant l'harmonie nécessaire du contenant et du contenu, entassent et entonnent des quantités invraisemblables de solide et de liquide. Aussi s'explique-t-on que les maîtres d'hôtel des paquebots étrangers fassent payer à part au moins le vin et la bière, tandis que les nôtres comprennent ces bienheureux item dans le prix du passage. A la satisfaction muette mais évidente de MM. les Anglais, on peut demander des spiritueux, ad libitum, sauf le Champagne (il faut bien tracer une barrière quelque part) et il est superflu de dire si l'on use de la permission!...
Quoi qu'il en soit, et quelle que puisse être
la consolation qu'un voyageur isolé sur les mers
trouve à se bourrer de victuailles, il est un
I point que ne dépasse pas le plus vaste appétit,
et, lorsqu'il n'a plus de place, littéralement, le dîneur le plus acharné quitte la partie et va chercher à la lourdeur d'estomac qui l'atteint, une diversion qui existe rarement à bord.
Goliath devint en peu de temps le récréatif désiré; il fit concurrence au whisky; le maître d'hôtel réalisa des économies notables !
Soit que notre vieil ami fût doué au-dessus de toute sa race,* soit que son intimité avec des gens d'élite eût encore développé son intellect, ou qu'il voulût se surpasser pour faire honneur à ses maîtres, il est certain qu'il montrait une sagacité, une finesse, une mémoire, une puissance de raisonnement qui faisaient l'étonnement général. Chaque jour, il donnait un nouvel exemple de pénétration, de tact, de discernement. Beaucoup de gens pensaient qu'il comprenait le langage humain, non seulement des phrases souvent usitées, au sens sommaire, mais des mots en langues variées et comportant des notions compliquées. Comment ne pas être convaincu de ce fait, quand le premier venu lui demandant à brûle-pourpoint : « Goliath, désigne la personne de la société que tu aimes le mieux », la trompe du bon géant s'en allait sans hésitation effleurer délicatement les boucles d'or de Tottie ?
Ou bien si, retournant la proposition, on s'informait soit en anglais, soit en français, de celui qui, parmi ses admirateurs, avait entre tous le don de lui déplaire, on était sûr de voir la trompe dédaigneuse et implacable désigner le plus laid, le plus mal vêtu de l'assemblée.
.Car messire Goliath joignait à cette indépendance d'allures, àcette originalité d'humeur qui marque souvent les grands caractères, un sens esthétique des plus rares. Ses favoris, on pouvait le constater, étaient tous remarquablement beaux; dès le premier salut, la belle et élégante lady Theodora avait gagné ses bonnes grâces, tandis qu'à l'excellent Weber il n'avait jamais pardonné ses lunettes bleues et sa mine de chat-huant. Encore savait-il montrer une sorte de politesse froide aux gens de son cercle dont il admettait le mérite sans pouvoir tolérer leur extérieur.
Mais pour les étrangers dont la figure ne lui revenait pas, surtout pour les gens mal soignés dans leur mise, il affichait le plus complet mépris.
Cette disposition était un sujet inépuisable d'amusement pour les passagers. On se plaisait à s'affubler, à se fagoter pour mettre sa sagacité en défaut, on n'y parvenait point, il reconnaissait les gens sous leur déguisement.
« Avez-vous remarqué, se disait-on, comme il est poli, prévenant avec les officiers, avec les marins? môme sans uniforme? on dirait un fanatique de l'armée!... »
Cependant on n'avait guère tardé à observer dans son attitude une particularité qui n'était pas sans déconcerter ses plus chauds admirateurs : quelle que fût l'élégance de son interlocuteur, quelles que fussent sa bonne mine, ses prévenances, ses gâteries, ô étonnement, quel que fût son grade! s'il se présentait coiffé d'un feutre mou, Goliath le regardait de travers, refusait d'accepter ses présents et lui tournait le dos. Bien plus, si l'on insistait, il ne manquait guère de faire subitement face à l'ennemi, et, happant du bout de sa trompe le couvre-chef abhorré, de l'envoyer promener au milieu des vagues. En vain quelques-uns, espérant tromper sa vigilance, se décoiffaient avant de l'aborder. En vieux routier qui a vu plus d'un tour dans sa vie, il ne se laissait pas prendre à de vaines apparences; sa trompe agile avait vite fait de fouiller sous le bras, jusque dans la poche du délinquant; et alors, brandissant victorieusement l'objet de sa haine, il l'envoyait avec un ricanement diabolique, un trépignement vengeur, rejoindre ses autres victimes au milieu des flots.
Beaucoup, regrettant leur feutre, étaient portés à juger sévèrement cette conduite, à l'attribuer à une antipathie déraisonnable, injustifiée en tout cas. D'autres se perdaient en suppositions sur la cause de l'invariable colère, de l'inévitable vengeance que suscitait la vue d'un feutre mou, coiffure seyante, après tout, commode, convenable en voyage, digne en tous points des suffrages d'un juge
aussi sagace que Goliath. Ceux qui le connaissaient de longue date affirmaient qu'on ne pouvait attribuer à ce phénomène qu'une cause raisonnable, quoiqu'ils fussent incapables de la pénétrer.
Colette et Lina étaient, au fond, assez humiliées de l'étrange caprice que manifestait tout à coup leur cher Goliath, jusque-là si remarquable pour la grâce de son caractère et l'égalité de son humeur.
Et les commentaires des passagers à ce sujet n'étaient pas sans blesser la tendre affection qu'elles portaient au pachyderme.
« Les éléphants, quand ils se font vieux, deviennent assez souvent savage», disait un vieux major en demi-solde de l'armée anglaise, que le Polynésien avait pris en passant à Bombay, et dont le nez d'une belle teinte écarlate témoignait du culte fervent qu'il accordait à Bacchus ; — au demeurant le meilleur compagnon de la terre, devoted to ladies, comme on dit là-bas, et prouvant sa dévotion au beau sexe par les attentions les plus assidues aux dames de la famille Massey, sans oublier Tottie, qui était au mieux avec lui. «On est môme souvent obligé de les abattre, tant ils deviennent méchants, ajoutait-il.
— Les abattre !... Oh! major Burnett, de grâce, ne parlez pas d'une exécution aussi atroce!... s'écrie Colette.
— C'est un fait, ma chère jeune dame. Ou bien on les lâche, et ils retournent à l'état sauvage où par parenthèse ils sont diablement mal reçus par leurs congénères libres, qui les tuent parfois à coups de pieds et de défenses, — ou bien on leur décharge un rifle dans l'oreille... Il n'y a pas de milieu...
— Mais Goliath n'est pas méchant!...
s'écrie Lina presque les larmes aux yeux. 11 a pris un préjugé contre les chapeaux mous, voilà tout...
— Eh! eh!... Miss Lina, vous trouvez cela rien, vous?... Hier encore il m'a flanqué à l'eau un chapeau de quarante schellings, qui venait en droite ligne de Bond Street, et dont j'avais bien l'intention de me parer pendant plusieurs mois à venir... Trouvez-vous cela une bagatelle?... Et que penseriez-vous s'il
vous dépouillait de ce joli petit «canotier» qui fait si bien sur vos cheveux d'or?...
— Oh! il peut bien le prendre, s'il veut!...
je le lui donne de grand cœur, à condition qu'il épargne ceux des autres passagers...
— C'est facile à dire, quand on sait qu'il ne daignera même pas regarder un chapeau de paille, fait le major en riant. Mais je voudrais vous voir toutes, mesdames, si l'ami Goliath touchait à une seule de vos parures!... Good God!... il serait bientôt écharpè...
— Je suis persuadée qu'il a une idée — une idée de derrière la tête », réplique Colette; et, flattant doucement la trompe de son ami de sa fine main (car on est venu comme d'habitude le visiter sous sa tente) : « N'est-ce pas, mon Goliath, que tu n'agis pas ainsi par pur caprice?... dis, explique-toi un peu... »
Goliath fait entendre un petit murmure et frétille gaiement de la queue.
« Allons, parle, continue Colette, donne-moi la mission de t'excuser, vilain sauvage... tu vois à quelles accusations, à quels pronostics affreux tu t'exposes; crois-tu que c'est agréable pour tes amis?... »
Goliath courbe la tète et ferme à demi les yeux comme un chat qu'on gratte sous l'oreille; il pousse son front formidable contre sa chère Colette, et toute son attitude exprime la soumission, la parfaite obéissance; on voit qu'elle le pourrait mener par un brin de soie...
Mais tout à coup surgit à côté d'eux Gérard, frais et pimpant, revêtu de flanelles blanches, venant de parachever sa quatrième toilette de la journée, et sa jeune tête coiffée d'un large feutre boer, crânement relevé sur l'oreille...
A peine Goliath l'a-t-il entrevu, qu'il frémit d'une rage soudaine ; il s'élance ; déjà sa trompe, frémissante de colère, va saisir le feutre offensant, lorsque, reconnaissant soudain Gérard, il s'arrête court, dresse sa trompe en l'air et pousse un cri, si lamentable, toute son éléphantine physionomie exprime un désespoir si vrai, que les uns éclatent de rire, tandis que Colette et Lina, interdites, sont désolées du chagrin de leur ami.
Mais Colette comprend tout à coup :
« J'y suis !... J'y suis !... crie-t-elle en battant des mains comme un enfant. J'ai compris ce qu'il veut dire !...
— Quoi donc? Comment?... Expliquez-nous ce mystère!... s'êcric-t-on de toutes parts.
— Voilà, commence Colette en souriant, un peu embarrassée pourtant de se voir le point de mire de tous les regards. Vous remarquerez que mon frère est coiffé d'un feutre boer, et que tous les chapeaux que Goliath a détruits dans son inexplicable colère étaient, comme celui-ci, des feutres mous...
Eh bien! voilà l'explication : un feutre mou lui rappelle les Boers... et comme il ne peut pas les souffrir...
— Il ne peut pas souffrir les Boers?...
Bravo, Goliath!... brave Goliath!... homme de goût!... le plus grand des Jingoest... s'écrient tous les Anglais enchantés.
— Tu as, ma foi, raison! dit Gérard; ce doit être cela... »Et, enlevant son feutre, il le présente à Goliath, dont toute la peau semble se hérisser à ce contact, par ce phénomène connu sous le nom de chair de poule : il détourne les yeux, pousse un petit gémissement... et comme Gérard persiste à lui mettre sous le nez l'odieux couvre-chef, il n'y tient plus, le saisit, le jette à terre et le foule aux pieds avec un cri de rage et de triomphe. Tout le monde rit, et les Anglais, applaudissant à tout rompre, font une ovation à Goliath qui, sa rage assouvie, a repris son grand air calme et fixe majestueusement sur le public son petit œil narquois.
Les Anglais sont ravis, car Goliath est most popular à bord : un jeune insulaire d'une vingtaine d'années, qui revient en Europe pour achever ses études à l'Université d'Oxford, est si enchanté qu'il verse le contenu d'une bouteille de Champagne dans un grand récipient et l'offre à Goliath, qui le lampe incontinent sans se faire le moins du monde prier, au milieu des rires de tous.
« Ah! ce vieux Goliath!... c'est donc un des nôtres, un bon Jingol... fait le major en se frottant les mains. Le croyez-vous originaire des Indes, ma chère mistress Hardouin?
— Oh! pas du tout! Goliath, j'en suis persuadée, est né et a vécu en Afrique jusqu'au jour où il nous a adoptés... Et je ne crois pas, continua la jeune femme avec malice, que sa haine pour les Boers implique la moindre affection pour les sujets britanniques... C'est une affaire toute personnelle entre lui et nos pauvres Transvaaliens...
— Des sauvages... des malotrus... des esclaves ivres... protestent les Anglais. Cet animal le comprend.
— Allons, allons, dit le major, qui est un brave soldat et sait reconnaître la bravoure des autres, de fiers combattants, en tout cas!... Attendons de les avoir battus pour dire du mal d'eux, ce sera plus digne...
— Mais l'explication de sa haine pour ces détestables Boers? reprend le jeune Oxonian.
Ne nous l'expliquerez-vous pas, madame?
— Bien facilement : l'ami Goliath, au cours de son existence mouvementée, a été enrôlé de force un jour dans l'armée boer. 11 s'est vu enchainé et emprisonné ; or Goliath, qui est un soldat chevronné et qui a fait ses preuves contre des ennemis divers, n'a pu oublier l'indignité à laquelle il a été soumis. Il veut bien se battre, et nul ne le surpasse en bravoure, je dirais presque en férocité, dans le combat; mais il veut le faire librement, et choisir ses ennemis; n'est-ce pas, vieux?... »
Goliath fait entendre un murmure d'assentiment.
« C'est ce que je disais!... Il a pris le parti des Anglais!... brave animal!... s'écrient le major, le jeune étudiant et plusieurs autres.
— Non, non, pardon !... 11 déteste les Boers, mais vos succès, — ou le contraire, — le laissent parfaitement indifférent, messieurs...
— Bah ! bah! cela est-il possible?... 11 faut être pour ou contre, n'est-ce pas?... Et Goliath est manifestement pour nous!... »
Et, en dépit des protestations de Colette, il demeure acquis sur le Polynésien que Goliath est anglophile fervent, et que sa haine des Boers n'a d'autre raison que son amour des Anglais!...
Ainsi se créent les légendes...
« J'avais toujours entendu parler de l'intelligence des éléphants, prononce sentencieusement un vieux négociant qui rentre savourer sa retraite en Angleterre. Mais ceci, ma parole, beats everything !..
qu'un animal puisse s'élever jusqu'à une conception politique, et avoir le bon goût de prendre parti contre ces infernal Boers, voilà qui me dépasse !...
Jamais je ne l'aurais cru, si je ne l'avais de mes yeux vu !.. . »
La popularité de l'excellentGoliath augmente en des proportions inouïes, après cet épisode et l'ingénieuse explication de Colette. Toute la partiejuvénile
de la population britannique, très nombreuse à bord, s'éprend de lui, et ce ne sont que gâteaux, friandises, sucreries de tout genre, que lui offrent avec adoration les blondes misses 9 les jolis enfants anglais, et les jeunes et belliqueux civilians qui rentrent en Europe. Goliath accepte tout cela comme son dû, et Gérard ne se fait pas prier pour raconter à un auditoire choisi les prouesses de son cher pachyderme. Goliath est décidément le. favori
du bord. Kt, comme il est bon prince, il devient l'ami intime de tous les babies, que leurs bonnes lui amènent dès qu'il y a chez eux le moindre signe de mauvaise humeur et
qu'il sait calmer comme par enchantement.
Le jeune Oxonian, avec deux ou trois autres choice spirits, ne tarde pas à présenter à Goliath un mannequin d'osier assez bien costumé en Boer; et c'est un véritable sport pour ces jeunes écervelés que de voir l'éléphant se ruer sur ce simulacre d'ennemi, le fouler aux pieds, faire mine de le mettre en pièces, — faire mine seulement, car ce noble animal a bien vite compris que ce n'est qu'un jeu, et sa rage du premier moment ne tarde pas à faire place à l'humeur la plus gaie... et c'est plaisir de le voir jouer à la bataille, prétendre écraser son adversaire, pousser un cri de triomphe, avant de le laisser tranquille jusqu'au lendemain.
ÀNDli Laubii.
(La suite prochainement.)
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Le Directeur-Gérant : J. Hbtzel.
C'EST DANS LE PORT DE PETROPAVLOYSK QUE LE <( SAINT-ENOCH » VINT MOUILLER. (PagC 19ï.)
XIV — 2 e Série. Droits de traduction et de reproduction réicrvés. 163 — 13
Magasin illustré d'Éducation et de Récréation
Ï)E JEAN-MARIE CABIDOULIN
par JULES VERNE — illustrations de GEORGE ROUX
Au Kamtohatka.
Le Kamtchatka, cette longue péninsule sibérienne, arrosée par la rivière de ce nom, se développe entre la mer d'Okhotsk et l'Océan Glacial arctique. Elle ne mesure pas moins de treize cent cinquante kilomètres sur une largeur de quatre cents.
Cette province appartient aux Russes depuis 1806. Après avoir fait partie du gouvernement d'Irkoutsk, elle forme une des huit grandes divisions dont se compose la Sibérie au point de vue administratif.
Le Kamtchatka est relativement peu peuplé.
A peine un habitant par kilomètre superficiel, et il est visible que la population ne tend pas à s'accroître. En outre, le sol paraît peu susceptible de culture, bien que la température moyenne y soit moins froide qu'en d'autres parties de la Sibérie. Il est semé de laves, de pierres poreuses, de cendres provenant des déjections volcaniques.
Son ossature est principalement indiquée
par une grande chaîne découpée, qui court du nord au sud, plus rapprochée du littoral de l'est et dont plusieurs sommets sont fort élevés. Cette chaîne ne s'arrête pas sur l'extrême limite de la presqu'île. Au delà du cap Lopatka, elle se prolonge à travers le chapelet des Kouriles jusqu'au voisinage des terres du Japon.
Les ports ne manquent point à la côte occidentale en remontant à l'isthme qui réunit le Kamtchatka au continent asiatique, Karajinsk, Chaljvvesk, Swaschink, Chaljulinsk, Osernowsk. Le plus important est, sans contredit, Pétropavlovsk, situé à deux cent cinquante kilomètres environ du cap Lopatka.
C'est dans ce port que le Saint-Enoch vint mouiller vers cinq heures du soir, à la date du k octobre. L'ancre tomba aussi près de terre que le permit son tirant d'eau, au fond de cette baie d'Avatcha, assez vaste pour contenir toutes les flottes du monde.
Le Repton s'y trouvait déjà en relâche.
Si le docteur Filhiol avait jamais formé le rêve de visiter la capitale du Kamtchatka, il allait le réaliser dans les conditions les plus favorables. Sous ce climat salubre, d'où se dégage un air sain et humide, il est rare que l'horizon soit parfaitement net. Ce jour-là, pourtant, dès l'entrée du navire dans la baie d'Avatcha, on put suivre du regard le long profil de ce magnifique panorama de montagnes.
Des volcans nombreux s'ouvrent dans cette chaîne, le Schiwelutsch, le Schiwelz, le Kronosker, le Kortazker, le Powbrotnaja, l'Asat schinska, et enfin, en arrière de la bourgade si pittoresquement encadrée, le Koriatski, blanc de neige, dont le cratère vomissait des vapeurs fuligineuses mêlées de flammes.
Quant à la ville, encore à l'état rudimentaire, elle ne se composait que d'une agglomération d'habitations en bois. Au pied des hautes montagnes, on eût dit un de ces jouets d'enfant dont les maisonnettes sont éparpillées sans ordre. De ces diverses pièces, la plus curieuse est une petite église du culte grec, de couleur vermillonne, à toiture verte, et son clocher distant d'une cinquantaine de pas.
Deux navigateurs, l'un danois, l'autre français, sont honorés de monuments commémoratifs, à Pétropavlovsk : Behring et le commandant de Lapérousc; une colonne pour le premier, une construction octogonale, blindée de plaques de fer, pour le second.
Ce n'est pas dans cette province que le docteur Filhiol eût rencontré des établissements agricoles de quelque importance. Grâce à l'humidité persistante, le sol est surtout riche par ses pâturages, et il donne jusqu'à trois coupes annuelles. Quant aux graminées, elles sont peu abondantes, et les légumes y réussissent médiocrement, exception faite pour les choux-fleurs qui atteignent des proportions colossales. On n'y voit que des champs d'orge et d'avoine, peut-être plus productifs que dans les autres parties de la Sibérie septentrionale, le climat étant moins rude entre les deux mers qui baignent la presqu'île.
M. Bourcart ne comptait séjourner à Pétropavlovsk que le temps de s'y procurer de la viande fraîche. En réalité, la question n'était pas encore résolue à propos de l'hivernage du Saint-Enoch.
Ce fut l'objet d'une conversation entre M. Heurtaux et lui, — conversation dans laquelle il s'agissait de prendre une décision définitive.
Et voici ce que dit le capitaine Bourcart :
« Je ne crois pas, en tout cas, que nous devions passer l'hiver dans le port de Pétropavlovsk, bien qu'un navire n'ait rien à y craindre des glaces, puisque la baie d'Avatcha reste toujours libre, même par les plus grands froids.
— Capitaine, demanda le second, est-ce que vous songeriez à regagner Vancouver?...
— Probablement, Heurtaux... N'y aurait-il pas avantage à y vendre ce que nous avons d'huile dans nos barils?...
— Un tiers de chargement... pas plus...
répondit le second.
— Je le sais, mais pourquoi ne pas profiter de l'élévation des cours, et qui sait s'ils tiendront jusqu'à l'année prochaine?...
— Ils ne baisseront pas, c'est à croire, capitaine, si les baleines, comme il semble, abandonnent ces parages du Pacifique septentrional.
— 11 y a là quelque chose de vraiment inexplicable... répondit M. Bourcart, et peutêtre les baleiniers ne seront-ils plus tentés de revenir dans la mer d'Okhotsk...
— Si nous retournons à Victoria, reprit M. Heurtaux, le Saint-Enoch y passera-t-il l'hiver?...
— C'est ce que nous déciderons plus tard...
La traversée de Pétropavlovsk à Victoria durera de six à sept semaines, pour peu qu'elle soit contrariée, et qui sait si nous n'aurons pas en route occasion d'amarrer deux ou trois baleines!... Enfin il faut bien qu'elles soient quelque part, puisqu'on ne les rencontre ni dans la mer d'Okhotsk ni dans la baie Marguerite...
— Il est possible qu'elles recherchent le détroit de Behring, capitaine?...
JULES VERNE
— Cela peut être, Heurtaux, mais la saison est trop avancée pour nous élever si haut en latitude... Nous serions bientôt arrêtés par la banquise... Non... pendant la traversée, tâchons de donner quelques coups de harpon. . .
— A propos, capitaine, au lieu d'hiverner à Victoria, ne serait-il pas préférable de retourner en Nouvelle-Zélande?...
— J'y ai songé, répondit M. Bourcart. Toutefois, pour se décider, attendons que le Saint-Enoch soit de retour à Vancouver.
— En somme, capitaine, il n'est point question de revenir en Europe?...
— Non... pas avant d'avoir fait complète saison l'année prochaine.
— Ainsi, demanda M. Heurtaux, en terminant, nous ne tarderons pas à quitter Pétropavlovsk?...
— Dès que nos approvisionnements seront achevés », répondit M. Bourcart.
Ces projets, portés à la connaissance de l'équipage, reçurent l'approbation générale, — sauf celle du tonnelier.
Aussi, ce jour-là, lorsque maître Ollive le tint dans un des cabarets de la bourgade devant une bouteille de vodka, il lui dit :
« Eh bien, vieux, ton opinion sur les résolutions du capitaine?...
— Mon opinion, répondit Jean-Marie Cabidoulin, est que le Saint-Enoch ferait mieux de ne pas revenir à Vancouver...
— Et pourquoi?...
— Parce que la route n'est pas sûre !
— Boni... tu voudrais hiverner à Pètropavlovsk?...
— Pas davantage.
— Alors?...
— Alors le mieux serait de mettre cap au sud pour revenir en Europe...
— C'est ton idée?...
— C'est mon idée... et c'est la bonne! »
Le Saint-Enoch, sauf quelques réparations peu importantes, n'avait qu'à renouveler ses vivres frais et sa provision de combustible.
C'était une besogne dont l'équipage s'occupa sans retard.
On vit, d'ailleurs, que le Repton procédait au même travail, ce qui indiquait les mêmes
desseins. 11 semblait donc probable que le capitaine King appareillerait sous peu de jours. Pour quelle destination, M. Bourcart n'avait pu le savoir.
Quant au docteur Filhiol, il consacra les loisirs de cette relâche à visiter les environs, ainsi qu'il avait fait à Victoria, il est vrai, dans un rayon infiniment plus restreint. Au point de vue de la facilité des déplacements, le Kamtchatka n'en était pas encore où en était l'île de Vancouver.
Quant à sa population, elle présentait un type très différent de celui des Indiens qui habitent l'Alaska et la Colombie anglaise. Ces indigènes ont les épaules larges, les yeux saillants, les mâchoires accusées, les lèvres épaisses, la chevelure noire, — des gens robustes, mais d'une caractéristique laideur. Et combien la nature s'est montrée sage en leur ayant donné aussi peu que possible de nez dans un pays où les débris de poissons, laissés en plein air, affectent si désagréablement le nerf olfactif!
Les hommes ont le teint d'un brun jaunâtre et il est blanc chez les femmes, autant qu'on en peut juger. D'habitude, ces coquettes se couvrent le visage d'une baudruche fixée à la colle et se fardent d'un rouge de varech mélangé de graisse de poisson.
Quant à l'habillement, il se compose de peaux teintes en jaune avec l'écorce du saule, de chemises en toile de Russie ou de Bouckara, de pantalons que revêtent les deux sexes.
A tout prendre, les Kamtchadales, sous ce rapport, seraient aisément confondus avec les habitants de l'Asie septentrionale.
Au surplus, les coutumes locales, la manière de vivre, sont les mêmes qu'en Sibérie, sous la puissante administration moscovite, et c'est la religion orthodoxe que professe la population.
11 convient d'ajouter que, grâce à la salubrité du climat, les Kamtchadales jouissent, d'une santé excellente, et les maladies sont rares dans le pays.
« Les médecins n'y feraient pas fortune! »
dut se dire le docteur Filhiol, en voyant ces hommes, ces femmes, doués d'une remar-
quable vigueur, d'une souplesse peu ordinaire, due à la pratique constante des exercices physiques, et qui ne grisonnent jamais avant l'âge de soixante ans.
Du reste, la population de Pétropavlovsk se montrait bienveillante, hospitalière, et, s'il y a un défaut à lui reprocher, c'est de n'aimer que le plaisir.
Et, en réalité, pourquoi s'astreindre au travail, lorsqu'on peut se nourrir à peu de frais? Le poisson, le saumon surtout, sans parler des dauphins, abonde sur ce littoral, et les chiens eux-mêmes s en nourrissent presque exclusivement. Ces chiens maigres et robustes, on les emploie au tiragedes traîneaux. Un instinct très sûr leur permet de s'orienter au milieu des si fréquentes tempêtes de neige.
A noter que les Kamtchadales ne sont pas seulement pêcheurs. Les quadrupèdes ne manquent point, zibelines, hermines, loutres, rennes, loups, moutons sauvages,- dont la chasse est assez fructueuse.
Les ours rçoirs se rencontrent également en grand nombre dans les montagnes de la presqu'île. Aussi redoutables que leurs congénères de la baie d'Okhotsk, il faut prendre certaines précautions. Lorsqu'on s'aventure aux environs de Pétropavlovsk, des agressions sont toujours à craindre.
La capitale du Kamtchatka ne comptait pas alors plus de onze cents habitants. Sous Nicolas I er , elle fut entourée de fortifications que, pendant la guerre de 1855, la flotte anglofrançaise détruisit en partie. Ces fortifications se relèveront, sans doute Pétropavlovsk est un point stratégique de grande importance, et il importe de garantir cette superbe baie d'Avatcha contre toute attaque.
L'équipage du Saint-Enoch s'occupa aussi de refaire la provision de bois en vue d'une longue traversée, et pour le cas où on pécherait quelque baleine. Mais se procurer ce combustible sur le littoral du Kamtchatka ne
fut pas aussi facile que sur le littoral de la mer d'Okhotsk.
Les hommes durent s'éloigner de trois ou quatre milles pour se rendre à une forêt qui couvre les premières rampes du volcan de Koroatski. Il y eut donc nécessité d'organiser un transport par traîneaux attelés de chiens, afin de rapporter le bois à bord.
Dès le 6 octobre, maître Cabidoulin, le charpentier Thomas et six matelots, munis de scies et de haches, montèrent dans un traîneau, loué par le capitaine Bourcart, et que
JULES VERNE
dirigeait son conducteur indigène avec l'adresse d'un véritable moujik.
Au sortir de la ville, le traîneau suivit un chemin, plutôt sentier que route, qui sinuait entre les champs d'avoine et d'orge. Puis il s'engagea à travers de vastes pâturages, dont la dernière coupe venait d'être faite et qu'arrosaient nombre de creeks. Ce trajet rapidement enlevé par les chiens, la forêt fut atteinte vers sept heures et demie.
Ce n'était, à vrai dire/qu'une futaie de pins, de mélèzes et autres arbres résineux à verdure permanente. Une douzaine de baleiniers auraient eu peine à s'y approvisionner à leur suffisance.
Aussi le charpentier Thomas de dire :
« Décidément, ce n'est point le Kamtchatka qui ferait bouillir les cabousses!...
— 11 y a là plus de bois que nous n'en brûlerons... répondit maître Cabidoulin.
— Et pourquoi?...
— Parce que les baleines sont allées au diable, et il est bien inutile de couper des arbres, quand on n aura pas de feu à entretenir sous les pots.
— Soit, reprit le charpentier, mais d'autres ne sont pas de cet avis et comptent encore sur quelques coups de harpon î »
En effet, à cet endroit, une équipe travaillait sur la lisière du sentier.
C'étaient précisément une demi-douzaine de matelots du Repton qui, depuis la veille, avaient commencé cette besogne sous la direction du second Strok. Peut-être le navire anglais devait-il faire voile vers Vancouver comme le Saint-Enoch?...
Après tout, n'y eût-il là qu'une centaine d'arbres, les deux baleiniers en auraient leur suffisance. Les hommes ne viendraient donc pas à se disputer une racine ou une branche. Ni la cabousse de l'Anglais ni la cabousse du Français ne chômeraient, faute de combustible.
Au surplus, par prudence, le charpentier ne conduisit pas son équipe du côté occupé par les gens du Repton. On ne s'était pas fréquenté sur mer, on ne se fréquenterait pas sur terre. Avec juste raison, M. Bourcart
avait recommandé, le cas échéant, d'éviter tout contact entre les deux équipages. Aussi les matelots du Saint-Enoch se mirent-ils au travail à l'autre extrémité du sentier, et, dès le premier jour, deux stères de bois furent rapportés à bord.
Mais il arriva ceci : le dernier jour, malgré les conseils du capitaine Bourcart, les équipes du Repton et du Saint-Enoch finirent par se rencontrer et se quereller à propos d'un arbre.
Les Anglais n'étaient point endurants, les Français pas davantage, et on ne se trouvait là ni en France ni en Angleterre, — terrain neutre, s'il en fût.
Bientôt, des propos malséants commencèrent à s'échanger, et des propos aux coups il n'y a pas loin entre matelots de nationalité différente. On le sait, la rancune de l'équipage du Saint-Enoch datait déjà de quelques mois.
Or, pendant la dispute que ni maître Cabidoulin ni Thomas ne purent empêcher, le matelot Germinet fut brutalement poussé par le charpentier du Repton. Cet être grossier, à demi ivre de wisky et de gin, vomit toute la série d'injures qui sortent si abondamment d'une bouche saxonne.
Aussitôt les deux équipes de s'avancer l'une vers l'autre. 11 ne parut pas, d'ailleurs, que le second Strok fît le moindre effort pour retenir les siens, et peut-être allait-on en venir aux mains.
En premier lieu, Germinet, n'étant pas d'humeur à garder la bourrade qu'il avait reçue, sauta d'un bond sur l'Anglais, lui arracha son surouet et le piétina en s'écriant :
« Si le Repton n'a pas salué le Saint-Enoch, du moins cet English-là aura mis chapeau bas devant nous!.-..
— Bien envoyé! » ajoutèrent ses camarades.
De ces deux équipes en nombre égal, on ne pouvait dire laquelle l'emporterait dans la lutte. Ces matelots, dont l'animation s'accroissait, étaient armés de haches et de couteaux. S'ils se jetaient les uns sur les autres, il y aurait du sang répandu, et peut-être mort d'homme.
Aussi, tout d'abord, le charpentier et maître Cabidoulin cherchèrent-ils à calmer leurs compagnons, qui allaient prendre l'offensive. De son côté, le second Strok, comprenant la gravité d'une rixe, parvint à retenir les gens du Repton. Bref, il n'y eut que des injures échangées en deux langues, et les Français se remirent au travail. D'ailleurs, Pabatage fut terminé ce jour-là, et les équipages n'auraient plus l'occasion de se rencontrer.
Deux heures après, le tonnelier, le charpentier et leurs hommes étaient de retour à bord avec le traîneau. Et lorsque M. Bourcart apprit ce qui s'était passé :
« Heureusement, le Saint-Enoch ne tardera pas à lever l'ancre, dit- il, car cela finirait mal ! »
En effet, il y avait à craindre que les matelots des deux navires, de plus en plus surexcités, fussent amenés à se battre dans les rues de Pétropavlovsk, au risque d'être appréhendés par la police russe. Aussi, désireux d'éviter une collision et ses suites dans les cabarets, le capitaine Bourcart et le capitaine King ne donnèrent-ils plus permission de descendre à terre.
Il est vrai, le Saint-Enoch et le Repton étant mouillés à moins d'une encablure l'un de l'autre, les provocations partaient et s'entendaient des deux bords. Donc, le mieux serait de hâter les préparatifs, d'embarquer les dernières provisions, d'appareiller le plus tôt possible, puis, une fois en mer, de ne point naviguer de conserve et surtout de ne pas se diriger vers le même port.
Entre temps un incident se produisit qui était de nature à retarder le départ du navire français et du navire anglais.
Dans l'après-midi du 8 octobre, bien qu'il régnât une petite brise du large très favorable à la pèche, on fut très surpris de voir les chaloupes kamtchadales forcer de voile pour regagner le port. Telle avait été la précipitation de cette fuite que plusieurs rentraient sans leurs filets, abandonnés à l'ouvert de la baie d'Avatcha.
Et voici ce dont la population de Pétropavlovsk ne tarda pas à avoir connaissance.
A un demi-mille au large de la baie, toute cette flottille de pêche venait d'être frappée d'épouvante à la vue d'un monstre marin de taille gigantesque. Ce monstre glissait à la surface des eaux que sa queue battait avec une incroyable violence. Sans doute, il fallait faire la part des imaginations surexcitées, de la peur bien naturelle dont tous ces pêcheurs furent saisis. A les entendre, cet animal ne mesurait pas moins de trois cents pieds de long sur une grosseur variant de quinze à vingt, la tête pourvue d'une crinière, le corps très renflé en son milieu, et, ajoutaient quelques-uns, armé de pinces formidables comme un énorme crustacé.
Décidément, si ce n'était pas le serpent de Jean-Marie Cabidoulin, et à la condition que ce ne fût point une illusion, cette partie de mer, au large de la baie d'Avatcha, avait été ou était encore fréquentée par un de ces animaux prodigieux auxquels il ne serait plus possible d'attribuer une origine légendaire.
Que ce fût une immense algue, de l'espèce de celle que le Saint-Enoch avait rencontrée au delà des Alèoutiennes, non, et pas d'erreur à ce sujet. Il s'agissait bien d'un être vivant, ainsi que l'affirmaient les cinquante ou soixante pêcheurs qui venaient de rentrer au port.
D'une telle taille, il devait avoir une telle puissance qu'un bâtiment de la grandeur du Repton ou du Saint-Enoch n aurait pu lui résister.
Et alors, M. Bourcart, ses officiers, son équipage, de se demander si ce n'était pas la présence dudit monstre dans ces parages du Pacifique-Nord qui avait provoqué la fuite des baleines, si ce n'était pas ce géant océanique qui les avait chassées de la baie Marguerite d'abord, de la mer d'Okhotsk ensuite?... celui dont le capitaine de YIwing avait parlé et qui, après avoir traversé cette partie de l'Océan, venait d'être signalé dans les eaux kamtchadales?...
Voilà ce que chacun se demandait à bord du Saint-Enoch, et n'était-ce pas Jean-Marie Cabidoulin qui avait raison contre tout \& monde en affirmant l'existence du grand serpent de mer ou autre monstrueuse bête de ce genre?...
JULES VERNE
Il y eut donc grosses et passionnées discussions à ce sujet dans le carré comme dans le poste.
Les pêcheurs, sous l'empire d'une panique, n'avaient-ils point cru voir ce qu'ils n'avaient pas vu?...
C'était l'opinion de M. Bourcart, du second, du docteur Filhiol et de maître Ollive. Quant aux deux lieutenants, ils se montraient moins affirmatifs. En ce qui concernait l'équipage, la grande majorité n'admettait point l'erreur. Pour eux, l'apparition du monstre ne faisait aucun doute.
« Après tout, dit M. Heurtaux, que ce soit vrai ou faux, que cet animal extraordinaire existe ou non, nous n'allons point remettre notre départ, je pense...
— Je n 'y songe pas, répondit M. Bourcart, et il n'y a pas lieu de rien changer à nos projets.
— Que diable ! s'écria Romain Allotte, le monstre, si monstrueux qu'il soit, n'avalera pas le Saint-Enoch comme fait un requin d'un quartier de lard!...
— D'ailleurs, dit le docteur Filhiol, dans l'intérêt général, mieux vaut savoir à quoi sen tenir...
— C'est mon avis, répondit M. Bourcart, et, après-demain, nous mettrons en mer. »
Au total, on approuva la résolution du capitaine. Et quelle gloire pour le bâtiment et l'équipage qui parviendraient à purger ces parages d'un pareil monstre!
« Eh bien... vieux... dit maître Ollive au tonnelier, on partira tout de môme, et si l'on s'en repent...
— Il sera trop tard... répondit Jean-Marie Cabidoulin.
— Alors... il faudrait ne plus jamais naviguer...
— Jamais.
— Ta tête déménage... vieux!
— Avoueras-tu que de nous deux celui qui avait raison, c'est moi?...
— Allons donc!... répliqua maître Ollive en haussant les épaules.
— Moi... te dis-je... puisqu'il est là... le serpent de mer...
— Nous verrons bien...
— C'est tout vu ! »
Et, au fond, le tonnelier se trouvait entre la crainte que devait inspirer l'apparition du monstre et la satisfaction d'avoir toujours cruà son existence.
En attendant, la terreur régnait dans cette bourgade de Petropavlovsk. On l'imaginera volontiers, ce n'était pas cette population superstitieuse qui eût mis en doute d'abord l'arrivée de l'animal dans les eaux sibériennes.
Personne n'aurait admis que les pêcheurs se fussent trompés. Ce n'étaient point des Kamtchadales qui se seraient montrés sceptiques devant les plus invraisemblables légendes de l'Océan.
Donc, les habitants ne cessaient de surveiller la baie d'Avatcha, redoutant que le terrible animal y cherchât refuge. Quelque énorme lame se soulevait-elle au large, c'était lui qui troublait l'Océan jusque dans ses profondeurs!... Quelque formidable rumeur traversait-elle l'espace, c'était lui qui battait les airs de sa puissante queue !... Et s'il avançait jusqu'au port, si, à la fois ophidien et saurien, cet amphibie s'élançait hors des eaux et se jetait sur la ville?... Il ne serait pas moins redoutable sur terre que sur mer !... Et comment lui échapper?...
Cependant le Saint-Enoch et le Repton activaient leurs préparatifs. Quelles que fussent les idées des Anglais au sujet de cet être apocalyptique, ils allaient mettre à la voile, probablement le même jour que le navire français. Puisque le capitaine King et son équipage n'hésitaient pas à partir, le capitaine Bourcart et le sien pouvaient-ils ne point suivre son exemple?...
Il résulte de là que, le 10 octobre, dans la matinée, les deux bâtiments levèrent l'ancre, à la même heure pour profiter de la marée.
Puis, le pavillon à la corne, servis par une petite brise de terre, ils traversèrent la baie d'Avatcha, cap à l'est, comme s'ils naviguaient de conserve.
Après tout, en prévision d'une redoutable rencontre, qui sait, malgré leurs antipathies,
LA VENGEANCE DU MEUNIER
s'ils ne seraient pas conduits à se prêter assistance?...
Quant à la population de Pétropavlovsk, en proie à l'épouvante, son seul espoir était que
le monstre, après s'être acharné contre le Repton et le Saint-Enoch, s'éloignerait des eaux sibériennes !
(La suite prochainement.) Jules Vernb.
LA VENGEANCE DU MEUNIER <™>
4 Aubron avait rougi jusqu'aux yeux... cela lui arrivait si souvent que sa boiterie même devait lui sembler moins gênante...
Sans répondre à son petit ami, il regarda le ciel par la fenêtre qu'avait dêfleurie la bourrasque, mais où des boutons rebondis promettaient une pourpre nouvelle :
« Ça ne tombe plus, les enfants, dit-il; allez vous dégourdir un peu les pattes, vous reviendrez au premier grain. »
Les marmots sortirent en se bousculant, bientôt leurs voix fraîches s'élevèrent au dehors.
« Vous êtes triste et pâle, monsieur René », dit François en regardant le garçonnet.
Celui-ci secoua la tête... il avait décidé de ne pas conter son aventure au meunier...
*A quoi bon?...
Il n'était pas de ces gens qui causent sans agir. René se taisait, mais se vengerait.
Pourtant ce n'est pas en vain qu'il avait vécu presque toute sa vie dans l'intimité de François. La bonté du géant, sa finesse, ses réelles qualités morales et aussi la science particulière à la meunerie à laquelle René près de lui s'était initié, le mettaient un peu à part des autres villageois... Aubron était un véritable ami pour l'enfant.
Peu à peu, le secret s'échappa de son cœur... il dit tout, depuis l'ouverture de la caisse jusqu'au désastre découvert dans l'arsenal. Il ne cacha pas la vengeance préparée... Philippe quitteraitLinteau... il déciderait sa grand'mère à le renvoyer à Paris... celle-ci préférait René...- elle le gâtait même, et l'action de Philippe l'indignerait assez pour qu'elle consentît à le châtier...
« Il retournerait achever ses vacances dans le triste appartement parisien où il vivait
entre des domestiques grincheux, un père toujours sombre, occupé au dehors et ne rentrant que pour les repas... »
L'enfant n'avait pas versé une larme durant son récit, mais Aubron avait passé plus d'une fois sa manche sur ses yeux.
« Monsieur René, dit-il avec effort, ce que vous voulez faire raccommodera-t-il votre bateau?
— Quelle question!... répondit l'enfant en haussant les épaules.
— Alors pourquoi agir si mal?
— Pour me venger.
— Parce que votre cousin a commis une mauvaise action, vous en voulez commettre une plus mauvaise encore.
— Ah çà ! vous m'ennuyez », riposta René.
Mais François avait l'énergie des timides
lancés en avant. Il reprit avec fermeté :
« Écoutez-moi, je vous en prie, monsieur René... votre cousin a brisé le beau bateau que vous aimiez tant, laissez au remords le soin de le punir et ne vous rendez pas coupable d'une faute si grave que de priver de soleil, de bon air et d'exercice ce garçon qui en a besoin... »
L'enfant écoutait, les yeux mi-clos, les lèvres serrées, voulant retenir les éclairs et les mots de rage qui en eussent jailli.
« Il est inutile de me sermonner, dit-il avec un calme que démentait le léger tremblement de sa voix... Il aura du chagrin... moins qu'il ne m'en a causé... et le sien lui sera dû...
— Ne faites pas ça, monsieur René, continua Aubron... la vengeance, ça ne guérit point les blessures causées par le méchant et ça ronge le cœur... »
Un geste brusque l'arrêta.
« Je vous ai dit, déjà, que vous m'ennuyiez. .
PAUL ROLAND
Parlons d'autre chose ou je retourne chez moi. Philippe Lormel n'attendra pas ma vengeance pendant cinq années... cela est bon pour Jean Renaud, qui mourra avant d'avoir éprouvé la vôtre. »
Le visage du mounet se contracta.
« Jean Renaud est mort, Dieu ait son âme!
dit-il en portant à son bonnet sa main qui esquissa un salut...
— Mort, depuis quand? fit René surpris.
— Depuis hier. Il a succombé à la suite de ses brûlures. Ne sa viez-vous pas que l'incendie avait consumé le Moulin-Neuf?
— Si, si, je le savais, répondit René fort ému, je savais aussi que vous vous étiez dévoué pour le salut des enfants de Renaud, arrachés des flammes au risque de votre vie... mais j'ignorais la mort du meunier et pourtant elle n'a pu rester ignorée à Linteau. Il est vrai que tous ces temps-ci je ne suis guère à la maison qu'aux heures des repas. Pauvre Renaud... vous voilà bien vengé, François, plus que vous ne l'auriez souhaité... Mais, dites moi, que sont devenus les orphelins?... »
Des pas impatients se pressaient à l'intérieur du moulin, tandis que la pluie lançait contre les vitres ses gouttelettes cinglantes comme des graviers.
« L'histoire... l'histoire... », crièrent les trois diablotins en se précipitant dans la chambre.
Ils étaient si mignons, si pleins de confiance en leur pouvoir sur Aubron, que René fut ému et oublia pour un instant Jean Renaud et sa propre vengeance.
« Quels sont ces bambins? » demanda-t-il, radouci.
Le meunier rougit encore, et l'aîné des petits, un garçon de cinq ans, répondit :
« Moi, je m'appelle Jean Renaud, comme papa qu'est mort... J'ai cinq ans. Elle, là, c'est Jeanne Renaud qui a quatre ans. La petite qui tète son pouce, c'est Fifine Renaud, elle a vingt-deux mois... c'est mes sœurs. Avant, on était au Moulin-Neuf, mais papa a brûlé dans le feu... maintenant on est au Vieux-Moulin, chez François Aubron, notre deuxième papa. »
Ahuri, René écoutait l'enfant qui signa sa déclaration d'un baiser sur la joue d'Aubron. « C'est vrai, François? demanda-t-il.
— Mais oui, monsieur René; fallait bien, le père mort... la mère partie depuis un an...
le moulin brûlé... et les petits... qui donc les aurait recueillis?
— Alors c'est là votre vengeance?... »
L'embarras qui raidissait les traits du meunier s'évanouit tout à coup.
« Justement, monsieur René... c'est à cause de ma vengeance que je les ai pris. Depuis le temps que je la couvais, elle avait fini par me manger jusqu'au cœur... je souhaitais tout le mal et pire à Jean Renaud. Quand j'ai vu flamber son moulin, ça m'a chaviré... C'était-y pas mes malédictions qui attiraient sur lui le feu du ciel ?
— Oui, mais tu nous as tous sauvés, cria l'aîné des garçons, que bouleversait à présent le souvenir du sinistre... tous les trois et papa aussi ; seulement lui était trop brûlé, il est mort... pauvre papa!... »
René eut un éblouissement... Sous sa blouse grise de meunier, François Aubron se révélait à lui, noble et grand... un héros !...
Serrant les trois petits contre sa poitrine," l'excellent homme dit à son tour :
« Pauvre Jean Renaud! Tant que j'aurai un souffle de vie, le mal que je lui souhaitais sera mon remords. Il a rendu l'âme en me demandant pardon, à moi qui le maudissais...
et, pour mériter son pardon, à lui qui allait mourir, j'ai juré d'être le père de ses trois orphelins. »
René, dont les yeux n'avaient pas pleuré la perte de son beau cuirassé, essuya les larmes qui roulaient sur ses joues... il tendit sa main au meunier, mais ne put articuler un mot.
« Faut pas se venger, faut pas se venger, répéta Aubron... C'est une lâcheté qui porte toujours malheur. »
René tressaillit.
La lutte engagée dans son cœur bouleversait son visage.
« L'histoire... l'histoire », criaient les petits.
Aubron dut céder et achever le récit suspendu par l'arrivée du visiteur.
LA VENGEANCE DU MEUNIER
René n'entendait rien... rien que le cri de sa conscience luttant contre la rancune, mais soutenue par l'exemple du meunier. 11 comprenait, enfin, que le pardon élève seul l'offensé au-dessus de l'offenseur.
« Et la Drenelle? » fit-il tout à coup sans prendre garde à l'interruption apportée dans le récit.
Un nuage voila les traits du meunier pendant qu'il répondait :
« Vous pensez bien, monsieur René, que ma marmaille l'a effrayée... Comme de juste, une jeunesse de dix-huit ans aime mieux danser et s'attifer que de soigner trois mioches tombés d'emblée dans le ménage. C'est une bonne fille qui ne manquera point d'épouseur. »
Quelque chose de brillant parut dans les yeux du meunier et la toute petite, qui le vit bien, passa ses deux menottes sur les paupières de son nouveau papa.
Le mounet baisa les menottes et reprit son histoire.
Il y avait congé ce jour-là pour le moulin et pour son maître
Au soir seulement, René quitta François Aubron et sa famille.
Le ciel était bleu, sauf au couchant, où le soleil enflammait l'horizon... la campagne lavée étincelait de toutes parts... changée en un riche écrin de velours vert rutilant de pierreries... les oiseaux se poursuivaient en gazouillant... Un souffle pur, comme l'haleine de cette belle végétation rafraîchie, ridait sous ses caresses les flaques d'eau disséminées un peu partout.
Le mounet profita de la brise. René n'était pas au bas de la colline que les ailes du moulin se mirent lentement à tourner, secouant sur l'herbe, en perles limpides, les gouttes d'eau qui les alourdissaient... les ronrons commencèrent joyeux... Vraiment le moulin semblait fier de moudre sous» ses bonnes meules le pain des trois petits enfants à Jean Renaud.
Le pauvre gars!...
Le cœur plein de lumière, René franchit
l'entrée du parc... Sans s'y arrêter, il côtoya l'arsenal... Deux larmes s'échappèrent de ses yeux; il tourna la tête... mais bientôt le vent sécha ses larmes comme il avait séché la pluie de tout un jour...
Il vit venir Philippe, goguenard, portant haut la tête, un sifflement aux lèvres...
Tout le sang de René lui afllua au cœur...
un froid glacial courut en ses membres... un dernier sursaut de révolte l'agita... mais la Drenelle... les trois orphelins... le mounet... passèrent comme l'éclair dans son souvenir... Il avança.
Les deux enfants se regardaient approcher. .. les yeux brillants tous deux... l'un de bravade, l'autre d'énergique volonté.
« Tu viens de faire évoluer le Jean-Bart? »
cria Philippe avec aplomb.
Quelques gouttes de sueur perlaient aux tempes de René... il attendit un peu que le battement de ses artères fût calmé, puis tout près maintenant de son cousin, il lui tendit la main en disant :
« Non, je viens d'apprendre à me vaincre.
Philippe, je te pardonne la peine que tu m'as causée... j'ai eu tort de te refuser mon bateau... tu tes vengé... tout est fini... n'en parlons plus... »
Philippe recula... une seconde il regarda son cousin... et puis, voyant que c'était sérieux, ce renoncement à la vengeance, il ensevelit son visage dans ses mains et éclata en sanglots.
Alors, ce phénomène se produisit : René, qui, malgré sa généreuse résolution, ne se croyait pas capable de rendre à Philippe la banale sympathie qu'il lui avait toujours témoignée, éprouva une vive émotion... Il sentait bien que le chagrin du coupable excédait sa peine à lui, parce qu'il s'y glissait l'amertume du remords.
Naturellement, simplement, il se pencha vers son cousin, lui jeta ses bras autour du cou et l'embrassa.
Il avait accordé le pardon des lèvres et celui du cœur naissait de lui-même, sans effort et sans violence.
Comme le soleil séchant les eaux du sol, sa