NOS BONNES AMIES
— îtfademoiseile Duverger est charmante !
— Délicieuse.
— Quels yeux !
— Superbes.
— Une taille 1
— A prendre dans les deux doigts.
— Des cheveux !
— Admirables.
— Et quelle bouche !
— Une rose... elle a de vilaines dents, — heureusement I
Z..., notre ^rand littérateur, — cinq pieds six pouces, - aurait pu avoir tous les dons en partage, mais la nature l'en priva. Plus pauvre que Job, Z... ne possède rien.
' Le Grand-Turc en a davantage !
Hais cela lui suffit. Tandis que les autres cherchent fortune au fond d'un encrier, il ne se sert de la plume
que pour écrire des lettres, mais quelles lettres I il en écrit jusqu'à quinze par jour et chacune d'elles commence, — invariablement, — par ces mots :
« Mon cher ami, » Je suis très à court; l'argent que j'attendais de Yalachie ne m'arrive pas ; les routes sont si mal entretenues! Pourriez- vous nVenvoyer vingt francs ? » Tout à vous,
» Signé: Z...
wP.S. — Ayez la bonté de payer le commissionnaire. »
Chaque lettre a un commissionnaire à la clef et contient ce post-scriptum : — Ayez la bonté de payer le commissionnaire. La plupart du temps, les vingt francs sont impitoyablement rejetés, mais toujours le porteur reçoit le prix de sa course. Comment refuser cette satisfaction à un ami auquel on refuse le reste? On donne vingt sous. Quinze fois vingt sous font quinze francs, — si Pythagorene me trompe pas. Z... partage avec le commissionnaire, et se fait ainsi un revenu journalier de sept francs cinquante centimes.
Soit par an : deux mille sept cent trente-sept francs cinquante centimes,— si Pythagore ne me trompe pas.
Et dire qu'on ne gagne que deux cent soixante-deux francs cinquante centimes de plus — à, élever des lapins !
Ceci est un mot fraîchement éclos et qui n*a pas d'autre mérite que d*êlre historique, — mais c'est un grand mérite.
Le chef d'exploitation d*un des plus importants chemins de fer de France reçoit une plainte contre le chef de gare d'une station voisine. Comme la plainte est signée d'un nom honorablement connu, il la lit avec soin, et, après l'avoir lue, il la renvoie au chef de bureau, avec cette annotation en marge :
Écrire une lettre verte.
Le chef de bureau lit à son tour et va faire une réponse de sa façon, lorsqu'il tombe sur ces mots du chef suprême :
Écrire une lettre verte.
Il réfléchit quelques instants, — puis il dit tout à coup :
— Mais je n'ai pas de papier de celte couleur-là 1
Les employés, — cet âge est sans pitié, — n'ont pas manqué de rire. L'un d'eux même compte faire mettre sur une prochaine plainte : — Écrire une lettre à cheval.
J'en avertis mon chef de bureau pour qu'il puisse prendre des leçons d'équitation.
Il existe sur la place de la Bourse un bureau d'écriture tenu par M, Palis, — et auquel se rattache un de nos plus vieux souvenirs de jeunesse.
En ce temps-là, — il y a dix ans, — j'avais commis quelque chose que je croyais un vaudeville, et qui s'intitulait, autant qu'il m'en souvient, la Demoiselle du commerce^ Cette ineptie était mêlée de phrases inégales, qui, avec un peu plus de rimes, auraient pu passer pour des couplets; — je la relisais dans tous les coins, à haute voix, avec les intonations des acteurs que j'avais vus ; — je crois même que je m'applaudissais, pour rendre l'illusion plus complète. Que M. Xavier Forneret me le pardonne I — Mais, par malheur, mon manuscrit était écrit de cette vilaine
écriture d'écolier qui Ole tout sérieux à une œuvre théâtrale et indique une grande inexpérience de la part de l'auteur. Je rêvais un beau manuscrit copié par un vrai copiste et digne d'être présenté à un théâtre, —je ne dis pas représenté. Après bien des hésitations, je me décidai à livrer ma Demoiselle du commerce à la ronde d'une plume plus exercée que la mienne, et le hasard me conduisit devant la porte de M. Palis. Au moment suprême, le rouge me monta au visage ; je me rais à trembler de tous mes membres ; — enfin j'entrai.
— M. Palis? fis-je timidement.
— En face I me répondit un employé.
Une minute après, j'étais, — fauteuil à fauteuil, -— avec M. Palis.
MOI. — Monsieur, vous faites des copies de pièces de théâtre?
M. PALIS. — Oui, monsieur; je travaille pour totis tos confrères.
MOI, flatté. — Ah ! [Tirant monmaniLScrit.) Je vous apporte un petit acte.
M. PALIS. — Bien, monsieur.
MOI, timidement. — Et puis-je savoir combien vous me prendrez ?
M. PALIS. — Vingt-cinq francs.
MOI. — Vingt-cinq francs? Je croyais.que ce n'était que cent sous, — ordinairement ?
M. PALIS. — Oui, monsieur; — mais ici on corrige les fautes d* orthographe.
Avis à tous mes confrères !
Je salue un grotesque qui me salue.
Il s'appuie derriire tous les portants, — le côté cour et le côté jardin n'ont pas de secrets pour lui. Tout à l'heure il était au foyer des Variétés; — quelqu'un Ta rencontré dans les coulisses de l'Ambigu ; — il sera à rOpéradans cinq minutes. Ce trotteur de lettres va frappant à la porte de tous les directeurs, auxquels il ne manque jamais d'offrir un drame, — comme d'autres offrent une prise, — mais les directeurs n'en usent pas !
Pour comble de disgrâce, notre homme ressemble à un mannequin, — à s'y méprendre. — Les mannequins n'ont pas de chance 1
HISTOIRES d'hier 189
L'autre soir, on vint à parler de lui au foyer de la Porte-Sainl-Martin, et comme il n'avait pas paru depuis deux jours, un ami compatissant s'empressa de demander :
— Est-ce que X... serait malade?
— Très-malade ! répond un confrère.
— Qu'est-ce qu'il a? fait un oisif.
-^ Il est attaqué de la poitrine.
— Pas possible?
— C'est comme je vous le dis: voilà deux jours qu'il crache le son !
Hyacinthe sort d'une boutique de fruitier, — en donnant le bras à un incommensurable melon. Au détour d'une rue, Gil-Pérez passe près de lui, sans que son chapeau sourcille.
Hyacinthe l'appelle.
— Hé 1 Gil-Pérezl tu ne me demandes donc pas des nouvelles de ma santé?
— Merci! répond Gil-Pérez en continuant sa route, tu te portes trop bien pour ça !
Dans un petit village du Berry, le maire avait fait mettre un poteau indicateur, avec cette inscription:
Cette route est interdite aux voitures non suspendues.
C'était sous le règne de Louis-Philippe. 1848 arrive, et les destitutions de pleuvoir. Alors un loustic, qui désire garder Tanonyme, fit un léger changement à rinscription primitive, et Ton peut lire encore aujourd'hui :
Cette route est interdite aux autorités non suspendues.
M. Mario Uchard venait de finir une walse avec la femme la plus légère de Paris, lorsqu'elle danse. Un de ses amis passe.
— Voilà ma plume! fait-il en indiquant sa jolie danseuse.
L'ami ne réplique rien, mais il s'empresse d*allcr rejoindre mademoiselle ***, qui a des ongles roses et de l'esprit jusqu'au bout des ongles.
HISTOIRES d'hier \9i
l'ami. — Savez-vous ce que Mario Uchard vient de médire?
MADEMOISELLE***. — Non; une méchâDceté?
l'ami. — Jugez-en : il vous appelle sa plume !
MADEMOISELLE ***. — J'acceplo le compliment» mais ce n^est pas avec cetteplume-là qu'il a écrit le ^^tour du Mari !
M.Paulin Limayrac était dernièrement en soirée dans une maison à laquelle il avait offert, il y a quelques années» son volume des Coups de plume sincères, avec une dédicace non moins sincère.
La conversation, après avoir épuisé les aperçus les plus neufs sur la pluie et le beau temps, se dirigea vers cette production littéraire, qui doit infailliblement nous relever aux yeux de celui qui jouera les Bibliophile Jacob en 1961.
M. PRUDHOMME FILS. — LivFC charmaut, charmant I
LE MAITRE DE MAISON. — Charmant !
M. PAULIN LIMAYRAC. Je SUiS COUfUS !
M. PRUDHOMME FILS. — Jc mc souvicDs surtout dc
)/GoogIe
votre passage sur Michelet; non, je me trompe, sur Bossuet ou Guichardet, la mémoire me fait défaut, mais c'était délicieux !
LE MAITRE DE MAISON. — DélicieUX !
M. PAULIN LiMAYRAC. — Je suis confus !
M. PRUDHOMME FILS. — Et Tanathème conlrc... vous savez? page 130 ou 67. rien de plus frais 1 LE MAITRE DE MAISON. — Rien de plus frais !
M. PAULIN LIMAYRAC. — JC SUÎS COnfUS !
M. PRUDHOMME FILS. — Il faut même que je le relise, je me dis cela tous les soirs, et si M. Paulin Limayrac voulait bien lui-môme... ?
LE MAITRE DE MAISON. — Oui, lui-mêmC?
M. PAULIN LIMAYRAC. — Je SUiS COUfuS !
M, PRUDHOMME FILS, à la mattresse de maison. — Madame doit avoir le volume? Je vais...
LA MAITRESSE DE MAISON, OU VOUgissant, — Il CSt SOUS
clef... {Elle se lève.)
M. PAULIN LIMAYRAC, la suivauL — Jc suis confus !
LA MAITRESSE DE MAISON. — Rcslcz, moDsicur Limayrac I {Bas à son mari.) Empêchez-le de me suivre !
HISTOIRES DHIfiR 193
Un mari qui en a vu de toutes les couleurs, mais chez lequel le jaune vif domine, venait de s'asseoir sous un bois de cerf dont le puissant rameau orne la salie à manger d'un chasseur de ses amis.
— Regardez ! fit madame *** en passant près de lui, ce monsieur est partout à sa place !
Si vous aimez les spectacles en plein jour, — parlons de la Pergola de Florence. — La Pergola est une salle immense où le peuple italien vient écouter les partilions du maestro Verdi et les applaudit comme un seul Escudier, —ce qui prouve qu'il n'y a pas que la France de musicale. Ce théâtre de la Pergola a des façons d'agir que notre capitale devrait bien imiter. A Paris, les théâtres ne commencent jamais avant sept heures, et pendant la journée ce sont des monuments de triste apparence, — aux portes hermétiquement fermées. Une prison, — moins le factionnaire.
A Florence, le spectacle n'est pas plus matinal qu'à Paris, — mais, dès le lever de Taurore, la salle est ouverte aux passants. On y va lire son journal, — faire
son courrier, — dormir à l'ombre, — et quelquesuns même y déjeunent sur le pouce — et sur les banquettes.
Qu'en dites-vous?— Pour ma part, je demande la contrefaçon en France et je m'engage à être au nombre des spectateurs, — à l'heure où il n'y aura pas de spectacle.
Un comédien qui revient d'Italie — me donne de singuliers détails sur la manière dont on y perçoit les droits de poste. Le prix fixe ne luit pas pour tout le monde, et il est des accommodements avec les facteurs, — qui portent en ville.
Un jour, il se présente au bureau de poste de Home et réclame une lettre impatiemment attendue. Après de IfHigues recherches, la missive est retrouvée, et notre comédien, avant d'en prendre livraison, va s'informer du prix.
— C'est quarante sous, fait le buraliste.
— Quarante sous? une lettre qui vient de Florence I voulez-vous quatre sous?
— C'est quarante sous.
HISTOIRES d'hier 49S
— Voulez-vous quatre sous?
— Un franc cinquante?
— Quatre sous 1 je sais ce qu'il y a dedans.
— Un franc !
— Quatre sous, ou gardez-la!
— Dix sous?
— Mais puisque je vous dis que je sais ce qu'il y a dedans?
— Eh bien, prenez!
Et le buraliste la livre pour quatre sous ; — si notre ami avait insisté un peu plus, — il l'avait pour rien. Ne riez pas, — c'est à la lettre-
Les Anglais ont le sentiment inné du patriotisme; tUnion fait la force doit êlre un proverbe d'origine anglaise; toujours est-il qu'il ne se pratique quen Angleterre. À l'étranger, les Anglais se reconnaissent d'eux-mêmes comme le premier peuple dumonde, pour la grandeur d'âme et le savon de Windsor. Ce qui est vrai quant au savon. Le to be or not io be de Shaks-
peare forme, selon eux, le point d'interrogation de la félicité humaine. Être ou ne pas é^re Anglais, telle est la traduction.
En ce temps-là, Charles Narrey achevait pacifiquement son tour d'Allemagne. Il se promenait ; il se promenait même soucieusement, grâce à sa parfaite ignoraiice du jargon germanique, lorsque le dieu qui veille sur les vaudevillistes le fait se rencontrer, sac de nuit à sac de nuit, avec un petit habitant de la Grande- Bretagne, de la force de plusieurs Offenbach. Narrey, qui trouve qu'il ressemble à Levassor, lui offre son amitié, et le voilà à la tète d*un dictionnaire français-allemand relié en waler-proof.
En se rendant d^e Francfort à Cologne, ou d'Ems à Wiesbaden, Narrey et son ami de poche prennent une voiture, et comme ils ont loué cette voiture pour eux seuls, elle se trouve habitée par une Allemande et un Allemand accompagné de sa pipe, Tun fumant l'autre. On est patient en voyage ; les deux amis consentent à subir leurs compagnons et Ton part. Une lieue est faîte, et le couple ne quitte pas des yeux l'infortuné Narrey ; les regards se compliquent de paroles inintelligibles, et Narrey, qui avait commencé par rougir, finit par s'indigner.
HISTOinES 0*HIER 497
—Qu'est-ce qu'ils ont donc après moi? demande-l-il à son ami.
— Rien, répond l'Anglais.
— Comment rien? Voilà une heure qu'ils me dévisagent !
— Retournez-vous de l'autre côlé.
Narrey se retourné ; le couple ^ève la voix.
— Encore? Qu'est-ce qu'ils veulent? C'est à n'y pas tenir !
— Ils parlent de vous.
— J'en étais sûr!
— Ils vous font même un compliment.
— Eux? C'est trop fort I
— Ils disent que nous sommes deux Anglais!
Une anecdote sur M. Antony Béraud.
En 1842 ou 1845 ou 1844 , — M. Antony Béraud était directeur du théâtre de TAmbigu-Çomique. Il n'y avait rien de comique là dedans. J'ignore le chiffre de ses recettes , mais mon excuse , c'est qu'elles n'auraient pas de raison pour figurer ici.
Ce qu'il faut savoir, c'est que M. AntonyBéraud jouait un gros mélodrame, très-mêlé de brigands. Le troisième acte surtout était d'un effet irrésistible: a^rès un assassinat bien mis en scène, les brigands se disposaient tous à sortir, et le chef de la bande, — le Fra Diavolo de la chose, disait avec cette voix qu'on ne retrouve plus qu'au boulevard :
— Ce soir, au carrefour de la Croix- Noire!
Et la toile tombait; — franchement, elle n'avait rien de mieux à faire.
Vous croyez peut-être que je vais vous raconter la fin du mélodrame? Eh bien, non. Sachez seulement, qu'à la vingtième, — ou peut-être à la cinquantième représentation, — M. AntonyBéraud, dont l'habileté, comme écrivain et comme directeur, n'était contestée de personne, fut nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Réjouissance dans la famille de M. Antony Béraud. — réjouissance aussi au théâtre de l'Ambigu-Comique. Il y avait si longtemps qu'il n'avait été décoré I
Les acteurs se réunissent pour s'apprendre mutuelle-
HISTOIRES d'hier 199
ment la bonne nouvelle ; on ira féliciter, dès le lendemain, M. Antony Béraud ; mais tout le monde est d'accord sur ce point qu'il faudrait lui faire une gracieuseté, le soir même.
— J'ai votre affaire ! fait le chef des brigands.
— Vraiment? Dites-nous quoi ? s'écrie la troupe entiëre.
— Vous en aurez la surprise 1 répond noblement Fra Diavolo.
Puis, se retournant vers ses camarades, les brigands :
— Attention, vous autres I et dites comme moi.
La représentation marche à ravir jusqu'au fameux troisième acte ; c'est là que Fra Diavolo nous attehdait ! Il réunit ses subalternes et, après les avoir chaudement harangués, il s'écrie :
— Ce soir, au carrefour de la Croix... Béraud!
Encore une histoire de directeur, — puisque nous y sommes.
Celui-là avait eu l'imprudence de s'aventurer dans les coulisses de son théâtre et de vouloir juger de visu de Tétat de ses pompiers. Il n'avait pas fait dix pas
qu'un auteur lui tombe sur les bras, — de toute la lourdeur d'un homme mécontent. Pas moyen de Téviter : — ils arpentent la scène d'un pas saccadé. Le directeur espère un instant le fatiguer par la marche, mais notre homme a des jambes de cerf, — et pour cause. Ce manège éreintant durait depuis une lieue à peu près, lorsque deux nouveaux visiteurs se présentent, — des auteurs toujours I — Le directeur quitte le premier en date et court à eux. Il est charmant» — tout ce qu'ils demandent est accordé d'avance, --.leur ouvrage attendait depuis dix ans, il sera lu aux acteurs dès le lendemain ; — on leur avait refusé des doublures, ils auront les premiers sujets. — Protestations d'amiiié, ravissement de part et d'autre, — rendezvous pris, — affaires arrêtées. — Tout est pour le mieux dans le meilleur des théâtres possibles I
On est sur le seuil de la porte, on va se quitter.
— Ne faites pas attention à tout ce que je viens de vousdire,criele directeur, c'était pour embêter Fautre !
Et du doigt, il indique notre malheureux auteur, — qui marchait toujours. — Le soir, fl était rendu, — le lendemain, c'était son manuscrit.
HISTOIRES d'hier 201
Je ne nommerai pas le théâtre dont les troisièmes galeries sont toujours désertes, —les galeriçs du Sahara, — mais ce théâtre existe.
Un soir, ledirecteurvouluts'assurer par lui-même de la véracité des rapports qu'il avait reçus à cet égard, et le voilà qui grimpe aux troisièmes galeries. L'ouvreuse égarée dans ces solitudes lui offre VEntr'acte de Tannée dernière, et il s'installe.
Dix minutes se sont écoulées; — il sort comme un furieux.
— Mais on est très-bien là! fait le directeur en gesticulant, POURQUOI n'y A-T-IL PERSONNE?
Brébant,,— qui ne se contente pas d'être le seul restaurateur de la rue Neuve-Saint-Eustache et le meilleur restaurateur de Paris, — est encore un joyeux gastronome pour son propre estomac. Après les soins donnés à ses cabinets, — lorsqu'il a fini de composer cette fameuse carte du jour qui ne vit que des plats de la veille, — il s'en va courir les spectacles entre deux amis. Hier, après une flânerie pleine de zigzags,
on prononça le mot de souper. Deux heures du matin sonnaient à tous les estomacs; il était même deux heures et demie à celui de Brébant, — mais son estomac avance.
— Allons à la Maison d*Or! fit quelqu'un.
— Non, — allons simplement à la halle, — il y a des huîtres! répondit l'autre.
— Non, cria un troisième^ allons au Café Anglais. Les trois amis se dirigèrent vers le Café Anglais ;
arrivés là, un garçon endormi leur fit offrir par un garçon qui dormait deux paquets de cure-dents qui n'avaient pas servi : — c'était tout ce qu'il restait! Cette nourriture ayant paru peu substantielle, — même pour un souper, — les amis de Brébant allaient rentrer chez eux, en se rongeant les poings, faute de mieux, lorsque celui-ci eut une inspiration, — partie du ventre.
— Allons chez moi! — fit Brébant — Mais comme i) e1st près de trois heures, je vais rentrer par la porte dérobée pour ne réveiller personne. Mes garçons sont couchés depuis longtemps ; —nous descendrons nousmêmes àlacave, nous dresserons nos couverts, — nous nous servirons et chacun de nous sera libre de se donner deux sous, — comme pourboire!
La proposition acceptée, on continua gaiement la
HISTOIRES O'UIEK 203
route. A deux heures quarante-trois minutes du matin, les trois amis avaient franchi la rue Neuve-Saint-Eustache et s'arrêtaient devant la porte de Brébant.
Il fouille dans sa poche, prend Ja clef et Tintroduit dans la serrure.
— Du silence, messieurs, je tiens a ne pas réveiller mes garçons !
Silence prolongé, —on aurait entendu voler deux mouches, — la porte roule sur ses gonds, ils entrent! — Mais, — ô prodige ! — les garçons qu'on craignait tant d'éveiller, ils sont là confortablement assis devant une nappe richement meublée et buvant le vin de Brébant, — à leur santé I •
Je vous laisse à penser quel fut Tétonnement des trois amis. — Brébant saisit celui des coupables qui se trouve à sa portée et lui lance ses bottes dans le bas des reins.
— Monsieur est servi I répond le garçon. Il avait reconnu son chef. " -
Il y a quelques siècles, —je ne sais plus dans quel
pays, un directeur de théâtre se trouve avoir besoin de cinq mille francs. Il parait que dans ce temps-ià les directeurs n'étaient pas tous riches. — Hais si ce directeur n'avait pas cinq mille francs, — il avait un ami, — un autre lui-même, — avec des rentes.
Il court chez lui.
LE DIRECTEUR. — BoUJOUr !
l'ami. — Qu'avez-vous?
LE DiHECTEUR. — Jc u'ai pas, — je cherche.
l'ami. — Quoi?
LE DIRECTEUR. — Cinq mille francs?
On entre en pourparlers, — etTami finit par prêter lesi^inq mille francs.
Il y a quelques siècles, —je ne sais plus dans quel pays.
La scène qui précède se passait à dix heures du matin; — le soir même, le dh'ecteur emprunteur revient | chez son ami, — plus pâle et plus défait qu*à sa première visite.
LE DIRECTEUR. — Il mc faut mille francs l
HISTOIRES DHIEH 205
l'ami. — Encore?
LE DIRECTEUR. — Pouvcz-vous me les prêter?
l'ami. — Mais je ne les ai pas.
LE DIRECTEUR. —Oh! VOUS, — VOUS n'avez jamaîs le sou!
JO'Sais UD monsieur qui jouit de trois ou quatre maisons au soleil et d'une naïveté qu'il a rachetée à Câline. Dernièrement il déménageait pour la première fois depuis dix ans, et transportait son mobilier dore sur tranches dans un appartement plus somptueux encore que celui qu'il quittait.
Un ami vient lui rendre visite dans son nouveau doraicile, et voici le dialogue que j'ai photographié, — que Nadar me soit indulgent !
— Superbe! superbe! mais je ne vous connaissais pas cet immeuble? une nouvelle acquisition? Mes compliments ! Superbe ! superbe !
— Attendez! l'appartement est à moi, mais la maison ne m'appartient pas ; ^ j'ai loué.
— Voilàune idée, par exemple! n'étiez- vous pas pi us économiquement logé, — dans votre propre maison?
— Ici, j'en ai pour six mille francs.
— Eh bien?
— Eh bien, rappartement que j'occupais chez moi, je me le comptais bien plus cher! et puis, il y avait une foule d'inconvénients. Je quitte mon cercle trèstard; le gaz de Tescalier m'attendait pt j'en avais tou> de suite pour une somme énorme de supplément En seconde ligne, il faut compter que, recevant beaucoup de visites, j'usais énormément mes marches; — mais ce qui m'a surtout déterminé à déménager, c'est que mon appartement était très-dégradé, — et que je me refusais la plus petite réparation !
Je me trouvais dans la loge d'une jeune actrice qui a des diamants à remuer à la pelle et de la beauté — à revendre. Rien de plus simple que Tameublement de ces loges. — Une toilette, une glaïce, des chaises et une camériste, c'est tout.
Il y avait nombreuse compagnie, et la conversation, d'abord couverte de gazes, avait fini par se déshabiller.
HISTOIRES d'hier 207
L'invitation portait en post-scriptum : On dira des bêtises; — et on en disait.
Au plus fort des drôleries , quelqu'un se tourne vers la camériste qui avait ouvert ses oreilles à deux battants et lui dit, le plus sérieusement du monde :
— Ces propos ne vous effarouchent pas, madame?
— Non, monsieur, répond celle-ci en souriant, je suis habituée au bruit!
Un concierge, — hélas ! hélas I hélas 1 — a fait un nouveau pas dans la route du crime. S*il avance encore d'une semelle, j'inscris ici son nom, en toutes lettres, . et je donne l'adresse de sa soupente. '
Ce concierge, — qui agit comme un portier, — prête à la petite semaine. Il n'y aurait trop rien à dire s'il ne portait pas tant d'intérêts à ses clients: — douze cents pour cent! Il en coûte cher pour lui faire tirer le cordon, — de sa bourse.
Le mois dernier, un de ses locataires veut contracter un emprunt et il va le trouver.
— Il me faut cent francs ! fait-il.
— Très-bien, répond le concierge, mais vous con-
naissez mes conditions? Je vous prête cent francs et, dans quinze jours, vous me rendrez cent cinquante francs; soit douze cents pour cent Hais vous me donnerez des reconnaissances, — en garantie I
Le locataire veut se récrier, — obtenir une réduction : — peine perdue ! le concierge est inébranlable.
— Comprenez donc, dit-il en congédiant l'emprunteur, il faut bien que j*aie une compensation pour le cas où je serais pincé ; ce que je vous prête ne m'appartient pas, — c'est l'argent du propriétaire!
Une biche, — il faut bien se servir de cette désignation, puisqu'elle a conquis son droit de cité dans le dictionnaire de la vie parisienne, — se trouvait, cet été, à Bade. Comme elle voyageait seule, en compagnie d'une infinité de cartons pleins de chiffons inédits et de robes à la mode de demain, — qu'elle était jolie et d'humeur facile, je ne vous surprendrai pas en vous disant que, dès le second jour de son arrivée, un jeune Anglais lui offrait sa fortune et sa main, — sa main gauche, bien entendu!
— Je vous aime, mademoiselle ! et c'est votre cœur
HISTOIRES O'UIEU 209
que je veux : — me le refuserez-vous? disait le jeune homme, et chaque jour râmenaitcette même phrase avec la régularité et la monotonie d'un orgue de'^Barbarie. A Bade, on ne peut pas faire la moindre excursion sans se rencontrer : au salon de conversation, au spectacle, dans les salles de jeux, l'Anglais pourchassait la biche etTéternel : Me le refuserez-vous? se reproduisait sans obtenir de réponse. On se fatigue de tout, — même des choses fatigantes; — un matin que la biche était sortie de meilleure heure que de coutume, elle aperçut son adorateur qui l'attendait à la porte et alla droit à lui.
— Que voulez-vous, enfin, monsieur? fit-elle avec une moue inexprimable.
— Votre cœur? répondit le jeune homme.
— Vous me Tavez déjà dit : — c'est monotone !
— Me le refuserez-vous?
— Je vous prie de cesser vos importunités et de ne plus m'adresser la parole à partir d'aujourd'hui.
Puis elle ajouta en se radoucissant :
— Si vous tenez tant à mon cœur, venez me le demander à Paris ; — ici, je suis en vacances I
Gil-Pérez est incontestablement plus spirituel que ses rôles, et en voici la preuve :
Sous la direction de M. Carpier, on montait, au théâtre des Variétés, une pièce en trois actes, intitulée les Trois Gamins. La direction d'alors comptait beaucoup sur l'ouvrage de MM. Clairville et Vanderburch; j'ignore si elle avait raison, ne connaissant pas lapièce, — mais je ne saurais lui donner tort, en présence de la distribution.
Premier gamin, mademoiselle Déjazet.
Deuxième gamin, M. Fechter.
Troisième gamin, M. Gil-Pérez.
Concilier dans le même cadre trois talents aussi iaconciliables : Fechter, le drame ; Déjazet, la comédie, et Gil-Pérez, la charge, n'était pas chose facile. Aussi que de tracas I
M. Clairville seul le sait!
A chaque répétition, mademoiselle Déjazet allait IrouverM. Clairville.
— La scène va bien, disait-elle, mais là il me faudrait un couplet.
— Je vous ferai un couplet, répondait M. Clairville avec résignation.
Puis, lorsqu'il se trouvait dans la solitude du cabi-
HISTOIRES d'hier 241
net, vis-à-vis de son manuscrit, il tombait dans des perplexités sans nombre pour introduire le couplet demandé par mademoiselle Déjazet.
— Batb r faisait-il, après vingt hésitations et cinquante ratures, je prendrai sur le rôle de Gil-Pérez I
Le lendemain, c'était au tour de M. Fecbter.
— Je ne suis pas mécontent de ma scène, disait-il à M. ClairviUe, mais je veux absolument une tirade.
— Je vous ferai une tirade I répondait M. ClairviUe toujours résigné.
Le soir, mêmes embarras pour la tirade de M. Fecbter que pour le couplet de mademoiselle Déjazet. Après un long travail de tète, il concluait cette fois comme la première :
— Je prendrai sur le rôle de Gil-Pérez !
Une chose qui paraîtra extraordinaire, — mais qu'on comprendraenyréfléchissantjC^estqu'àforcedeprendre il finissait par ne plus rien rester du rôle de Gil-Pérez.
Celui-ci s'en consolait en riant, et comme quelqu'un lui demandait s'il était content :
^ Très-content! répondit Gil-Pérez ; c'est un gamin au biberon, —il ne parle pas encore I
â4â LES HISTOIRES DU CAFÉ DE PARIS
— Bonjour, Flampin, comment vas-tu ?
— Comme la Bourse.
— Il y a longtemps qu'on ne t'a pas vu , où demeures-tu à présent?
— Rue de Tivoli. Et toi?
— Rue de Tivoli, pareillement.
— Tiens I mais alors
— Quoi donc ?
— Nous avons le même huissier !
Comme on connaît peu les gens qu'on coudoie journellement, et que de coins inexplorés dans l'intimité, — la plus intime! Ne jugez jamais vos amis sur leur mine ; celui-là a la carrure d'un fort de la balle et semble bâti en ciment romain. Vous l'avez rencontré la veille, — il est mort le lendemain. Cet autre est pâle « comme un beau soir d'automne, » il fait toujours chute des feuilles dans son existence; il deviendra, soyez-en certain, l'aîné de M. Benjamin Antier, — ce Malhusalem des temps modernes. Pour être au courant des goûts de quelqu'un, n'allez pas vous informer
de ses habitudes! Je prends au hasard : Siraudin, par exemple.
Siraudin/qui a souyent fait des comédies pour le compte d'autruî, est un confiseur pour son propre compte. Lui parlerez-vous de poésie? Non, certes! Eh bien, c'est l'homme le plus poétique d'aujourd'hui.
Un riche propriétaire des environs de Paris, — Por est une chimère, — voulait l'emmener dans son château et avait essayé, pour le séduire, de descriptions à vous faire venir Chevet à la bouche : — figurezvous le poëme de la vie matérielle, — en une infinité de chants.
— Nous ferons quatre repas par jour! dit-il pour terminer.
— Merci bien! répondit Siraudin en passant la main dans tous ses cheveux, —mon estomac s'y refuse: — à Paris, je déjeune d'un parfum et je dîne d'un sourire!
Deux auteurs travaillaient à un petit acte, en prose, pour le Théâtre-Français. L'action, fort délicate du reste, se passait dans le faubourgSaint-Germain, entre
gens du meilleur monde. Quelque chose de très-mêlé de cravates blanches. Comme dans toute collaboration bien entendue, un des auteurs travaillait et l'autre regardait travailler. Soyez sûr que les pièces à deux ont toujours été faites par un seul.
A la première séance, X..., — le travailleur, — cherchait par quel moyen le jeune marquis ferait parvenir sa déclaration à la belle duchesse et comment le baron pourrait enlever la marquise. Z..., — celui qui ne travaille pas> — interrompt la séance sans crier gare.
— Figurez-vous, dit-il, quej'ai rencontré aujourd'hui un type véritablement étrange...
— Peut-il nous servir ? demanda X.. .
*— Jugez-en : — c'est un chiffonnier.
X... hausse les épaules et poursuit ses recherches. Le lendemain, même manège de la part de Z...
— Ce chiffonnier, murmure-t-il, est tout ce, qu'il y a de plus curieux; pour ma part, je n'ai rien vu de pareil.
— Allez au diable avec votre chiffonnier! s'écrieX...; est-ce que vous voulez le faire entrer dans un salon, par hasard?
La semaine suivante, et grâce au travail de X... le
HISTOIRES d'hier 215
plan se trouve terminé. — Quant à Z..., il a parlé du chifiFonnier: — on ne peut pas tout faire!
— Maintenant, ditX... après avoir lu son ébauche à son collaborateur, vous allez emporter le plan et vous écrirez la pièce ?
— C'est entendu, répond Z...
Un mois après, il retourne triomphalement chez X... et lui remet un rouleau énorme. X... le prend, rouvre, et comme il va le lire, — il recule épouvanté ! Z... avait écritsur la première page: — Scène première: Uîi chiffonnier!
En i848, Clamecy reçut un commissaire extraordinaire des mains du Gouvernement provisoire. Comme on faisait événement de tout à cette époque, je vous laisse à penser avec quelle rumeur et quels commentaires fut accueilli le nouvel envoi parisien. A quelques jours de là, un gros bonnet, peut-être le bonnetier de Tendroit, est accosté par un propriétaire très-influent.
— Eh bien, demande-t-il, ètes-vous satisfait ?
— Satisfait I par exemple! ce n*est pas un commissaire qu'ils nous ont envoyé, c'est un menuisier I
— Mais s'il esl capable?
— De raboter ! Je ne dis pas 1 Unmécliant menuisier comme ça!
— Pourtant?
— Allons, monsieur, je ne veux pas vous contrarier, mais vrai, vous avez tort de prendre la défense d'un menuisier I
— Menuisier l menuisier 1 Dites tout de suite que vous auriez voulu un ébéniste? Mais les ébénistes, voyez -vous, on les garde pour en faire des préfets !
Connaissez-vous ce proverbe: Poli comme un cotirtrôleur du Théâtre-Français. — Voici son origine :
Il y a [quelques administrateurs généraux, — en 1847, — je crois, — M. Buloz régnant, il lui prit fantaisie d'inspecter le registre des entrées. Les intrus seront impitoyablement biffés, — les personnes qui, sans titres réels, jouissent d'une entrée défaveur, — c'est-à-dire du droit de se promener dans le foyer pendant le spectacle et dans la salle pendant l'entr'acte» — devront aller chercher fauteuil d'orchestre ailleurs.
HISTOIRES d'hier 217
M. Buloz auraTœil sur eux. — L*inspection commence et s'annonce même sans trop de ratures, — lorsqu'on arrive à la fatale lettre D.
— M. Duvignon, appelle le contrôleur en chef.
— Connais pas, répond H. Buloz.
On cherche, — on s'interroge, — personne ne connaît M. Duyignon. Duvignon de .qui? Duvignon de quoi? — pas de prénoms, — pas de titres, — un Duvignon natu/re, — comme on dit chez Désiré Beaursûn.
— Est-ce qu'il vient souvent ce H. Duvignon? fait M. Buloz.
— Tous les soirs, monsieur l'administrateur général.
— Et qu'est-ce qu'il vous dit pour entrer?
— Il me dit son nom, monsieur l'administrateur général.
— La belle avance!
— C'est l'habitude, monsieur l'administrateur général.
— L'habitude! l'habitude! écoutez-moi bien: — lorsque ce H. Duvignon se présentera, vous lui demanderez à quel titrp il jouit de ses entrées à la Comédie-Fran çaise^ et s'il n'en a aucun...
— Ouii monsieur l'administrateur général.
— Vous me le flanquerez à la porte, — * poliment. ^
— Bien, monsieur l'administrateur général.
Le soir même H* Duvignon se présente.
LE CONTRÔLEUR. — Pardou, monsieur, si je ?ous arrête?,..
M. DUTiGNON.— Comment donc, monsieur, qu'y a-t-il pour votre service?
LE CONTRÔLEUR, ^ounan^. — C'est pour mon service, en effet; mais je suis vraiment tout honteux.
M. DUVIGNON. — Par exemple I je vous écoute.
LE CONTRÔLEUR. — Eh bien! monsieur, permettezmoi de vous demander de qui vous tenez vos entrées au Théâtre-Français. Êtes-vous auteur?
M. DUVIGNON. — Non, mousieur.
LE CONTRÔLEUR. — Comédieu?
M. DUVIGNON. -- Non, mousieur.
LE CONTRÔLEUR. — Excuscz mou insistauce» mais...
M. DUVIGNON. — C'est trop juste I Voici jnes titres : — En 1807, j'avais un frère q%U devait débuter dcm la tragédie.
HISTOIRES D'HIBR 849
LE CONTRÔLEUR. — Ah ! — et M. votre frère a-t-ll joué?
M. DUYiGNON. — Jamais, monsieur.
LE CONTRÔLEUR. — Jamais f Passez donc, je vous en prie!
Charles Brainne, — qui, du i^ mai au 1*' sep-tembre, conjugue le verbe chroniquer^ — a employé ses loisirs d'hiver à la publication d'un volume qui porte comme titre : Baigneuses et Buveurs d*eau. — • Alfred de Musset nous avait déjà donné le spectacle dans un fauteuil : — c'est au courriériste infatigable des journaux de France que nous devons le Voyage dans un fauteuil. L'autre soir, ^ à l'heure de la chartreuse verte, — il nous contait l'anecdote suivante, — qui semble faire suite à son livre.
Un ministre protestant ménageait une surprise à ses fidèles auditeurs ; — pour les dédommager d'un long carême, il avait annoncé un sermon sur le jeu. Hais comment étudier la question dans une petite bourgade perdue de l'Angleterre, qui figure à peine sur la carte, et où les cartes ne sont connues que de réputation ? ^
ââO LES HISTOIRES DU CAFE DE PARIS
Notre ministre, — qui est un ministre consciencieux, — s'informe auprès des notabilités de l'endpoit, et, après des efforts multipliés, obtient quelques renseignements sur le whist; — de quoi parler pendant une heure, — la belle avance 1 — Il cherche encore, — hante les tavernes, — puis, en désespoir de cause, il va abandonner son sermon, — lorsqu'une idée lumineuse lui traverse la cervelle : — il fait ses malles, met sa casquette de voyage et frappe à la porte de sa femme.
— Ketty ! vous n'avez pas une minute à perdre; — empaquetez vos effets de voyage : — nous partons ! Après avoir frappé à la porte de sa femme, il descend chez son fils?
—William I je vous donne dix minutes pour faire vos préparatifs; — nous partons !
La semaine suivante, — le ministre, — Ketty et William étaient réunis à Ems. — Chacun d'eux avait choisi son salon : ils arrivaient avec le premier croupier et ne quittaient les tables de jeux qu'avec le dernier décavé i — ils prenaient des tiotes I
— Je crois que j'ai eu tort de quitter!* Angleterre, — vint à penser le ministre protestant après trois jours de notes prises, — certes le jeu est une passion abominable. — Satan qui rôde par ici doit se frotter tes mains en contemplant les faces blêmes de tous ces acharnés I Le jour de Texpiation n'est pas loin ; — elle ne tardera pas à sonner Tbeure de la revanche céleste, et ces colonnes de marbre s'écrouleront sur leurs tètes I — Mais, en ce qui me concerne, suis-je plus avancé qu'avant mon départ? J'ai noirci trois cahiers de pa^ pier, — j'ai étudié les progrès du vice sur ceux qui m'entourent; est-ce assez pour flétrir une passion, ne faut-il pas l'avoir ressentie ; n'est-on pas plus fort pour prêcher aux autres de vaincre un penchant, lorsqu'on peut leur dire: — Je Tai vaincu? — La mission dont je suis investi exige le sacrifice de mes répugnances : je vais jouer!
De son côté, la femme du ministre protestant avait de nombreuses distractions; — tout en récoltant des documents pour son mari, elle s'était surprise à considérer les joueurs, — avec une attention fébrile; aussi un jour, qu'elle avait oublié son crayon, — elle s'écria :
— Ma foi, si je jouais?
Le fils qu'on avait laissé en pleine liberté pour la
première fois de sa vie et qui se sentait régénéré au contact d'une existence nouvelle, n'avait pas tardé à jeter le carnet paternel par-dessus les moulins et à vouloir étudier la question, — moins platoniquement. Après quelques hésitations, son parti fut arrêté: — Mes parents n'en sauront rien, —je joue1
Aussitôt dit — aussitôt chacun, de son côté, se met enquête d*un trente-et-quarante rutilant. Comme bien vous le pensez, leurs recherches sont couronnées d'un plein succès et les voilà à la même heure, tous trois installés — à la même table!
Depuis cette inspiration fatale, ce sont les joueurs les plus acharnés d*£ms ; — ils ne mangent, ils ne boivent pas, ils jouent! -—Dans l'espace de quinze jours, ils n'ont pas quitté le tapis vert plus d'une heure ; au départ de Charles Brainne :
Le père marquait,
Le fils ramassait,
Et la mère pontait toujours !
HISTOIRES d'hier 323
* C'était dans une petite ville de province et à l'époque des débuts de la nouvelle troupe. Leclère, qui passait par là, ayant une soirée à dépenser, voulut faire connaissance avec ses camarades anonymes, et comme l'afficbe annonçait la première représentation d'un ténor longtemps attendu, il entra bravement dans la salle. En homme qui aime ses aises, Leclère choisit la place la plus isolée ; justement, il a remarqué deux vieillards silencieux, silencieusement assis l'un près de l'autre à la première galerie, et sans plus ample examen il s'installe derrière eux. On frappe les trois coups traditionnels, et la toile se lève.
D'abord tout marche de la façon la plus pacifique; — on bâille bien un peu par-ci par-là; mais où ne bâille-t-on pas? Leclère est sur le point de sortir, lorsr qu'un épouvantable brouhaha signale l'entrée en scène du ténor. Leclère regarde devant lui et devinez ce qu'il voit, ce qu'il entend?
Le premier vieillard qui, armé d'une claquette, applaudit à tout rompre, — surtout les oreilles.
Le second vieillard qui siffle de toute l'énergie d'un sifflet à trois trous ! Leclère a manqué là une belle occasion de devenir fou.
iU LES HISTOIRES DU GAFÉ DE PARIS
En dëpitdes sifflets de l'uti, malgré les applaudissements de l'autre, le ténor met les fioritures doubles, et, son grand air achevé, il rentre dans la coulisse.
On a terminé le premier acte.
— Ouf I que je suis las I fait le siffleur.
'^— Oufljen'en puis plus! répond l'applaudisseur. Ici un temps d'arrêt qu'ils emploient à s*étancber le front; puis la conversation reprend:
— C'est fatigant, allez, d'applaudir ! dit l'homme à la claquette.
— Et de siffler, donc! répond l'homme au sifflet à trois trous.
— Siffler, ce n'est rien !
— Applaudir, la belle affaire !
— Par exemple !
— Voilà qui est fort !
Les explications volent, ils vont se prendre aux cheveux, mais cette réflexion les arrête :
ENSEMBLE. — Si oous chaugious?
Et ils changent I
L'un prend la claquette et applaudit ; — l'autre s'arme du sifflet à trois trous et siffle. Les instruments restent toujours les mêmes, — les instrumentistes seuls ont permuté!
N'est-ce pas une scène de la vie réelle qu'on pourrait intituler: Des convictions artistiques en pro^ vincef
U n*y a pas vingt*cinq minutes qu'une voiture de louage montait la rue des Martyrs, — cette montagne pavée. Pour rendre l'anecdote plus piquante, j'ai bien envie de laisser croire que les stores étaient baissés, ce qui implique toujours des personnages des dei^x sexes, — comme disent les pièces de théâtre, — mais la vérité s'y oppose. Le fiacre était habité par un monsieur seul, en pantalon de nankin. Lorsqu'on monte une rue difficile^ — les voitures s'arrêtent à demi, — le cocher siffle la romance en vogue, avec accompagnement de claquements de fouet, — et
Sa main sur les coursiers laisse flotter les rênes.
Notre voiture suivait les traditions connues. Mais arrivée à la hauteur de la rue de Navarin sa marche se ralentit» puis cesse tout à coup : — plus rien I
Le cocher frappe à coups redoublés, — son cheval ne bouge pas.
326 LES HISTOlHIkâ OU GAFË DB PARIS
Les coups redoublés -«redoublent, — même immobilité.
Impatienté, le monsieur passe sa main, -- puis sa tête.
— Qu'est-ce qu'il y a, cocher?
— Rien, not' bourgeois. — C'est Cocotte qu'a z'un caprice !
Coup de fouet.
— Hais est-ce que nous allons rester là longtemps? — Je suis pressé 1
-^ Tu entends, Cocotte? le bourgeois est pressé. Second coup de fouet.
— Assez, assez I ne le frappez donc pas I
— C'est fini, not' bourgeois !
Troisième coup de fouet.
■^ Vous êtes un butor, — il ne bouge pas 1
— Ça va venir, not' bourgeois I
— Encore I je vous dis de cesser?
— A cause ?^
— Vous voyez bien qu'il ne veut pas avancer, — ainsi !
— Il ne veut pas ? pourquoi qu'il s'est fait cheval, alors ?
HISTOIRES d'hier ââ7
Voici le pendant:
Cette fois, — pour changer» — c'est le monsieur qui veut qu'on frappe, et c'est le cocher qui se refuse à frapper; — mais, comme dans l'histoire précédente, la voiture demeure dans une immobilité désespérante.
— Un peu de patience, not' bourgeois , fait le cocher. Ça m'arrive tous les jours, et je m'en tire avec de la douceur.
Puis, indiquant le cheval, avec un geste paternel, — il ajoute :
— Ce n'est pas entêtement de sa part, — non, — c'est bêtise I
A propos des imitations faites dans la coulisse,' on me rapporte l'histoire suivante. La scène a lieu aux Folies-Dramatiques, sous la direction féroce de M. Mouriez, — et pendant la répétition générale d'une féerie sur laquelle on compte beaucoup.
Nous sommes au premier ou au dernier tableau; l'auteur a indiqué un cri (Tdne^ mais hélas l à ce passage, la répétition se trouve arrêtée : — l'âne n'a pas criél
M. Mouriez se lève.
— Eh bien ! fait-il de sa voix de tonnerre enrhumé, eh bien l où est-il, cet âne?
— Il n'y est pas, monsieur Mouriez, répond un comparse, vous n'avez pas donné d'instructions.
— Pas d^instructions ! faites venir Dorlanges. Dorlanges, le régisseur, qui a tous les courages,
excepté celui d'affronter la conversation de M. Mouriez, s'avance en tremblant.
M. Mouriez, qui l'aperçoit, s'écrie:
— Dorlanges, vous ferez l'âne !
Puis il se rassied, et la répétition continue.
Le soir, Dorlanges, qui s'est tu sans murmurer, glisse comme une ombre dans le cabinet de M. Mouriez.
^ Pardon, monsieur Mouriez, fait-il timidement, vous m'avez dit tantôt que je ferais l'âne ^ mais...
— Mais quoi?
— Mais je uq sais pas faire l'âne I
— Ah! vous ne savez pas faire Tâne? répond M. Mouriez d'un ton méprisant. Bien, bien» monsieur l
HISTOIRES d'hier 229
Doréoayant, j'aurai un régisseur qui sache faire ràne!
M. Dorlanges, qui m'a conté Tanecdote, y met toutes les intonations qui distinguaient Torgane du célèbre directeur. Il fait très-bien le Mouriez,
Un joli mot sur X...» dont l'avancement a été si rapide :
— Il est arrivé ventre à terre
On m'aimait, on ne m'aime plus, — Et du groupe des doux élus Je disparais ; on me remplace.
Heureux celui qui prend ma place!
Si Diea le veut, peut-être un jour Le remplacerai-je à mon tour Près d'une jeune patricienne, Aussi changeante que la mienne ! — Chacun m*aborde avec des pleurs.
C'est à qui jettera des fleurs Et des couronnes sur ma fosse I Depuis hier, le cyprès hausse, Grâce à ces chaleureux transports.
— Avis à vous, messieurs les morts ! — Partout de ma maîtresse on cause ; Chacun veut connaître la cause
De son étourdissant départ,
— Et tout Paris me prend à part Que dire? — J'ai fait une enquête, — Et grâce â ce travail de tête.
Voici le seul mot du rébus : On m'aimait, on ne m'aime plus I
On m'aimait, on ne m'aime plus.
— C'est après deux ans révolus,
mon cœur qu'on te congédie!
Seul à présent, pauvre, mendie.
Comme un aveugle avec son chien, %
HISTOIRES d'hier -831
Cherche l'amour quotidien.
Agité d'amoureuses fièvres,
Va frapper à toutes les lèvres,
Et nous compterons les baisers
Dans ta tirelire amassés !
On doit s'aimer toujours ; on s'aime
Une heure, un jour, —moins longtemps même!
Malherbe parle, en son quatrain,
De ce qui ne vit qu'un matin.
Des douces et fragiles choses ;
Lorsqu'il rimait, c'étaient les roses,
Aujourd'hui ce sont les amours.
— Un joli mot que ce toujours / — La nature, autrefois peuplée.
Me semble vide et désolée :
En juin je mets un pardessus.
On m'aimait, on ne m'aime plus.
On m'aimait, on ne m'aime plus.
— Mes rêves longtemps retenus, Rejoignent Dieu d'un vol rapide.
N'y pçnsons plus» la cage est vide I N'y pensons plus. -* Et maintenant Que je ne «uis plus un amant,
Tâchons à loisir d*ètre un homme.
Aimer, — ce n'est pas tout» en somme I Qui dit amant dit paresseux»
Et, quoi qu'on fasse, un homme heureux Est toujours un homme inutile.
Plutôt que traîner à la ville Une femme aux atours fringants, Traînez une charrue aux champs 1 Le blé mûrit, la plaine est blonde ; La vigne grimpe, et, vagabonde.
Peint en vert le vieux mur du clos.
Votre femme est là ; — des marmots, Chantent, pendus à sa mamelle.
A leur voix, plus de voix cruelle.
Qui vous dise d'un ton confus :
On m'aimait, on ne m'aime plus !