A MONSIEUR GHA^ELES /HARTLEY
est, depuis de longues années déjà, rayé de la carte des )*estaurants parisiens, et qu'en désignant tel ou tel autre établissement en vogue aujourd'hui, j'aurais craint de passer pour faire de la réclame ou de la diffamation, — dans les deux cas un méchant métier.
Vous trouverez un peu de tout ici, hors du mérite toutefois: — de la prose et des vers, des nouvelles, des anecdotes courantes et je crois même un pfQ verbe : vous voyez que j'ai grand besoin de votre indulgence» Dans le nouveau milieu où je vis, dans cette sditude verte que je me suis faite et que j'aime chaque jour davan- .tage parce que je Tapprécie mieux, peut-être écrirai-je quelques pages plus dignes de vous et de la chère affection que vous m^e portez. Veuillez donc accepter celles-ci en attendant moins mal, — le volume en attendant le livre; mais si, au milieu de toute cette prose, vous rencontrez une phrase, une ligne, un mot qui vous plaise, je ne croirai pas avoir fait fausse route : — les Histoires du Café de Paris méritaient d'être publiées. —
Un mot encore et j'ai fini : en inscrivant votre nom en tête de ces réimpressions, je ne me suis pas dissimulé le risque que je courais d'être accusé de céder à ces mobiles également puissants : le désir de vous
4 ▲ MONSIEUR CHARLES HARTLET
donner un gage public de mon souvenir amical et l'ambition plus personnelle de compter au moins un lecteur. C'est à vous, cher ami, de choisir entre ces deux suppositions celle qui vous semblera plus conforme aux sentiments de votre
Charles de Courgt.
sèvres, ^ novembre iSùO.
DU
Hier soir on dansait, place Vendôme, chez la prin-^ cesse d'01-Neff, cette Russe à la face espagnole, qui semble avoir rapporté des bords de la Neva un cœur gelé. Il y avait là une cohue d'uniformes, de dentelles et d'habits noirs. Vous connaissez retendue immense du salon de la princesse, que le critique Raoul désigne sous le nom de Champ-de-Mars — rouge et or. Le comte ***, ce jockey de tant de <5hevaux et de si peu
d'esprit, parlait d'y faire courir» en sablant d'abord le parquet : — j'ignore s'il sera donné suite à cette drôlerie. Les bals de la place Vendôme sont très-recherchés, et la danse s'y distingue par une absence complète de tous mouvements : — on marche au piano. Le samedi, jour de réception, vous trouverez devant les portes de J*hôtel russe une file de voitures armoriées : la place est pavée de bonnes livrées. Un ami de madame d'Ol- Neff, vieillard attaqué de statistique, a calculé qu'en moyenne on écrasait quatre badauds sur la place Yendôme les soirs où elle recevait : — elle reçoit vingt-six fois chaque hiver; total, cent quatre badauds dentelle débarrasse, bon an mal an, le pavé de Paris. La marquise de Rh..., son ennemie intime, qui n'a pu jusqu'à présent en faire disparaître qu'un ou deux par soirée, ne lui pardonnera jamais ce massacre. On la dit en marché avec la ville pour la location de faux badauds, quilui donneraient un revenu annuel dedeux cents faux écrasés, — quatre-vingt-seize déplus que la princesse. — Nous verrons bien.
Les danses avaient cessé ; chacun ayant regagné sa place, un grand silence se fit. Les robes de soie, qui aujourd'hui ont toutes cinq volants, — comme les maisons ont cinq étages, — s'étaient posées sur des chai-
ses basses. Les éventails, ces paravents à la main» s'agitaient discrètement pour cacher un sourire ou détourner un regard. On causait çà et là, à mi-voix, comme des personnes^ dont la danse a pris tout ie souffle. Des messieurs à besicles, dont le col écarlate et entortillé dans une cravate blanche les faisait ressembler à des bouquets de pivoines entourés de papier blanc, . discutaient entre eux la cote de la Bourse, le cours du jour, tandis que, plus loin, un groupe de ces jeunes gens qui marchent avec leur siècle sur des chevaux de louage, publiait tout haut les hauts faits du sport. Les femmes, séparées de ces vieillards et de ces enfants engouffrés dans les embrasures des fenêtres, chuchotaient entre elles de la grave question d*un ruban cerise et de la crinoline de demain. Elles faisaient là un charmant bruit, quelque chose comme le battement des ailes d'oiseaux prêts à s'envoler, quittant la branche fleurie. On respirait dans ce salon, à l'heure où les bou gies, à demi consumées, commencent à cligner des yeux, où les fleurs des jardinières penchent sur leurs tiges mollement, où la pendule semble retenir sa respiration pour retarder l'instant des capuchons et des bottines fourrées, ce parfum de bonne compagnie dont le secret va chaque jour se perdant, et dont l'ivresse est si
douce à qui le respire. Quelques mains, de ces mains qui portent des blasons roses, sortaient de leur prison de chevreau; on rajustait, d'un doigt rieur, la chevelure défaite; les importuns étaient partis et, par la porte entr*ouverte, la causerie familière venait d'entrer; on sinstallait dans son fauteuil comme pour une longue sieste, et chacun semblait s'abandonner plus entièrement à cette fête où régnaient toutes les grâces de Tintimité.
J'entrai dans une espèce de boudoir, où la maîtresse de maison avait élevé un autel, d'acajou, tendu d'un drap de couleur verte, au dieu Whist,— cette divinité desservie par des prêtres chauves autant que décorés. La salle était vide; des jetons gisaient au hasard, comme des morts sur un champ de bataille; les jeux de cartes débraillés se reposaient de leurs fatigues de la soirée en cherchant des distractions : le roi de pique s'en allait, dos à dos, avec la dame de cœur, tandis que la dame de trèfle se traînait aux pieds du roi de carreau ; quant au valet de cœur, insouciant comme un page, il s'étalait insolemment et de tout son long sur la robe bariolée de la dame de pique. Les quatre bougies, prises d'un sommeil implacable, bâillaient aux quatre coins de la table, n*attendant pour rejoindre leur couche qu'un bonnet
de nuit, — Téteignoir. Celte table abandonnée m'attrista, et je pensai, malgré moi, à ces affamés jouant un morceau de pain contre un coup de pistolet dont parle Octave des Confessions d*wn, enfant du siècle. Mon souvenir tombait mal, les hôtes de la princesse d:'01-Neff jouissant, tous ou à peu près tous, d'une quarantaine de mille livres de rente, ce qui est bien joli pour des affamés ; mais, que voulez-vous ? une table dejeu me peine presque autant qu'un corbillard: je pris mon chapeau que j'avais sous le bras, je le mis sur ma tète, et, Tôtant aussitôt, je saluai gravement. Le boudoir n'était pourtant pas désert comme je l'avais cru d'abord, grâce à la lumière vacillante des quatre bougies ; sur un coin de la table un monsieur, front penché, bâtissait avec un sérieux d'architecte une maison de cartes : je ne Tavais aperçu qu'au troisième étage.
— Vous vous élevez un hôtel ?
— Les loyers sont' si chers I •
— Je vous retiens Tentre-sol ?
— Il est à vous.
Quatre phrases, deux poignées de main. Mon futur propriétaire était ce charmant compositeur, Sylvain
Yalned, dont les refrains ont passé par toutes les
bonches, et qui donne, la semaine prochaine, son premier opéra : il est plus solide, je vous jure, que ses constructions. Quelques jours auparavant j'avais été lui demander une place, cette place* je l'avais reçue le matin même, c'est vous dire que je ne laissai pas échapper l'occasion qui se présentait pour moi de le remercier.
— C'est moi qui vous remerciç, au contraire : des mains comme les vôtres ne se rencontrent pas au bout de tous les bras.
— En vérité, cher ami, il n'y a que vous au monde pour...
— Achevez ?
— Pour faire un compliment à quelqu'un, en lui disant qu'il a de grandes mains.
~ C'est pour mieux m'applaudir I répondit-il avec la voix du loup qui fit si peur au petit Chaperon Rouge.
— A la bonne heure ! — autrement personpe ne vous croirait, à commencer par mon parfumeur : je gante sept et demi.
— Vengez-vous I je gante huit... quand je me gante, ce qui n'arrive pas souvent, je vous prie de le croire.
. — Le fait est que je ne vous ai jamais vu de gants.
— Et pourlant j'en ai.toujours.
— Même à présent ? fis-je en indiquant sa main nue.
— Oui... mais au fond de ma poche.
En effet, il en tira trois paires : une blanche et deux noires, mais je vous laisse à deviner laquelle était la plus noire des trois.
Je m'inclinai.
— Vous venez du salon î — fit Sylvain, après son exhibition.
— Oui, je ne vous y ai pas aperçu.>Il y a longtemps que vous êtes ici?
— Une vingtaine de polkas, à peine. — Vons aimez le monde?
— Cela dépend du monde.
— Est-ce que vous en connaissez de différentes espèces? — La bonne compagnie, un mot vide, un salon plein, où il y a d'un côté cinquante femmes avec des robes blanches et de l'autre cinquante hommes avec des habits noirs, c'est-à-dire cent personnes qui ne se sont jamais vues, qui ne se reverront jamais, et qui passent toute une soirée à se marcher sur les pieds comme si elles se connaissaient depuis l'enfance. Vous êtes marié— c'est une supposition,— vous possédez une jeune fille charmante, qui n'a des yeux que pour vous voir, des lèvres que pour vous sourire ; qui s'appuie
radieuse sur votre bras, et devant la chambre de la- •quelle vous passez sur la pointe des pieds pour ne pas troubler son sommeil^ qui rêve de vous. Elle ne sait rien de la vie, celte fleur éclose au bord de votre chemin, et que, voyageur d'un jour, vous venez de cueillir, et, penchée sur votre épaule, elle ouvre ses grands yeux rêveurs à vos récits d'autrefois, à vos projets de Tavenlr, —cette île toujours verte pour ceux qui s'aiment. Son cœurj^son gentil cœur qui bat, est un livre vierge que nul n'a ouvert encore, et que vous feuilletez, vous, d'un doigt craintif et recueilli. Le mot amour, écrit en lettres éternelles, c'est elle qui vous le montre et c'est vous qui l'épelez I — Vous l'aimez avec tout ce que vous avez de jeune, de fort et d'enthousiaste ; comme Dieu, qui a fait l'ombre à côté du soleil, il y a dans Votre aflfection pour elle une grande place réservée à l'amitié, — qui est l'ombre de l'amour, A certaines heures, à certaines poses, elle vous rappelle votre sœur. N'ont-elles pas le même âge et peut-être aussi sa robe ressemble-t-elle à une robe que vous connaissez?— Alors vous Tembrassez, comme vous embrassiez votre sœur, sur les deux joues, — des baisers qui sonnent. D'autres fois, les jours où le ciel est couleur de spleen, vous sentez un long sanglot intérieur et votre
âme qui déborde. A ces moments, ce qu'il vous faut, ce qu'il faut à votre cœur qui plie, ce ne sont ni des caresses, ni des protestations, ni des élans de sympathie, mais un doux serrement de main, une parole simple et cordiale, une émotion pleine et retenue. Vous songez alors à votre mère, qui doucement essuyait les larmes de vos premières douleurs, qui savait relever votre force agenouillée, qui donnait un m^ aux tristesses sans nom que voua ressentiez, et qui, pour en effacer les rides, mettait un baiser sur votre front. Votre femme est là devant vous, le fauteuil sur lequel elle est assise fut occupé par celle que vous regrettez; les paroles se pressent sur vos lèvres décolorées, elle y répond par les paroles d'autrefois, elle retient votre main que le découragement crispe, ainsi que l'absente la retenait; elle a des sourires voilés pareils à d'autres sourires, et ce qu'elle vous dit alors, ses consolations aimantes réveillent en vous une voix éteinte. La obère ombre a pris un corps, le ciel qu'elle ne devait pas quitter, elle l'a quitté pour vous soutenir, et, rêve ou réalité, c^est bien votre mère que vous revoyez à cette heure douloureuse. Rajeuni» vous retrouvez vos lèvres d'enfant pour l'embrasser au front, avec lenteur. Oui, c'est bien votre sœur, votre mère et votre femme, la
compagne pour laquelle vous avez toutes les tendresses, tous les dévouements et tous les respects de Tamour réel. Heureux, trois fois heureux celui qui l'a rencontrée au seuil de sa vie, et qui jeune a ouvert à cette jeunesse radieuse sa maison en fête 1 Heureux, trois fois heureux celui-là ! Il a trouvé la femme philosophale 1 — Entendez-vous cette ritournelle? — C'est une valse. Un monsieur passe avec des gants blancs : — Valsez-vous, madame ? et madame quitte sa chaise, son éventail et son bouquet; elle tourne ses bras vers cet inconnu tendu de noir comme une porte en deuil ; et le tourbillon les emporte ! —Le rêveur au cachet, courbé en deux sur le piano qu'il assassine, regarde tristement la pendule qui marche à minutes comptées, tandis que la foule, prise de vertige, danse extr^vagamment aux sons de cet orchestre de Barbarie ! — Il joue, le pauvre homme, et son front sue et ses doigts suent, et il pense à sa femme qui l'attend dans la chambre glaciale, et il voit son enfant, rouge de fièvre, qui colle à la tasse vide sa bouche en feu. — Les danseurs passent et passent sans cesse I — Les belles dentelles, les splendides robes I — Sa femme a vendu ce matin sa robe d'épousée ; — on dansait aussi ce jour-là dans la maison du pauvre homme ! — La douce atmosphère
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qui vous baigne I et comme le corps se plonge en ce bain parfumé ! mais lui a froid maintenant, sa femme et son petit ne grelottent-ils pas? sa femme et son en* faut qui Tattendent.— Voici des laquais qui paraissent, surchargés de plateaux aux mille pâtisseries : lorsqu'il est parti, il n*y avait plus de pain à la maison, et, tandis que les verres de punch se vident, il croit enten* dre la voix de son enfant qui lui crie : J'ai soif 1 et un long frisson le parcourt 1 ~ Les danseurs passent et passent sans cesse ! — Voyez cette ombre qui s'avance rieuse; ses cheveux pendent à demi défaits sur sa robe, et chaque soir ce métier recommence; et chaque soir vous la jetez ainsi, demi-nue dans sa toilette de bal, au premier danseur qui s'incline devant elle. — Et le père qui a amené là sa fille, voyant qu'elle ronge ses poings gantés, seule sur sa banquette, tandis que les autres tourbillonnent, dit à un ami : Mais faites^ donc danser ma fille! — c'est-à-dire : Mais pressez-la donc tremblante contre votre habit fripé; respirez l'haleine de ses seize ans en fleur; parlez-lui, entre deux contredanses^ du pays où les baisers fleurissent, et laissez-lui, en la quittant, haletante, énervée, quelques-uns de ces troubles inconnus dont elle rêvera ce soir, dans sa chambre virginale, et dont sa virginité
pleurera demain! —Voilà le monde, cher ami, voilà vos soirées. Prenez une maison qui a cinq étages, aux cinq étages on joue la même comédie; la jeune fille y apprend à tromper sa mère, la mère à tromper son mari, c'est de rigueur 1 — Que me parlez-vous de bonne compagnie?*- N'est-elle pas partout semblable? — Pour ma part, si je préfère les bals du premier étage, c'est qu'il y a moins de marches à monter.
-- Soit, je suis de votre avis : on trompe dans les deux camps; Timmoralité figure dans toutes les réunions dansantes comme premier invité; mais vous avouerez, à votre tour, que les formes étant pour beaucoup dans ces sortes de choses, il existe une grande différence entre la bonne société et la mauvaise?
— Oui, il existe une différence, reprit Sylvain, après avoir renversé d'un coup de coude son hôtel de cartes, dont, fort heureusement pour moi, je n'occupais pas encore l'entre-sol; et cette différence, la voici : dans la bonne société on fait du punch avec de l'eau-de-vie à cinq francs, et dans la mauvaise on le fait avec de Teau-de-vie à quarante sous : c'est une question de rafraîchissement.
J'alliûs répliquer, mais il continua aussitôt : - Croyez-moi ; on ne gagne rien à aller dans le
monde, si ce n'est un rhume de cerveau en sortant, ou quelquefois une fluxion de poitrine. J'ai souvent entendu dire que pour un artiste, par exemple, il était indispensable de fréquenter la société ; ce sont les tailleurs, les bottiers et les parfumeurs qui ont fait courir ce bruit-là, parce que VarUste-soirée use plus d'habits, plus de bottes et plus de gants que celui qui travaille devant sa table ou devant son chevalet. Beaucoup d'artistes croient, grâce aux fausses maximes mises en circulation par les fournisseurs que je viens de vous indiquer, que, pour arriver à la réputation, il su£Eit de parader dans un salon, de discuter art entre deux tasses de thé, de se faire plusieurs cercles dévoués où Ton ne jure que, par votre nom, parfaitement inconnu des autres mortels, en un mot de montrer sa figure. Moi, je crois qu'il vaut mieux encore montrer ses œuvres; car, quoi qu'on en dise, les gens du monde ne vous rendent jamais les heures qu'ils vous font perdre.— U est un autre préjugé qui subsistera toujours, parce qu'il est ridicule; j'entends par là la persuasion intime dans laquelle vivent et meurent la majorité des bourgeois, que tous les artistes ont pour maîtresses des femmes du monde. N'est-ce pas à pouffer de rire? Cette femme qui monte furtivement, voile baissé, l'es-
calier boiteux (du peintre ***, c'est la marquise***. Celte voiture blasonnée*, attelée de deux chevaux pur sang qui brûlent le macadam, c'est l'équipage de la duchesse***, qui se rend aux Délassements-Comiques, où l'on joue la première platitude, mêlée de couplets, de son amant, le littérateur ***.— Faites un roman, et dans ce roman racontez les amours d'une madame de *** quelconque, dont les quartiers de noblesse n'ont jamais existé q«e dans voire imagination ; et le lendemain un monsieur, rencontrant un autre monsieur, lui dira :— Avez-vous lu le roman de***? C'est son histoire avec madame de ***.— II est bien entendu que vous ne pouvez plus battre monnaie qu'avec votre cœur. Vous avez beaucoup écrit, parce que vous avez beaucoup aimé. Que faire à cela? que répondre? Le pli est pris ; riennereflFacera. Tous ceux quidécrirontrintérieurd'un atelier de peintre, comme tous ceux qui l'ont décrit, ne manqueront pas de laisser traîner une femme du monde sur le canapé, entre la table à modèle et le chevalet, côté jardin. Et ainsi jusqu'au dernier artiste, jusqu'à ladernière femme du monde, jusqu'au dernier canapé ; après quoi l'on se rendra dans la vallée de Josaphat. Un domestique circulait, plateau en main; Sylvain rappela, prit un verre de punch, et, l'approchant
de ses lèvres, il s'écria en forme de conclttsion :
— A Harion, qui n'est pas une femme du monde! Puis il changea de chaise.
— Encore un grief, fit Sylvain ; le dernier, et celui-là m'est personnel. Vous savez si j'adore la musique? Je possède tous les bustes connus de Beethoven, Mozart, Weber, Rossini, Meyerbeer, sur ma cheminée, et leurs partitions dans ma tète. £h bien, que j'aille encore deux années de suite dans le monde, et je ne pourrai plus voir une note en face ; je flanque par la fenêtre mes bustes et mon piano ; mais, pour me venger de ceux qui auront tué ma vocation, je les prierai de passer devant ma porte ce jour-là. Vous ne vous figurerez jamais notre supplice ! Le piano est bien tranquille dans un coin du salon, les bras croisés; on cause chiffons, littérature, pralines et philosophie; personne ne songe à Fart divin de M. Paul Henrion. Vous entrez : — « Ah ! monsieur Sylvain, jouez-nous donc quelque chose. » Quelque chose ! Comprenez-vous tout ce qu'il y a de féroce dans ces deux mots : Quelque chose! Depuis l'âge de quinze ans — vous en avez trente ! — on vous a attelé à un piano, on a brisé vos dpigls un à un, les gammes ont succédé aux gammes, le papier réglé au papier réglé; lorsque, enfant, vous étiez à table sur
20 LE-S HISTOIRES DU GâFë DE PARIS
une chaise trop basse, pour vous élever où mettait des livres sur cette chaise, et votre père avait soiâ de choisir les partitions qui devaient développer en vous le goût de la musique. Le jour où vous apercevez les rives, toujours si lointaines, du talent, vous ne regrettez plus votre jeunesse efieuillée au travail; mais le regret vient un beau soir, quand la mdtresse de maison vous tire cette phrase àbout portant :—« Jouez-nous donc quelque chose! » Il vient le regret cuisant I Vous êtes sorti découragé, fatigué, brisé, et vous aspirez fortement Tair vivifiant; vous montez un escalier ami pour entendre des banalités qui vous reposent, pour voir un visage qui vous plait ; mais vous avez compté sans le piano : — « Jouez-nous donc quelque chose ! » Vous avez joné' quelque chose toute la journée pour gagner votre pain et pour gagner votre gloire; il faut que vous jouiez encore, et que Mozart ou Méhul payent votre tasse de thé et votre chaise! Après le musicien, le poêle, après le poète, le peintre auquel on demande des croquis; mais il ne leur viendrait jamais à l'idée de prier un banquier de peser de l'or ou de l'argent au milieu du salon, ou d'esquisser un compte courant sur Talbum de la maison. Et les dames qui ont pris, on n'a jamais su où, la mauvaise habitude de chanter le
Saule! On m'invite à les accompagner. Calamité numéro deux l Après avoir joué quelque chose, il est bien juste qu'on chante quelque chose. Aussi, dès que je vois une dame quitter sa place et gagner, à pas lents, l'instrument de mon supplice, je cours vite vers la porte ; et. .. Sylvain s'arrêta court.
— Entendez-vous? me dit-il.
— Parfaitement J'entends qu'on ouvre le piano. Du courage, Sylvain I
— Vous distinguez une voix, n'est-ce pas?
— Je ne m'étais pas trompé 1
Et tout radieux il m*eatraîna dans le salon, en répétant: «Venez I venez I c'est elle qui va chanter I » tandis que Je m'étonnais de la contradiction qui existait entre ses paroles et sa conduite.
Je ne retrouvai pas le salon tel que je l'avais laissé: les embrasures des fenêtres étaient vides, de la foule il ne restait plus qu'une cinquantaine de personnes ; on s'était réuni en cercle, et la conversation, interrompue par elle, tirait ses dernières fusées.
Je me blottis dans un coin, à deux pas de Sylvain, qui paraissait plongé dans un rêve extatique. Le piano, vivement éclairé, brillait ainsi qu'un point lumineux ; son regard le fixait, immobile, s'abaissant à de courts
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intervalles, comme fatigué par une lumière trop viye. Je regardai à mon tour, et ce fut elle que j'aperçus dans tout son rayonnement.
Sa main dégantée appuyait sur le piano son corps à demi penché. Je cherchai vainement dans mes souvenirs une figure qui lui ressemblât. Elle était grande, d'un ensemble rêveur et aristocratique ; son teint avait des pâleurs exquises, que faisaient encore ressortir l'incarnat de ses lèvres royales et le noir vif de ses longs sourcils dont les arcs réguliers semblaient tracés par le pinceau. Ni fleurs ni plumes dans ses cheveux, qu'elle avait séparés en deux bandeaux puissants et tordus par derrière en u» chignon bas. Une longue robe de velours noir .l'enveloppait tout entière et projetait son ombre molle sur le col le plus blanc que l'amour ait plié. Des yeux limpides et profonds, où la pensée étincelait, des oreilles faites aux confidences, une main qui semblait de marbre et qui rappelait, dans sa perfection, les mains de mademoiselle Grcorges, signées Phidias, figurez-vous tout cela, évoquez cette ombre, hâbille2-la d'une robe de velours noir sans dentelles, sans diamants, et vous aurez devant vous cette ruisselante beauté qui chantait hier soir chez la princesse d'01-Neff.
Lorsqu'elle eut fini, uq frémissement parcourut rassemblée, un long bravo vint se briser à ses pieds comme une vague. Je regardai autour de moi; Sylvain avait disparu. Il était déjà auprès d*elle, et à ses sourires je vis qu'il la complimentait. Cette femme m'avait profondément impressionné, et je pensai alors, malgré moi, à XdiJoconde de Léonard de Vinci: mais elle me parut plus passionnément belle.
On allait partir; je la regardai fixement une dernière fois, et j'aperçus un mince ruban rose qui entourait son cou : ce ruban fané, à la couleur passée et devenue incertaine, ressemblait assez à une blessure.
Je courus rejoindre Sylvain.
— Comment se nomme cette femme ?
— Madame Durand.
Ce nom était plein de désillusions.
— N'est-ce pas qu'elle est belle?
— Oui, elle est bien belle.
— El quelle voix I
— Je ne l'ai pas entendue.
— Comment?
— Je la regardais.
— Vous n'êtes pas musicien, je vous pardonne.
— Est-ce que vous la connaissez?
Si LES HISTOIRES DU CAFÉ DE PARIS
— Oui.
— Beaucoup ?
— Beaucoup.
— Expliquez-moi alors un mystère.
— Quel esl-il?
— Il est rose, — c'est un ruban, à moitié déteint, qu'elle porte à son cou.
— Parfaitement.
— Est-ce une relique ou un souvenir?
— Tous les deux.
— Est-ce qu'elle le met tous les jours, ce ruban?
— Non.
— Ahl
*- Elle le met tous les trois jours.
— Vous riez.
— Regardez-moi.
J'étais fort intrigué : il ne riait pas.
— Comment savez-vous cela? lui dis-je.
— Mon cher, ami, je connais très-peu madame Durand, c'est-à-dire que je ne vais pas chez elle, et je la connais beaucoup, c'est-à-dire que je connais l'histoire de sa vie.
— Vous?
— Moi. Je vous la conterai un de ces jours.
LA TOISNE SS
— Quel jour?
— Vous êtes bien pressé.
Je ne répondis pas ; Sylvain réfléchit quelques instants.
— Avez-vous faim?
— Quel rapport?...
— Avez-vous faim?
— £h bien, oui, j'ai faim.
— Très-faim?
— Horriblement faim.
— Bravo ! Allons au Café de Paris, soupons, et, au dessert, je vous conterai...
— Quoi?
— L'histoire de madame Durand .
Je poussai un cri de joie; -r dix minutes après, nous étions enfermés dans un cabinet, devant un perdreau capitonné de truffes.
Ayant vidé sa dixième coupe de Champagne, Sylvain commença en ces termes:
A huit heures, il est trop tôt pour se lever, mais il est trop tard cour se rendormir; aussi Lucien, convenablement étendu sur son lit, faisait-il les yeux doux à la rosace de son plafond. Comme après avoir visité une serre, on s'en va en mâchonnant la première fleur qui vous est tombée sous la main, Lucien, qui, la veille, avait entendu Zampa à TOpéra-Comique. rêvait en mâchonnant un brin de mélodie arraché au hasard. QUfCmd mon cœur a fait sm choix avait toutes ses préférences ; mais c'est qu'en vérité cette romance, chantée à mi-lèvres, avait quelque chose de caressant à vous faire venir les baisers à la bouche. Il l'accompagnait, fort justement du reste, en frappant des deux pieds contre la partie basse de son lit de fer. Au dixième couplet,— c'est-à-dire après avoir chanté le même couplet dix fois, — il sauta lestement sur son tapis, passa ses chaussettes, mit ses pantoufles et s'achemina vers son pantalon :.son cœur avait fait son choix. Il com-
mença par ouvrir sa fenêtre toute grande ; les parfums du matin envahirent sa chambre en se précipitant, comme une bande d'écoliers à laquelle on ouvre la porte de la classe. L'air était doux et tout imprégné de senteurs, il en but Une forte gorgée ; puis il se mit à contempler le ciel. — Avez-vous étudié la lumière que projette une bougie dans une pièce où l'on a beaucoup fumé? — Le soleil était, ce matin-là, obscurci de la même façon, par de légers nuages grisâtres qui se tenaient immobiles devant lui, et à travers lesquels filtraient des éclaboussures d'or : on avait beaucoup fumé. — La maison dont il habitait le premier, — il faut dire qu'elle n'avait qu'un étage, — était précédée d'une cour,— préface mal pavée,— où se balançaient au vent deux lilas en fleurs sur lesquels l'orage de la veille avait pleuré à verse. Près de l'un d'eux chantait une nichée de moineaux francs, — ces oiseaux en blouse. - Les arbustes semblaient atteints de nostalgie, et, pris d'un bâillement convulsif, ils s'étiraient les branches, comme des gens qui s'éveillent. — Ils ont peutitre mal dormi, pensa Lucien; et, détournant son regard, il le porta machinalement sur la maison qui s'acharnait à lui faire face. Chaque matin il espérait lavoir renversée, et chaque matin il la retrouvait de-
bout, grave, impassible dans sa dignité badigeonnée. Je ne sais rien de plus triste que nos maisons modernes, de plus lugubrement idiot que cette maison unique, tirée à cent mille exemplaires par des photographes limousins. Celle que Lucien regardait avait les cinq étages obligés, recouverts de l'indispensable ton jaune sale, et terminés par l'éternelle terrasse sur laquelle on étend, — depuis les plombiers les plus reculés, — un tapis de zinc qui vous brûle les pieds aux jours de soleil, et qui, dès qu'il pleut, inonde votre appartement. S*y promener est impossible par le vertige qu'il y fait; autant habiter la plate-forme de l'Arc de Triomphe. — Les volets étaient hermétiquement fermés, du haut en bas, comme pour dire aux passants : ici l'on dort. Lucien roula une cigarette, l'alluma et s'en fut, laissant après lui de longues tridnées de nuages blancs, donner le bonjour à son pot à eau et à sa cuvette, -— logés sur le derrière. Son cabinet de toilette, bâti sur une cour étroite et noire, était fort mal éclairé par un jour trouble que lui renvoyait le corps de logis situé dans le fond. Ce corps de logis avait pour principaux locataires des sergents de ville : du cabinet de Lucien, on avait vue sur des tricornes. — Tandis qu'il fait sa toilette, jevais vous esquisser son portrait.
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Lucien est grand,— ayant la taille de 1,750 millimètres, dit son passe-port,— son visage est rond, un peu fort ; — son teint, changeant comme le ciel, passe du gris pâle au rouge le plus violent ; — sa bouche est très-réussie, petite comme une bouche de femme, et surmontée d'une moustache imperceptible; — un ^ez accidenté, — de grands yeux bleus, avec des reflets de velours, garnis de longs cils, — des clieveux blonds à s'y perdre, qu'il renverse sans cesse en un coup de ^ vent; — une raie au milieu de la tête, ce qui est prétentieux, et une barbe, au profit de laquelle il a résolu le problème du tortillement perpétuel;— voilà pour son physique. J'ai oublié son front, — il en possède un pourtant; mais, comme la dernière fois que je Tai rencontré, il avait son chapeau, je n'en saurais trop que dire : j'attends qu'il me salue pour vous en parler. — Dans un atelier où il passait dernièrement, quelqu'un lui trouvait une vague ressemblance avec Jésus- Christ, — vu delà coiffure; — un autre le comparait physiquement à M. Mélingue, ce qui. est bien plus flatteur; —enfin un troisième, brochant sur le tout, le retrouvait dans ce portrait de Raphaël qu'on voit dans la grande galerie du Louvre; — à quoi il répondait : — qu'il ne parlait jamais religion ; — que M. Mé-
lingue avait assez de particularités, saus qu'on eut besoin de lui ajouter celle de sa ressemblance,— et qu'en ce qui touchait Raphaël, il acceptait la gracieuseté, regrettant toutefois qu'elle ne lui vint pas de laFornarina. —En somme, Lucien était très-laid, trois cent soixanlequ^atre fois par an; Dieu ne lui avait accordé qu'un jour de beauté pris au hasard ; — si toutes les années avaient été bissextiles, il aurait fait des conquêtes. — Mais c'était surtout un grand enfant, — l,750millimètres,-m'un caractère indéfinissable et baroque. Un Dieu, — amateur de curiosités, — l'aurait gardé pour son étagère. — Il restait de longues journées à pleurer sur le cadavre d'une mouche écrasée entre deux livres. — D'autres fois, il se rendait au cimetière et se tordait de rire sur les tombes, — ce qui fit croire à beaucoup de ses amis que ses créanciers étaient enterrés là. Il était timide à l'excès, et audacieux jusqu'à la démence. — Seul, avec une femme qu'il aimait, à laquelle il avait adressé mentalement des discours sans fin, semés de baisers de rhétorique, il restait des heures entières sans rien dire, le regard noyé, et rêvant aux bottes qu'il devait essayer le lendemain. Replongé dans sa solitude, il recommençait ses déclarations brûlantes, et, songeant tout, à coup à l'opinion que cette femme
avait dû emporter de lui, il restait jusqu'au matin sur son parquet à sangloter. On le rencontrait, en janvier, son caleçon sous le bras, allant prendre un bain froid, et son charbonnier assurait ne lui avoir fourni du charbon de terre qu'au mois de juillet — Il lui arrivait souvent d'entrer au Café de Paris à six heures, de demander d'abord du fromage, puis des légumes, ensuite de la viande et de finir son repas par le potage : — cent fois par an, il dînait ainsi à reculons. — Un jour, il regut avec des égards infinis son tailleur qui était venu Tinjure à la bouche, l'invita à déjeuner, et lui porta — lui-même — un panier de certain médoc que le tailleur trouvait excellent; — mais, une heure après, il jetait à la porte, de la façon la plus brutale, un monsieur qui lui amenait mille francs dans une sacoche. Une autre fois, il envoya à son bottier une branche de ne rtioubliez pas, — pour lui rappeler sa patrie, disait-il;. — mais le bottier comprit autrement : il expédia la facture. — La chronique racontait qu'il avait passé sept ans au bagne de Brest pour avoir assassiné un monsieur qui s'était permis d'éternuer tandis qu'il lisait le Dieu est toujowrs là de Victor Hugo, et des douaniers qui avaient ouvert sa malle, lors de son voyage en Allemagne, gagnèrent, en voyant qu'elle ne
renfermait que les œuvres complètes d'Alfred de Musset, un ébafaissement qu'ils ont fidèlement légué à leur famille. — Lucien ne comptait que quelques amis, et il disait qu*il n'avait plus de cœur, le leur ayant donné tout entier. Il haïssait la foule, qu'elle se tint sur les boulevards, ou dans ces brasseries littéraires, où Ton consomme des grogs au réalisme. — Il n'avait aimé qu'une fois en sa vie, comme un enfant et comme un poète, avec une exagération vraie; — la dame l'avait -quitté, après quelques mois de Champagne et d'amour, le trouvant insociable. — De son cœur brisé elle ne voulut rien savoir, — ce qui n'empêcha pas Lucien de lui en envoyer les morceaux par un commissionnaire. — Puis il prit les lettres de cette belle insouciante, — la valeur de deux volumes compacts, — les ensevelit dans une grande feuille de papier blanc qu'il cacheta de noir, et écrivit sur l'enveloppe, — en majuscules :
Ci-gît mon ccnir.
Né le 11 juiUet 1S53, ' Mort le 22 août 18...
Atmez pour lui! -^
E finita la musica ! — Il vécut sans amour, ne com-
prenant pas ces liaisons d'un soir, qui naissent avec la lune pour finir avec le soleil, et qu'on sût dire à quelqu'un : — Je vous aimel — autrement qu'avec son cœur. N'ayant que cinq cents francs, il les aurait jetés joyeusement par les fenèlres de sa mdtresse ; mais il serait mort de dégoût avant de laisser vingt francs sur le marbre de sa cheminée. — C'était, je vous l'ai dit, un singulier garçon. — Il avait fait mettre un crêpe à son chapeau, et portait son deuil courageusement; — mais lorsqu'il avait eu le malheur de rencontrer des amoureux enlacés, jasant le long de la haie en fleurs, il rentrait chez lui tout en larmes : — c'était ses jours de pluie.
Lucien avait vingt-deux ans, et ne faisait rien, ou, —ce qui revient 'au même, — il faisait de la littérature.
Lorsqu'il rentra, neuf heures et demie sonnaient à sa montre ; — il avait donné quatre-vingt-dix minutes de son existence au vinaigre de BuUy. S'étant regardé dans la glace Louis XV qui surmontait sa cheminée, il vint s'asseoir devant la fenêtre, et commença, — armé d'une lime, l'inspection de ses doigts ; •— il avait de l'esprit jusqu'au bout des ongles, ce qui fit que le travail dura longtemps. — Dans l'intervalle les croisées voisines s'étaient ouvertes, et Lucien voyait arri-
ver avec effroi Tinstant néfaste où ii allait plonger dans Tintérieur — orné de glaces — de ses vis-à-Yis, et exposer sa face rubiconde à des regards effarés de sommeil, -r- II faut bien Tavouer, cette maison était habitée de la façon la plus déplorable, et jamais propriétaire n'avait réuni plus vilains échantillons de la race humaine, — Lucien avait choisi, pour les juger, le moment où le bourgeois fait son ménage et secoue ses ordures sur la voie publique : — ils étaient sortis déshonorés de cette épreuve qu'il appelait le quart d'heure des tapis. — Les personnages du second étage, — un gros monsieur, — une grosse femme, — un gros enfant et une grosse bonne, — occupaient la première page du recueil de ses antipathies. — L'extravagance de leurs tètes en carton, l'insipidité de leurs regards qui possédaient toutes les langueurs des yeui de poisson cuit, leurs bouches, fendues comme des tirelires, aux lèvres épaisses et pendantes, étaient autant d'atrocités proverbiales dans le cercle des amis de Lucien. — Fort heureusement pour lui, aucun de ces monstres ne se montrait à Thorizon ; — ils cuvaient encore leurs inepties de la veille. — S,e rappelant alors qu'il avait promis à Flambier d'aller voirie tableau qu'il envoyait à l'exposition, — une toile où deux personnages se mas-
sacraient comme quatre, — Lucien tira son rideau, — prohpudor! — et se mit en devoir de procéder à son habillement — complet. Cette occupation terminée, il écarta vivement le rideau pour s'assurer de l'état delà température. Hais il recula aussitôt, en lançant au ciel un gigantesque cri d'étonnement, — cecri eut de Técho, mais il revint en un éclat de rire sonore. Lucien courut à son calendrier, — 16 avril, — s'il avait payé son terme' la veille, il aurait su le quantième ; — il ne l'avait pas payé, — il ne savait pas le quantième, — 16 avril! — ce fut pour lui un trait de lumière. — Il retourna à la fenêtre, l'œil tendu, et comprimant son cœur qui carillonnait comme une horloge. — Émotion perdue! — la vision avait fui. — C'était une gracieuse figure qu'il avait contemplée, — l'espace d'une minute, — à ce second étage maudit, ouvrant, d'un doigt encore ensommeillé, la persienne au 'jour vainqueur : — toute vêtue de blanc, avec ses longs cheveux noirs pendants, et fièrement ébouriffés par la main des rêves.— Ses joues, aux nuances de rose-thé, que baignait une clarté adoucie, gardaient encore l'empreinte des plis de l'oreiller ; — visage renversé, elle regardait le soleil levant avec ses yeux d'aigle. — Elle avait aperçu Lucien tandis qu'il consultait l'atmosphère, e
comme il semblait fort, indécis, son paletot à la main, elle était partie d'un long éclat de rire, plein de franchise et de jeunesse, qui ne pouvait appartenir aux lèvres de ses voisins habituels : Lucien avait relevé la tète, et salué respectueusement l'ange qui lui tombait ainsi du ciel, — en camisole. Nouvel éclat de rire, après quoi la fenêlre se ferma, et ce que Lucien vit, — à son retour du calendrier, — ce fut une ombre qui allait s'eflFaçant derrière les rideaux de tulle. — Il prit son chapeau, et courut aux informations chez le concierge de la grande maison, avec cette sérénité que donnent une conscience pure et un porte-monnaie garni. — Les bourgeois de^DamocIès étaient déménagés de la veille» et la nouvelle locataire qui les remplaçait était une jeune fille de dix-huit ans, seule avec une infinité de cartons. — Une bien bonne personne, ajouta la concierge, qui ne fait que rire du matin au soiri — On allait lui dire son nom;— Lucien ne voulut pas l'entendre.— Pour lui, elle se nommait mademoiselle ÉcIat-de-Rire. Éclat-de-Rire, Éclat-de-Rire ! nom charmant, parti de lèvres charmantes !—Éclat-de-Rire, oui c'est ainsi qu'il fallait l'appeler, cette enfant en belle humeur ! — — Éclat de rire, éclat de beauté, éclat de jeunesse aussi 1
Lucien marchait lentement au bras de son ombre qu'il éyoquait sans cesse : — tout à coup la vie lui paraissait meilleure qu'aux autres jours, — Tair sentait bon, et chaque passaùt, qui ôtait son chapeau, semblait saluer son bonheur. — Il la revoyait à sa fenêtre, et s'arrêtait court comme pour la contempler encore. — Son cœur, qu'il n'avait pas remonté depuis un an, se remit à battre, et son oreille était pleine de clochettes qui sonnaient joyeusement. —Mystère étrange! — il avait suffi d'un regard pour métamorphoser Lucien; il se racontait ses souffrances passées, ainsi qu'on raconte au réveil le cauchemar qui vous a obsédé. — Sa passion lui parut mesquine; — ses lettres ensevelies, qu'il relisait intérieurement, étaient autant de platitudes ridicules ; — le chœur de ses souvenirs chantait faux, — et pourtant ces souvenirs étaient douloureux la veille encore, — et pourtant il avait pleuré sur ces lettres ses premières larmes ; — il les avait baisées longuement, — il leur devait ses meilleures joies et ses plus chères blessures ; — et pourtant cette femme qu'il foulait aux pieds, cette première maîtresse avait été son premier amour! — Il ne l'écoutaît plus, la voix qui disait: — Oui, Ton te rendra les paradis fermés, tes délires éteints ; — • oui, l'on te rendra en amour
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ce que tu auras doaoé en pleurs, en radieux jours les veilles fiçvreuses; — oui, Ton te rendra ce que tu as perdu, dévouement, tendresse, illusions, espérances ; — oui. Ton te rendra tout cela; — mais tes vingt ans, te les rendra- t-on ? — Hélas I ils sont perdus à jamais ces premiers élans delà vie, ces premiers enlacements, ces premiers balbutiements du cœur 1 — Elles sont effeuillées les premières fleurs, et les premiers parfums dissipés 1 -*- Inclinons-nous, agenouillons-nous, pieusement, front découvert, sur la tombe où dort notre premier amour 1
Lucien ne savait rien de cette femme qu'il avait entrevue, ni son nom, ni son âge. — D'où venait-elle? — Où allait-elle? — Était-elle intelligenle ou stupide? — Préférait-elle Paul de Kock à Lamartine, et la limonade gazeuse au Champagne? Son cœur était-il doublé de poésie rose, ou d'un commis de nouveautés, adoré les dimanches et fêtes, après ja fermeture du magasin? — Avait-elle même un cœur? — Lucien ignorait tout cela, mais il savait qu'elle était ravissante, — qu'une femme qui rit aux éclats doit avoir les dents blanches, — et qu'il y avait bien longtemps déjà qu'il n'avait pas aimé. — Le mois de mai venait de faire sa rentrée triomphale; — il sentait des baisers dans l'air,
— et comme il se rappelait avoir vu, Tautre matin, des oiseauK qui bâtissaient leur nid, il se demandait pourquoi il ne bâtirait pas le sien? — Sa jeunesse était là qui plaidait la cause du nouvel amour, et comme elle plaidait bien, il consentit à perdre le procès de ses souvenirs ; — et puis que peut un homme, quelque fort qu'il soit, contre son cœur, — cet éternel enfant? — Lucien avait bien juré de n'aimer plus, mais ces serments de neige allaient se fondre, au premier rayon de soleil, au premier regard, en larmes de reconnaissance et de joie, — mais les mains blanches de mademoiselle Éclat-de-Rire devaient bientôt arracher, en se jouant, les tentures de deuil qu'il aVait clouées aux portes de sa vie. — L'amour est mort? —Vive Tamour !
— Dès demain, je jette des baisers dans ses carreaux, fut la conclusion de Lucien, tandis qu'il frappait à la porte de Tatelier de Flambier.
Celui-ci fumait un cigare Gambier, immobile devant son chevalet, palette en main. — Sa jambe gauche emprisonnée dans une culotte de satin, dont la blancheur remontait au règne de Louis XV le Bien-Aimé, — se mirait complaisamment devant une longue glace posée à terre, qu'il ne quittait pas des yeux, tout en peignant. Sa jambe droite» comme une jambe qui a dix mille
livres de renie, prenait Tair. — Au bruit de la porte, Flambier releva la lête.
— Bonjour Lucien I — fit-il en apercevant son ami, — grand bonjour 1 — Je ne te donne pas la main, n'en ayant pas une seule à ma disposition pour le moment ; mais ce qui est égaré n'est pas perdu, dit la sagesse des nations.; je suis à toi dans cinq minutes.
Pour toute réponse, Lucien alla s'étendre sur le canapé qui occupait le fond de l'atelier, après avoir eu soin de coiffer de son chapeau Tinoffensif Germanicus qui regarde ses pieds. Distinguant alors la façon fantastique dont Flambier était culotté:
— Tu vas dans le monde? — demanda-t-il.
— Vandale ! tu ne vois donc pas que je me pose un mouvement? —Jambe d'expression ! — hurla Flambier. Vive la peinture de genre ! une culotte de satin qui cause avec une robe de soie, ça se vend comme des contremarques I
Et, jetant là ses pinceaux, il vint tomber sur le canapé à côté de Lucien: les élastiques en gémirent.
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Flambier, arrivé à Tâge heureux de trente ans, fabriquait de la peinture déjeunatoire, avec ce brio et ce laisser aller qui caractérisent nos artistes modernes, dont les produits ont fait de la rue Laffite une longue avenue plantée de croûtes. Là, tous les paysages se suivent et se ressemblent : — une mare dans laquelle barbotent trois canards (les audacieux en mettent quatre), une ferme à gauche, au fond quelques arbres éplorés ; c'est tout. Le bourgeois qui possède une de ces toiles peut impunément passer Tété à Paris; il a de la vraie campagne, un air sain, de Peau, deTombrage accrochés à son mur. — Même système pour les tableaux de genre : — toujours un petit marquis et une petite marquise, qui prennent le café devant une table Louis XV (le café parait plus ou moins bon, selon le degré de talent de Tartiste) ; — toujours un petit monsieur (plus Louis XV que jamais) qui range sa bibliothèque; — toujours un petit monsieur qui se promène, un livre entre les
iS LES HISTOIRES DU CAFÉ DE PARIS
doigts (chez certains peintres on peut lire le texte pardessus son épaule, ce qui est très-apprécié des amateurs) ; — toujours une petite marquise, légèrement vêtue, qui bâille sur une chaise longue, tandis que son pied sans mule prend des poses capricieuses, — sujets chers à la vieillesse 1 — Ces toiles sont ordinairement grandes comme la main ; chez les habiles, elles prennent les proportions d'une carte de visite. Nos artistes ont résolu le problème de la peinture portative : ils font des tableaux de poche. — Flambier passait indifféremment d*un portrait de haut dignitaire aux bruyantes fanfares, aux vestes rouges, aux chiens pur sang d*une chasse princière, ce qui lui faisait dire que son atelier était situé entre Court et Jadin. Sans prétention aucune, poussant le dévouement jusqu'à Théroïsme et Tesprit jusqu'à Ta peu près, Flambier était aimé à cent ateliers à la ronde. Comme on était sûr de trouver chez lui de la franchise, des conseils et du tabac, chacun y venait enfumer sa vie.
Ils se mirent à parler de la pluie et du beau temps; la pluie, c'était leur tristesse commune, la souffrance de l'artiste qui voit ses jours décroître et sa tâche augmenter. — Le beau temps, c'était leur rêve de gloire, c'était le labeur récompensé, et pour Lucien, c'était
son amour nouveau. — il raconta à Flambier l'apparition de mademoiselle Éclat-de-Rire, sa beauté, son élégance et le trouble qu'elle avait jeté dans son cœur. *- Il fit défiler tous ses projets un à un, ses espoirs, ses craintes, et passa ainsi la revue de son avenir.— «M'aiaiera-t-elle?» demandait-t-il à son ami, et, sans attendre la réponse, il arrangeait sa vie comme si elle avait répondu elle-même affirmativement. Il la voyait à son bras, doucement appuyée, courant à travers les plaines blondes; ils s'arrêtaient sous les lilas en fleur, et la brise tiède secouait des gouttes de rosée sur leurs fronts inondés de soleil ; elle s'avançait vers le ruisseau jaseur, dont les vagues bleues baisaient, avec leurs lèvres d'argent, les roses de son pied nu. — Et puis c'était Thiver , le coin du feu, le coin du cœur! — C'était la chambre dose, le feu pétillant, les confidences faites tout bas et les serments qui s'envolent! — C'était cette existence à deux, cette forte jeunesse qui porte un amour fort) — C'était l'amour libre, hardi, dans un corps saia et jeune; l'amour enfin, l'amour des gens qui ont quarante ans — à deux. Hais un doute venait qui renversait tous ces châteaux en Espagne amoureux. Mademoiselle Éclat-de-Rire avait peut-être un amant? — Flambier soutenait qu'elle n'en devait pas avoir, et il
ii LES HISTOIRES DU CAFE DE PARIS
ajoutait, comme preuve à Tappui, que si elle était venue habiter sa rue, lorsqu'il y a mille rues à Paris, et la maison située en face de lui, lorsqu'il y a cent mille maisons ailleurs, c'est qu'elle avait une mission à remplir. — Cette mission consistait à adorer Lucien dans le plus bref délai. — Lucien regrettait de n'avoir que deux mains pour applaudir à un raisonnement aussi judicieux, mais il applaudissait à tout rompre avec les deux mains quil avait.
A ce moment, six heures sonnèrent bruyamment à son estomac. — Celui de Flambier, qui allait comme Vachette, marquait six heures et demie.
— Diable, diable ! nous nous sommes oubliés ! — L'amour est une belle chose -— qui creuse 1 Nous dînons ensemble, Lucien?
— Oui. — Bravo! — Laisse-moi laver la tête à mes pinceaux, et nous partons.
Lucien se leva, alluma une cigarette, et se mit à fouiller les toiles de Flambier pour passer le temps. Il s'arrêta surtout à un panneau, dont le premier plan représentait deux amoureux enlacés; — au fond, deux pigeons se becquetaient. — Comme il restait sans bouger, enfoui dans un rêve, Flambier vint lui frapper sur l'épaule.
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— Tu (lors?
— Non; je regarde.
—-Joli sujet?
— Oui. L'amoureux me ressemble.
— Pas encore! — Que penses- tu des pigeons?
— Je pense qu'ils sont bien heureux!
— Tu ne les trouves pas charmants ?
— Si ; mais ils manquent de crapaudine.
Le lendemain, à midi, mademoiselle Éclat-de-Rire parut à sa fenêtre. ,— Lucien, qui là guettait, vit alors qu'il s'était complètement trompé sur son compte : — elle était cent fois plus belle qu'il ne le croyait. A travers ses rideaux, il l'avait aperçue se peigner : elle marchait sur ses cheveux; ^ en la contemplant dans son négligé charmant, il comprit la mutilation de la Vénus de Milo : c'était mademoiselle £clat-de-Rire qui lui avait volé ses bras.
Lucien prit son lord Byron sur ses genoux, roula un fauteuil devant la croisée qu'il ouvrit toute grande, et se mit à lire le Giaour avec un sérieux d'autant plus réel, que le volume se trouvait posé à Tenvers. — Ses yeux traversaient sans cesse la rue et venaient s'abattre joyeusement chez sa voisine. Celle-ci trottait dans sa chambre, épousselant par ici, essuyant par là, et riant
un peu partout. C'était une petite boîte qu'elle amenait sur le rebord de la fenêtre, et à laquelle elle faisait sa toilette du matin; — ses bottines, blanches de poussière, qu'elle lapait l'une contre l'autre, comme les claqueurs applaudissent; — un ruban qu'elle pliait avec soin; — le bouquet de la veille, tout défleuri,> qu'elle jetait sur le pavé, au vent et à l'oubli ; — tout cela avec des mouvements d'une suavité délicieuse, d'une grâce complète.— Elle allait et venait, changeant, dérangeant, touchant à tout, sans jamais se poser, à la façon des oiseaux. Ce manège dura une heure, pendant laquelle Lucien ne bougea pas de la fenêtre, — de mademoiselle Éclat*de-Bire. Il s'amusait à ce jeu d'enfant, il aurait voulu être chacun des cdsjets que ses doigts touchaient : — la boite qui avait contenu ses secrets, — la bottine qui soutenait son pied, — le ruban qui entourait son cou ; — quant au bouquet, il ne pouvait songer sans tristesse qu'elle Tavait jeté dans la rue, et que c'était peut-être là le sort qui lui était réservé; mais il se disait aussi que ces fleurs avaient effleuré sa bouche, et que ce n'était pas payer trop cher de telles ivresses que de les payer de sa vie.
Une idée folle traversa sa cervelle; — il descendit, nu-têle : le bouquet était tombé devant sa porte. Lors-
qull fut remoalé, il montra à mademoiselle Éclat-de- Rire les fleurs qu*il yeoait de ramasser, et lui envoya ' unlang baiser. Celle^isereculaaussit^; mais, comme elle allait fermer la fenêtre, tout son sai^? reflua vers son visage : le baiser l'avait atteinte en pleines lèvres.
Flambier vint, qui félicita Lucien de sa première escarmouche. Mademoiselle ÉclatHle*Rire reçut aussi une visite : une jeune femme, accompagnée d'un monsieur qui pouvait bien avoir quatre ansy et possédait la plus Jolie figure d'échappé du ciel qu'on pût voir. Mademoiselle Éclat-de-Rire le prit dans ses bras, et couvrit de caresses lentes ses cheveux blonds, son petit front rêveur, sa bouche à peine entr'ouverle, et ses grands yeux étonnés. L'enfant l'embrassa à son tour, mais, comme il avait de petites lèvres, il liii donnait deux baisers pour un, afin qu'elle n'y perdit rien. — Lucien, qui les regardait, sentit une larme dégringoler le long de sa joue : — à quoi pensait-il ? Je Tignore.
La jeune femme partit, quelques minutes après, en laissant son enfant. Mademoiselle Éclat-de-Rire s'empara de lui avidement, et s'y livra tout entière. Elle l'installa dans un grand fauteuil, et, prenant un coussin, s'assit à ses pieds: Elle retrouva dans ses souvenirs les paroles qu'on lui disait lorsqu'elle était
petite pour les redire à ce cher petit. Elle lui retira ses petits gants, et rajusta sa collerette. Us se mirent à ]ouer avec des cris, des rires et des caresses à n'en plus T finir. II y avait dans cette jeune fille une sorte d'exubérance d'affection, de trop plein d'amour, de besoin de tendresse, qu'elle épanchait délicieusement, comme pour oublier ou pour se souvenir. L'enfant eut sommeil, elle le prit alors etTalla porter sur son lit. Puis, comme il tenait les yeux ouverts, elle commença une de ces chansons impossibles à noter, échodeTenfance, qui va se transmettant de berceau en berceau. Elle avait une voix douce et pleine, avec des accentuations suaves et des notes qui vibraient. Elle chantait, sans nul souci des règles musicales, et, courant au hasard, tantôt par la large route, tantôt par les sentiers étroits, elle faisait des rencontres de grande artiste. Chez elle, le sentiment remplaçait Tart; en l'écoutant on songeait à ces belles nuits d'été, remplies de senteurs et d'harmonies, que la brise berce amoureusement, et dont le silence bleu n'est troublé que par le chant lointain du rossignol mélancolique qui célèbre Tamour, la jeunesse, la beauté, la souffrance et la joie, toutes les chansons humaines, avec des refrains que personne ne lui a répétés, et qu'il tient du ciel. Mademoi-
selle Éclat-de-Rire avait été formée à la même école : c'est une faavette qui lui avait appris à déchiffrer les partitions du bon Dieu. Lucien éprouva une joie ineffable ; — artiste, il venait de découvrir en elle une sœur.
Monsieur, ayant assez dormi, tendit ses bras vers mademoiselle Éclat-de-Rire. Elle l'amena sur ses genoux, et, rapprochant de la fenêtre, peigna ses cheveux chiffonnés, et passa sur ses grands yeux alourdis une éponge qu'elle venait de tremper dans Teau. La toilette finie, elle décrocha un miroir, dont Monsieur s'empara aussitôt ; après s'être bien contemplé avec un sérieux imperturbable, il s'envoya un doux sourire, et embrassa son petit frère qu'il voyait dans la glace. Il fallait distraire ce gentil hôte, qui ne tarda pas à s'ennuyer de regarder les passants ; — elle alla chercher sur sa table un livre où il y avait des gravures pour un quart d'heure ; après quoi elle voulut le faire épeler dans une brochure qu'elle avait quittée lorsqu'il était venu avec sa mère. L'enfant, préférant les gravures au texte, et trouvant que toutes les lettres réunies n'arriveraient jamais à former une maison, un bonhomme ou un cheval, fit d'abord la muette bouche ; mais, voyant que mademoiselle Éclat-de-Rire tenait
très-fortement à son système d*éducatioD, et pas assez fortement sa brochure, il la prit entre ses doigts, comme pour se rendre à ses intentions, etla lança dans l'espace, sans plus de façons. — Mademoiselle Éclatde-Rire, prise au dépourvu, poussa un cri d'étonnement, tandis que Monsieur, ravi de son escapade, battait des mains à tout rompre. — Cet âge est sans pitié. — La malheureuse brochure qui, dans un accès de fièvre chaude, venait de se jeter par la fenêtre si maladroitement, restait étendue sur le trottoir, sans mouvement, toute brisée par sa chute et ne donnant plus aucun signe de vie. Un porteur d'eau, qui avait sa voiture arrêtée devantla maison, lui portales premiers secours, et, l'ayant ranimée, la mit sur son siège, puis il s'en fut porter sa marchandise aux populations altérées. -— Mademoiselle Éclat -de-Rire et Lucien, qui n'avaient rien perdu de cette scène, s'étonnaient le plus joyeusement du monde, chacun de son côté, de la probité de cet Auvergnat en matière de propriété lillérajre. Mademoiselle Éclat-de-Rire vil bien qu'elle n'avait plus qu'à prendre le deuil de son livre enlevé par un homme noir à la fleur de Tâge; mais Lucien, qui se trouvait ce jour-là en veine de sauvetage, jura de faire pour lui ce qu'il avait fait pour le bouquet, — et il tint son ser-
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ment. — Il remonta triomphant : n'allait-il pas jouir de rélonnement du porteur d'eau, et de la joie de sa voisine î — Il regarda curieusement ce volume qui lui avait appartenu, ces lignes noires que ses yeux avaient suivies, ces chapitres qui avaient su la distraire ou Témouvoir ; il aurait voulu arracher la page sur laquelle elle avait pleuré, et aussi la page tout égayée de ses sourires. Il n'embrassa pas ce pauvre livre, à moitié déchiré : mais qu'il n'eût pas un instant le désir de Tembrasser, je n'en mettrais pas votre main au feu. C'était un roman de celte jeune et vaillante plume qui signe Alexandre Dumas fils : — Sophie Printemps.
Un coup de sonnette vint fort à propos le tirer de sa rêverie; — Flambier, qui avait ouvert, se trouva en présence d'une bonne vraiment très-embarrassée : ce qu'il crut comprendre, c'est qu'elle réclamait une brochure de la part de madame Hélène.
— Asseyez-vous, mademoiselle, dit Flambier, je vais la demander à mon ami.
II retrouva Lucien dans son cabinet de travail; dix minutes après ils en sortirent tous deux avec la brochure et une lettre à l'adresse de madame Hélène, née Éclat-de-Rire. — Cette lettre, écrite en dix minutes, contenait dix lignes; les voici :
« Madame,
» Vous avez eu l'imprudence de laisser tomber sur le pavé Sophie Printemps, — Je vous la renvoie dans un état qui exige de grands soins* Il serait de trop mauvais goût d'abuser d'une circonstance tout imprévue pour vous redire les paroles insensées que mon cœur vous dit si bas, que vous ne pouvez les entendre; mais remerciez bien, avec vos lèvres, le petit ange qui, en jetant ce livre, m'aura fait occuper votre pensée l'espace d'une minute.
» Lucien B. »
Madame Hélène prit le billet des mains de la bonne, mit le volume sur sa table, et disparut tout à coup. Lucien restait planté devant la fenêtre, Tœil fixe et retenant sa respiration.
— Qu'attends-tu encore? fit alors Flambier, elle ne jettera plus rien, va ! un bouquet, un livre, c'est assez pour un jour.
— J'attends qu'elle jette son cœur.
Pour remercier Lucien de lui avoir renvoyé son livre, pour le remercier aussi de sa prose personnelle, madame Hélène eut soin, les jours suivants, de tenir ses Persiennes hermétiquement fermées. Elle ne se permettait de courtes apparitions que le malin, à Theure où elle croyait Lucien encore endormi. — Alors, alors seulement, elle se peignait à la clarté du soleil ; mais, dès qu'elle Tapercevait, la comédie des persiennes recommençait. On n'avait jamais pratiqué, de mémoire de changement à vue, de disparition aussi rapide. Peut-être, me direz-vous, regardait-elle à travers les interstices? — Franchement, je le crois ; mais Lucien, qui ne partageait pas notre conviction à cet égard, se perdait en mille conjectures absurdes qui ne devaient pas manquer d'apporter un changement notable dans son embonpoint; — le moulin, qu*il appelait son cœur, ne battait plus que d^une aile.
Je vous ai dit qu'il était poète; — voici une pièce à
l'appui, — une pièce de vers, composée un soir qu'il pleuvait sous ses paupières, soixante et dix rimes qui n'avaient pas eu le temps de faire fortune, à réjouir tous les mirlitons connus. Madame Hélène, qui les reçut le lendemain, n'y comprit pas grand'chose, j'imagine, ce qui fait l'éloge de son esprit; mais elle ne les renvoya pas à Lucien. — La mauvaise poésie montrait une bonne nature, et le papier était excellent pour confectionner des papillotes.
Lorequ'en peign&nt vos longs cheveux, Vous paraissez à la fenêtre Avec un doux sourire aux yeux, Un de mes regards curieux Vous fait tout à coup disparaître.
La gracieuse vision
Alors comme une ombre s*efface,
Gomme un rêve de passion,
Fait par l'imagination,
Que le réveil dissipe et chasie.
Le premier jour que Je vous vis, L'amour dit à mon cœur : « Prends garde !
Prends garde, ses grands yeux ont pris Bien des papillons étourdis ! »
—Depuis ce jour je vous regarde.
J'ose affronter votre courroux I Si l'oasis est un abtme,
J'y veux poalcp à tos genoux, Et, la mort me ▼enant de vons.
Je ne veux pas qu*on me ranime!
Car je dis qn*an mortel festin, Rien qu'une goutte d'ambroisie Vaut mieux que des flots de ce vîb Qui laisse aux lèvres du carmin, — Et fait la coupe plus remplie.
Penché, j'écoute votre chant Rempli de notes étoilées, Quand, de votre bouche d'enfant, La chanson s'envole en riant.
Oiseau de vos lèvres ailées!
Qui donc vous apprit ces refrains Que mon cœur en extase écoute?
Vous pouvez, en ouvrant vos mains, Enrichir de trésors divins Les pauvres glanant sur la route!
Heureuse fille, allez chantant!
Ainsi va l'oiseau sur la branche.
Et Dieu sourit à votre chant, Et moi je marche tristement — Rêveur, je suis votre ombre blanche!
Que vous importent mes sanglots Et mes deuils, à vous tout en fête?
Demandez à nos matelots.
Si le rocher battu des flots.
De ces flots jamais s'inquiète ?
Vos larmes éteindraient le feu Qui me consume, — flamme impie!
Mais de quel droit, par un aveu, Troublerais-je, en son courant bleu.
Ce lac sans rides, •— votre vie ?
Mes souffrances suivront leur cours, Et rien ne vous parlera d'elles ; Ce n'est pas pour ramper toujours Dans nos éphémères amours, Que Dieu vous a donné des ailes !
A l'oubli, cette acre liqueur, Je vais désaltérer ma fièvre.
Gardez pour un amour meilleur Les battements de votre cœur.
Et les chansons de votre lèvre l
Votre cœur s'éveille joyeux ;
Le mien comme un orage gronde!
Le jour, qui s'échappe des cieux.
Pour vous se lève radieux.
Et ma nuit, hélas! est profonde !
Ma|s si, vers Dieu, prenant mon vol, Je vous entraînais frémissante, Regretteriez-vous notre, sol.
Si vous m'aimiez? — Le rossignol, Ce n'est que dans la nuit qu'il chante.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans évétiemenls dignes d'être rapportés; Lucien aimait de plus en plus, elles
persiennes s'ouvraient de moins en moins. Ce qui se passait dans l'appartement, je ne l'ai jamais su, et je ne vous le dirai pas, parce que je suis discret. Je crois pourtant que madame Hélène n*aurait pas demandé mieux que d'ouvrir la fenêtre de sa chambre au soleil, et cette autre fenêtre, bien autrement fermée, son cœur, à Tamour ; mais, comme il est bien entendu qu'il ne faut jamais écouler la voix intérieure qui parle en nous, et qu'une femme, à l'exemple des citadelles, ne doit se rendre qu'après avoir été vaincue, elle consentait, dans son respect des traditions, à vivre enfermée, au moi de mai et sans amour, à dix-huit ans. Le jour où deux jeunes gens, se rencontrant pour la première fois, pourront sans honte, après un regard, après une parole, se donner l'un à l'autre, ce jour-là, nous aurons fait un grand progrès : nous aurons supprimé ces petites escarmouches du sentiment qui n'ont jamais rien prouvé, Dieu merci I et nous aurons délivré pour toujours nos tiroirs de ces fleurs desséchées, de ces rubans déteints, de ces gants éraillés qui forment les épaves de nos liaisons platoniques. Les lèvres ont des parfums plus doux que ceux des fleurs ; le cou est plus satiné que le ruban, et lamain est plus blanche que le gant; — ielivreest assez bon pour pouvoir se passer de préface.
Lucien avait dîné seul l'autre soir, assez tristement, l et, comme il traversait le marché aux fleurs de la Madeleiae, il aperçut uue jeune femme qui marchandait trois rosiers magnifiques.
Elle allait partir, lorsque la marchande la rappela.
— Prenez-les ; mais c'est pour rien.
— Vous aurez la bonté de me les envoyer?
— A l'instant. — Eb I Jacques! — Voicirhomme qui vous les portera.
— Où faut-il aller, madame ?
— Rue..., n*... Vous demanderez^ madame Hélène.
— Bien, madame.
— N'oubliez pas?
— Je serai arrivé en même temps que vous.
Et la jeune dame disparut. Lucien, avant qu'elle se fût nommée, avait reconnu sa voisine. Comme il se tenait à dix pas d'elle, et qu'elle ne s'était pas retournée, il était certain de n'avoir pas été vu : — c'était pour lui un point essentiel. Le commissionnaire prit les trois rosiers, les installa le plus confortablement du monde sur son crochet, après quoi il se dirigea vers son cabaret habituel, où son dîner devait l'attendre. Lucien qui avait dîné, lui, envoya à tous les diables l'estomac médaillé de cet enfant de l'Auvergne, avec
Là VOISINE 59
accompagnement de réflexions philosophiques sur Tinexaclitude des hommes en général, et des commissionnaires en particulier. Le repas du sybarite à veste de velours dura bien une heure, dont Lucien compta les minutes aux battements de sa cano^. Mais tout doit finir, c'est dans la destinée des choses humaines, tout, jusqu'aux festins d'Auvergnat! — En le voyant reparaître, Lucien ne put réprimer un cri de joie, que justifiait d'ailleurs la dureté du banc sur lequel il avait assis son impatience. En deux bonds, il rejoignit son homme qui marchait fièrement, les rosiers sur le dos, dans la direction de la rue de madame Hélène. Jamais oisif suivant une jambe au bas blanc bien tiré, jamais caniche affamé suivant un pâtissier qui porte en ville, jamais mari battu suivant sa femme aussi voilée qu'infidèle, n'ont apporté dans Texercice de leurs fonctions l'attention que Lucien mettait à suivre ce commissionnaire chargé de reliques. Ils arrivèrent enfin à vingt pas de la maison promise. Il n'y avait plus à reculer : le moment était venu pour Lucien de remplacer le dialogue par des pièces de cent sous vives et animées. — Avant tout, il fallait arrêter le commissionnaire ; ce fut pour Lucien l'affaire d'un coup de coude. — Voulez -vous gagner vingt francs?
— Vingt francs?
— Oui.
— Pourquoi me dites-vous cela?
— D'abord pour que vous me répondiez.
— Et ensuite?
— Pour que je vous les donne, si vous acceptez.
— Qu'est-ce qu'il faut accepter?
— Ce que je vous demanderai.
— Qu'est-ce que vous me demanderez ?
— Vous acceptez?
— C'est selon.
— Selon quoi ?
— Faites votre proposition.
— La voici ; vous allez me donner votre crochet, votre casquette et votre veste.
— Qu'est-ce qu'il me restera?
— Il vous restera vingt francs. Vos vêtements vous seront rendus dans une heure.
— Et puis ?
•— Et puis c'est tout : — le reste ne vous regarde pas.
— Mais ces fleurs?
— Je m'en charge, puisque je prends le crochet.
— Mais elles sont pour...
— Je le sais.
— Mais...
— Passez-moi votre veste.
— Vous me la rendrez?
— Je Tespère. Votre casquette maintenant.
— Elle est toute neuve.
— Il est un dieu pour les amoureux I — Le crochet? — Bien. — Donnant, donnant. Voici les vingt francs. Attendez-moi au bout de la rue; là, je vous remettrai votre uniforme.
— Dans une heure?
— Dans une heure.
Lucien, ainsi affublé, se présenta hardiment devant le concierge.
— Madame Hélène?
— Elle est sortie.
— Comment? et ces fleurs?
— Ah ! c'est vous. Voici la clef. Déposez-les dans sa chambre, elle rentre à l'instant.
— Donnez.
— C'est au second.
— Bien.
Dire que le plan projeté et exécuté par Lucien fût de la plus entière délicatesse, et que le moyen qu'il
employait pour pénétrer chez sa voisine dût obtenir l'assentiment des gens graves, je ne le saurais, en conscience. Certes il eût mieux valu qu'il attendît une de ces circonstances que le hasard tient toujours en réserve pour ses enfants gâtés, les amoureux, et que cette porte entr'ouverte par la ruse fût ouverte toute grande par Tamour. Mais que voulez -vous? On n*a pas vingt ans impunément, et, puisqu'il y est entré, qu'il y reste : une autre fois nous aviserons. Il se débarrassa de son accoutrement, auquel il fit faire antichambre, mit les fleurs sur la cheminée, et se laissa tombei dans un fauteuil, complice de velours d'Ulrecht, qui lui tendait les bras. La bougie qu'il trouva allumée sur une table ne lui laissant aucun doute sur le prompt retour de madame Hélène, il voulut mettre à profit les quelques instants qu'il pouvait avoir de solitude. C'était une petite chambre simple et riante, tendue d*un papier à fond bianc, avec des myriades de bouquets bleus. Dans l'alcôve se tenait un lit d'acajou recouvert d'une mousseline d'une blancheur éblouissante, — un vrai lit de pensionnaire. — De chaque côté se trouvait une porte vitrée que sa discrétion habituelle lui fit un devoir d'ouvrir. Ces deux cabinets étaient remplis de robes de toutes sortes, que Lucien examina une à
une. Celle-ci lui déplaisait, il la rejetait; cette autre lui semblait ravissante, il Tétalait complaisamment. A terre, il prit deux ou trois paires de bottines dont Texiguïté le charma; qu'avais-je besoin de le dire? il est bien entendu que la femme que nous aimons a de petits pieds. 11 fouilla aussi dans les tiroirs de la commode. Ce n'étaient que rubans, gants et collerettes dont Lucien passa minutieusement la revue. Les collerettes de calicot étaient toutes chiffonnées, les rubans aux couleurs jadis criardes jouissaient d'une extinction de voix, et les gants à vingt-neuf sous portaient le numéro 91— Vous savezbienque tout cela n'est pas vrai? — Si les collerettes n'avaient pas été fraichemenl empesées et entourées d'une dentelle élégante ; si les rubans ne s'étaient pas trouvés du meilleur goût, et de la virginité la plus immaculée, il eût fermé le tiroir avec rage, et il serait parti pour ne plus revenir ; si les gants avaient réellement porté le numéro 9, il les aurait mis, lui qui était venu sans gants ; mais le dieu Cupido ne voulut pas qu'il en fût ainsi, et Lucien retrouva dans ces mille riens la femme qu'il avait rêvée. La porte s'ouvrit, et madame Hélène parut sur le seuil : — Lucien venait de fermer le tiroir.
— Vous, monsieur? — vous ici?
Lucien se retourna.
— Je vous attendais, madame.
— Vous m'attendiez?
— Le concierge, en me remettant votre clef, m'avait prévenu que vous alliez rentrer.
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Veuillez vous asseoir, madame, et écouter mes explications. Ma présence chez vous est la chose la plus naturelle du monde, je le crois, et vous en serez convaincue si vous daignez m'entendre. Je vais prendre un fauteuil. Ne vous dérangez pas, je vous prie : voilà ce qu'il me faut, et maintenant je suis à vos ordres.
Madame Hélène prit un siège.
— Promettez-moi seulement de ne pas jn*interrompre?
— Je vous écoute, monsieur.
— Dans toutes les comédies qu'on a jouées, qu'on
joue et qu'on jouera, il y a, vous ne devez pas l'ignorer, une scène où deux jeunes gens, le héros et Théroïne, se rencontrant pour la première fois, s'abordent par ces mots : Je vous aime ! — comme dans la rue on s'aborde par ces autres mots : Comment vous portezvous? — Seulement lorsqu'on dit : Comment vous portez-vous? — on demande des nouvelles de la santé de la personne à laquelle on s'adresse, tandis qu'en disant : Je vous aimel — on donne des nouvelles de son cœur. Madame, je vous aime, et cet aveu ne saurait vous blesser en rien, puisque mes regards vous l'ont déjà fait. Bien des personnes ont dû vous tenir le ^ langage que je vous tiens aujourd'hui, bien des genoux ont dû fléchir devant vous, s'agenouiller comme fo m'agenouille, prier comme je prie. Bien des gens vous ont juré qu'ils allaient se débarrasser de la vie, lorsqu'ils TOUS quittaient insensible et impassible. Ces gens-là mentaient, ils ne se sont pas tués. Moi aussi, je pourrais vous parler d'un pistolet rouillé, sans balle ni capsule, qui me tuerait s'il n'était mort lui-même depuis longtemps; je ne le ferai pas, parce qu a mon tour je mentirais. On ne meurt pas d'amour, la mort serait trop belle, et Dieu ne l'a pas voulu. — Vous le voyez, je suis franc, et la franchise ne court pas les
66 LES HISTOIRES DU CAFÉ DE PirRIS
ruesy que je sache. Si vous me repoussez, comme je le crains, si vous mettez mon cœur à la porte, je n'en mourrai pas, il ne mourra pas de la blessure profonde que TOUS lui aurez faite. Demain le soleil se lèvera, à moins qu'il ne pleuve ; — à onze heures, je passerai mes pantoufles, je déjeqnerai à midi, j'aurai faim et je dévorerai mon journal, qui ne fera aucune mention du décès de mes espérances. Je sortirai pour coudoyer les mêmes passants, pour fouler la même poussière, et Tomnibus de la Madeleine ira toujours à la Bastille. Ainsi le veut la vie, madame : nous marchons sur des ^ cadavres, el les tombes les plus douloureuses sont celles que nous portons en nous. Un de mes amis, très-rouge et très-gros, recherchait les inclinations malheureuses pour pâlir son visage et se faire maigrir. On lui avait défendu, dans l'intérêt de son estomac, de boire du vinaigre ; il buvait ses larmes amères. L'amour contrarié a des recettes contre l'embonpoint, qui valent mieux que les recettes du docteur Dancel,
— et puis il ne fait pas d'annonces. Voilà où nous en sommes réduits, et que penser de l'amour après cela?
— Je sortirai d'ici le cœur brisé, le front pâli, hébété, ivre, et demain, lorsqu'on frappera à ma porte, ma main ouvrira cette porte, et demain, lorsqu'on m'ap-
portera mon billet de garde, j'irai me planter comme un imbécile devant la mairie du deuxième arrondissement. Mon visage en deuil ne dira rien du deuil de mon âme; mais, si je noue un crêpe à mon bras, le capitaine ne manquera pas de me demander : «Vous avez perdu quelqu'un?— Oui. — Avez-vcus hérité? »
— Et je serai forcé de porter les armes à cet homme,
— c'est mon bottier!
— Pardon, monsieur, mais vous deviez me donner...
— Des explications? — Explications promises, explications dues. — J'y arrive, madame. En me voyant, des journées entières, la plume à la main, courbé sur une feuille de papier, vous avez pu croire que j'étais poète; depuis, les vers que j'ai eu l'audace de vous adresser ont dû vous faire revenir sur votre première supposition, — ce que je vais voqs dire ne vous laissera plus aucun doute sur ma véritable profession. — Madame, je suis commissionnaire, commissionnaire en chambre, c'est le seul point qui me distingue de mes confrères. — J'ai changé cet axiome : « Une rue est un couloir pavé qui commence par un bec de gaz, et finit par un commissionnaire. » J'exerce à domicile, et je n'en suis pas moins inoccupé pour cela. J'étais près de vous lorsque vous avez acheté ces
rosiers, il fallait quelqu'un pour les porter, le hasard me les a mis sur le dos et mon crochet a fait le reste.
— Monsieur!
— Vous fâcherez-vous d'une plaisanterie? Vous savez bien que je ne pouvais plus vivre sans vous voir, vous ayant vue un instant. Le prétexte m'importait peu, je n*ai pas choisi, j'ai pris le premier qui m'est tombé sous l'esprit. Vous aviez fermé les persienues, il m*a fallu ouvrir la porte. — Qu'invoquerai-je encore en ma faveur? — Que je suis fou, mais je vous l'ai déjà dit, en vous disant que j'étais amoureux.
— Je vois qu'il ne me reste plus qu'à vous remercier de votre complaisance, à laquelle j'étais loin de m*attendre. Je croyais ne recevoir de vous que des fleurs. . . de rhétorique... (C'est ainsi, n'est-ce pas, que vous appelez les jolies choses que vous m'avez écrites?) Je m'étais trompée, et maintenant...
— Vous me renvoyez? fit Lucien avec désespoir, en voyant que madame Hélène venait de se lever.
— Je renvoie le commissionnaire.
— L'ami sera-t-il plus heureux?
— Il est déjà bien tard, et je ne voudrais pas vous faire perdre des instants qui appartiennent à d'autres.
— Ma vie tout entière est à vous, madame.
— Si je vous prenais au mot?
— Essayez.
— Vous êtes un enfant.
— Soit ! j'aurais plus longtemps à vous aimer.
— Vous m'aimez donc?
— Je l'ai entendu dire à mon cœur.
— Est-ce possible? vous ne me connaissez pas, vous savez à peine mon nom, et vous ignorez complètement mon existence?
— Votre nom? je le sais, vous vous nommez la Jeunesse, la Beauté et l'Amour. — Votre existence, elle est tout entière dans un baiser, dans un regard et dans un sourire. — Dieu, en vous donnant la beauté, vous a faite pour les affections éternelles ; — il est sur vos lèvres des nichées de baisers qui n'attendienliqu'un rayon de soleil pour s'envoler; vous êtes Tange aux ailes frémi^antes que nous entrevoyons dans nos rêves extatiques, et c'est Bonheur aussi qu'on vous nomme '
— Je ne suis rien de tout cela, et celle que vous aimez n'existe que dans votre imagination.
— Elle vous ressemble tellement, madame, que je l'ai toujours prise pour vous.
— Ne m'ayant vue qu'un instant, et d'aussi loin, je comprends votre erreur.
— Vous devez comprendre alors mon amour?
— Je n'y crois pas : aimer si vite, c'est aimer mal.
— Il m'a suffi d'un regard ; dans un mois, je vous adorerai.
— Vous riez. C'est à peine si vous pouvez me voir de votre fenêtre.
— Je vous aime !
— Mais je pouvais être grêlée, bossue... quesais-jeT
— Je vous aime !
— Mais je pouvais avoir trente ans?
Toute la femme était dans ce mot. Lucien la quitta sans savoir s'il devait espérer ou se désoler. C'est en vain qu'il avait interrogé le cœur d'Hélène, il n'en avait rien pu tirer. Au moment de la quitter, il s'était emparéjd)esa main qu'il approchait déjà de ses lèvres, lorsqu'elle la retira avec un mouvement si digne et si chaste, qu'il était parti comme un fou sans lui dire bènsoir.
Le surlendemain comme il rentrait, il rencontra Hélène qui rentrait aussi. Il pouvait être neuf heures. Hélène l'invita à monter, s'il n'était pas trop fatigué. Lucien, qui n'était pas fatigué du tout, accepta.
— Vous le voyez, lui dit-elle lorsqu'ils furent instal- ' iés, je vous traite en ami. J'ai fait, depuis longtemps
déjà, le compte de ma conscience, et je n'y ai trouvé qu'une qualité réelle, la franchise. Je vous le dis aujourd'hui en toute sincérité, comme je vous le dirais dans un mois, dans un an, une soirée m'a suffi pour TOUS juger. Je ne vous aimerai jamais... d'amour; mais, que vous l'acceptiez ou non, mon amitié vous appartient. Je sais bien qu'elle ne vous sera jamais d'un grand secours, je le crains du moins ; mais, comme j'ai souvent entendu conter l'histoire de ces gens riches qui, sortis par hasard à pied, les poches vides, s'étaient vus fort embarrassés faute d'un sou, je veux que mon amitié pour vous soit, au milieu des trésors d'affection que vous possédez, l'humble sou que vous retrouverez, le jour où vous serez sorti lé cœur vide. Pour bien vous prouver que ce n'est pas une comédie que je joue en vous disant que je ne vous aimerai jamais, je veux que vous sachiez sur quoi s'appuie ce que j'appellerai mon pressentiment. L'amour, chez vous, ne sera jamais qu'une brillante fantaisie, un idéal à la livrée de vos rêves, parce que vous aimez avec la tète et non avec le cœur, parce que le poëte a tué l'homme en vous* Ce qu*il vous faut, c'est une liaison mystérieuse et voilée, qui vit de feuilles de roses et de lettres parfumées. Vous voulez que le soufQe des lèvres choisies par vous
fasse vibrer les cordes d'une lyre. Cette femme n'existe pas en moi. Dieu m'avait peut-être faite pour comprendre cet amour : le milieu où j'ai vécu jusqu'à présent m'empêche de jamais pouvoir le partager. Vous saurez qui je suis, mon ami, un jour je vous le dirai; vous comprendrez alors l'abîme qui nous sépare, et que votre amour, quelque grand qu'il soit, ne saurait combler. Je suis une pauvre campagnarde, rien de plus, que le hasard a mise sur votre route. Je sens dans ma tête et dans mon cœur des aspirations vers le beau et le grand, que je dois refouler. Comprenez-vous bien ma situation? Comprenez-vous bien la contradic- \. tion qui existe entre ce que je suis et ce que je voudrais Vêtre, ce que je serais si les portes de la famille et de . . ' l'éducation ne m'avaient pas été fermées î Entrevoir le soleil et se débattre dans les ténèbres, voilà ma vie. Je chantais l'autre jour, vous m'écoutiez, et je vous ai vu tressaillir. N'est-ce pas qu'il y a des sanglots, des frémissements, des passions, des élans dans cette voix? — Je ne connais pas une note de musique, et je n'ai jamais ouvert un piano ; qui m'aurait appris tout cela? Elle se tut un instant : l'émotion la dominait. — Il est une chose que je vous envie, reprit-elle, c'est le pouvoir que vous avez de formuler vos idées,
de fixer dans une phrase vos rêves flottants» de mettre vos larmes dans une élégie, vos joies dans une chanson. Que de fois je me suis trouvée en proie à ces tristesses sans nom qui s'agitent en nous, et qu'on ne chasse qu'en les matérialisant, qu'en les revêtant d'une forme, qu'en leur prêtant la vie de la pensée? — Aux heures joyeuses, les plus courtes de ma vie, j'aurais Toulu garder un souvenir de ces bonheuBs envolés, un mot qui pût me redire, quelques années plus tard : «Tel jour, tu étais joyeuse, je me le rappelle;— tel jour, tu as pleuré, et ma page blanche garde, tombée de tes yeux, une de ces larmes qui ne sèchent jamais.»— Je sens, et je ne puis traduire mes sensations; mes pensées sont comme des oiseaux auxquels on aurait coupé les ailes. Écoutez, Lucien, j'attends beaucoup de votre amitié ; ellepeut, je le sais, ouvrir à mon intelligence ces beaux paradis fermés, elle peut faire entrer la lumière dans mon esprit, et donner, pour toujours, une parole limpide aux voix confuses qui me parlent Je lui devrai ma transformation, et d'une misérable fille qui marche à tâtons, sans guide, vous vous serez fait une amie digne de vous comprendre, et capable de vous répondre. Au lieu d'être descendu jusqu'à moi, vous m'aurez élevée jusqu'à vous. — Lucien, le voulez- vous, dites?
— Vous riez, Hélène? — Pauvre ignorant, que puisse VOUS apprendre» si ce n'esta m'aimer?
— Jamais, Lucien, jamais I Vous aurais-je parlé comme je viens de le faire, si j'avais cru voir en vous autre chose qu'un ami? A Tamant je n'aurais rien dit, TOUS le savez bien. — Mais pourquoi attrister les courtes heures que nous passons ensemble ; je souriais déjà à cet avenir que notre amitié commune créait pour moi, je me voyais déjà heureuse du.'seul bonheur que je désire, et vous ne Tavez pas voulu I
— Disposez de moi, Hélène : en vous donnant mon cœur je vous l'ai donné pour toujours.
— Oh I j'ai donc eu raison de ne pas douter de lai? Meroi, Lucien, merci t
Les leçons commencèrent dès le lendemain. Lucien avait oublié ce qu'Hélène lui avait demandé et ce qu'il avait promis ; mais il savait qu'il allait la voir tous les jours, qu'une franche intimité s'était établie entre eux,
et que ramilié d'une femme, c'est presque de Tamour. Ce presque le gênait bien un peu ; mais, comme il espé^ rait Teffacer bientôt, il se jura de ne rien brusquer, et d'attendre tout du hasard, qui ne devait pas l'abandonner. C'était une charmante fille, douce et affectueuse; elle riait comme une enfant des heures entières, puis tout à coup sa figure se rembrunissait, et une larme venait diamanter ses yeux. Ils vivaient sans contrainte, avec une complète franchise, comme de vieux amis. Lucien avait bien essayé de changer le rôle de frère qu'elle lui avait fait accepter, mais à ces velléités de rébellion, Hélène avait montré une tristesse si profonde, une peine si réelle, qu'il n'avait eu qu'à tomber à ses genoux pour implorer son pardon. Une sœur est indulgente, elle avait toujours pardonné. Les heures fuyaient vite ; Lucien, ^que ses relations artistiques mettaient en contact journalier avec des musiciens, avait étudié la musique en amant passionné ; il apportait à Hélène les partitions des maîtres, dans lesquelles il lui apprenait à déchiffrer. Il se laissait aller à cette vie singulière que Dieu lui envoyait; parfois il croyait rêver lorsqu'il voyait Hélène assise près de lui, penchée sur son épaule, et que son souffle, pareil aux brises de mai» venait effleurer j9on front. Il
aimait celle voix si douce qui lui disait : «Lucien ;»— il aimait cette main blanche qui serrait la sienne, ces yeux où brillaient les grandes flammes de l'intelligence, et qui avaientîpourlui de si longs regards ; il aimait cette belle enfant qui, seule avec lui, lorsque la ville endormie faisait le calme autour d'eux, lorsqu*aucune voix humaine ne se mêlait à leurs voix, n'avait ni rougeur au front, ni crainte au cœur pour son honneur de jeune fille qu'elle avait confié à son honneur. Moquez-vous de lui: — il était heureux.
Si vous voulez savoir jusqu^où peut aller l'extravagance, l'impossibilité, le paradoxe, l'invraisemblance, prenez l'existence de la première femme que vous rencontrerez dans les rues de Paris. Son pied, qu'elle a chipé à Cendrillon, est chaussé d'une délirante bottine à talon qui résonne joyeusement sur le pavé. Son bas, tiré à point, a des blancheurs marmoréennes, et je ne sais pas de gravure de mode pour porter avec plus d'élégance, et d'une plus aristocratique façon, sa robe aux mille et un volants, son mantelet de dentelles, et son chapeau qui tiendrait dans sa main, mais qui ne lient pas sur sa tête. Causez cinq minutes avec cette femme; elle sait tout, elle a tout vu, et de tout elle vous parlera avec goût, avec discernement quelquefois, tou-
jours avec esprit, en vrai moulin à paroles parisien qu'elle est. Ruggieri ou Paul de Saint-Victor n'ont jamais tiré plus éclatant feu d'artifice: vous êtes ébloui.
Lucien avait rencontré cette femme, elle s'appelait Hélène ; Hélène ne savait pas écrire.
Croyez-vous qu'on puisse aimer une femme qui vous écrit : « Je t'aime, » — avec une h, sur ce beau papier anglais qui fait la joie de nos pluies de fer? r-Croyezvous qu'on puisse donner son âme (les petits cadeaux entretiennent l'amitié] à une femme qui vous écrit : «Je serai chez toi à huit heures, sans faute, » — avec soixante-quinze fautes d'orthographe ?— Pour ma part, je voudrais qu'une ordonnance de M. le ministre de l'instruction publique enjoignît aux femmes d'avoir le style de George Sand.
Lucien donna congé à sa bibliothèque, qui vint se réfugier chez Hélène. Lucien, maître d'orthographe, était beau à voir. Tout en professant, il songeait à son enfance, au banc de chêne et au pion si durs. Il revoyait le grand jardin où ses premières gaietés avaient fleuri, le dortoir traditionnel, trente lits rangés avec tout ce qu'il faut pour dormir, et le parloir où sa mère venait l'embrasser les jeudis. Temps heureux, heureuses années î — Il faut être un idiot pour vous re-
gretter. — Hélène faisait de rapides progrès ; il n'était rien qui pût résister à cette intelligence audacieuse. Sa volonté ardente Tavait métamorphosée aux yeux de Lucien, elle avait une soif inextinguible de savoir, et aucune fête n'aurait valu pour elle une nuit passée au travail, sous la lampe studieuse. Elle parcourait ces pays, inconnus pour elle, de la science, du beau, du vrai, avec Tavidité du voyageur qui quitte pour la première fois son foyer, et c'est d'un pas résolu qu'elle marchait à la conquête de sa régénération. Lucien, qui aurait dû être le premier à s'en réjouir, cherchait au contraire à modérer son allure, tant il craignait que l'intimité ne cessât avec les leçons, et c'est avec effroi qu'il voyait approcher le moment où il n'aurait plus rien à lui apprendre. Ils sont tous les mêmes, ces maîtres au cachet 1
Trois mois après, le professeur n'avait plus qu'à tirer sa révérence. Hélène tournait à la Sévigné. Lucien voulut profiter de la dernière soirée qu'il avait à passer avec elle, et tout ce que son cœur sut trouver d'éloquent, ses larmes les plus pures, ses trésors . d'affection lentement amassés, il les répandit agenouillé devant elle.
— Mon amitié ne vous suCQt donc plus ? dit-elle.
— Oh ! vous êtes sans coeur !
— Non, Lucien, mais mon cœur n'a pas changé.
J'espérais que vous ne renouvelleriez pas un aveu que ma franchise à votre égard rendait au moins inutile ; mais vous n'en avez pas jugé ainsi. — Je vous dois beaucoup, mon ami, et, si jamais je suis heureuse, vous aurez été le point de départ de tous mes bonheurs. Grâce à vous, j'ai acquis ce bien inestimable pour une femme, la liberté de soi-même. Et pour vous payer de- tout cela, de vos soins affectueux, de votre dévouement fraternel, je n'ai que ma reconnaissance et que mon amitié, que vous repoussez aujourd'hui. Vous êtes cruel, Lucien. N'étions-nous pas heureux ainsi, et que vous faut-il de plus ? N'est-ce donc rien qu'une confiance illimitée, que ces soirées passées ensemble, que ces longs entretiens où nos cœurs s'épanchaient ? -Allons, Lucien, tendez-moi encore une fois la main, et disons-nous adieu. N'est-ce pas vous qui l'avez voulu?
Lucien sortit comme un fou, la fièvre aux joues. Où allait-il? — ]I marchait sans but, pour fatigper sa douleur, pour sentir qu'il était bien éveillé et que ce n'était pas un rêve qu'il avait fait ; il marchait à grands pas, ivre d'un mal sans nom, désespéré,
blême. Lorsqu'il rentra, trois heures après, on lui remit une lettre qu'il ouvrit sans avoir conscience de ce qu'il faisait, et voici ce qu'il lut à travers ses larmes :
a Vous m'avez appris à écrire, et la première lettre que j'écris est pour vous dire : Je t'aime, je t'attends I