‹ Les histoires du Café de Paris--Chapitre 3 sur 26 · HÉLÈNE · texte numérisé non relu

HÉLÈNE

Que vous dirai-je? — ils s'aimaient.

Fouillez dans vos souvenirs, rappelez-vous votre dernière maîtresse que vous ne deviez jamais quitter, et qui est partie, la semaine dernière, reconduite par vos larmes. Il vous semblait que le soleil était voilé pour toujours, et que c'était votre jeunesse qui s'en allait avec elle. Alors vous avez évoqué ce passé charmant, poème de baisers et de chansons qui vous a vus réunis. Vous avez été décrocher le vieil almanach de l'année où vous vous aimiez tant, et vous êtes resté de

longues heures à reconstruire, jour par jour, rédifice écroulé, en songeant à votre cœur enfoui sous les décombres. Vous l'avez rencontrée pour la première fois un lundi; — il y a une petite croix rouge sur votre calendrier, 21 septembre, Saint-Mathieu, — un saint qui ne s'en doutait pas. Vous vous étiez arrêté dans un petit bal de campagne, par hasard, pour vous reposer. Elle était assise, seule, un bouquet à la main. Vous Tavez invitée à danser, et elle a accepté. Sa robe blanche tourbillonne encore dans vos souvenirs.— Il faisait beau ce soir-là, en septembre. — Quelques jours se passent, vous guettez sa sortie du magasin et vous la reconduisez chez elle, en causant, par le chemin des écoliers, celui qui ne mène pas à l'école. Le calendrier ne dit rien de ces promenades, et les saints se suivent à la file pendant deux semaines, sans marque aucune. Hais voici un immense point d'exclamation : 8 octobre, Sainte-Brigitte !— c'était un jeudi! — Le 7 novembre on allume le premier feu, il fait froid. Comme la cheminée fume 1 — la flamme vient tout à coup éclairer son visage, vous ne Pavez jamais vue si jolie. — Vous vous penchez pour presser son pied nu qu'elle réchauffe, elle rougit et prétend que c'est le feu qui la brûle. — Les soirées sont longues, le spectacle se trouve là qui

les abrège. — Vous riez bien des amoureux qui déclament leur passion, et vos yeux qui se rencontrent disent: <tlls ne s*aimentpas comme nous nous aimons!» — II neige,vous n'êtes pas sortis. — Il est encore là, le volume que vous lui lisiez tandis qu'elle travaillait. Voici le l®'' janvier, le jour des surprises, des cadeaux et des embrassades. Vous lui avez donné une robe à petits carreaux, dont elle avait rêvé tout haut bien des nuits, et un petit chapeau qui encadrait joyeusement sa tête d'un blond si rieur. — Elle vous avait brodé une bourse en cachette, et, maintenant qu'elle est partie, si l'on vous demandait la bourse ou la vie, vous vous feriez tuer plutôt que de la rendre. — Le 1" mai vient dorer vos souvenirs d'un rayon clair. Les fenêtres s'ouvrent, et l'on y précipite pelles, pincettes, bois, charbon, paletots, châles, fourrures et cache-nez, que l'hiver qui fuit ramasse en courant, et qu'il vous rapportera l'année prochaine à son retour. On étouffe à Paris ; la poussière vous serre la gorge comme un voleur de grand chemin, la rue étroite est malsaine, un air lourd et empesté emplit vos poumons : — les hirondelles sont revenues, lés amoureux s'en vont î Elle met, pour la première fois, sa robe de toile à fond blanc avec des bouquets bleus, elle chausse ses bottines de sept

lieues, et vous voilà partis à la conquête de Bougival! — Vous souvient-il de nos amours, pelite chambre de Palos — Souvent? — Puis les tristes jours reviennent, le ciel se raye et pleure. — Vos regards s'arrêtent au 17 janvier que signale une croix noire, comme on en met sur les tombes. — Non, votre jeunesse n'est pas ensevelie, elle a soulevé la pierre qui la couvrait, et la voilà qui s*élance dans vos bras : aimez encore pour fêter son retour, et si vous voulez savoir quelles journées passaient Lucien et Hélène, souvenez-vous des journées heureuses l

Que vous dirai-je? — ils s'aimaient.

Hélène adorait les fleurs; elle ne respirait librement que dans une atmosphère de parfums. Élevée à la campagne, au grand air, elle avait gardé de son enfance un amour profond pour tout ce qui naît sous le soleil, pour tout ce qui fleurit au printemps. Peut-être pensait-elle, en arrosant ses fleurs, à la maison enfouie sous les feuilles où elle avait marché ses premiers pas, à la plaine blonde où elle courait libre, alerte, fière de ses quinze ans. Elle se souvenait de rherbe foulée, des fleurs cueillies, des parfums envolés, et de tous ces beaux paradis perdus I Elle se plaisait dans ces retours vers le passé, elle n*y retrou-

vait que d*anciens amis, d'anciens sourires qui lui réchauffaient le cœur. Mais un amour était venu, qui avait bouleversé sa vie. Longtemps elle avait lutté contre cette passion qui l'envahissait impétueusement, elle avait combattu avec courage, avec fermeté, mais elle avait vu se briser, une à une, toutes les armes forgées par sa raison. D'unregard, elle avait approfondi le caractère de Lucien, mélange inouï de force et de faiblesse, de timidité et d'audace. Elle sentait bien qu'il avait besoin d'un guide aux rudes sentiers de la vie, et qu'elle deviendrait sa mère en même temps que son amante : — n'y a-t-il pas toujours un enfant dans un poëte? — Son cœur, qui ne lui appartenait plus, dès le premier jour, dès la première parole, battait fortement dans la poitrine de Lucien. Deux sentiments également forts, également purs, personnifiaient son affection : — l'amitié et l'amour, deux sentiments qui ne se rencontrent que chez les natures d'élite, qu'au seuil des liaisons durables. Les longues soirées qu'elle avait passées avec Lucien, leurs confidences, leurs projets, avaient grandi son amour en le définissant. — Mille fois elle avait voulu se jeter dans ses bras» et mille fois un doute l'avait retenue : — l'aimerait-il encore après qu'il n'aurait plus rien à désirer? — L'ave-

nir d'un amour dépend parfois de la façon dont la femme se livre, et toutes n'ont pas le secret du premier baiser. Elle s'amusa au jeu cruel de torturer le cœur de Lucien, elle le fit passer par toutes les épreuves de rindifférence, de l'intimité fraternelle, de la sécheresse de cœur, puis à l'heure des adieux, quand l'instant fut venu de se quitter, elle se sentit défaillir; du ciel où elle planait, elle tomba lourdement sur la terre, en entraînant avec elle sa froideur, sa raison, sa conscience qui devaient se briser à jamais. Avouer à Lucien sa passion, la lui avouer de savoir tremblante, sa main. dans sa main, ses yeux attachés aux siens, elle ne Teût jamais osé, mais vous connaissez la lettre qu'elle lui avait écrite? — La science que Lucien lui avait donnée devait servir à l'aveu de son amour : il semblait qu'il ne lui avait appris à écrire que pour qu'elle pût tracer ces deux mots : Je t'aime !

Les roses d'Hélène vivaient trois jours, — deux jours de plus que les roses de Malherbe, — puis les feuilles desséchées jonchaient le marbre de la cheminée. Elle les ramassait avec soin, et les ensevelissait dans son linge qu'elles parfumaient. Tous les trois jours, elle s'en allait au bras de Lucien, pour acheter de nouvelles fleurs, des gaietés nouvelles. Malgré eux, leurs

pas se dirigeaient vers le marché de la Madeleine, dont leurs souvenirs connaissaient le chemin. Lucien avait retrouvé Jacques le commissionnaire, et cette fameuse veste de velours, sous laquelle son cœur avait si fortement battu. Ils revenaient lentement et tout recueillis, tandis que leurs lèvres répétaient pour la millième fois les petits incidents de leur première rencontre. « J'ai eu bien peur, disait Hélène, lorsque je rai vu installé dans ma chambré. — Que craignais-tu? — Je craignais que ce ne fût qu'un rêve. » Les longues heures passées à la fenêtre, la brochure, et la lettre de Lucien étaient autant de vivants .tableaux qui les ramenaient insensiblement aux rives du passé. Elle avait encadré ses vers dans une mélodie naïve, qu'elle chantait à mi-voix, amoureusement: — les rime's qu'elle oubliait étaient remplacées par des baisers, et, de jour en jour, elle en oubliait davantage. Quoiqu'ils n'habitassent pas ensemble, on les voyait sans cesse réunis, tantôt chez Hélène, tantôt chez Lucien. Le soir, elle travaillait à ses côtés, tandis qu'il écrivait. Il lui lisait la page qu'il venait d'achever, lui demandant des conseils, des critiques. Hélène l'écoutait avidement, approuvant tel passage, blâmant .tel autre, et toujours ses décisions étaient respectées. -

Leur bonheur était comme une mer qu'aucun souffle ne heurte, calme, unie, bleue du ciel qu'elle reflète. Parfois Lucien voyait briller dans les yeux d'Hélène une larme que la joie faisait naître, et que l'amour recueillait; il se levait doucement alors, sans qu'Hélène pût s'en apercevoir^ plongée qu'elle était dans une sereine contemplation, s'approchait d'elle, et, se pen- . chant sur son front, la réveillait avec une caresse. — II lui lisait aussi ses poètes aimés, Hugo, Lamartine, Musset, chantres divins deTamour et de la jeunesse, leurs chantres à eux, qui étaient jeunes et qui étaient aimants I — Hélène ouvrait le piano : — c'était au tour de Lucien d'admirer, de rêver : — sa tête s'inclinait, il buvait l'extase à cette coupe mélodieuse, et chaque note qui vibrait le touchait du bout de son aile, comme les anges de ses rêves. — Ils vivaient enlacés, marchant au hasard dans la vie, d'un pas léger, comme deux ombres silencieuses, et chacun s'écartait sur leur route, et chacun disait en les saluant : « Ce sont deux heureux qui passent ! »

Certes, Lucien aimait Hélène de tout son cœur; c'était une nature élégante et fine, pleine de délicatesse et de tact Quitter Hélène lui eût été impossible, et, lorsque par hasard son esprit s'arrêtait à cette pensée, il sentait une voix douloureuse qui gémissait en lui. — Mais il possédait une tète folle et bourrée d'idées saugrenues ; — cette limpidité d'existence, ce ciel bleu qui régnait autour de lui l'affadissait II se prenait à regretter les cieux noirs zébrés d'éclairs, les tourments, les tempêtes, et, ne trouvant pas dans sa vie de quoi assouvir cette nouvelle passion, il se créait une existence idéale, où il pleuvait tous les jours. Certains matins, il se levait avec des paroxysmes de rage, de douleur, de délire, qu'il épanchait, la plume à la main, en imprécations élégiaques. Il eût voulu pouvoir adresser cette lettre à Hélène, attendre sa réponse en. arpentant sa chambre d'un pas saccadé, fiévreux, en comptant chaque minute de retard à chaque battement de ses tempes, puis la voir arriver, tout en

larmes, pour implorer son pardon. Ils confondaient leurs sanglots et effaçaient avec leurs lèvres les blessures de leurs cœurs. — Tandis qu'il bâtissait ces atrocités domestiques, ces drames intimes dont il était Tunique spectateur, Hélène lui souriait avec ce regard profond, où son âme se reflétait en rayons d'amour. — n ne pleuvra donc jamais? — se demandait-il en regardant son ciel.

Flambier, qu'il avait négligé ces derniers temps, lui écrivit pour l'inviter à un bal qu'il donnait à Toccasion du décès d'un tableau mort rue Laffite en lui léguant un billet de mille francs. — Lucien prétexta une réunion de famille ; il rencontra chez Flambier son ancien amour en robe décolletée, avec lequel il dansa, ce qui fit que la réunion dura trois jours. Hélène le reçut avec un sourire pâle; — on avait touché à son bonheur, et ces nuages noirs, tant désirés de Lucien» se dessinèrent à rhorizon

Où il n'y a plus de confiance, il n'y a plus d'amour. — Le changement qui s'était opéré dans la manière d'.être de Lucien, depuis la soirée de Flambier, ne devait pas échapper aux regards affectueux d'Hélène, à sa tendresse jalouse. — Elle n'osa pas d'abord l'interroger : Que lui répondrait-il ? — Placé entre le men-

songe et la franchise, elle ne doutait pas du choix de Lucien, et c'est surtout sa franchise qu'elle redoutait. Nous acceptons les blessures qui nous sont failes par nos craintes, par nos pressentiments ; mais nous fuyons la certitude qui doit les confirmer. — Confiez votre désespoir à une personne dont le dévouement vous est acquis; dites-lui: «J*aimais, et Ton m'a trompé.» Si cette personne vous répond : « Oui, votre douleur est réelle ; cette femme est une infâme, » vous lui tournerez le dos en accusant son amjtié, et vous irez vous jeter dans les bras d'un indifférent dont les consolations banales se trouvent toujours d'accord avec nos secrètes pensées : w Mon cher, vous vous exagérez les choses; elle vous aime, c'est certain! » Que vous croyiez ou que vous doutiez de ces paroles, vous en savez gré à celui qui les prononce, et votre amourpropre l'en remercie. — L'amour-propre est toujours le dernier à se consoler de nos liaisons rompues. — Hélène redoubla de tendresse et de soins. Parfois elle croyait, par une illusion du cœur, retrouver Lucieu tel qu'il était aux jours heureux ; alors elle riait de ses terreurs, de ses chimères ; elle s'abandonnait à une joie d'autant plus grande, que grande avait été sadou leur. — Ces instants étaient de courte durée : Lucien

sortait en lui disant de ne pas Tattendre» qu'il ne rentrerait peut-être pas. La pauvre fille, seule alors, seule ' avec son désespoir, écoutait son cœur sangloter. Hier encore, Lucien était à ses pieds, il jurait de l'aimer toujours ; elle Paimait, elle l'avait cru. — Leurs journées se passaient ensemble, et elle était seule aujourd'hui à se répéter les projets qu'ils formaient tous deux.

— L'avenir se montrait à elle triste et décoloré; elle avait tout perdu en perdant Lucien. Le perdre était-ce donc possible? — D'effroyables luttes se livraient en elle.

— L'espérance combattait encore; elle défendait son terrain pied à pied, illusion à illusion, et son soleil éphémère éclairait de lueurs tremblantes les ténèbres dans lesquelles Tamour d'Hélène se débattait. Lucien allait revenir, il allait la rassurer d'un mot, d'un sourire, et, s'il avait des fautes à effacer, elle sentait bien que ses larmes les effaceraient Le fond de J'amour n'est-il pas le pardon? — Mais la réalité lui apparaissait tout à coup, sinistre, implacable, et ses illusions s'évanouissaient. — Se^ regards se portèrent sur les rosiers; ils étaient fanés : — alors elle songea à ses amours qui étaient fanées aussi.

Le lendemain, Lucien ne vint pas; — trois jours sont déjà écoulés depuis leur dernier pèlerinage au

marché de ia Madeleine; elle y retourna seule, cette fois. Comme elle traversait le boulevard, une voiture faillit Técraser; elle leva la tète et poussa un cri, mais la voiture était déjà loin : — c'était son bonheur qui fuyait.

Flambier, Lucien et son ancien amour, avaient imaginé une partie de campagne aux environs de Paris ; on devait rester absent toute une semaine. — Au lieu de se rendre directement au chemin de fer avec ses compagnons, Lucien se fitarrêter devant la porte d'Hélène, qu'il voulait prévenir de son départ, motivé par une indisposition d'un oncle de province. — Il monta rapidement l'escalier ; la clef était sur là porte ; il entra. Les chambres étaient vides ; il chercha partout Hélène; elle n'y était pas : toutes les portes étaient ouvertes, les tiroirs tirés, les meubles couverts de poussière comme dans une maison abandonnée. — Ce désordre lui fit froid au cœur. Il appela ; rien ne répondit ; il fureta partout, espérant découvrir un signe, un indice, une lettre qu'Hélène lui aurait écrite pour justifier son absence ; il ne trouva rien. — La sueur perlait sur son front ; il se mit à trembler. — Sur le guéridon il aperçut un livre tout grand ouvert; il prit ce livre; c'était les Confessions d* un enfant du siècle: îl lut

d'abord machinalement, puis avec des sanglots cette triste page :

« Il y a une pièce espagnole, connue de tout le monde, dans laquelle une statue de pierre vient souper chez un débauché, envoyée par la justice céleste. Le débauché fait bonne contenance et s'efforce de paraître indifférent; mais la statue lui demande la main, et dès qu'il la lui a donnée, l'homme se sent pris d'un froid mortel et tombe en convulsion.

M Or, toutes les fois que, durant ma vie, il m'est arrivé, d'avoir cru pendant longtemps avec confiance, soit à un ami, soit à une maîtresse, et de découvrir tout à coup que j'étais trompé; je ne puis rendre l'effet que cette découverte a produit sur moi, qu'en le comparant à la poignée de main de la statue. C*est véritablement l'impression du marbre, comme si la réalité, dans toute sa mortelle froideur, me glaçait d'un baiser; c'est le loucher de l'homme de pierre. Hélas 1 l'affreux convive a frappé plus d'une fois à ma porte; plus d'une fois nous avons soupe ensemble. »

La page était trempée de larmes : il comprit tout. A ce moment, une voix, partie de la rue, retentit aux oreilles de Lucien; c'était Flambier qui l'appelait. Il

fit quelques pas vers la porte, et tomba inanimé sur le parquet.

Hélène avait prié le concierge de faire vendre" son mobilier, pour payer quelques petites dettes qu'elle avait, et dont elle lui remit la liste. Le concierge en prévint Lucien : leur amour était mort, la vente eut lieu par suite de décès. Il voulut savoir sa nouvelle adresse, Hélène ne l'avait pas laissée. Il resta comme un fou ; ses journées se passaient en visites chez les personnes qui connaissaient Hélène, qui pouvaient lui parler d'elle, qui avaient peut-être de ses nouvelles ; il n'apprit rien de ce côté. Il se mit à courir Ips spectacles, les bals, tous les endroits publics, il ne la vit nulle part. Flambier, auquel il fit part des résultats de ses démarches, lui répondit en riant: «Hélène a quitté Paris. »

Une année s'écoula : — Un soir, Lucien reçut cette lettre au timbre de Chantilly :

«Monsieur et madame Durand ont l'honneur de vous faire part du mariage de monsieur Julien Durand, leur fils, avec mademoiselle Hélène L.... >»

Le lendemain même, Lucien était en route pour Chantilly; il voulait voir Hélène une dernière fois.

lï

A YHÔtel du Grand Cerf, où il s'arrêta, Lucien demanda des renseignements sur M. Durand.

— M. Durand, lui répondit-on, était, il y a quelques mois, un pauvre jeune homme bien pâle, bien triste, dont l'habit marron, trop juste, faisait la risée de toute la ville. On ne le voyait dans la rue que le matin, à neuf heures, et le soir à cinq heures, lorsqu'il allait et lorsqu'il rentrait du bureau de M. Le Germain, le seul banquier de Chantilly, où il était employé. On le disait sans ambition, sans intelligence et sans instruction, mais sa figure souffreteuse prévenait en sa faveur. Il vivait seul, cloîtré dans sa chambre comme un capucin dans sa cellule. Une fois par semaine, le dimanche, il passait la soirée chez madame L..., une assez triste distraction, s'il faut en croire les gens qui approchent cette vieille dame. Madame L... avait une nièce à Paris, cette nièce revint à Chantilly, il y a juste un an aujourd'hui. C'était un dimanche, tout

le monde s'en souvient, et M. Durand plus que tout le monde, lui qui assista à l'arrivée de mademoiselle Hélène. Il s'en souvint tellement, qu'au lieu d'aller chez madame L... le dimanche, comme d'habitude, il y alla d'abord tous les trois jours, puis tous les deux jours, puis enfin tous les jours. L'habit marron fut remplacé par une redingote noire il la mode de Paris; — il mit des chemises blanches quatre fois par semaine» ce qui ne lui était jamais arrivé, et chacun sut à Chantilly qu'il se faisait couper les cheveux tous les matins, lui qui entrait chez M. Camus, le coiffeur, aussi souvent qu'un athée entre à l'église. Un changement aussi complet devait faire jaser, et je vous prie de croire que l'on ne s*en priva pas. M. Durand était bien mis, bien pommadé, la pâleur de son visage avait disparu, il souriait, et le contentement avait ouvert ses yeux, qu'il tenait toujours baissés autrefois : — c'était un tout autre homme. — Lui, qui ne lisait jamais, qui n'étudiait pas davantage, ne marchait plus qu'un livre à la main, et ses voisins voyaient sa fenêtre éclairée bien avant dans la nuit. L'ambition le gagnait. Un matin, M. Le Germain, son patron, le fit venir : « Durand, lui dit- il, à partir d'aujourd'hui vous êtes mon caissier, en attendant mieux.Mais vous m'apprendrez, du moins je l'es-

père, à qui vous devez cette ardeur intelligente, cette instruction que je ne vous connaissais *pas ?

— A mademoiselle Hélène L..., ou plutôt à madame Durand, répondit le nouveau caissier, car je Fépouse la semaine prochaine. »

Lucien pensa alors aux leçons qu'il avait données à Hélène; tout ce passé charmant traversa son cœur, et des larmes roulèrent dans ses yeux.

— Voilà les mariés qui sortent de Téglise. Venez, monsieur.

Lucien s'élança dans la direction que lui indiquait son interlocuteur.

Il aperçut Hélène, pâle, et le front tristemçnt penché : — elle portait au cou le ruban rose qu'elle mettait tous les trois jours, en se rendant, avec Lucien, au marché de la Madeleine.

Ce matin je traversais les Champs-Elysées ; à la hauteur du rond-point, je m'arrêtai à quelques pas d'une dame assise qui lisait. Un petit enfant jouait près d'elle , — je reconnus madame Durand.

Quelques gouttes d'eau vinrent à tomber, la mère se leva, et, prenant Tenfant par la main :

— Rentrons, Lucien, dit-elle»

Si jamais tous êtes iappeié en référé, — ce dont le tribunal de commerce tous garde, —je vous engage à vous y rendre personnellement : c'est là surtout que les absents ont tort.

En je ne sais plus quelle année, le directeur d^un petit théâtre de province eut des démêlés avec la propriétaire de l'immeuble, — qui, non contente d'avoir commis la mauvaise action de lui louer sa salle, voulait y ajouter, comme grief, une redevance aussi forte que l'Alboni.

Le directeur réclame, et les deux parties sont mandées devant les juges. Il faut savoir que cette propriétaire était la personne là pUis acariâtre du monde; vivant

séparée de son mari, elle se plaisait à faire souffrir ceux qui rapprochaient pour remplacer celui qui s'était dérobé à sa mauvaise humeur. Je n*ai pas besoin d'ajouter que le susdit directeur avait immédiatement obtenu sa meilleure inimitié et qu'il s'en vengeait en lui faisant voiries pièces dé son répertoire. C'était bien fait.

Le grand jour arrive ; chacun des intéressés reçoit son bulletin d'avertissement et se dirige vers l'audience.

— Qu'est-ce que je risque? se dit Timpresario en route pour le tribunal de commerce ; ma propriétaire ne répondra pas à l'appel, et je vais avoir affaire à quelque avocat sans cause que je roulerai indubitablement. Nous rirons bien !

11 entre dans la salle des référés en sifflant le premier refrain venu de son dernier vaudeville; il est gai, il est triomphant de son prochain triomphe; une personne le coudoie, il se retourne : — ô douleur! il a reconnu sa propriétaire! Et voilà notre homme qui perd la tète, — en attendant qu'il perde son procès.

Tout à coup le calme se fait dans son esprit; il a

trouvé le stratagème qui le sauvera; — et de l'air le plus désolé, il s'approche de son adversaire :

— Ah I madame» fait-il avec des larmes dans la voix, je n'espérais pas vous rencontrer ici I

— J'y viens pour défendre mes intérêts, répond la propriétaire. .

— On a raison de vous admirer! Vous avez tous les courages, vous êtes réellement la femme forte 1 Mais veuillez croire que> malgré nos dissidences, je prends la plus vive part au malheur qui vous frappe. La propriétaire peut n'avoir pas toutes mes sympathies, — mais je plains la femme.

Et notre directeur passe son mouchoir sur ses yeux. Étonnement de la propriétaire.

— C'était un si honnête homme ! poursuit l'implacable directeur, insociable peut-être, mais quel cœuri je l'aimais sans le connaître.

— Je ne vous comprends pas, monsieur.

—Il faut se faire une raison, c'est chacun son tour. Quel âge avait-il?

— Mais enfin de qui parlez- vous? répond la propriétaire impatientée.

— Eh I ne le savez-vous pas? de votre mari!

— Mon mari?

-— Pauvre homme ! hélas ! nous sommes tous mortels I

— Que signifie?

— Ah ! pardon, j*aî réveillé votre douleur : excusezmoi.

-*• C'est-à-dire, monsieur, que j'ignore à quel propos vous me parlez de mon mari?

— Comment! vous n'avez pas été instruite?

— Achèverez-vous, monsieur?

— Votre mari, madame, est mort la nuit dernière!

A peine avait-il prononcé ces paroles, que la propriétaire quittait le tribunal de commerce, pour cause d'héritage.

Gaminerie tant que vous voudrez, — mais le tour avait réussi, et tandis qu'elle gagnait son domicile, — le directeur gagnait sa cause.

Avis aux locataires I

L'an dernier, à pareille époque, un jeune homme cheminait le long de la Marne. De son costume, je ne

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dirai rien ; — c'était un grand garçon, à Pallure rêveuse, et dont le regard, doucement voilé comme un soleil d'octobre, semblait chercher à terre la trace de pas disparus : — il chassait aux rimes. Il est bien vrai qu'on ne peut parler de ceux qu'on aime sans les ridiculiser, quelque soin qu'on prenne, et voilà que j'ai failunpoete de ce passant inofifensif. Ne me croyez pas ; à vingt ans chacun a commencé son poëme ; — on est poêle à l'âge où Ton n'est rien. Notre ami n'avait pas pour profession d'ajouter des rimes à ses amours; il ne livrait pas aux indifférents, sous prétexte de roman intime, les intimités de sa vie; il se peut qu'il allumât ses cigares avec les lettres de ses maîtresses, mais, pour rien au monde, il ne les eût imprimées ; pour tout dire, il ne monnayait pas ses souvenirs. La prose, qui est toujours une vilaine musique, prend les proportions d'un blasphème lorsqu'on va à travers champs, par les sentiers en fleur. Le marcheur solitaire parle à l'oiseau qui passe, à Tinsecte qui chemine, à la feuille îui se détache ; — il jase avec le ruisseau jaseur. Et voilà pourquoi notre jeune homme cherchait des rimes„

Il se rappelait, tout en marchant, qa'il avait vingtquatre ans, depuis vingt-quatre heures, et que personne n'était venu Tembrasser ce jour-là. De ses trois amis, deux s'étaient présentés: Tunlui avait emprunté vingt francs qu'il devait devoir ; l'autre avait décroché du porte-manteau le dernier de ses habits noirs pour accompagner au bal une femme charmante,— ce qu'il n'aurait pas pu faire, décemment, en manches de chemise. Notre ami eût préféré un bouquet de violettes d'un sou. Ce qui manquait dans sa vie, c'était le bruit de ces bottines grandes comme la main, qu'on entend toujours marcher dans ses souvenirs; c'était la chanson amoureuse que chantent les robes de soie qu'on frôle. Il se disait qu'il y avait bien longtemps qu'on ne l'avait embrassé; son cœur était comme une grande chambre vide qui attend un hôte qui ne vient pas. Aussi en était-il arrivé à se promettre qu'il demanderait un baiser à la première femme qu'il rencontrerait.

Une réflexion l'arrêta: la mendicité est interdite.

Il se retourne, une femme est devant lui. Elle se

penche sur le bord de la rivière pour cueillir je ne sais quel ne m oubliez pas que son chapeau de paille désire. La terre est glissante, il a plu. Un faux mouvement et elle se noie. Le jeune homme la rejoint, cueille la fleur et la lui donne en s*inclinant. La jeune femme ne manifeste aucune surprise ; si, elle sourit, c*est qu'elle sait qu'elle a des dents blanches et qu'elle veut qu'on le sache. Notre ami lui offre son bras, elle accepte. L'air est tout chargé de parfums inédits, des lèvres invisibles se rejoignent, et Ton entend comme un bruissement de baisers; la jeune femme s'appuie sur l'épaule du jeune homme. Pas une parole n*est échangée ; lui regarde elle. L'inconnue est blonde, elle a des yeux couleur de ciel. Ils marchent. Arrivée devant une grille, dont le battant est entre-bâillé, la jeune femme semble dite : « C'est ici^ » et quitte son cavalier. Lui jette un coup d'œil sur la maison qui se dresse devant eux et dit, en s'éioignant : « J'ai toujours aimé les volets verts. »

En vérité, cela commence comme un roman, et je ne

sais quel détour prendre pour me faire pardonner mon inconvenance. Pourtant n'allez pas croire qu'il s'agit d'une rencontre mystérieuse, et que notre jeune homme a trouvé une princesse, pour ses débuts. Les princesses ne cueillent guère des ne m! oubliez pas au bord de la rivière, en chapeau de paille. Si elles en cueillaient, elles auraient tort. Notre inconnue est une simple mortelle, j'en atteste sa poudre de riz, et c'est la femme la plus tutoyée de la place Bréda à la place Vintimille. Bonne fille, au demeurant, qui laisse toujours la clef sur la porte de son cœur, comme on dit dans la Vie de Bohême, et dont la gaieté pétille à la façon du Champagne rose.

Un jour, on lui demandait :

— Quel âge as-tu?

— Je ne sais pas compter, répondit-elle.

Sa ressemblance avec les anges des tableaux de Raphaël est depuis longtemps proverbiale ; aussi Ta-l-on surnommée l'ange. Quelqu'un, auquel elle demandait cinq louis, lui fit cette réponse :

— Les voilà, mais à une condition : — dis-moi si tu es tombée du ciel, — pile ou face?

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Le surlendemain, notre ami sonnait à la grille de la maison aux volets verts. Il entre bravement et va droit au salon» en homme qui conndt les êtres. La jeune femme se trouve sur son passage, et sa surprise pr.ouve qu'elle a oublié les ne m'oubliez pas.

— Comment vous nommez-vous? fait le jeune homme.

—Jeanne.

— Et moi Georges. Vous avez nombreuse compagnie ; si j'ai l'air de ne pas vous connaulre, on me prendra pour une oie. Appelez-moi Georges tout court, je m'engage à supprimer le mademoiselle devant Jeanne, et la connaissance est faite. .

Quelques personnes arrivent; on cause, l'esprit joue un jeu d'enfer. Jeanne par-ci, Georges par-là, tout se passe à merveille. Au salon, la maîtresse de maison étale le plan du nouveau jardin anglais qu'elle projette, et. chacun d'admirer. Le jeune homme Texamine à son tour, et le repoussant avec un geste de mépris:

— Ce n'est pas cela 1 dit-il. ^ Et, en deux coups de crayon, le voilà qui bouleverse

la propriété tout entière.

. — Qu'on me fasse venir le jardinier.

Celui-ci se présente, et Georges lui remet son dessin.

— Voilà ce que vous avez à exécuter.

— Bien, monsieur, mais il faudra huit jours.

— Je vous en donne quatre.

— Quatre jours à trois francs, ça fait douze...

— Vous en aurez dix. Allez, et je me charge de vous surveiller.

Il est six heures : on se dirige vers la salle à manger. Georges s'empare du bras de Jeanne et lui dit :

— Invitez-moi à dîner.

C*esl le repas campagnard : un potage à la julienne, un morceau de bœuf, une volaille rôtie, des haricots verts, du fromage , des pêches et du raisin. Le jeune homme mange avec un appétit de collégien et force Jeanne à manger. La nuit vient : les invités s'éloignent.

— Maintenant que nous sommes seuls, fait Georges, je vous demanderai un cure-dents?

Il s'incline et sort.

Georges avait du papier gaufré comme Marion sait

en faire et de cette belle encre bleue qui pousse à la prose: rentré chez lui, il écrivit à Jeanne. II aurait pu lui écrire une lettre d* amour, c'était son droit, mais il n'en voulut pas user; sa lettre était une simple invitation à dîner. Jeanne répond qu'elle accepte, et Georges, tout radieux, dresse la table. Six heures^ puis sept heures, puis huit heures arrivent, — mais Jeanne n'arrive pas. Georges mange le dîner. Le lendemain, il adresse une nouvelle invitation : — pas de réponse. Le surlendemain, même lettre, même silence. Impatienté, le jeune homme appelle un commissionnaire et envoie à Jeanne un panier, entièrement clos, qui renfermait la contre-partie exacte du repas qu'il avait fait chez elle, à la campagne : — des légumes pour une julienne, — un morceau de bœuf, — une volaille rôtie, — des haricots verts, — du fromage, — des pêches et du raisin.

Le roman finit là. Qu'est-ce que cela prouve, me direz-YOus? Ma foi, j'allais vous adresser la même question. Je ne veux pas alléguer que l'histoire est vraie,» que les deux héros existent, et que le repas a existé, — car on l'a mangé, je suppose, — mais ce serait une piètre excuse dans un siècle où l'imagination court les rues. Mettons que je n'ai rien dit, et pourvu que

mon jeune homme et ma jeune femme se reconnaissent, je me déclarerai satisfait. Peut-être les remords yiendront-ils assaillir Jeanne et donnerat-elle à Georges quelque chose quil ne pourra pas lui renvoyer — par un commissionnaire. On n'a jamais pu savoir.

M. Louis Lurine a donné pour titre à un de ses romans: Ici l'on aime. Le mien s'intitulera, en attendant mieux : Id Von dîne.

Dernièrement, un auteur, — très-Kîonnu par les romans qu'il a signés, — avait été faire un voyage en Allemagne, — pour se dégourdir les jambes. Après quelques tournées insignifiantes dans les environs, notre homme avise l'hôtel le plus en renom de Vienne et s'y installe. Le premier jour, il visite les musées ; — le second jour, il bâille en s'étirant les bras ; le troisième jour, il se met à bouquiner. La fortune, qui ne l'abandonne jamais, le conduit, — ce troisième jour-là, — dans la ruQ la^piu» enfumée de Tienne^ et dans la boutique la plus obscure de toute TAUemagne. n s'ar-

HISTOIRES d'hier III

rête, il arrange, il dérange; —il monte les échelles, il époussette les rayons et commence parne rien trouver, — lorsqu'un petit volume dépareillé, — qui avait Tair de bien s'ennuyer dans un voisinage criblé de poussière, — lui tombe sous la main. Il va le repousser, lorsque le titre lui plaît ; il s'y arrête. Il déchiffre une vingtaine de pages, il parcourt les autres.

— Tiens, tiens I mais ce n'est pas mal 1 fait-il. Puis il va trouver le bouquiniste et achète le volume. Rentré à l'hôtel il mande un traducteur qui se charge, moyennant cinquante francs, de débrouiller le grimoire et de le remettre en français, — d'Allemand. Huit jours après, le travail était terminé et notre auteur rentrait à Paris avec un chef-d'œuvre au fond de sa malle. Il fait recopier la traduction par son secrétaire intime et la porte à son éditeur.

— Voilà votre fortune I regardez-moi ce titre ? — Hein, qu'en dites-vous T

L'éditeur examine le manuscrit, — puis le voilà qui éclate de rire.

— Mais vous me l'avez déjà donné ce roman-là ! L'auteur s'arrête interdit ; il veut nier, lorsqu'on lui

présente son propre volume ; —même titre,— mêmes personnages, — même action F

Notre romancier n'avait jamais songé à lire ses romans : — on ne s'avise pas de tout I

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