SCÈNE IX GEORGES, ANTONINE
Georges. Oui, j'en aurait —Elle me pardonnera ma brusquerie de ce matin. Blanchette a bien pardonné à Pierre. La situation est identique, — moins la livrée. — C'est elle!
ANTONINE, entrant par la droite. YOUS ici, mOUSieUr?
Georges. Je vous attendais, madame.
ANTONINE. Moi?
Georges. Pour vous faire mes adieux.
Antonine. Vous partez?
Georges. Oui, madame. Je retourne au Havre, près de mon père.
Antonine, vivement. Au Havre? — Quelle idée!
Georges. L'absence est sœur de Toubli, j*ai besoin d'oublier.
Antonine. Quoi donc?
Georges. Une chose que les gens d'expérience traiteraient d'enràntillage.— Il n'en est point pour le cœur.
dbyGo'ogle
—Oui, je veux oublier,^ en devenant un être qui se lève» qui mange et qui dort» — que j*ai aimé de toutes les forces de mon âme, de tout l'élan de ma jeunesse, une femme, une belle et grande dame, plus noble en< core par la beauté que par le blason. Si je ne puis y réussir, je me couperai la gorge -«ou je me marierai.
Antonine. Comme vous y allez 1
Georges. Un coup de rasoir est si vite donné.
Antonine. Oui,— mais le mariage?
Georges. C*est un suicide comme un autre^ seule* ment Tagonie est plus longue.
ANTONfNE. Vous u'avez donc aucune affection* aucun lien qui vous retienne.— Des parents, des amis?
Georges. Des amis? — Ah ! voilà le grand mot lâché ! — Oreste et Pylade, Castor et Pollux! — Des amis?— Mais à Paris, Ton connut à peine le nom de celui dont enserre la main. Après un cigare, le: mon cher est de rigueur. Le cigare éteint, la fumée dissipée, on se coudoie sans se saluer. A Paris, tout le monde est bon garçon. Écoutez ces jeunes gens. — Que penses-tu d'un tel ? — II pourrait être moins agent de change, mais à part cela, c'est un bien bon garçon I — Vous connaissez ^'affaire de ce pauvre monsieur de Trois-Étoiles? — Oui, il vient d'être condamné à six mois de prison pour
avoir triché au jeu. Tant pis, c'était un bien bon garçon î— Le bon garçon estla plaiedu dix-neuvième siècle.
Antonine. De qui ce paradoxe?
Georges. De vous, de moi, de tout le monde.
Antonine. De moi? Ahl par exemple, je n'ai jamais trouvé que vous fussiez un bon garçon.
Georges. Qu'avez-vous donc trouvé alors?
Antonine. Peu vous importe?
Georges. J'attends, madame.
Antonine, Vous êtes trop exigeant.
Georges. Aujourd'hui moins que jamais, madame, puisque je pars.
Antonine* C'est donc sérieux?
Georges. Vous en avez douté?
Antonine. Oui et non.
Georges. Deux mots qui vont fort mal ensemble.
Antonine. Si je vous prouvais le contraire?
Georges. Rien ne vous est impossible.
Antonine. Ah! décidément, vous êtes un bien bon garçon !
Georges. Voulez-vous me permettre de vous dire une chose — absurde?
Antonine, C'est la première fois que vous m'en, demandez la permission.
Georges. Ahl madame 1
Antonine. Dites.
Georges. C'est que vous ne voulez jamais parler sérieusement.
Antonine. Et si je vous faisais le même reproche?
Georges. Je n'ai jamais été plus sérieux.
Antonine. Sérieusement?
Georges. Adieu, madame la baronne.
Antonine. Où allez-vous donc?
Georges. Au Havre.
Antonine. C'est une plaisanterie!
Georges. Non, madame, c'est une sous-préfecture.
Antonine. Attendez encore un instant, il est à peine quatre heures.
Georges. Votre montre retarde.
Antonine. La vôtre se règle sur votre ennui, — cl elle avance. — Je ne veux pas que nous nous quittions fâchés, puisque vous nous quittez.
Georges. Fâchés? — Pourquoi donc?
Antonine. Ah ! voilà qui n'est pas franc, Georges. Ne suis-je pas une vieille amie pour vous? — Vous m'en voulez et beaucoup même. Si vous partez, c'est à cause de moi; si vous vous exilez, c'est que vous m'aimez. — Mon instinct de femme me l'a mieux
LES PETITS BIENFAITS DE MADAME Hl
prouvé que toutes vos protestations. Vous m'aimez el vous partez, vous partez triste et découragé. Vous fuyez le monde, qui vous semble aujourd'liui sans attraits ; même au milieu de la foule, vous vous sentirez tou« jours seul. Nulle affection ne saura combler le vide que notre séparation laissera dans votre existence, dans votre cœur, et tout cela, parce que tout à l'heure je riais, tandis que vous parliez! — Les jeunes gens sontsans pitié!— Il semble qu-ils n'aient qu'à se présenter pour vaincre, qu'à demander pour obtenir. — Comme ils traitent les femmes! — Si, par respect pour le monde, pour les mille liens qui Tenchainent tout entière, l'une d'elles vient à méconnaître ce qu'ils sont convenus d'appeler leur amour, ils doivent s'expatrier, ils se brûleront le peu de cervelle qu'ils croient avoir.— Voyages autour de leur chambre, pistolets de carton I
Georges. Il est des amours vrais, il est des gens qui savent tenir les serments qu'ils se sont faits à euxmêmes.
Antonine. Ce n*est pas pour vous que je dis cela, Georges; je crois à la sincérité de votre amour.
Georges, avec effusion. Ah! merci, merci!
^?fTqN|[Nfç. Ifa^s si o^bliftn^ Rieg dçYfllr^j mon pftsgé^
je m'étais donnée à vous, au premier mot de votre passion, au premier ordre de votre cœur, ^ monsieur Marsay, dans quelques mois d'ici que penseriez-vous de madame la baronne de Montry, — Georges, que penseriez-vous d'Antonine t — Que je vous ai aimé I — Cela le prouve-t-il toujours? — Aujourd'hui vous seriez tout à moi, demain vous m'abandonneriez peut-être, demam vous me mépriseriez 1 — * On oe peut aimer longtemps la femme qu'on ^'estime pas.
Georges. Que dites-vous, Antonine?
Antonine. La vérité, mon pauvre ami ! — Biais, après m'avoir quittée, si vous me quittez, vous penserez à moi pendant huit jours, vous me pleurerez pendant une heure et vous m'oublierez. ~ Feu d'amour qu'on éteint avec des larmes! — Plus tard, lorsque vous considérerez le passé qui viendra vous parler de moi, mon souvenir vous sera éternellement doux. Si vous retrouvez dans quelque coin les mille fleurs cueillies ensemble un soir d automne, ces fleurs vous souriront encore, et quoique fanées elles auront pour votre cœur un parfum enivrant, le parfum des amours honpètesl •
Georges. Ah I j'étais fou en demandant votre amour, laissez-le-moi mendier à vos genoux 1
Antoninb. Enfant I je dois vous guérir, et je vous guérirai.
Geoiiges. Jamais 1
ÀNTONiNE. Ne dites pas ce mot-là, Georges, je ne suis pas médecin.
Georges. Ne plus vous aimer? — Mais vous savez bien que c'est impossible.
Antonine. J*aurai du courage.
Georges. Dois-je partir?
ÂNTONiNE. Votre traitement ne le permet pas.
Georges. Ab ! madame, vous me tuerez, si vous me guérissez !
Antonine. Encore? Restons bons amis, je vous tends la main —à l'anglaise. Ce rapprocbement-là veut dire : amitié. — Je vous donne mon amitié tout entière.
Georges. Uy a longtemps déjà, madame, que je vous ai donné mon amour tout entier.
Antonine. Un médecin doit avoir de Tindulgence, je vous pardonne. Mais n'oubliez jamais cette devise : Tout prendre, ne rien demander.
Georges. Et vous, Toublierez-vous?
Antonine. Allez et revenez dans une heure. Nous irons ensemble à l'Opéra et je commencerai mon traitement.
Georges. Ah! madame, si yotre miroir vous voyait.
(Il sort, après «voir embrassé la main d*Antonlne.)