SUR LES BOULEVARDS
— Écoute ici, Casçaret.
— Voilà ! que me veux-tu ?
— - Je veux te dire deux mots, — à 10 francs chaque.
— Lesquels?
— Prête-moi 20 francs 1
Il y a une foule de bêtises, plus ou moins raisonnables, à dire sur l'étrangeté des femmes, et voilà tantôt cinq mille ans qu'on cherche à expliquer leur caractère. La seule circonstance atténuante à ces recherches, c'est qu'on n'a rien trouvé.
— Qu'est-ce que c'est qu'une femme?
— C'est une femme.
. Un de mes amis aimait mademoiselle X... ; — il en était aimé. C'étaient des tendresses à n'en plus finir, et jamais deux amoureux n'ont bâti plus de boudoirs en Espagne. La semaine dernière, après avoir conjugué le verbe aimer à tous les temps, ils s'assirent l'un près
HISTOIitES D*HISR I4d
de Tautre, et la conversation tomba sur cet illustre inooauu : — TAveDir.
Xout à coup^ mademoiselle X... s'arrête.
— Lève la tète? dit-elle à son compagnon.
Celui-ci s*empresse d'obéir.
-r-£hl>ien?fait*iL
— Qu'est-ce que tu vois?
— Le plafond.
— Et après?
— Après? je ne toîs rien»
— Regarde. Est-ce qu'il n'y a pas des rosaces?
— Oui.
— Combien y en a-t-il?
— Attends.
Et le jeune homme se met grayement à compter.
— Il y en a cinq.
•^ Tu ne te trompes pas?
— Non.
— Eh bien 1 dans cinq jours nous nous quitterons. Silence prolongé. Le jeune homme se lève, et, examinant de nouveau le plafond :
— Non, dit-il, je me suis trompé, il n'y en a qu'une — Adieu!
Mademoiselle Z..., — qui sort du Conservatoire, — et se destine à la tragédie, tout comme mademoiselle Karoly, — a eu, avant son départ, un mot profond.
On parlait de Rachel, et notre jeune personne, — avec cette modestie qu'on rencontre encore au faubourg Poissonnière, — ne manquait pas de se comparer à l'incomparable tragédienne.
— Pourtant, vous n*avez pas son masque expressif? objectait un critique blond.
— Non, —mais le soir, en costume, ça fera illusion.
— Vous n'avez pas sa diction énergique?
— Non, — mais avec des protections...
— Vous n'avez pas sa grande allure, — ses gestes, —ses explosions?
— Non, — mais je suis élève d'un sociétaire du Théâtre-Français 1
— Non, non, toujours non? — Sur quoi alors appuyez-vous votre point de ressemblance avec Rachel?
— Sur quoi ? — Je vibre gomme elle !
Sous Louis -Philippe, — il y a longtemps, —
HISTOIRES D*HIBB 434
Nestor Roqueplaa venait d'être nommé directeur des Variétés. Bayard monte au théâtre, le félicite, et, entre deux compliments, glisse son mot sur un petit acte qu*il termine pour lui.
Nestor Roqueplan lui offre un cigare.
Règle générale : — lorsque vous offrez une pièce à Nestor Roqueplan, Nestor Roqueplan vous offre un cigare. Il ne fait d'exception qu*en faveur des auteurs qui fument.
Bayard s'en va, et Nestor ne songe plus au petit acte, — comme de juste.
Cependant, à quelques jours de là, par un de ces hasards que rien n'explique, voilà Nestor qui écrit à Bayard, — ces deux simples lignes :
« Mon cher ami,
» Envoyez-moi donc votre petite mécanique. »
La petite mécanique eut cent représentations ; — à la quatre-vingt-dix-neuvième, Bayard n'avait pas encore pardonné à Nestor sa désignation.
C'est vaudeville quHl fallait direl
Quand on tient Nestor Roqueplao, il est impossible de le lâcher.
Ne le lâchons pas.
Il faut savoir, — ce que chacun sait du reste, — que Nestor n'aime que les auteurs qui ne font pas de pièces. Les autres, il les joue, — ce qui est humiliant.
Un jour, il fut forcé de subir la lecture d'un vaudeville, — très-mèlé de couplets. Mais, la lecture finie, il se précipite vers la fenêtre, — l'ouvre pour changer l'air, — et s'accoude sur la balustrade, en respirant avec violence.
L'auteur le suit, — s'accoude à ses côtés et parvient à lui glisser dans la main son manuscrit hydrophobe.
La conversation s'entame.
— Quand me jouez-vous? fait l'auteur.
— Je n'en sais rien I répond Nestor, qui tient le manuscrit dans sa main crispée et le serre à l'étouffer.
— Mais vous me jouerezT
— Est-ce que je sais I
HISTOIRES d'hier 123
— Pourtant vous disiez tout à Fheure... ?
— Moi ? voilà une heure que je n'ai pas ouvert la bouche I Et pour donner plus de solennité à ses paroles, il ouvre la main, — le manuscrit se délivre et tombe dans la cour, — pour ne plus se relever.
— Ah I par exemple, maintenant je ne la joue pas ! s'écrie Nestor.
— Comment I murmura l'auteur en pâlissant, —vous ne la jouerez pas?
— Jamais 1 c'est une piège jaroiMBÉE 1
Le rouleau est toujours dans la cour des Variétés. Puisse une âme charitable le porter à l'hospice — des manuscrits trouvés I
Un directeur, homme d*esprit, — tout le monde va le reconnaître, — est, dit^on, très-empressé auprès d'une comédienne dont le nom commence par un X et finit par un Z. Vous voyez cela d*ici.
S'il faut en croire les propos qu'on débite, les choses seraient au mieux ou au pis, — comme vous voudrez. L'autre soir, un ami, plus incrédule que les
autres, s'avisa de demander la vérité à la partie intéressée.
— Allons I dit-il en terminant, avouez-moi que vous êtes son amant I
— Jamais 1 répond notre homme d'esprit, c'est son mari qui fait courir ce bruit-là !
Hier, sfti foyer de l'Opéra-Comique, un compositeur qui ne compose plus demandait l'explication de la fameuse devise latine : Panem et circenses.
H. Palianti, qui se trouvait là, ne put retenir un sourire.
— Vous ne savez pas ce que cela veut dire, vraiment?
— Vraiment, fait le compositeur.
— Eh bien, écoutez et retenez, répond M. Palianti, je traduis : Panem et circenses, les pièces de M. Dupin.
Des courses qui ont fait courir, ce sont les courses
HISTOIRES d'hier 125
de Bade. Jamais foule plus nombreuse, plus élégante et plus mêlée ne s'était donné rendez-vous au même endroit pour faire triompher la jaquette jaune au profit de la jaquette verte. On s'écrasait, en attendant mieux.
Une jeune et jolie femme suivait ce va-et-vient d'un œil moqueur. Confortablement installée dans une calèche découverte, que sa crinoline remplissait tout entière, elle examinait la cohue poudreuse qui s'agitait à ses pieds et riait derrière son ombrelle. Cette femme, très-connue, connaissait tout le monde, et ce n'était, sur son passage, que coups de chapeau» regards rapidement échangés et poignées de main. On aurait pu croire que c'était elle qui faisait courir.
Peux cavaliers passent; l'un salue, l'autre lorgne ; puis ils vont se ranger tous deux derrière la calèche.
— Jolie femme 1 fait le cavalier au lorgnon, un gros monsieur monté sur un cheval maigre. — Jolie femme !
— N'est-ce pas? elle est arrivée de Paris depuis hier seulement.
— Vous la connaissez?
— Conune chacun ici.
— Est-ce beaucoup ?
— Assez pour que je la salue lorsque je la rencontre et pour qu'elle répçnde à mou salut, comme elle vient de le faire tout à l'heure.
Ai-je besoin de dire que la jeune femme n'avait pas perdu un seul mot de cette conversation T — Je le dis.
Les deux amis reprirent:
— Vous me présenterez à elle?
— Quand vous voudrez.
— A-t-elle un joli prénom, au moins? j^adore les jolis prénoms.
-^ Jugez-en. Elle se nomme Rose.
— Tiens, c'est drôle I Rose 1
— Pourquoi riez-vous ?
— C'est aussi le nom de ma jument I
A ce moment, la jeune femme se retourna vers le groupe qui s'occupait d'elle d'une façon si intime et s'adressant au monsieur à la jument:
— Je suis heureuse de cette rencontre, fit-elle, mais
HISTOIRES D*HIEA 427
VOUS oubliez, monsieur, que le nom de votre cheval s'écrit avec deux s !
Je vous signale, rue Chauchat, un réverbère qui porte cette inscription : Poste aux lettres. Comme le géant du Café Mulhouse y atteindrait difficilement, j'ignore quelle est la personne qui a été Tobjet d'une intention — aussi élevée; et je trouve la chose vraiment incommode.
On me dit que cette poste aux lettres est spécialement affectée à notre cher confrère M..., dont la taille ne connaît pas d'obstacles ; — puisqu'il en est ainsi, je lui écrirai désormais : re'verbère restant.
Soyons Eugène Guinot, employons X., qui est la première lettre — de son alphabet.
Donc, la fraîche éclose mademoiseIleX...,derOpéra, voyageait, la semaine dernière, sur le chemin de fer
de Lyon. Le compartiment qu'elle occupait était également habité par un jeune homme — très-bien — qui s*était blotti dans le coin le plus reculé du wagon et à une distance profondément respectueuse de mademoiselle X... Le jeune homme — très-bien — ne disait pas un mot à sa compagne de voyage, mais ses yeux parlaient pour lui, — et il avait des yeux très-bavards, dit-on.
Après une heure de mutisme complet, le jeune homme très-bien — se risque.
— Madame va à Lyon ?
Pas de réponse.
— Madame s'arrêtera probablement à Lyon?
Pas de réponse.
— Madame est attendue à Lyon?
A la troisième sommation — respectueuse — mademoiselle X... répond un :
— Oui, monsieur, —plus sec que. le sable du désert.
Il y avait de quoi s'arracher les cheveux : le jeune homme se contente de les dépeigner.
HISTOIRES d'hier 129
Uq quart d'heure — et huit stations — passent.
— Madame ne connaît pas encore LyonT
— Non, monsieur.
— Une belle ville, mal pavée. Madame compte y faire un long séjour?
— Oui, monsieur.
— Alors j'aurai sans doute le plaisir de l'y rencontrer, car moi-même...
Mademoiselle X détourne la tète.
Une demi-heure s'écoule.
— Madame voyage pour son agrément?
— Non, monsieur.
— Madame est dans le commerce?
— Oui, monsieur.
— En gros ou en détail?
— Ni l'un ni l'autre, monsieur, je suis artiste dramatique.
-Ah!
Et le jeune homme s'approche d'une place, mais sans changer de côté.
— Madame va donner des représentations à Lyon?
— Oui, monsieur.
— Bravo I vous chantez T
— Non, monsieur.
— Bravo I vous déclamez ?
— Non, monsieur.
— Bravo I vous dansez?
— Oui, monsieur.
Et le jeune homme s'approche encore et se trouve à côté de mademoiselle X...
— Madame n'est -elle pas madame *^» par hasard?
— Non, monsieur.
— Mais vous êtes premier sujet?
— Non, monsieur.
— Vraiment?
Et le jeune homme se place à côté de mademoiselle X...
— Vous dansez ded pas de caractère?
— Non, monsieur.
— Vous êtes chef des coryphées?
— Non, monsieur, je suis simple coryphée.
— Coryphée! et tu ne le disais pas !
Et le jeune homme saisit la main de mademoiselle
Le train s'arrête, — quant à lui.. .
Avoir maison à la yille, — et maison à la campagne ; six mois place Vendôme et six mois à Ville-d'Avray , — voilà le problème qu'on se pose tous les soirs, — et qu'on résout tous les jours avec trente mille livres de rente, — prix fixe.
X..., qui a femme, — et qui aura enfants, *- a loué une délicieuse maison de campagne i Tune des stations voisines de Paris. Trois domestiques, une cuisinière et une calèche égayent le paysage. Des oiseaux rares perchent sur des bâtons dorés dans une volière qui est le Palais de Cristal des volières. On a des chevaux dans l'écurie, — des meubles Louis XV dans les appartements* — mais les trente mille livres de rente, toujours espérées, ne passent pas la saison à cette campagne. On a emprunté, — on emprunte, — et huit fois par semaine — les oiseaux manquent de mouron, — les chevaux manquent d'avoine, — et les maîtres manquent de tout. Que de gens veulent faire beaucoup avec rien ! Je sais bien qu'on y arrive, mais c'est assez vétilleux.
M. et madame attendaient, l'autre jour, l'arrivée du convoi, — qu'ils attendent, du reste, tous les jours. Un ami aura peut-être eu l'idée de venir leur demander à dîner, — par économie ! On ne fait pas de façons à la campagne, et Ton dînera gaiement sur l'herbe. L'herbe sera fournie par les maîtres de la maison.
Un ami est signalé; il est fêté, choyé.
— Ah ! quelle bonne idée vous avez eue !
— Ah 1 que c'est aimable à vous !
HISTOIRES d'hier 433
On lui emprunte vingt francs, et, pour gagner de l'appétit, on lui fait admirer en détail les beautés du jardin : — il est remboursé en admiration.
Arrivés à l'article des volatiles, l'ami signale une lacune dan3 la nomenclature annoncée.
— Je ne vois qu'un paon T est-ce que vous n'avez plus l'autre?
— Toujours I — répond l'amphitryon ; le paon est dans le jardin, mais Idi panne est dans la maison.
Les habitants de Vienne, en Autriche, dès que sept heures sonnent, voient passer au triple galop, — un galop sinistre — et qui résonne effroyablement dans les rues désertes, — une voiture qui vient de terminer sa ronde des boucheries environnantes et se rend à l'abattoir.
Vous connaissez le proverbe : <c II fait un vent à décorner les bœufs ? » £h bien, il parait que ce vent-là ne cesse de souffler sur Vienne^ — car tous les matins la voiture en question est pleine de cornes de bœuf. — Rien que des cornes, des cornes partout !
Un Allemand — qui venait de se lever, ou qui allait se coucher, — s'était trouvé, en flânant, sur le passage de l'équipage à cornes. Il' s'arrête, — le considère un instant ; puis, tout à coup, le voilà qui part d*un immense éclat de rire.
— Tiens I faîtril, on a désarmé la garde nationale !
Un malheureux journaliste, — rédacteur en chef d'un journal qui n*a pas de rédacteurs, — avait attaqué à diverses reprises une cantatrice très-aimée, — à la salle Herz. Chaque semaine voyait éclore une méchanceté nouvelle, — cinquante-deux par an, — et amenait quelques lignes de sa biographie, avec cette promesse sacramentelle : — La suite au prochain numéro. Le prochain numéro paraissait depuis six mois, sans grand scandale, — lorsqu'un beau matin, un grand monsieur, strictement boutonné, plus moustachu que Victor-Emmanuel lui-même, se présente an bureau du rédacteur en chef. Le rédacteur en chef, qui se sert de garçon de bureau,--de huit à neuf,— intro-
HISTOIRES d'hier 435
duit le grand monsieur avec des égards insensés : — son excuse, c'est qu'il le prenait pour un abonné.
On ferme la porte à double verrou» on s'avance un fauteuil ; — on s'assied.
— Monsieur, c'est vous qui avez attaqué mademoiselle Y... T
Le rédacteur en chef pâlit.
—Je ne viens pas vous contester le droit que vous avez en qualité dé journaliste.
Le rédacteur en chef s*incline.,
— Mais, comme mademcnselleT... a du talent, je serais curieux de connaître les raisons de vos attaques?
— Les raisons? je ne sais...
— Si, monsieur I cherchez bien I
— En vérité, monsieur, je...
— Vous êtes amoureux de mademoiselle Y... î
— Moi, monsieur?
— Et elle vous a repoussé I
—Par exemple I on vous a trompé I ,si j'ai attaqué mademoiselle Y...
— C'est parce qu'elle vous a repoussé? avouez-le !
— Non, monsieur I — c'est parce qu'elle n'est pas abonnée I •
Tout le monde a entendu Vieuxtemps? c'est, sans contredit, le violon le plus illustre, — depuis Paganini. L*an passé, quelqu'un avait à lui écrire, il demanda son adresse ; on la cherche, et comme on la cherche» on ne la trouve pas. En désespoir de cause, il lance sa lettre, avec cette suscription :
MotuieuTy
Monsieur Vieuxtemps^
violon célèbre,
à Paris.
Le croirai t-t-on? — la lettre n'arrive pas à sa destination.
Les mois se passent; — un jour, Tami, qui n'avait pas reçu de réponse, rencontre sur le boulevard Vieuxtemps, qui n'avait rien reçu. Après quelques explications , les deux amis se rendent rue Jean-Jacques- Rousseau, et se font indiquer le bureau de la poste restante.
Vieuxtemps explique son affaire ; un employé dilettante exécute les fouilles et la missive est retrouvée : elle faisait antichambre, dans un casier, depuis un mois ! Elle y aurait probablement fini ses jours, —car
HISTOIRES D*HIKR 437
un facteur intelligent avait écrit sur le mot célèbre et avec un crayon rouge:
Inconnu!
Ne quittons pas les lettres.
Ces jours derniers, un brave habitant des Basses- Pyrénées s'avise d'écrire au célèbre peintre, M. Gudin, et, dans la crainte d'un quiproquo, voici la façon dont il a libellé l'adresse. Je n'invente rien :
A Monsieur Monsieur Gudin, peintre de marine, — et des colonies.
Vous connaissez mademoiselle X..., «une de ces ouvrières qui vont en journée la nuit, » suivant l'exprèssioii de Balzac? — Mademoiselle X..., dont le cœur se
43S LES HISTOIRES DU ùkwt DE PARIS
trouve toujouTS eu lecture, met eu vente la seconde édition de sa beauté ; la première est complètement épuisée. La quarantaine frappe à sa porte : elle va sonner.
Ici, je pourrais placer le signalement des charmes de mademoiselle X..., quelque chose comme un passeport sentimental, mais tous ces portraits^à se ressemblent aujourd'hui/Je ne dirai qu'un mot. Ainsi que toutes les femmes, mademoiselle X... met un peu de rouge et beaucoup de blanc : que d'autres la dépeignent.
' Deux amis se rencontrent.
— • Tu es toujours avec X... ?
— Pas mal, et toi?
— Combien y a-t-il de temps que cela dure?
— Une dizaine dâ'mille francs.
— Cesl l©By.
— Tu y viendras à ton tour.
— Moi? je serai son amant ?
— Tout le monde est mortel.
— Ah I par exemple, je rirai bien ce jour-là !
— Jaune.
— Qu'est-ce qui te faire croire ?
— Eiea, c'est daitô lair, tu seras son amant.
HISTOIRES d'hier 139
•Hais quelle raison?
- Sans raison. On va bien visiter les Invalides!
Roger de Beauvoir prétend qu'il possède dans son album cet axiome d'une jolie veuve :
M Deux mariages équivalent à un incendie. i>
Cette veuve existe-t-elle? Roger de Beauvoir l'assure.
it
Il est des circonstances dans la vie aii une iikise décente est de rigueur. Par exemple, on a'e&t rarement mariéen redingote ;les gens qui oui l'habitude d'aUer au bal en blouse ne connaîtront jamais que d'une façon incomplète les mœurs du faubourg Saint-6ermain« Quant à ceux qui vont visiter la colonne de la Rastille avec la ferme intention de flâner par-dessus la balustrade, je ne saurais trop les engager à ne pas s'y aventurer avant d'avoir fait un bout de toilette. Tout le monde se dira de la famille d'une paire de bottes neuves, d*une
chemise de toile de Hollande et d*une redingote en drap fin : les morceaux seront soigneusement recueillis, les derniers honneurs rendus. Mais malheur à l'homme mal vêtu I après un long séjour dans les faits divers, il sera abandonné sans pitié, grâce au détail exact de son costume qu*un journal du soir aura eu soin de mentionner. Dans l'autre monde, comme dans celui-ci, on n'est reçu qu'en habit noir.
A ce propos, je raconterai l'histoire d'un critique qui, il y a quelques années, voulut en finir avec la vie; on n'a jamais su pourquoi. Mais ce que chacun sait, c'est qu'en critique consciencieux, il avait choisi un soir où il n'y avait pas de première représentation. Son testament terminé, il jette un dernier regard sur son écritoire, ce qui le confirme dans sa fatale résolution; il ouvre sa fenêtre: il va s'élancer. Une main, emmanchée au bout d'un bras d'ami, l'arrête.
Désespoir, colère et sanglots du critique.
— Faux ami 1 pourquoi me retenir? est-ce que tu m'aimes, par hasard?
— NonI
— Tu crois que je puis être encore utile à mes concitoyens?
HISTOIRES d'hier 141
— Non!
— NonI non! qui Va guidé alors T pourquoi m'arrèles-lu? parle!
— Pourquoi? parce que tu as une chemise sale!
£n passant devant le Café Riche, j*ai cueilli le dialogue suivant:
— Moi, disait un monsieur trop rouge pour la circonstance, je ne comprendrai jamais ces affaires d'honneur qui finissent par un lapin sauté. D'autant plus que le lapin, je ne le digère pas. Lorsque deux individus viennent sur le terrain, c'est pour jouer de Tépée et non du cure-dents. Ne me parlez pas de ces duels à la fourchette où Ton ne meurt 'que d'indigestion. Tel que vous me voyez, je ne me suis battu qu'une fois, mais c'était un combat à mort!
Comme ses interlocuteurs semblaient douter:
— Oui, messieurs, reprit-il de sa plus grosse voix, un duel à mort! et, du reste, vous connaissez mon adversaire, c'est le petit***, qui est maintenant receveur en Normandie !
Quelquiun frappe sur l'épaule d'un autre. I
— Pas si fort ! s'écrie-t-il. 1
— Je t'ai fait mal ?
— Non» mais e'est que îe crains toujours que les lettres reparaissent. j
Tandis que nos grands artistes se reposent, les marionnettes ordinaires du passage Jouffroy s'agitent, et un fil les mène.
A Tune des dernières représentations, Tentr'acte qui précède les Filets de Vulcain menaçait de devenir éternel, lorsque trois petits coups, discrètement frappés, se firent entendre, — et aussitôt un grave spectateur de cinq à six ans s'éûria :
— Entrez I
Deux employés au bureau de placement des bouts de cigare se promenaient mélancoliquement le long
des trottoirs du chemin de ronde de la barrière des Martyrs.
L'un d'eux heurte du pied une masse inerte qui barre le passage, — ils s'arrêtent. Le premier se penche, le second examine. C'est un homme ivre- mort, les chemins de ronde en sont pavés.
Sans plus de façons, ils se mettent à fouiller, de compagnie, dans les poches avinées du pochard, et le second finit par découvrir que la poche gauche du paletot est habitée par trois pièces de cinq francs, — auxquelles il donne congé à son bénéfice.
Mais celui qui n'a rien trouvé, — que des lettres d'amour, — s'interpose.
— Veux-tu laisser çaT
— Jamais I puisqu'il est mortT
— C'te raison I il a peut-être des héritiers !
— Des héritiers, c'est moi I c'est mon oncle, je le reconnais 1 N'est-ce pas, mon oncle T
— Je te dis dé laisser çal
— Maïs puisqu'il est mort I Je f en donne la moitié?
— Du moment qu'il est mort, — donne.
— Voilà! et maintenant, allons lui faire dire des prières, — à douze «ous le titre.
Qui ne se souvient aujourd'hui de la fondation du Journal des connaissances utiles ? C'était le beau temps de la presse ; on croyait encore à l'existence de Tabonné, — on le cajolait, — on passait par son cœur pour arriver à sa bourse. II pleuvait des prospectus.
Le Journal des connaissances utiles était fondé par H. Emile de Girardin.
M. Emile de Girardin, qui, à cette époque,^ débutait dans le journalisme qu'il devait plus tard personnifier dans son individu, — eut un coup de maître pour son coup d'essai.
U inventa la prime!
Depuis, les faiseurs ont gâté la création de H. de Girardin : — des pendules qui ne marchent pas, des livres illisibles et des gravures qu'on ne voudrait pas rencontrer, i midi, sous une revue de mode, tels sont les pièges qu'ils tendent au public. Heureusement que la dernière heure des pendules est sonnée.
M. de Girardin donnait aux abonnés du Journal des
HISTOIRES d'hier 445
connaissances utiles, en outre d'une publication trèsbien faite, — il donnait une médaille.
On pouvait porter son bulletin d'abonnement à sa boutonnière !
A quelques années de là, M. Emile de Girardin s'a*vise de vouloir devenir député, et le voilà qui se présente devant les électeurs de la Creuse. La première visite revient de droit à M. le maire; — il s'y rend. M. le maire Tencourage dans sa résolution, mais il lui conseille de s'assurer l'appui de l'homme vraiment influent du pays.
— Qui cela? demande M. de Girardin.
— M. le Chevalier ; allez le voir.
M. de Girardin prend eh note le nom de M. le Chevalier, — puis il va s'entendre avec l'adjoint. Celui-ci est plus empressé que le maire. Il le reconduit jusqu'à sa porte.
— Surtout n'oubliez pas M. le Chevalier! fait l'adjoint en le quittant.
Le soir, M. de Girardin prend le chemin du presby-
tère et trouve M. le curé dans son salon, où il termine une partie de whist. M. le curé soutiendra Télection de M. de Girardin , — mais à une condition :
— Soyez patronné par M. le Chevalier I
M. de Girardin croit d'abord à une mystification ; — il multiplie ses visites et chacun le renvoie à M. le Chevalier. C'est la puissance de Tendroit, — le conseil municipal ne fait rien sans lui ; — le maire est à ses ordres, — le curé le elle à tout propos dans ses sermons, et, sans fonction, il commande à tous les fonctionnaires.
De guerre lasse, M. de Girardin s*arme de pied en cap et court implorer M. le Chevalier. Qui trouve-t-il ? Un abonné de son ancien journal, — un abonné qui a conservé sa médaille I
M. le Chevalier était décoré de Tordre des Connaissances utiles I
Hier, je nommais à Lambert Thiboust une femme de lettres qui, non contente de parler comme M. Ponson du Terrail écrit, use, dit-on, ses matinées à médire de Tamour.
— La malheureuse ! me répondit-il, cela me rappelle Pénélope, qui passait la nuit à défaire l'ouvrage qu'elle avait fait dans la journée.
Un jour, le, plus petit des petits journaux d'il y a vingt ans publie un article pavé de. mauvaises intentions contre Arnal. L'article, qui avait bien envie d'être très-méchant, fait une certaine sensation parmi les camarades d'Arnal ; — on en parle pendant cinq minutes, — puis tout se noie dans la fumée des cigarettes. Le surlendemain, — nouvel attrapage, — mais celui-là très-vif, très-spirituel, très-mordant. On s'étonne d'abord, — on finit par acheter le numéro. Le jour suivant, encore un entreâletsur Arnal, et pendant un mois les épigrammes^ se suivent et se ressemblent, •— comme esprit. La galerie bat des mains, et les amis, — les amis qui sont toujours là, — ne manquent pas de s'en réjouir.
Arnal se rend au bureau de rédaction.
— Ah I ah 1 fait le directeur» vous venez demander la paix? — Et il se frotte les mains.
— Non, monsieur, répond Arnal.
— Vous nous apportez une plainte ?
— Non, monsieur.
— Qui vous amène alors?
— C'est bien simple. J'ai fait des articles contre moi, je vous les ai envoyés, vous les avez insérés, et...
-Et...?
— Je viens toucher le prix de ma copie 1
Le maître à chanter d'une jeune et déjà charmante cantatrice vient, un de ces derniers soirs, dans les coulisses du théâtre où sou élève joue, et aussitôt il s'empare de sa main, à laquelle il va dire bonjour — avec ses lèvres. Il oubliait, -; en voyant la main qui était restée petite, — que l'enfant avait bien grandi depuis les premières gammes. On lui refuse cette paternelle faveur, — on se pique presque, et le pauvre homme, qui avait commencé par croire à une plaisanterie, s'emporte à son tour; — par bonheur, la mère de notre héroïne l'arrête et dit:
— Ne lui en veuillez pas de son refus, monsieur, ^c'est une mesure générale !
Un relevé qu'on a fait, mais qui reste toujours à faire, c'est le relevé des enseignes qui enjolivent les boutiques de Paris et de la banlieue.
On me signale celle-ci, qui s*étale à la devanture d'uncoififeur: