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Charte; les premiers reprochaient aux ministres de tout sacrifier au despotisme, les autres les accusaient de trahir la légitimité. L'iiistorien hésite, interroge sa conscience avant de dire quel parti fit le plus do mal à la Restauration; il constate avec douleur que la royauté avait autant à craindre de ses amis les plus ardents que de ses ennemis les plus acharnés.
Les ultra de 1815 étaient ces mêmes hommes qui avaient émigré en 1790, pensant que le bien sortirait de l'excès du mal, empêché les Malouet, les Monnier, les Cl erm ont-Tonnerre de réhabiliter la royauté aux yeux de la nation, mis ces grands citoyens au niveau des jacobins, lancé le comte d'Artois et le comte de Provence dans des complots inutiles et extravagants, inspirant à ceux-ci des déclarations où les princes légitimes parlaient de pardon et do clémence, traitaient les Français comme s'ils étaient désarmés ou corvéables à merci, taisant en un mol tout ce qui était nécessaire pour éteindre les semences delà monarhie. La persécution les avait aigris, l'exil avait immobilisé et cristallisé leur esprit, l'absence leur avait fait perdre le sentiment exact delà situation. «Vainqueurs, s'écrie l'un d'eux, nous balayeronslesimmondicesconsLitutionnelles.n Dans ■ une de leurs brochures, on se vante h d'avoir provoqué H tous les excès des jacobins pour déjouer les constitu- H tionnels et les monarchiens, pour pousser la Révolution H aux extrêmes, et armer les puissances. » Montlosier, H écrivait le comte d'Entraigues, me trouve implacable: ^Ê il a raison, je serai le Marat de la contre-révolution, je ^E ferai tomber cent mille fêtes, et lasienne la première. En H vain, Mallet du Pan, publicisle royaUste plein de sens, ^M ne cesse de dénoncer les illusions, les utopies de ces
jacobins d'aristocratie, de ces révolutionnaires du drapeau blanc, qui selon une parole célèbre, ne sont qu'une poignée et travaillent à n'être qu'une pincée; il prêche dans le désert, devient suspect par sa modération. En vain prédit-il ce" qui résultera de cette politique d'énergumènes, et jette-t-il un coup d'œil prophétique sur l'avenir; on l'insulte, on l'injurie, on lui préfère Joseph de Maistre, le théoricien de l'absolutisme, qui argumente par le miracle, et traduit dans un langage mystique et élevé les rêveries, les préjugés de Témigration.
Hâtons-nous de le proclamer, un certain nombre deces
hommes se sontconvertis plus tard, etcommeLouisXVIII, ont loyalement conclu un mariage de raison avec la société nouvelle : mais beaucoup restèrent fidèles à leurs visions, à leurs chimères; onlevitbienen 1814. Les députés de la Chambre introuvable voulurent être plus royalistes que le roi, imposer à celui-ci leurs plans énergiques et irréfléchis. Louis XVIII avait inauguré le régime parlementaire : ils le retournent contre lui, et c'est un des faits les plus curieux de cette époque que de les voir exalter la prépondérance des Chambres, contribuer ainsi à introniser le système constitutionnel, objet do leurs dédains, de leur aversion. Vive le roi quand même! disaitM.deBéthisy, organe de leur aristocratique fierté. Ils traitent Louis XVIII de jacobin couronné, comme Saint-Simon appelait le règne de Louis XIV un lonf/ règne de vile bourgeoisie. Ils firent plus de bruit que de besogne, mais par leur morgue, leur intempérance, leurs fanfaronnades provocatrices, ils commencèrent à semer l'alarme dans le pays, à répandre des doutes sur les intentions conciliantes de la royauté, et fournirent aux pseudo-libéraux le prétexte que ceux-ci recher-
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cliaienl. MM. do Serre, Decazes reprennent l'œuvro interrompue des Miilouel, des Lally-Tolendal, et luttent contre l'extrême droite, plus audacieuse, plus indomptable que jamais, malgré son échec de 18IG; toutes les armes, tous les moyens lui sont bons; ses journaux, ses revues redoublent de violences ; la Quolidiemie soutient que des élections jacobines sont préférables à des élections ministérielles; en 1810 les pointits, comme les nomma M. de Villèle, concluent avec la gaucbe un marché de dupes, donnent le premier exemple de ces coalitions monstrueuses, qui semblent inhérentes au parlementarisme, comme la maladie à l'homme, qu'on a vu se renouveler si souvent de nos jours, et qui sont le scandale delà saine raison. lia préfèrent contribuer au sudeès de l'abbé Grégoire, prêtre régicide, que de laisser passer un royaliste du centre droit, et M. de Villèle répond à l'un d'eux : « il faut conclure de tout cela, que pour faire du royalisme à votre guise, il faut en faire contre les royalistes des deux Chambres, les gens du Château, les membresde la famille royale etleroi. Il n'y a plus que vous et quelques journalistes qui entendiez quelque chose à la politique. « L'assassinat du duc de Oerry est aussitôt exploité par la faction, qui dans son délire et pour mieux assurer la chute de M. Decazes, l'accuse d'être ^ complice du meurtre, et le traite de Séjan libournais, H Chateaubriand écrit alors cette phrase cruelle : le pied H lui a glissé dans lo sang, il est tombé. H Le duc de Richelieu consent à revenir aux affaires:
^1 Monsieur, frère du roi, lui a promis son cimcours. ^K MM. do Villèle et Corbière s'emploieront à faire de leurs H amis n les ministériels du nouveau ministère » fi réaliser H cet accord du centre droit et de la droite qui aurait à H jamais affermi la légilimité. Mais on a compté sans les
ultra, qui veillent comme le mauvais génie de la France, dont rinsolence n*a d*égale que leur faiblesse, et qui^ s'ils ne peuvent faire le bien, peuvent au moins faire du mal. Ils suppléent au nombre par Taudace, par Tintrigue, ébranlent la droite modérée, forment avec la gauche^ le centre gauche une nouvelle et immorale coalition, et renversent le duc de Richelieu, sans se douter que Tarme dont ils se servent a deux tranchants, qu'ils frappent en même temps la royauté, les ministres et eux-mêmes. M. de Villèle reste seul avec la droite : il réussit à lui rendre sa prépondérance, à la discipliner, à en faire un parti de gouvernement; le succès de l'expédition d'Espagne, la gauche réduite à l'impuissance, discréditée par des complots , par des insurrections avortées, le milliard des émigrés, la reconnaissance de la république d'Haïti, la présentation de la loi sur la.conversion des rentes, tout semble concourir au triomphe de la politique de l'homme d'État habile et impartial qui pouvait avec raison se croire né pour la fin des révolutions. Mais dès 1824, il n'a plus affaire à LouisXVIII, prince modéré, conséquent avec luimême, qui savait soutenir et faire respecter ses ministres ; il sert le roi Charles X, dévot soumis et émif/ré /îdèleyencMn à la bienveillance et à la faiblesse, trop porté à prêter l'oreille aux conseils pernicieux de ses anciens amis. Il perd brusquement l'appui de M. de Montmorency et do Chateaubriand qui ne peut lui pardonner sa disgrâce et qui va mettre au service de sa vanité froissée son immense talent de polémiste et d'écrivain. Pour satisfaire ]es pointus, les ultramontains, il présente des lois impopulaires et impuissantes ; les lois de justice et d'aipour contre la presse, la loi sur le sacrilège, le projet de loi sur le droit d'aînesse seront le gage et la rançon de ces exigences ; mais celles-ci s'accroissent sans cesse, et M. de
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Villèle, qui leur a déjà trop concédé, prévoit le moment où il ne pourra plus y sufQre. 11 n'a pas d'ailleurs l'ambition, les hautes facultés d'un Richelieu, il a plutôt le caractère souple et rusé d'un Mazarin; il montre plus de savoir-faire, plus de sens pratique que de grandeur et d'élévation; comme l'a dit Canning : c'est une grande lumière qui brille à peu de frais. Il ne sait pas dominer la situation à force de génie, il préfère la tourner avec de la dextérité. Dès lors, la contre-opposition a beau jeu contre lui ; MM. de la Bourdonnaye, Delalot lui reprochent « d'être sans passion pour le bien, sans horreur pour les traîtres, calme par indiiVérence et modéré par faiblesse » ; l'un d'eux vient déclarer à la tribune qu'il ne se déclare satisfait que si toutes les classes de la société sont remises dans l'état où elles étaient avant la révolu- Uon. Comme toujours la presse renchérit sur ces violences : la Quotidienne met le premier ministre au-dessous de Robespierre et de Bonaparle ; le Drapeau blanc avance qu'entre M. Decazes et M. de Villèle a il y a juste la dilTérence qui existe entre un infidèle et un apostat. » M. de Monllosier, le publiciste féodal, s'adressanl à lui dans une brochure, le traite comme il suit ; u je vous le déclare dans toute la sincérité de mon âme, au moment où il me faudrait prononcer sur votre accusation, je ne pourrais faire autrement que de vous condamner à mort. » M. de Lamennais développe ses théories théo-
I erotiques, accable de ses superbes mépris le gallicanisme, le régime représentatif, dénonce le gouvernement « hypocrite dans son langage, athée dans ses actes », soutient que MM. Laîné et Corbière sont les continuateurs < Henri VIII, et monseigneur Frayssinous un évèque schismatique, usurpateur des droits de Léon XII. On croit rêver en lisant ces écrits insensés.
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La gauche avait été écrasée aux élections de 1824 et la droite comptait plus de 400 de ses membres députés ; la première profite de rirritation, de l'effroi que cause dans le pays la polémique de la contre-opposition, et se relève peu à peu. Le ministère Villèle se sent affaibli ; les défections se multiplient autour de lui, il voit sa majorité divisée, disloquée par les ultra, et fait appel au pays. Alors renaît cette criminelle coalition qui a déjà renversé M. de Serre ; ces élections de colère et de vengeance donnent en 1827 la majorité au centre gauche, à la gauche, amènent la retraite de M. de Villèle, de celui que Casimir Périer proclamait : « le seul homme d'État qui eût paru depuis 1814. )> Il avait fait vivre six ans avec honneur et avec éclat le ministère le plus royaliste que la France pût accepter, et madame la Dauphine ne se trompait guère lorsqu'elle disait à Charles X : a en abandonnant M. de Villèle, vous descendez la première marche de votre trône, v
Le ministère Martîgnac, ce mélodieux chant du cygne de la monarchie, celte suprême tentative de rapprochement entre la légitimité et la nation, entre la liberté et Tautorité, ne peut, à plus forte raison, trouver grâce devant les ultra, qui possédés de la rage de détruire, se liguent de nouveau avec les libéraux et les révolutionnaires, et, suivis par une fraction de la droite, parvien-* nent au bout de dix-huit mois à le jeter par terre. C'est le roi lui-même qui devient le complice de cette détestable entreprise; Charles X a supporté, a subi ses ministres; il se croit généreux s'il leur pardonne leur essai de politique libérale ; désormais l'ancien comte d'Artois reparaît tout entier avec seserrements d'autrefois, avec ses prétentions à la royauté de droit divin. Il disait naïvement queseuls M. de Lafayette et lui n'avaient pas changé
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depuis 1780 ; il voulail prendre sa revanche contre la révolution et mettra In royauté hors depa/je. Dès la chute de M. de Villèle, k pensée d'un coup d'État avait germé dans son cerveau, et il le regardait comme la chose la plus na* turelle, la plus légitime du monde. Il se faisait une idée si exagérée de ses prérogatives, qu'il prétendait aimer mieux scier du bois que de régner à la façon du roi d'Angleterre. Il refusait, selon sa propre expression, de reculer d'une semelle ; bientôt hélas! comme on le lui prophétisait, il devait reculer d'une frontière. Il citait souvent l'exemple de Louis XVI, oubliant que cet infortuné monarque avait péri non pas à cause de ses faiblesses, mais parce qu'il n'avait pas su faire de concessions à temps et à propos. Les triomphes éclatants de sa diplomatie, le prestige de la France qu'il personnifiait, l'enivraient ; il ne voyait pas qu'engager une lutte contre la Charte, c'était soulever la nation entière. Un jour, un personnage vint lui exprimer ses appréhensions au sujet du projet qu'on lui prêtait d'appeler M. de Polignac au pouvoir, t Vous ne pouvez croire cela, répondit-il, pauvre Julesl il est si peu capable! » Quelques mois après, le prince de Polignac arrivait aux affaires; MM. de la Bourdonnaye et de Bourmonl devenaient ses collègues.
Ces trois noms étaient les plus impopulaires de France : M. de lîourmont avait quitté l'armée française où il commandait une division, quelques jours avant Waterloo, et l'opinion publique, toujours extrême et excessive, associait dans une égale réprobation son nom et le souvenir do la défaite. M. de la Bourdonnaye s'était montré en 1815, un des partisans les plus acharnés des proscriptions et des rigueurs impitoyables. M. de Polignac était le [fils de l'amie intime de Marie- Antoinette; lors de son élévation à la pairie, il avait
longtemps refusé de prêter serinent à la Charte ; il représentait le triple fanatisme aristocratique, royaliste et religieux, et apparaissait au pays comme le champion, le porte-drapeau de la contre-révolution.
La droite modérée, la France monarchique et libérale furent consternées lorsqu'on apprit la. formation de ce ministère de provocation, qui portait dans ses flancs la ruine de la royauté ; seuls les libéraux révolutionnaires et Textrême droite avec le haut clergé triodiphaient ; un semblable rapprochement n'était ^que trop significatif. Les uns se confirmaient dans leurs projets de destruction et de renversement ; les autres, les ultra, proclamaient que tout était sauvé, qu'une nouvelle ère de 'grandeur, de gloire, allait s'ouvrir pour la légitimité régénérée et débarrassée de la Charte, appelée par eux: Parbre^poisofi. Leurs journaux se distinguaient par une exaltation qui tenait du délire; on lisait dans la Quotidienne : a il serait plaisant qu'une boule de plus ou de moins fit la vérité d'une doctrine politique. Quand le roi parle, tout doit obéir avec joie dans un profond et respectueux silence. Quand il a dit à ses sujets : je veux, la loi même a parlé. » Le Drapeau A/awc ajoutait « que le roi était la majorité et le pouvoir constituant » et r Apostolique j renchérissant sur ses confrères écrivait : « On ne peut se refuser à le reconnaître, la source du mal vient d'une charte impie et athée, et de plusieurs milliers de lois rédigées par des hommes sans foi et par des révolutionnaires. La religion, la justice et Dieu même commandent d'anéantir tous ces codes infâmes que l'enfer a vomis sur la France, w
Ces bravades, ces folles déclarations étaient reproduites avec empressemnt par la presse antidynastique qui en profitait pour rendre la royauté responsable des
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fautes de quelques-uns. Le méoontentement gagna de proche en proche toutes les classes de la société : les cours royales elles-mêmes se firentrécho de l'indignation puljliqueet acquittèrent des journaux poursuivis par le ministère. Beaucoup de royalistes se laissaient aller aux plus sombres pressentiments. Madame la duchesse d'Angoulrme, l'auguste lille de Louis XVI, disait avec une vérité saisissante : u ceci est une entreprise, et je ne les aime pas : elles ne nous ont jamais réussi. » Un ami du roi lui écrivait aussitôt : « Votre Majesté joue sa monarchie à quitte ou double, le double n'existe pas. Les voies où le roi s'engage n'ont qu'une issue, les coups d'État, et les coups d'État auront pour lendemain un 20 mars où le peuple jouera le rôle de Bonaparte. » Royer-CoUard, le logicien de la Restauration, appelait le ministère Polignac : un effet sans cause. M. de Villèle, le prince de Talleyrand, M. de Martignac, interprètes de la pensée universelle, prédisaient dans leurs correspondances et leurs conversations que le roi ne tarderait pas à se perdre. M. de Chateaubriand donnait avec éclat sa démission d'ambassadeur à Rome; il comparait le prince de Polignac à ii un muet éminemment propre à étrangler un empire n ; le Journal des Débats, son organe, exprimait son impression de douleur et de colère en ces termes fatidiques : « Ainsi le voilà encore une fois brisé ce lien d'amour et de confiance qui unissait le peuple au monarque, voilà encore une fois la Cour avec ses vieilles L rancunes, l'émigration avec ses préjugés, le sacerdoce H avec sa haine de la liberté qui viennent se jeter entre la H France et son roi... Que feront cependant ces ministres? H Iront-ils chercher un appui dans la force des baïonnettes? H Les baïonnettes aujourd'hui sont intelligentes^ elles H connaissent et respectent la loi. Incapables de régner
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trois semaines avec la liberté de la presse, vont-ils nous la retirer? Ils ne le pourraient qu'en violant la loi con-» sentie par les trois pouvoirs, c'est-à-dire en se mettant hors la loi du pays. Vont-ils déchirer cette Charte qui fait l'immortalité de Louis XVIII et la puissance de son successeur? Qu'ils y pensent bien! La Charte a maintenant une autorité contre laquelle viendraient se briser tous les efforts du despotisme. Le peuple paye un milliard à la loi, il ne payerait pas deux millions aux ordonnances d'un ministre. Avec les taxes illégales, naîtrait un Hampden pour les briser! Hampden ! Faut-il encore que nous rappelions ce nom de trouble et de guerre. Malheureuse France! Malheureux roi!... Coblentz, Waterloo, 1815, voilà les trois personnages du ministère... Pressens, tordez ce ministère, il ne dégoutte qu'humiliation, malheur et dangers. »
En face de cette immense clameur, les ministres s'arrêtent hésitants, interdits. Ils auraient peut-être réussi à accomplir un coup de force au début, mais embarrassés du fardeau de leur impopularité, ils se contentent de préparer en silence l'expédition d'Alger, et M. de Polignac croit calmer les esprits en protestant offlciellement de son respect pour la Charte. «M. de Polignac, écrivait Chateaubriand après une entrevue avec lui, me jurait qu'il aimait la Charte autant que moi, mais il l'aimait à sa manière et l'aimait de trop près. Malheureusement la tendresse que Ton montre à une fille que l'on a déshonorée lui sert peu. » Les dissensions éclatent dans le ministère, où M. de la Bourdonnaye apporte son humeur insociable, son orgueil absurde, atrabilaire, et qu'il abandonne bientôt pour retourner à l'opposition. Il saisit le prétexte de la nomination du prince de Polignac
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à la présidence du conseil el s'empresse de se retirer; . quand on joue une parlie où l'on risque sa tète, au moins fuul-il tenir les ôartes, dit-il pour se disculper. En fait, il sentait bien que sa véritable place était dan» l'opposition, et qu'en dehors de son rôle agressif, il n'avait pas de raison d'être; 11 montra par son exemple « qu'un hardi cher d'avant-poste pouvait quelquefois n'être pas propre a la défense d'une ville assiégée. » Tout le monde veut sortir de ce ministère el personne ne veut y entrer; tant la confiance est ébranlée, tant la situation paraît grosse de menaces et de périls! La monarchie, écrivait M. de Villèle, me fait l'effet d'une place minée el conlre-minée dans tous les sens, que la moindre étincelle peut faire sauter.
A la vue de ce minîslore coi et malamare, qui reste inactif et indécis, l'opposition redouble ses efforts ; elle le harcèle, le défie, l'injurie. L'audace des journaux ne oonnail plus de bornes; la nation tout entière s'associe à ce grand procès de tendance. Le Naliimal fondé par MM. Tiiiers, Armand Carrel, et Migoet, se promet d'enfermer le pouvoir dans la Charte comme dans une citadelle assiégée et de l'empêcher d'en sortir; il célèbre chaque jour les avantages que la révolution conservatrice de 1688 a procurés à l'Angleterre, compare la situation où 36 trouvait alors ce pays h celle de la France de 1830, paraphrase ce fameux paradoxe ; « le roi règne et ne gouverne pas, » et fait entrevoir la possibilité d'un changement de dynastie au profit d'un Tiouveau Guillaume d'Orange. Partout se forment des associations publiques pour refuser l'impôt si le Gouvernement lente de le percevoir sans le vote légal des Chambres.
De leur côté, les journaux d'extrême droite gourmandenl les lenteurs, les tergiversations du cabinet du 8 août;
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M, de Lamennais le traite de ministère gelé; il voit bien que M. de Polignac préside le conseil, mais il doute foct^ qu'il préside aux événements. Le Drapeau blanc Tavertît qu'entre son inaction et la trahison du ministère précédent, il ne voit pas une grande différence. Cependant, il devenait de plus en plus évident qu'un conflit éclaterait entre la vieille royauté et la jeune nation, qu'une question de dogme politique se dressait entre elles, et que dans ce duel une des parties succomberait. Mais le prince de Polignac ne voyait pas, ne voulait pas voir le danger : il marchait vers Tabîme avec la sérénité extatique d'un somnambule, paraissant persuadé qu'un miracle et une intervention divine viendraient à son secours, se considérant comme l'élu du Seigneur destiné à remettre la France dans la voie de la vérité et de la félicité absolue. A ceux qui lui parlaient de la tactique qu'il faudrait employer pour obtenir une majorité suffisante, il répondait : une majorité, j'en serais bien fâché; je ne saurais qu'en faire. Toute la politique du coup d'État était contenue dans cette simple phrase.
Il ne restait plus au premier ministre qu'à provoquer les Chambres, à fournir le prétexte de la collision ; il n'y manqua point : le 2 mars 1830, l'ouverture de la session fut le prélude définitif de ce drame rapide et poignant où se trouvaient en jeu les destinées de la France et de la légitimité. Le sort en était jeté: le discours du roi donna le signal de la crise ; il s'exprimait en ces termes <c La Charte a placé les libertés publiques sous la sauvegarde des droits de ma couronne ; ces droits sont sacrés ; mon devoir envers mon peuple est de les transmettre intacts à mes successeurs. Pairs de France, députés des départements, je ne doute pas de votre concours pour opérer le bien que je veux faire ; vous repousserez avec mépris
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, les perfides insinuations que la malveillance cherche à propager. Si de coupables manœuvres suscitaient à mon gouvernement des ohstiicles que Je ne peux ni ne veux prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Frani^ais et dans l'amour qu'ils ont toujours montré pour leurs rois. •
Les Chambres qu'on avait cru intimider, relevèrent le défi : la réponse de la Chambre des députés, après avoir donné lieu à des discussions mémorables où MM. Berryer et Guizot, récemment élus, commencèrent à se révéler, fut votée par 2-i\ voix contre 181, Celte célèbre adresse, inspirée, dictée par lioyer-Collard, l'illustre janséniste monarchique, qui en pesa tous les mots avec une anxiété pleine d'angoisses, était aussi royaliste que parlementaire, faisait entendre la vérité à Charles X dans le langage le plus grave et le plus tendrement respectueux. Elle renfermait la quinlessence de la pure doctrine de la monarchie constitutionnelle, el célébrait avec effusion les bienfaits de la légitimité qu'elle déclarait plus nécessaire encore aux peuples qu'aux rois, u Sire, ajoutait Royer-Collard, ce peuple chérit et respecte votre autorité; quinze ans de paix et de liberté qu'il doit à votre auguste frère el à vous ont profondément enraciné dans son cœur la reconnaissance qui l'attache à votre royale famille; sa raison mûrie par l'expérience et par la liberté des discussions lui dit que c'est surtout en mar Mère d'autorité que l'antiquité de la possession est le plus Isaintdetousles titres, etquec'estpourson bonheurautant I que pour votre gloire que les siècles ont placé votre rtrône dans une région inaccessible aux orages. Sa con- Iviction s'accorde donc avec son devoir pour lui présenter I les droits sacrés de votre couronne, comme la plus sûre
garantie de ses libertés, et Tintégrité de vos prérogatives comme nécessaire à la conservation de ses droits.
a Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les esprits une vive inquiétude qui trouble la sécurité dont la France avait commencé à jouir, altère les sources de sa prospérité, et pourrait, si elle se prolongeait, devenir funeste à son repos. Notre conscience, notre honneur^ la fidélité que nous vous avons jurée et que nous vous garderons toujours, nous imposent le devoir de vous en dévoiler la cause.
a Sire, la Charte que nous devons à la sagesse de votre auguste prédécesseur et dont Votre Majesté a la ferme volontédeconsoliderle bienfait, consacre comme undroit rintervention du pays dans la délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle est en effet indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites exactement tracées et que nous ne soufTrirons jamais que l'on ose tenter de franchir ; mais elle est positive dans son résultat, car elle fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peuple, la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas.
c( Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est aujourd'hui la pensée fondamentale de l'administration ; votre peuple s'en afflige, parce qu'elle est injurieuse pour lui, il s'en inquiète parce qu'elle est menaçante pour ses libertés.
a Cette défiance ne saurait approcher de votre noble cœur; non, Sire, la France ne veut pas plus de Tanarchie que vous ne voulez du despotisme ; elle est digne que
LA BICSTAIIBATIO» flO
VOUS ayez foi dans sa loyauté, comme elle a foi dans vos promesses.
o Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous qui, avec une conviction profonde, venons déposer dans voire sein les douleurs de tout un peuple jaloux dû l'estime et delà confiance de son roi, que la haule sag^esse de Votre Majesté prononce [ Ses royales prérogatives ont placé dans ses mains les naoyens d'assurer entre les pouvoirs de l'Ktat, cette harmonie constitutionnelle, première et nécessaire condition de la force du trône et de la grandeur de la France. »
Les Chambres exerçaient leur droit de remontrance, au nom du pays, au nom de leurs justes prérogatives ; en même temps elles olîraientau roi de renouer l'allianoe sur le terrain de la Charte, Certes, les paroles de Royer- Collard, qui depuis plus de trente ans professait le culte le plus sincère pour la légitimité, devaient calmer les susceptibilités les plus exagérées ; si le roi avait alors écouté ces conseils, s'il avait choisi un ministère composé d'hommes tels que Casimir Périer, Martignac et Guizot, la catastrophe eût été évitée. Mais, ù l'instar de Charles I" d'Angleterre, Charles X ne voyait plus dans les députés que des rebelles déguisés, que d'bypocritea factieux: il se croyait diminué et humilié; il retranchait de noire histoire quarante années qui avaient renouvelé la face du monde, et pensait que le moment élait venu pour lui de montev à cheval ou en charrette; il aimait mieux s'en
I prendre à la liberté de la presse, de la tribune, qu'à luimême, à de fatales inspirations, et le vertige de l'absolatisme le possédait tout entier. Sa réponse aux députés fut colle d'un héritier direct de Louis XIV, non celled'un BUcces8eurdeLoui3XVIII;laChambrefutprorogé6, bientôt après dissoute, et de nouvelles élections ordonnées.
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Des deux côtés, la lutte s'engagea avec un incroyable acharnement : le ministère ne craignit pas de mettre en cause le roi lui-même, de le faire intervenir dans le débat, de le découvrir en le compromettant. Charles X adressa une proclamation au peuple français, comme s'il eût voulu se couper le dernier moyen de retraite, s'enlever la ressource suprême, un changement ministériel en cas de défaite, indiquer que la question était à ses yeux posée entre la monarchie de droit divin et la république, que toute politique intermédiaire devenait impossible, qu'il en appellerait au besoin à l'imprévu, au hasard de la force. Au milieu de la crise électorale, arriva, le 5 juillet, la nouvelle de la prise d'Alger , qui ne fut pas accueillie comme elle méritait do l'être : Vhormewr national venait de s'élever, la rente baissa; les passions politiques transformaient en une question de parti ce qui n'était qu'une question de patriotisme, la victoire devenait impopulaire, car on craignait qu'elle n'augmentât la conflance de Charles X, ses chances de succès et ne le poussât aux dernières folies. La parole royale, la gloire militaire se rangeaient en vain du côté du prince de Polignac : les élections donnèrent [à l'opposition une énorme majorité, les 221 furent presque tous réélus.
Sauf Charles X et son premier ministre, presque tous avaient eu, dès les premiers jours, le sentiment de la gravité de la situation. Dans un grand bal donné le 31 mai par le duc d'Orléans en l'honneur du roi et de la reine de Naples, alors de passage à Paris, M. de Salvandy avait prononcé un mot qui fit fortune et qui résumait l'impression générale: « c'est une vraie fête napolitaine, nous dansons sur un volcan. » A côté des élections, ce suprême avertissement d'un peuple qui voulait main-
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tenir la Charte dans toute son intégrité, les voix les plus autorisées faisaient entendre de sages mais inutiles paroles. Le czar Nicolas priait M. deMortemartd'avertirleroi Charles X de l'abîme où de téméraires conseils paraissaient au moment de le pousser. Tout annonçait qu'un coup d'État 86 préparait, on en était instruit à Saint- Pétersbourg; une fois le serment de Reims violé, il ne faudrait plus compter sur la Russie. L'Empereur déplorerait toujours les malheurs de l'homme, mais il abandonnerait la cause du Bourbon. M. de Metternich disait que les deux grandes plaies de la royauté étaient la loi électorale et la liberté de la presse ; toutefois il reconnaissait qu'on n'y pouvait toucher que par les Chambres, que l'Europe ne prêterait pas les mains à aulre chose, qu'un coup d'État perdrait la dynastie. Et Charles X, pour 8e débarrasser de ces conseillers importuns, jurait qu'il ne pensait à rien de ce que ses entiernis se plaisaient à supposer.
L'imperturbable confiance du prince de Polignac ne se démentit pas un seul instant ; on eût dit qu'il était enchanté du résultat des élections et qu'il y voyait la confirmation de son système sur la nécessité de recourir à des mesures extra-légales. Chevaleresque et désintéressé, il appartenait en politique à l'école des illuminés et des mystiques ; il était doué de cette calme obstination qui ne recule jamais et qui caractérise les martyrs. C'est un phaéton qui conduit le pays, avait dit M. de Genoude. Le comte PozzodiBorgû terminait un entre tienavec le Nonce par ces paroles : « Tenez, monseigneur, je vois venir la révolution comme je vous vois dans cette glace. » Lord Stuart écrivait, le 1" juillet, à un de ses amis : « Chaque fois que je vais aux AfTaircs Étrangères, je crois entrer dans le paradis des fous do Milton. Ces fous sont dans
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une situation déplorable^ mais ils se croient toi]gour« à merveille. » Cet entêtement prodigieux, cette insuffisance béate devaient résister aux leçons foudroyantes des événe^ ments eux-mêmes : plus tard le prince de Polignao en* treprit dans ses Mémoires l'apologie de sa conduite ; tout au plus reconnut-il qu'il s'était trompé sur la nature et rétendue du péril qui menaçait la royauté. Il espérait s'entourer du plus profond silence^ surprendre la France àllmproviste, llntimider par un acte de vigueur. Aussi les mesures de précaution les plus élémentaires furentelles négligées ; lorsqu'un de ses collègues, M. d'Haussez insistait sur la question des moyens de défense^ il lui répondait vaguement qu'il aviserait, qu'il était f homme aux difficultés^ que tout irait le mieux du monde. Afin d'éviter les soupçons, il se gardait bien de faire venir des troupes autour de Paris, et écartait la proposition de chefs vendéens et bretons qui offraient d'organiser leurs amis et de les mettre à la disposition du roi. M. de Bour^ mont^ ministre de la guerre^ commandait l'expédition d'Alger, et on choisissait le moment où il était absent ; on n'attendait pas le retour de l'armée d'Afrique, qui fière de son triomphe, eût obéi au gouvernement et changé la face des choses. Ni M. de Bourmont, ni son suppléant, M. de Champagny n'étaient avertis. On demeure confondu en présence d'une semblable aberration, et l'histoire n'offre que bien peu d'exemples d'une telle cécité politique.
Ni Charles X, ni son premier ministre ne croyaient au surplus qu'ils allaient violer la Charte ; ils étaient fermement convaincus qu'ils ne faisaient qu'user d'un droit absolu, imprescriptible. Louis XVIII avait octroyé la Charte et Charles X n'admettait pas qu'elle fût un contrat synallagmatique passé entre la nation et son frère :
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établir des analogies entre la constitution anglaise et la constitution française était, à ses yeux, un paradoxe dangereux ; car selon lui, les Chambres anglaises avaient fait la part du roi, tandis qu'en France c'est le roi qui avait fait la part des Chambres. Avec la meilleure foi du mondeil se proclamait libéral, et avançait qu'on pourrait broyer ensemble dans un même mortier tous les princes de la maison de Bourbon, et qu'on ti'cti extrairait pets un tyran.
Pourquoi d'ailleurs ne pas le reconnaître, cette œuvre du temps et de la nécessité, la Charte, qu'un des signataires des Ordonnances regardait comme l'arche sainte, coramo son évangile politique, qui avait inauguré l'âge d'or du régime constitutionnel, à l'abri de laquelle la France avait repris ses forces, son ascendant, reconquis l'estime et le respect do l'Europe, la Charte créait sur un point l'équivoque et son auteur semblait avoir méconnu cette règle à la fois juridique et politique : donner et retenir ne vaut. Tandis que plusieurs articles confirmaient les prérogatives du Parlement et les libertés nationales, l'article 14 par sa rédaction obscure, vague et ambiguë, paraissait être le refuge des prétentions de l'absolutisme, et justifier toutes ses entreprises. Il était ainsi conçu l « Le roi est le chef de riîtat; il commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d'administration et fait les règlements et ordonnances néces- I aaires pour l'exécution des lois et la sûreté de F Etat, n
Les habiles, a dit lord Bolingbroke, savent toujours I placer dans une constitution un paragraphe qui les auto- I Hse plus tard à la supprimer; c'est ainsi que Charles X ■ prétendait bénéficier de l'article 14 pour confisquer toute lia Charte. Ce paragraphe apparaissait comme une épée
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de Damoclès suspendue sur la Constitution : si Louis XVIII avait su, par sa prudence, écarter le conflit, Charles X voulait au contraire user à outrance des privilèges exorbitants qu'il déduisait du texte même de la loi. Dans la Charte, comme dans un arsenal, les partis opposés venaient tour à tour chercher des armes pour se combattre : celle-ci semblait donner à la fois tort et raison aux uns et aux autres. Au lieu de rester une œuvre de transaction, un terrain neutre, elle devenait un champ de bataille : d'une part l'absolutisme royal, d'autre part l'absolutisme parlementaire s'y trouvaient consacrés ; la guerre devait sortir de là, le jour où ces deux absolutismes arboreraient leur drapeau. Tant vaut l'homme, tant vautla.chose; la Charte n'était qu'un outil admirable^ un instrument politique, que des ouvriers expérimentés amélioreraient, dont ils tireraient un merveilleux parti ; mais cette œuvre compliquée, aux rouages multiples, exigeait une prodigieuse dextérité, une longue pratique, un accord parfait des volontés, et ces conditions faisaient aujourd'hui défaut aux mécaniciens qui faussaient, brisaient enftn la machine, au grand détriment de tous. Ainsila Charte, selon le mot de Ballanche, ii élaii g u une formule pour dégager finconuu. Louis XVIII avait dégagé Tinconnue : la monarchie constitutionnelle ; au lieu de s'en tenir là, Charles X désirait en faire sortir la royauté absolue, tandis que par d'autres elle allait aboutir à la révolution.
Un petit incident qui se passa après la prise d'Alger, accrut les inquiétudes du public; des députations des dames de la Halle, des charbonniers vinrent féliciter le roi, et l'un de ceux-ci lui dit pour tout discours : « Sire, charbonnier estmaître chez lui, soyez maître aussi dans votre royaume. » La presse libérale s'empara de cette phrase et dénonça avec fureur la prétendue alliance de
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laroyautéavec la populace. Au même moment, on apprit que les pairs avaient reçu leurs lettres closes pour la session de 1830, et l'on se rassura : l'immense majorité de la population voulait lapaix, la conciliation ; la plupart des députés se seraient contentés de la retraite du cabinet. C'était trop présumer de la sagesse et de la clairvoyance de Charles X,
Depuis longtemps, ce dernier s'était, avec le prince de Polignac, habitué à l'idée de recourir à un coup de charte. La question ne fui portée que dans les premiers jours de juillet devant le conseil des ministres, qui après de graves débals, se rallièrent à la pensée du roi : M. de Cbantelauze rédigea un remarquable rapport destiné à exposer au pays les dangers que le Gouvernement croyait devoir conjurer. De nouvelles et vives discussions s'engagèrent alors sur les voies et moyens de faire réussir cette funeste entreprise. Il suffisait peut-être de l'avis d'un seul pour arrêter la monarchie sur la pente du précipice: un faux point d'honneur empêcha MM. d'Haussez et de Guernon-Ranville de rétrograder, ils donnèrent à contre-cœur leur adhésion aux Ordonnances, sans 98 dissimuler qu'un péril suprême pesait sur eux. « Ce ne fut pas sans hésitation que je me décidai, écrit M. d'Haussez ; au moment de voter, je portai mes regards autour de la salle avec une alTectation qui fut remarquée par le prince de Polignac. Que cherchez vous, me dit-il? — Le portrait de Slrafford, lui répondis-je. "
L6 25 juillet au matin, les Ordonnances furent présentées à la signature du roi. La première suspendait ta liberté de la presse périodique, rétablissail contre les livres et brochures au-dessous de vingt feuilles la nécessité d'une autorisation spéciale. La seconde dissolvait la
* Chambre des députés ; elle ne dépassait pas en apparence les droits de la couronne, mais la Chambre nouvelle n'étant pas constituée^ c'était en réalité les opérations des collèges électoraux qu'on cassait et annulait, vu les manœuvres pratiquées pour tromper et égarer les électeurs; on commettait donc là un véritable excès de pouvoir. La troisième avait pour but d'obtenir une Chambre composée au gré de la couronne : elle modifiait le système électoral, remettait les élections entre les mains des dix mille propriétaires fonciers les plus riches du royaume. En haine des négociants et des industriels , l'impôt des patentes cessait d'être compté pour former le cens; les préfets redevenaient maîtres absolus de la formation des listes électorales. Cette ordonnance était à ce point une œuvre de bon plaisir et de fantaisie qu'un des ministres, M. de Guernon-Ranville, avait ironiquement proposé au président du conseil de la remplacer par un seul paragraphe ainsi conçu; les députés de chaque département seront nommés par le préfet. La quatrième convoquait pour le 6 septembre les collèges d'arrondissement, pour le 18, les collèges de département, pour le 28^ les deux Chambres. Deux autres ordonnances élevaient aux fonctions de ministres d'État et de conseillers d'État les partisans les plus avérés des mesures extra-légales. Dans cette réunion solennelle, M. d'Haussez reproduisit les observations qu'il avait formulées la veille; le prince de Polignac affirma que la population de Paris était calme et ne bougerait pas; il donna contre toute vérité, l'asurance qu'il avait des forces suffisantes pour déjouer toute tentative de révolte. Charles X signa, tous les ministres contre-signèrenten silence; avant de se retirer, le roi leur dit: « Voilà de grandes mesures! Il faudra beaucoup de courage et de fermeté pour les faire réussir. Je
compte sur vous; vous pouvez compter sur moi; notre cause est commune, enlrenous^ c'est à la vie, à la mort.»
Le 25 juillet, à onze heures du soir, M. de Chantelauze fit appeler M. Sauvo, directeur du Moiiiteur^ et lui remit le rapport avec les Ordonnances. M. Sauvo les parcourut rapidement et pâlit : « Qu'avez-vous? lui dit M. de Montbel. — Dieu sauve le roi ! Dieu sauve la France! répondit-il et il ajouta: Messieurs, j'ai cinquante-sept ans, j*ai vu toutes les journées de la révolution, et je me retire avec une profonde terreur. »
La Royauté avait eu le tort de désespérer la première de la légalité, de fournir à la Révolution un prétexte de collision. Quelques jours après^ le trône le plus ancien de la chrétienté, ébranlé jusque dans ses fondements, s'écroulait sous l'effort du peuple de Paris^ et Charles X reprenait pour toujours le chemin de l'exil.