CHAPITRE III
La sa juillet : proieoution des Journilislcs. — !T juillet : le gérant ilu journal (■ Timpt. — Le ilui^ de Raguse : la résistance s'acceniue de toutes parts; Iss ciBiMS tnafiinnas se in61ent au ouvriers. — li juillet; la bataille; les baioDiieites inlelligenies; uns idée de M. Louis Blaoc ; rêuuions des députés de l'opposition ; leur entrevue avec le maréchal Uarnioot, — Protastatlon dex députés. — Aveuglement de Charles X ; l'étiquette royale. — 19 juillet; le peuple au Musée des Antiques. prise des Tuileries; un mot du prince de Tallejraod. Le Mané, Thécel, Pbarèi d« !■ monarchie. — La ville de Paria gouvernée par no pouvoir imaginaire-, L'aTenlurler Dubourg. — Larajetle à l'Hôtel de Ville. — Le plan de M. de Guernon-Ranville ; le duc de Mortemari, premier ininislre. UU. do Sémonville et d'Argonl. LeW.trvrick de l'Orléanisme. —30 juillet ; la rétractation des Ordonnances. — Charles X ne permet au dne de Mortemart de partir pour Paris que lorsqa'll est déjà trop tard. — L'Hôtel de Ville et la commission municipale; le dilemme se pose entre la démagogie et la Chambre dsa députés. — Lia duc d'Orléans ; son passé, ses opinions, — U. Thiers i Meuilly. — M. de Sussy. — Le duc d'Orléans proclamé lieutenant général du royaume. ~ Le général Larayette : nne foudroyante apostrophe de M. de Serre; le patriarche des DeuX' UoQdes; appréciations de ses amis des États-Unis sur son compte; son incorrigible candeur. —Le duc d'Orléans i Paris; le voyage de Reims de la nouvelle monarchie. — Le prétendu profiramme de l'HûIel de Ville. — tf dècoaragemenl s'empare de Charles X; défection d'une partie de son armée ; retraita sur RambouilleL L'abdication. — La démonstration de Rambouillet : une armée fantastique. — Le voyage i Cherbourg; un mot de madame la duchesse de Berry ; départ de la famille royale pour l'Angleterre.
LLe 26 juillet, les pairs, les grands foncUonnaires, les membres du corps diplomatique, furent saisis de stupeur et d'effroi en Usant dans le Moniteur, ces Ordonnances qui Mataient rl'iine manière si inattendue. Charles X ni'
voulant, ni leur laisser la faculté de lui témoigner leurs
sentiments, ni s'inquiéter de TefTet produit par son coup
d*État, quitta de bonne heure Saint -Cloud avec le
Dauphin, et chassa toute la journée dans la forêt de
Rambouillet. La fatale nouvelle se répandit à Paris
comme une traînée de poudre, n'excita tout d'abord
qu'une morne consternation : on se disait que le gouver-
'^ -t'"". hement, pour assurer le succès de son entreprise, devait
,- disposer de formidables moyens de réprimer toute
. . ^i^velléité de résistance.
La Bourse, ce thermomètre fidèle des oscillations de 5*" l'atmosphère politique, fut saisie d'une véritable pani-
]- que; la rente baissa de quatre francs, toutes les va-
leurs subirent une dépréciation proportionnelle. La presse, directement attaquée, fut la première à relever le gant, à donner le signal de la lutte : les journalistes consultèrent MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, qui d'un commun accord, reconnurent que les Ordonnances n'avaient pu déroger à la Charte, qu'il n*y avait pas lieu de les exécuter. Forts de cet avis, ils se rassemblèrent au nombre de quarante-quatre dans les bureaux du National^ où M. Thiers rédigea, où tous signèrent une protestation. Ce document établissait que les Ordonnances étaient la plus éclatante violation des cois; il faisait habilement ressortir que la royauté ellemême avait reconnu et pratiqué les articles 8 et 15 de la Charte, que les tribunaux avaient considéré comme un outrage la seule supposition qu'elle emploierait l'autorité des Ordonnances là où l'autorité de la loi peut seule être admise; on suppliait les députés de se considérer toujours comme bien et dûment élus et convoqués. M. Thiers ajoutait en terminant: « le Gouvernement a perdu aujourd'hui le caractère de légalité qui commande
IBS JorRBÉBi BR iriitnT IMtl 83 '
l'obéissance. Nous lui résistons pour ce qui nous concerne; c'est à la France à juger jusqu'où doit s'étendre sa propre résistance, n
Cette protestation fut, malgré les défenses de la police, imprimée, répandue dans tout Paris, adressée aux départements: elle changea la direction des esprits qui de la tristesse et de l'inquiétude passèrent aussitôt à l'indignation ; l'idée du refus de l'impôt, de repousser la force par la force gagnade proche en proche; des rassemblements d'ouvriers parcoururent dans la soirée les rues principales, en faisant entendre les cris de « Vive la Charte! A bas les ministres! Quelques pierres furent lancées contre la Trésorerie et le Ministère des Affaires étrangères; mais on dissipa sans peine ces attroupements et tout parut rentrer dans le calme. Le prince de Polignac qui recevait le lundi, se félicita avec ses amis de sa perspicacité, et du triomphe de la cause royaliste; il poussait la sécurité au point de répondre au colonel de la gendarmerie de Paris, au préfet de la Seine qui demandaient des instructions : je n'en ai point à donner, il n'y a rien à craindre. Il écrivait au roi qu'il y avait eu un peu d'agitation, mais qu'il n'y attachait aucune importance.
La tranquillité n'était qu'apparente; c'était, comme disent les marins, la bonace avant la tempête; ce jour même, les principaux commerçants et industriels de Paris, poussés par les chefs de l'opposition à outrance, fermaient leurs ateliers, et jetant leurs ouvriers sur le pavé de la capitale, faisaient de ceux-ci autant de recrues, . de partisans forcésde l'insurrection.
27 JciLLET — Le 27 juillet au matin, la plupart des L journaux de l'opposition paraissent: tous contiennent de I brûlantes philippiques contre les Ordonnances. Entrât-
nés par d'anciens carbonari, par des meneurs inconnus^ séduits par cet amour du mélodrame, des fortes émotions, qui caractérise le Parisien, les ouvriers se répandent de tous côtés, aux cris mille fois répétés de : Vive la Charte! A bas les Ordonnances! A bas les ministres jé- 8 uites ! Sans doute la Charte demeure une chose à peu près inintelligible pour eux, mais elle est un drapeau, et symbolise leur haine de l'ancien régime et du clergé. On sait avec quelle rapidité ce peuple s*émeut et passe de la parole à Taction ; les ouvriers qu'un chômage général a privés du moyen de vivre en travaillant, voudront vivre en combattant : devançant journalistes, bourgeois et députés, ils vont, dans quelques heures, se ruer à la conquête de la liberté des journaux qu'ils ne lisent point, et se faire tuer sur les barricades pour la liberté électorale qui leur est étrangère.
Le Préfet de police veut faire exécuter contre le National et le Temps l'Ordonnance sur la presse ; il prescrit de démonter, de mettre hors de service les presses des deux journaux rebelles. Ses agents y parviennent, non sans peine, pour le National^ mais ils commettent la faute de se retirer : aussitôt après leur départ, les presses sont remontées et fonctionnent. Cette scène se renouvelle avec plus de fracas, avec un aspect plus théâtral dans les bureaux du Temps. Tous les rédacteurs, les employés de l'imprimerie se rangent en bataille dans la cour, lorsque le commissaire de police se présente; une foule sympathique et curieuse envahit la rue, désireuse d'assister au dénouement de ce spectacle. « C'est en vertu des Ordonnances, dit M. Baude, gérant du journal, que vous venez briser nos presses ; eh bien, c'est au nom de la loi que je vous somme de les respecter. » On envoie chercher un serrurier pour forcer la porte; au moment
tue JOOmtl^B DR JDILLST 1830 8R
où il va obéir au commissaire de police, M. Baude le menace d'un procès en cour d'assises et ajoute avec sangfroid : " Ignorez-vous que la loi punît des travaux forcés le voleur par effraction? n Intimidé, déconcerté, le serrurier se retire au milieu des applaudissements et des bravos. Un autre est appelé : on lui dérobe ses instruments. Il faut enfin recourir au serrurier chargé de river les fers des forçats; mais cette opération a duré de midi & six heures du aoir ; elle a eu un nombre énorme de témoins auxquels elle a causé une impression profonde. Cependant les députés qui, la veille, se sont réunis sans avoir rien concerté, arrivent au rendez-vous désigné chez M. Casimir Périer. Tous se montrent unanimes à déclarer que les Ordonnances sont illégales, que les ministres doivent être mis en accusation : mais la discussion éclate, vive et passionnée, lorsqu'il s'agit de prendre une décision. Déjà un observateur huhlle eût pu deviner et prophétiser quelle conduite tiendraient plus tard ces hommes dont beaucoup joueront un rôle considérable sous la royauté de Juillet : déjà leur caractère se dessine et se met en relief. Les plus modérés proposent qu'on se borne k attendre de nouvelles élections, qu'on présente au roi une adresse respectueuse, qu'on le supplie, non en qualité de députés, maisdecitoyens français, de rapporter les Ordonnances. D'autres veulent une protestation; aucun ne paraît décidé à aller plus loin que le refus de l'impôt. Sur ces entrefaites, quelques électeurs, amenés par M. Houlay de laMeurthe sont introduits; ils demandent que les députés se joignent sans retard à l'insurrection: en même temps, des charges de cavalerie s'exécutent sous les fenêtres de l'hôtel à travers la foule ameutée ; les premiers coups de feu retentissent au loin; ^ tout indique que l'espoir de prévenir un conflit nrmé
Ht) LES JOURNÉES DE JUILLET 1830
doit s'évanouir; les députés se séparent, après avoir chargé MM. Guizot, Villemain et Dupin de rédiger chacun un projet de protestation.
C'est à midi seulement que Charles X instruit le duc de Raguse de Tordonnance qui l'investit du commandement en chef. Un pareil choix était on ne peut plus malheureux: le peuple, l'armée voyaient toujours en lui le général qui avait fait ouvrir aux alliés les portes de Paris. Il semble que dans cette terrible crise, la Royauté se soit appliquée à entasser toutes les fautes qui peuvent être commises. On n'a pas voulu attendre le retour de Far^ mée d'Afrique ; on n'a pas voulu du duc de Bellune dont le nom rencontre bien plus de sympathies mais qui n'a pas su convenir au duc d'Ângoulême. Pour faire face au danger, le maréchal Marmont ne dispose que de huit mille hommes, effectif inférieur à celui dont Paris est pourvu dans les temps les plus calmes: c'est assez pour une émeute, c'est trop peu pour une révolution.
La résistance s'accentue de toutes parts: une sorte d'électricité révolutionnaire parcourt les masses; les classes moyennes se mêlent aux ouvriers, fraternisent avec eux. Les premiers engagements ont lieu, le sang coule, les morts sont promenés sur des civières afin d'exaspérer le ressentiment du peuple. Les soldats s'emparent de quelques barricades qui sont détruites et reconstruites deux fois. On sent que la troupe de ligne hésite, que sa fidélité est chancelante ; les plus grands efforts vont se tourner vers elle pou r l'en traîner dans la défection . Paris ressemble à un vaisseau au moment du branle-bas. Comme une marée montante la résistance gagne du terrain. Plusieurs boutiques d'armuriers sont pillées ; le drapeau tricolore est arboré contre le drapeau blanc. Voilà les préliminaires de la sanglante bataille qu'on va
LES JOURNÉES DK JUILLKT iSM H7
livrer le lendemain; le duc de Raguse a raison, sans beaucoup de peine, de ces premières tentatives, mais il commet une faute grave en faisant rentrer les troupes dans les casernes, vers onze heures du soir; il laisse ainsi le champ libre à l'insurrection, qui profite de l'obscurilé où le bris des réverbères a plongé la ville, pour s'organiser de toutes parts.
2S Juillet. — Les ministres ontrésolu le 27 de mettre Paris en état de siège, de se décharger de toute responsabilité, d'investir de la sorte le maréchal de la dictature militaire ; le prince de Polignac se rend è Saint- Cloud mercredi matin seulement, fait signer au roi t'ordonnance de mise en état de siège, le rassure et continue de lui parler de l'émeute comme d'une simple échauffourée. En rentrant à Paris, il trouve la situation bien changée : plusieurs rues dépavées, des barricades élevées dans les quartiers populeux, les boutiques d'armuriers envahies, pillées de nouveau, une population frémissante, ivre de colère, armée de vieux fusils, de vieux sabres, de piques, même de bâtons, les gardes nationaux qui ont été licenciés autrefois mais non désarmés, se munissant de leurs uniformes, de leurs armes ou les remettant aux ouvriers, les autorités surprises par l'absence de précautions, la foule détruisant partout les lleurs de lis les insignes de la royauté, traînant dans la boue les drapeaux blancs des mairies, s'emparant de l'Arsenal, des Poudrières; de la Manutention, de l'Hùtel de Ville laissé sans défense, le drapeau tricolore hissé sur les tours de Nolre-Uame, et la voix du bourdon de la vieille cathédrale retentissant, appelant aux armes les
I Parisiens, voilà l'œuvre de la nuit, des premières heures do jour. Au milieu de la foule des bourgeois, des élèves des écoles, des ouvriers, on voit aussi apparaître cette
H8 tKS JOURNÉES DB JUILLET 1830
race d'hommes innommés^ aux figures sinistres, auxinstincts immondes et féroces, les successeurs des bandits de 93, cette écume des sociétés qui monte à la surface, lorsque celles-ci sont agitées, et qui semble rentrer dans le néant quand Tordre a remplacé le désordre.
L'insurrection marche à pas de géant ; les trois quarts de la ville lui appartiennent lorsque le maréchal Marmont prend l'offensive. Il divise ses troupes en quatre colonnes qui doivent occuper les positions perdues, et se prêter un mutuel appui. Mais son plan manque de prudence et d'habileté (1) ; ses divisions trop éloignées les unes des autres, trop faibles, enserrées par le flot populaire comme dans un étau, déploient en vain une bravoure héroïque. Elles traversent des rues étroites ; les barricades qu'elles renversent se reforment devant et derrière elles comme par enchantement; les insurgés font pleuvoir du haut des maisons une grêle de coups de feu qui les déciment ; des ennemis invisibles fusillent les soldats à bout portant ; des femmes, des enfants jettent sur leur tête des projectiles de toute sorte, des tuiles des pavés, même des meubles, ce qui fait dire à un général avec une crudité toute militaire que c'est là une guerre de pots de chambre. L'armée n^a pas do réserves, pas de troupes fraîches, tandis que dix hommes se présentent pour remplacer un insurgé mort ou blessé. Elle est en face d'une guerre toute nouvelle, la guerre des rues,
(1) Louis Blanc s'étonne que le maréchal n'ait pas adopté une tactique atroce, telle que seul le cerveau d'un écrivain dcmago((ue communiste pouvait l'inventer : « ayant accepté la dictature, le duc de Ragusc avait un moyen bien simple de dompter l'insurrection, c'était de menacer Paris d'un incendie. Mais il est des hommes qui n'ont ni le courage de la vertu ni celui du crime. » Patience, monsieur Louis Blanc, votre conseil portera un jour ses fruits; les scélérats de la Commune de 1871 pourront vous remercier de l'avoir suggéré.
tu JODIRËES DR JCIUKT <S30 8S
avecseaembuscades, avec ses pornâies ; beaucoup de soldats manquent de cartoucbes, car on a cru d'abord qu'ils n'auraientàexéculerqu'unesimple promenade militaire el les ministres n'ont pas même eu la pensée d'assurer leur subsistance. Après douze heures de combats meurtriers et acharnés, les troupes reviennent péniblement à leur point de départ, emportant leurs blessés, harassées de fatigue, manquant de vivres, découragées par leur insuccèsdela journée, diminuées de 2,50fi hommes, tués, blessés ou égarés; ces derniers forment le plus grand nombre. La révolution est le soirredevenue maîtreasedu champ de bataille. Seuls, les Puisses et la garde royale ont lutté avec constance et intrépidité ; les régiments de ligne n'ont opposé qu'une résistance dérisoire aux elTorts de l'émeute ; la défection se propage dans leurs rangs ; beaucoup de soldats i'ralernisenl avec le peuple, ou tirent en l'air, tandis que les munitions font défaut à la garde. Selon le mot do Lamennais, les baïonnettes sont devenues intelligentes, et tes idées libérales voltigent sous te shako du voltigeur et le képi du fantassin. Ils n'auraient pas hésité l'i tirer sur de simples émeutiers, mais ta présence de gardes nationaux, de bourgeois au milieu du peuple, les trouble ; des provocations de tout genre les assaillent ; on leur distribue de l'eau-de-vieetdu vin ; on répand des petits papiers imprimés contenant ces mots : « la patrie tient un bâton de maréchal à tadisposition du preraiercotonel qui fera cause commune avec le peuple. » Les députés se rassemblent vers midi, comme il a été I convenu la veille, ciiez M, Audry de Puyraveau, membre Ide l'extrême gauche; la réunion est peu nombreuse, ■go y remarque deux nouveaux personnages, Laflitte Set Laffiyette, arrivés pendant la nuit il Paris. M. Audry ^e Puyraveau a fait venir à son hôtel des ouvriers, des
jeune? gens ardents, passionnés à l'aide desquels il compta peser sur ses collègues timorés et les entraîner dans le mouvement. Il faut délibérer sous l'œil de ces exaltés qui ne reculent pas devant la menace : cette mise en scène rappelle en miniature le spectacle qu'offraient la Constituante, la Législative, la Convention, délibérant aussi sous la pression, sous les huées des tribunes, des émissaires des clubs, qui leur dictaient les mesures les plus odieuses. Toutefois la prudence l'emporte cette fois encore, et cinq commissaires, MM. Lafiitte, Périer,Mauguin, les généraux Lobau et Shonen, sont choisis pour aller trouver le duc de Raguse, lui demander d'arrêter l'effusion du sang, d'intervenir comme médiateur entre Paris et Saint-Cloud. Puis la réunion s'ajourne à quatre heures au domicile de M. Bérard.
Les députés se rendent aux Tuileries où ils rencontrent M. Ârago, ami personnel du maréchal^ qui le pressait, le sollicitait de partir pour Saint-Cloud, d'obtenir du roi le retrait des Ordonnances, le renvoi du ministère. M. Laffitte lui peint en termes énergiques l'état affreux de la capitale, lui expose que ses collègues et lui viennent, comme sujets fidèles, comme députés, pour le peuple, pour le roi lui-même, et dans l'intérêt de la couronne, supplier qu'on mette fin au combat qui ensanglante Paris. Le duc de Raguse, visiblement troublé et perplexe, les écoute avec bienveillance, mais répond, qu'en sa qualité de militaire, il doit fidélité et obéissance au roi, qu'il ne peut prendre sur lui d'arrêter les opérations, si les insurgés ne déposent pas tout d'abord les armes. Les envoyés objectent qu'ils ne peuvent rien avant le rappel des Ordonnances et le changement des ministres. Le maréchal leur promet de se faire l'interprète de leur requête, bien qu'il ait fort peu d'espérance
U8 JOmiltBS DB JOILLRT 1830.
de so voir écouter. Noua attendrons la réponse, dit alors LafOlte, mais si les Ordonnances ne sont pas retirées, je me jette corps et biens dans le mouvement. Avant de sortir, les commissaires demandent à parler au prince de Polignac qui refuse de les recevoir. Un instant auparavant, celui-ci vient de donner une nouvelle preuve de 8on indomptable et aveugle fanatisme : M. Delorme, aide de camp du duc de Raguse, luia apprisjqu'en parcourant plusieurs quartiers, il a vu des soldats fraterniser avec le peuple ; il est sorti consterné de l'appartement du prince, s" écriant : nous sommes perdus! notre premier ministre n'entend même pas le français ; il m'a répondu : t Eli bien, sîlatroupe fraternise avec le peuple, qu'on lire sur la troupe ! » C'est seulement dans cette journée, quand il est déjà trop tard, que le prince se décide à faire venir des renforts, à ordonner aux régiments de la garde royale épars dans les garnisons de Beauvais, Orléans, Rouen, aux troupes des camps de Lunéville et de Saint- Omor de se diriger àmarclies forcées sur la capitale.
Quatorze députés seulement se rencontrent à quatre heures chez M. Bérard; ils arrêtent les termes de laprotestation, retranchent les phrasesoù la fidélité au roi se confondait avec la fidélité à la Charte, où les intentions deCharles X étaient réservées etdistinguées des intentions des ministres. Afin de lui donner plus de poids et de gravité, ils conviennent de la revêtir de leur signature et de celle des députés qui ont assisté aux autres conci-
Iliabulcs; laprotestation est ainsi affichée sous le patronage apparent de soixante-quatre députés. Une troisième réunion a Heu à huit heures du soir; douze personnes à peine s'y trouvent; les rapports les plus contradictoires parviennent à chaque instant, on s'accuse mutuellement de lâcheté et de témérité. Lafayette, Laffitle,
Mauguin proposent de seconder les efforts du peuple, d'adopter son drapeau, d*aller en armes se constituer à THôtel de Ville. Mais le général Sébastiani répond qu'à ses yeux le seul drapeau national sera toujours le dra* peau blanc, et, malgré les clameurs, malgré les vociférations du dehors, il parvient par son énergie à faire ajourner au lendemain toute résolution radicale.
Cependant les lettres les plus pressantes, les instances réitérées de ses serviteurs les plus dévoués ne peuvent éclairer le roi qui demeure convaincu avec son premier ministre que le succès est infaillible^ et ne veut pas entendre la cruelle vérité. Le duc de Raguse lui a écrit le matin une lettre qui se termine ainsi : <k Ce n'est plus une émeute, c'est une révolution ; il est urgent que Votre Majesté prenne des moyens de pacification. L'honneur de la couronne peut encore être sauvé, demain peutêtre, il ne serait plus temps. » A trois heures, il dépêche à Saint-Cloud son premier aide de camp, le colonel Komierowski, avec une nouvelle lettre où il informe Charles X de l'immensité du péril, et delà démarche des cinq députés. Le colonel lui-même ne déguise rien de la vérité, expose au roi que ce n'est plus la populace, mais la population entière qui se soulève, que la bourgeoisie en masse prend part au mouvement. Le roi l'écoute de l'air le plus tranquille du monde, et lui répond simplement qu'il enverra ses ordres au maréchal, mais qu'en attendant, il faut agir avec des masses. Un peu plus tard, il se contente d'adresser à ce dernier un billet où il remercie les troupes de leur bonne et honorable conduite et leur accorde une gratification d'un mois et demi de solde. » Les Parisiens, ne cesse-t-il de dire à ses amis, se sont jetés dans l'anarchie ; l'anarchie me les ramènera repentants et soumis. y> M. Duvergier de Hauranne
LSS lOUHRÉES DE JUILLKT 1830
F donne une explication bizarre de cette intatuation ex- ' traordinaipe: après la révolution de Juillet, le gouverneur ' de Saint Cyr aurait raconté à M. Pasquier que Charles X lui avait confié le secret de cette tranquillité vraimentextatiqueetsurnaturelie. M. de Polîgnac aurait le 28 juillet au matin affirmé au roi que pendant la nuit la sainte Vierge lui était apparue, lui avait promis son assistance et enjoint de persévérer. Ainsi le roi croyait à une intervention divine, et il faul, ce semble, recourir à des raisons aussi fantastiques pour expliquer les fautes accumulées par Charles X et son premier ministre.
Le 28 juillet, la Cour conserve son aspect accoutumé et ie jeu du roi a lieu dans la soirée. « Ce qu'il y avait de plus frappant, raconte un témoin oculaire, c'était l'aspect du salon royal où le roi jouait au whist et le Dauphin au\ échecs sans parler d'autre chose que du jeu. II était d'ailleurs aisédevoir,dans les regards du roi et du Dauphin, que toutnouveau venu les importunait sensiblement, et qu'ils ne voulaient rien apprendre. Pendant la partie, dont ils paraissaient uniquement préoccupés, lesdechar ges d'artillerie ébranlaient les fenêtres et personne n'eu avait l'air surpris ni ému. Dans les pièces précédentes au contraire, se tenaient quelques serviteurs dévoués et désespérés qui voyaient approcher la catastrophe . Les plus affreuses nouvelles arrivaient de moment ea moment, mais elles ne franchissaient pas le seuil du salon royal. Leduc de Duras, sortait, rentrait, s'agitait, mais en approchant de la table de whist, le courtisan reprenait son attitude et son silence. » L Ainsi le 28 juillet et les jours suivants, les monarchis- I tes les plus sincères les plus clairvoyants, vont se K heurter à un entêtement invincible, à une étiquette B oérémoniease et glaciale dont le formalisme métho-
diqae et eoIl^lftS8é parah^sera, rendrm înatilM ks meilkares Toloalés, les eoosefls les {dus siges. An dix-huitièxiie siècle, ee litncl royal a produit un régicide ; Téti* quettee^Mgnoletiia on roi d'Espagne : on joor Philippe ni se sentant asphyxié par la Tapenr d*nn irvsero, cria an seoonrs ; la personne attachée an serrîoe de œ nimd>le s*était absentée et rétîqnette défendait de fat remplacer. On ladiercha dans tont le palais; lorsqn*dle arrira, le roi était morL En 1830, Tétiqnette, aTec ses consignes inflexibles, contribue à miner la monarchie; grice aux fatales lenteurs qn*elle occasionne dans œs journées rérolntionfudres on les minutes brûlent, dérorent et comptent comme les mois et les années, la Cour se trouve toujours en retard de quelques heures.
29 JunxET. — Le 29 Juillet, le peujde dont Fardenr croît avec le succès ne se contente plus de se défendre : il prend Toflensive et vient faire le siège de fat petite armée royale cantonnée au Louvre, au Carrousel et au jardin des Toileries. La nuit a été employée à élever de nouvelles barricades qui ne laissent plus de libre aux troupes que le chemin de la retraite. La foule a fait irruption dans le Musée des Antiques, et comme dans une folle mascarade, a revêtu les armures gothiques des preux chevaliers du moyen âge ou de nos rois qui vont servir à des combats nouveaux. A Tun le casque de Godefroy de Bouillon, à Tautre Tarquebuse à mèche de Charles IX ou la lance de François P- ; d autres portent le heaume, la hallebarde ou le bouclier. Et comme pour témoigner que même les insurrections les plus justes dans leur principe, se souillent toujours par leurs excès, le peuple envahit, met au pillage et saccage FArchevêché. Puis enivré de liberté ou plutôt de licence, il rend la liberté du crime aux assassins et aux voleurs
IBS JOUHNËSS DE JUILLET 1830 95
enfermés dans la prison de la Conciergerie. II s'empara de quelques casernes, et selon le caprice du moment, tantôt massacre sans pitié les Suisses, tantôt les traite avec magnanimité,
Le Maréchal occupe une bonne position défensive, qu'il croit imprenable, fait savoir au roi qu'il peut y tenir pendant trois semaines. Il vient de recevoir la visite de M. de Sémonville, grand référendaire à la Chambre des pairs, M. d'Argout, pair de France, et les a envoyés à Saint-Cloud, dans l'espoir qu'ils réussiraient à convaincre Charles X. 11 refuse de faire tirer à mitraille sur le peuple, et dansune proclamation signée de sa main, otîre aux insurgés une suspension d'armes. Malheureusement il ne dispose d'aucun naoyen de publicité, et ses paroles de paix ne peuvent dépasser le cercle de fer qui de toutes parts étreint l'armée royale. La fatalité s'acharne contre lui, contre la cause qu'il défend : soudain il apprend que les 53* et 5* régiments de ligne font cause commune avec le peuple; il est obligé de modifier ses dispositions. Mais tandis que, d'après ses ordres, le colonel de Salis fait retirer ses soldais des fenêtres, des galeries et de la colonnade du Louvre pour les concentrer dans la cour, les insurgés s'y précipitent à leur place, et ouvrent contre les Suisses un feu meurtrier. Ceux-ci, se voyant surpris, perdent courage, et saisis d'une panique inexplicable, s'enfuient pêle-raèle; la peur s'empare à son tour des régiments qui occupent la place des Tuileries. Leduc de Raguse, malgré ses efforts désespérés, n'est plus écoulé; il se trouve abandonné de tous, contraint de donner aux troupes l'ordre de se replier sur l'Arc de Triomphe. Le peuple envahit aussitôt les Tuileries, et comme une lave brûlante s'étend sur le-
Château. Les échappés de la Conciergerie, la populace, veulent y organiser le pillage, mais les insurgés ne tardent pas à se joindre aux gardiens du palais pour préserver les objets précieux qui s'y trouvent accumulés.
Onze cents morts, cinq mille blessés environ, tel est, pour les deux partis, le chiffre des victimes de la guerre civile. Le 27, il ne s'est agi que d'une émeute; le 28 l'émeute est devenue une insurrection formidable ; le 29 l'insurrection se transforme et la révolution commence. Lorsque M. de Talleyrand vit que les troupes battaient en retraite et quittaient Paris, on raconte qu'il dit d'un ton solennel : <c le 29 juillet 1830, à midi cinq minutes, la branche aînée des Bourbons a cessé de régner sur la France. » Cette phrase retentit comme un glas funèbre ; elle fut en quelque sorte le Mané, Thécel, Phares de la royauté.
Le peuple se trouvait dans un de ces moments si rares où la générosité domine les mauvais instincts révolutionnaires, où l'ordre se maintient par lui-même : il éprouvait surtout le besoin d'être dirigé et commandé. On avait soutenu sa valeur en répandant le bruit erroné que le général Lafayette, le général Lobau et le duc de Choiseul prenaient en main la force publique. Comme le fait remarquer Louis Blanc, rien ne se fit bientôt dans la capitale qu'en vertu de ce pouvoir imaginaire et la ville la plus intelligente du monde fut gouvernée par un mot. Dans la vie sociale, aussi bien que dans la vie humaine, le grotesque et le comique se mêlent sans cesse au pathétique, au terrible : un aventurier de bas étage, nommé Dubourg, s'était affublé d'un uniforme de général de la première république, avait entraîné plusieurs milliers d'hommes à l'Hôtel de Ville qu'il occupait, où il ezer-
çait depuis quelques heures une véritable dictature, nommant un préfet de la Seine, conférant les plus hautes dignités, et donnant des ordres d'arrestation.
Comme dans les révolutions, le pouvoir appartient aux plus audacieux, qu'alors Timpossible surtout se réalise et que la raison demeure sans force, comme les retours du peuple sont imprévus et désordonnés, comme il suffisait peut-être d'un homme pour pousser aux extrêmes une population exaltée par son triomphe, il devenait urgent de surveiller, de contenir le mouvement, de relever le grand pouvoir public dont les membres étaient épars et dispersés. Les députés de l'opposition, rassemblés chez M. Laffltte dont l'hôtel était devenu le quartier général de l'insurrection, avaient le sentiment de ce danger : lorsque M. de Lafayette se présenta, et leur offrit de prendre, non comme député, mais comme citoyen le commandement de la garde nationale, il fut accueilli avec faveur. M. Guizot proposa en même temps de constituer non un gouvernement provisoire, mais une autorité publique, une commission municipale qui pourvoirait à la défense, à l'approvisionnement, à la sécurité de Paris; M. Bertin de Vaux adhéra à cette idée et ajouta: si nous ne pouvons retrouver Bailly, le vertueux maire de Paris en 1789, félicitons-nous d'avoir retrouvé Tillustre chef de la garde nationale. La commission municipale fut composée de Casimir Périer, Mauguin, général Lobau, de Schonen, et Puyraveau; afin que l'influence de Lafayette eût un correctif, afin de lui créer un contre-poids, le général Gérard fut investi par les députés du commandement de la première divi-sien militaire.
La marche du général Lafayette à l'Hôtel de Ville fut une véritable ovation ; le pseudo-général Dubourg s'effa-
ça devant lui, et cette puissance dérisoire s*éyanouit aussi vite qu'elle s'était élevée. La commission municipale, escortée, elle aussi, d'une foule immense et enthousiaste, vint rejoindre vers quatre heures le général. On réorganisa d'urgence la garde nationale, les services publics, on fit un appel chaleureux aux militaires de la garde royale et de la ligne ; on prit les premières mesures '• de conservation, et, le soir même, la poste et le télégraphe, interrompus depuis deux jours, portèrent aux départements la nouvelle du triomphe de la Charte et du peuple de Paris.
 Saint-Cloud, le duc de Mortemart, ambassadeur de France en Russie, royaliste modéré, grand seigneur libéral, avait en vain essayé de pénétrer le 28 au soir jusqu'auprès de Charles X ; l'heure du coucher était venue et l'étiquette, l'inflexible étiquette s'opposait à une entrevue. Le lendemain matin, le duc de Mortemart réussit à se faire entendre, mais le roi le congédia avec ces paroles : « Vous êtes né au milieu de la révolution, et sans vous en apercevoir, vous en avez pris les fausses idées. Ma vieille expérience est au-dessus de ces illusions; je ne veux pas recommencer aujourd'hui ce qui s'est fait il y a quarante ans. Mon malheureux frère est monté en charrette, je ne ferai pas comme lui, et s'il le faut, pour l'éviter, je monterai à cheval. » Sur ces entrefaites MM. de Sémonville et d'Argout arrivent à Saint-Cloud, et défendent avec énergie les mêmes idées que le duc de Mortemart. Au moment où le conseil des ministres s'ouvre pour délibérer, le général de Coëtlosquet se présente, annonce la foudroyante nouvelle de la prise des Tuileries. Le roi, déjà mécontent de la conduite du maréchal Marmont, lui retire le commandement en chef qu'il confie au Dauphin. On agite la question du
LES JounnéBS de iuiuet 1830
retrait des Ordonnances : seul, M. de Guernon-Ranville qui lesacombattueslorsqu'eliesétaienten projet, s'oppose à la concession qu'on veut arracher au roi : à ses yeux, cet acte de faiblesse équivaut à une abdication; il démontre que cette transaction, acceptablelorsqu'il s'agissait d'arrêter à tout prix l'effusion du sang, ne serait plus aujourd'hui qu'une lâcheté gratuite, que les insur- ^ .: gés repousseront avec dédain le sacrifice qu'on vient leur offrir; il propose, il développe, avec une grande force de conviction, un plan audacieux mais pratique qui seul peut-être aurait sauvé la royauté : réunir les régiments demeures fidèles, rappeler d'Afrique le maréchal de Bourmont avec une partie de l'armée, faire venir le trésor de la Kasbah pour fournir à la solde des troupes, transporter le gouvernement dans une ville de province, y convoquer les grands corps de l'État et les Chambres en rapportant l'ordonnance de dissolution, isoler la ville de Paris du reste du royaume, mettre la France en demeure de choisir entre la couronne et la révolution parisienne, telle est l'idée qu'il met en avant. Mais Charles X ne sait que temporiser, qu'hésiter, lorsqu'il faut agir, lorsque ledoute n'est plus permis; quand enfin M. de Vitrolles, le duc de Raguse et le Dauphin lu* ont confirmé la désastreuse réalité, il promet de constituer un nouveau ministère sous la présidence du duc de Mortemarl, avec le concours de Casimir Périer et du gé-. néral Gérard.
Il fait alors appeler le duc de Mortemart et lui déclare qu'il le nomme premier ministre; celui-ci refuse, se
I retranche derrière son inexpérience, son incapacité, son état de maladie; mais Chartes X insiste, lui passe dans sa ceinture d'officier général son brevet de nomination e* lui dit: «vous refusezdoncdesauver ma couronne, la tête
iOO LES JOUEHÉES DE JUILLET 1830
de mes ministres et peut-être la mienne? — Si c'est là ce que Votre Majesté demande, j'accepte, mais je la prie de ne pas oublier ce que je vais lui dire ; si je réussis à rétablir dans Paris Tautorité royale, ce ne pourra être qu'au prix de pénibles concessions, qu'on regrettera un jour, et dont on me rendra responsable. Si j'échoue, tous les torts retomberont sur moi, et je devrai m'estimer heureux qu'on ne m'accuse pas de trahison.»
Après cette tardive détermination, le roi se reprend à discuter; il espère^ sur la foi de quelques mots vagues échappés à M. de Sémonville, que le lendemain il recevra la visite des grands corps de l'État, venant implorer sa clémence; il délibère en lui-même sur la portée des concessions qu'il consentira, et ne se doute point que la Commission municipale de l'Hôtel de Ville est obéie dans tout Paris, que la Révolution, semblable à un incendie des tropiques, adéjà embrasé tout son royaume; sous différents prétextes, il retient auprès de lui M. de Mortemart, dispute le terrain pied à pied, refuse de rien signer. A six heures du soir seulement, il permet à MM. de Sémonville, de Vitrolles et d'Argout de porter aux Parisiens des paroles de paix. Ceux-ci n'arrivent pas sans rencontrer beaucoup d'obstacles ; ils apprennent qu'une Commission municipale est constituée, et ces mots de mauvais augure suffisent à leur montrer tout le chemin . qu'on a parcouru depuis le matin. Le général Lafayette, Casimir Périer et ses collègues les accueillent froidement, leur remettent un laisser-passer, et leur conseillent de porter leur message aux députés réunis chez Laffîtte. M. de Sémonville, épuisé de fatigue, regagne le Luxembourg, M. de Vitrolles comprend qu'il ne peut se montrer; seul M. d'Argout s'achemine vers l'hôtel LAffitte et y arrive vers dix heures. Il expose aux députés
■ <ui
tSS JOUBHÉEE DB JCILLET 1S30 101
l'objet de sa mission, insiste sur la nécessité de conserver Cbarles X, si l'on ne veut s'exposer à une nouvelle invasion, à une nouvelle coalition de l'Europe entière. La plupart des députés présents paraissent satisfaits des royales concessions, et si le premier ministre lui-même les eût annoncées à ce moment, la révolution était peutêtre close. Mais M, Laffitte, conseillé par Bérunger, Thiers et Mignet, nourrit d'autres projets; il veut devenir le Warwick bourgeois Ue l'Orléanisme, entreprendre de jouer le rôle de moderne Taiseur de rois. Il force M, d'Argout à convenir qu'il n'est muni d'aucun titre officiel, ajoute que Charles X ne peut rentrer à Paris couvert du sang des Parisiens, qu'il importe de substituer h une dynastie incorrigible et usée une dynastie nouvelle et plus libérale. Toutefois son discours ne rencontre pas les sympathies des modérés , qui attendent en vain le duc de Morlemart jusqu'à une heure et demie du matin, et se donnent rendez-vous le lendemain à huit heures.
30 JciLLET. — MM. d'Argout et de', Vitrolles repartent aussilùt pour Saint-Cloud où ils arrivent à trois heures du matin, et où ils apprennent avec stupéfaction que le roi n'a rien signé, que le duc de Morlemart, malgré ses vives instances, n'a pu obtenir la permission de partir. Le Dauphin, qui désapprouve les concessions projetées, a manifesté ses défiances d'une manière plus injurieuseencore. Iladéfendu rigoureusement aux troupes de livrer passage à toute personne se dirigeant de Saint- Cloud à Paris, et le premier ministre l'a en vain prié de lever à son égard cette consigne. On se résout à forcer la porta du roi, et l'on y parvient à grand'peine; après une longue et pénible conversation, Charles X cède; on rédige à la hâte cinq Ordonnances qui annulent celles du
iOâ LES JOUBirÉES DE JUILLET 1830
25, fixent la session des Chambres au 3 août, appellent aux ministères de la guerre et de Tintérieur le général Gérard et Casimir Périer, rétablissent la garde nationale, nomment le commandant de cette garde, le nom étant laissé en blanc. C'est seulement à sept heures du matin que M. de Mortemart peut quitter Saint-Cloud ; il éprouve de nouvelles difficultés, lorsqu'il arrive à Pentrée du bois de Boulogne, où un poste de la garde royale refuse de le laisser passer; après une vive discussion, il est obligé de tourner à pied le bois, entre dans Paris par une brèche et rencontre dans la rue des Mathurins M. Bérard, député de Topposition, qui le détourne de se rendre chez Laffitte et à THÔtel de Ville. Il s'achemine vers le Luxembourg où l'attendent M. de Sémonville et plusieurs pairs ; tous lui conseillent de rester avec eux, de communiquer par des messages avec la Chambre des députés et la Commission municipale. Rongé par la fièvre, brisé de fatigue, le duc se range à cet avis, et charge M. de Sussy de le remplacer. Il commit là une faute grave, car au milieu des crises décisives, c'est tout d'être présent, n veut faire publier les Ordonnances nouvelles au Moniteur^ mais il est trop tard : des hommes armés empêchent le gérant du journal d'accomplir son devoir. Trop tard ! ce mot fatal, cette traduction moderne du vœ victis antique^ résume l'histoire des journées précédentes, de celles qui vont suivre.
La nuit a été mise à profit par M. Laffitte et ses amis ; ils ont répandu des proclamations en faveur du duc d'Orléans, dont le nom n'était prononcé la veille par personne, qui le lendemain vole dans toutes les bouches. La bourgeoisie l'accueille avec transport, les députés modérés eux-mêmes se lassent des incertitudes de la situation. Aussi bien, l'Hôtel de Ville devient
iKs jochhées de juillet 1B30 i03
(l'heure en heure, de minute enminute, un foyer d'anarchie démagogique, où Lafayette n'exerce qu'une autorité nominale, où deux membres de la Commission municipale, Mauguinel Audry de Puyraveau, provoquent, excitent la révolution au lieu de la contenir. La populace, les ouvriers eux-mêmes obéissent à des carbonari, à quelques élèves de l'École polytechnique, qui, remplis des souvenirs de 1792, admirateurs forcenés des conventionnels de cette époque, ne craignent pas de faire appel à la République, veulent profiter de la victoire pour imposer leurs fantaisies, leurs chimères k Paris, à la France entière. Lequel des deux pouvoirs va l'emporter? Sera-ce la révolution palpitante, frémissante à l'Hûtel de Ville? Sera-ce la Chambre des députés, et avec elle le parti conservateur? Tel est le dilemme qui se pose le 30 juillet. MM. Laffltte, Déranger, Thiers comprennent qu'ils peuvent tirer un immense parti des terreurs légitimes qu'inspirent les démagogues à la bourgeoisie, aux députés; ils vont en faire comme une tête de Méduse, présenter le duc d'Orléans comme le symbole d'une réaction monarchique. Mais il faut se hâter : jusqu'ici le prince n'a pas donné signe de vie, on doit à tout prix connaître ses intentions avant la réunion solennelle des députés qui aura lieu à midi au Palais- Bourbon; on charge M. Thiers de se rendre à NeuUly, de mettre le prince au courant de ce qui se passe.
Le duc d'Orléans avait été sous Louis XVIII et Charles X lafplus haute expression de l'opposition constitutionnelle ; il faisait élever ses fils au collège, recevait et fréquentait les hommes les pluséminents de la gauche; revenu des erreurs, des utopies de sa jeunesse, il n'était plus qu'un monarchiste sincère et libéral. Lorsque des détracteurs passionnés l'ont accusé d'avoirconspiré contre
104 LBS JOUENÉES DE JUILLET 1830
Charles X et prémédité sa chute, ils Tont calomnié ou se sont très-gravement trompés ; ils ont fait injure à son honneur, à sa prudence consommée, à son extrême finesse, tandis que, seuls, les événements, les fautes de Charles X, le peuple de Paris, la nécessité ont conspiré en sa faveor. « Il a reçu, a dit de lui Louis XVIII dans un portrait plus spirituel que bienveillant, une éducation excellente; on Ta élevé en homme et il le doit à une femme ; c'est le chef-d'œuvre de madame de Genlis. Il débuta prince puis se fit Jacobin, ensuite soldat, citoyen des États-Unis d'Amérique, maître de mathématiques, voyageur pédestre; plus tard hôte de l'Angleterre, naturalisé Sicilien, sollicitant en Espagne un rôle quelconque, et en définitive redevenu prince du sang, il porta successivement les noms de duc de Valois, de duc de Chartres, d'Égalité et de duc d'Orléans... » Il avait épousé une fille du roi de Naples Ferdinand IV, la princesse Marie-Amélie que le pape Grégoire XVI appelait: n la Sainte femme r^^ que M. de Talleyrand proclamait : la dernière grande dame qui existât en Europe, et qui pendant dix-huit ans allait exercer le royal et magnifique ministère de la charité. Les vertus privées du prince ajoutaient encore à la considération que lui valaient sa haute intelligence et son esprit; il avait beaucoup vu, beaucoup souffert, puisé dans le passé, cette expérience que donne seule la pratique de la vie. Charles X lui avait gracieusement accordé le titre d'Altesse Royale, ce dont le duc et la duchesse se montraient fort reconnaissants. Mais celui-ci ne voulait pas lier sa destinée à celle des Bourbons, ni encourir la responsabilité des fautes qu'il prévoyait, et on lui avait entendu dire qu'il se refuserait à les suivre dans Texil, si ceux-ci rendaient eux-mêmes leur chute inévitable. C'est avec un sentiment de profonde, de
LES JODRIfÉES DE JD1U.ET 1830 lOS
■ Cei
douloureuse anxiété qu'il avait lu les Ordonnances du 25 juillet; il avait répondu au précepteur du prince de Joînville qui ne croyait pas à un soulèvement : non, non, le soufflet a été donné, il sera rendu. Ne voulant subir ni les violences du peuple, ni celles de la cour, ne pouvant prendre parti ni pour Charles X qui violait la Charte, ni pour les Parisiens qui attaquaient leur souverain légitime, sachant qu'on conseillait au roi de s'emparer de lui et de le garder comme otage, il avait gaf^né son domaine du Raincy, où il attendait les événements. M, Thiers arrive à Neuilly, où, à défaut du prince, il demande à voir la duchesse d'Orléans. Celle-ci a déjà reçu plusieurs messagers, entre autres M. Dupin, qui n'a pas craint de lui dire que si le duc ne se rendait pas au VŒU national, lui et les siens seraient abandonnés avec mépris. Aux premières paroles de M. Thiers, elle manifeste la plus vive répugnance, lui objecte la position de son mari, rendue plus difficile encore par les bontés constantes de Charles X, « Ils l'appelleront usurpateur, s"écrie-t-elle, lui le plus honnête des hommes 1» Mais M. Thiers insiste : il montre, avec l'accent de la conviction la plus forte et le langage le plus entraînant, la révolution définitivement accomplie, la déchéance irrévocable de Charles X et de la branche aînée; il ne s'agit plus de lui ôter sa couronne, elle est tombée de sa tète et personne ne peut l'y remettre ; si le duc d'Orléans refuse, il livre le pays à la démagogie qui entraînera dans un même cataclysme la monarchie, la société tout entière et ramènera les excès de 1793 avec l'invasion; le libéralisme de ses principes ne le préservera pas contre d'aveugles fureurs; entre la couronne ou l'exil, entre la royauté et un passe-port, pas de milieu. Ces raisons déterminent madame Adélaïde, sœur du duo
iri6 LES JOinaÉcs oc juillet 1830
d*Orléans, femme d*uiie grande inteliigeooe, d*an sens pratique remarquable, d*ua caractère très-ferme. Elle prend sur elle de répondre du consentement de son frère, promet d'obtenir de lui qu'il se rende de saite à Paris. Madame^ lui dit alors M. Tbiers, votre courage aura placé la couronne sur la tête de vos neveux.
Lorsque l'envoyé de LafBtte revint, il trouva les députés au Palais-Bourbon, et leur annonça que le duc d*Orléans, si on l'appelait, était prêt à se rendre aux vœux de la France. Le duc de Mortemart ne paraissant pas, on envoya des délégués chargés de s'entendre au Luxembourg avec les pairs. Sur ces entrefaites, M. de Sussy arriva, et parvint à donner lecture des Ordonnances qu'il voulut déposer entre les mains du président, M. Laffitte. Ce dernier les refusa et lui conseilla de les porter à la Commission municipale. Une discussion confuse et orageuse s'ouvrit alors, et il était aisé de voir que le nom du duc d'Orléans ralliait la majorité des voix, tandis que les partisans de la branche aînée perdaient toute confiance et tout crédit.
Un incident vint stimuler les députés dans la pensée de se presser et de brusquer une solution ; M. Odilon Karrot, envoyé auprès d'eux par le général Lafayette, avait cru devoir soumettre à la Chambre des observations sur la précipitation avec laquelle elle procédait, sur la nécessité de stipuler au nom de la nation des garanties sérieuses : le général se faisait le portevoix des révolutionnaires de la réunion Lointier, qui espéraient bien escompter les délais à leur profit et s'emparer du pouvoir. A ce moment les délégués revinrent du Luxembourg, et le général Sébastiani déclara en leur nom qu'il avait rencontré chez les pairs une grande affinité de sentiments et d'opinions.
LKS JOtlNÊES DE JUILLET 1
Iffl
' qu'on était d'accord pour inviter le duc d'Orléans à se rendre à Paris, afin d'y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume. Cette affirmation leva tous les scrupules, et l'on s'empressa de voter une adresse ainsi conçue; u la réunion des députés actuellement à Paris, a pensé qu'il était urgent de prier Son Altesse Royale monseigneur le duc d'Oriéans de se rendre dans la capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général et de lui exprimer le vœu de conserver les couleurs nationales ; elle a de plus senti la nécessité de s'occuper sans relâche d'assurer à la France dans la prochaîne session des Chambres toutes les garanties indispensables pour la pleine et entière exécution de la Charte. » La cocarde tricolore avait été acceptée par Louis XVIIi et le titre de lieutenant général du royaume était un titre tout monarchique, que Charles X et son prédécesseur avaient autrefois porté; on ne disait rien de la déchéance du roi, mais celle-ci était dans l'esprit de tous, et ne Faisait plus de doute; cependant la forme de l'adresse permettait encore de se maintenir dans les limites de la ChartCj du droit national et traditionnel.
A l'Hôtel de Ville, les choses revêtaient une tournure toute autre; la révolution prenait possession du palais municipal et les jeunes sectaires de la République protestaient avec indignation contre la prétention d'appeler le duc d'Drléans au trône ; ils délibéraient les armes à la main, et tandis que Lafayette avait accueilli poliment M. de Sussy, les patriotes qui entouraient lo général l'avaient parlé de rien moins que de jeter à la Seine
f l'envoyé du duc de Mortemart : l'un d'eux, M. Bastide, .t'était même élancé sur le négociateur pour le préci-
[ piter du haut des fenêtres de l'Hôtel. M. de Sussy n'avait