‹ Les historiens de la monarchie constitutionnelleChapitre 14 sur 41 · PARIS RCVOLOTIONNAIRE ET LA FRANCE CONSERVATRICE · texte numérisé non relu

PARIS RCVOLOTIONNAIRE ET LA FRANCE CONSERVATRICE

I* querelle du quoique el du ^arce que. — Divergentes de viiea entre les parlions d'une uouvelle mouarchie. La propo»ilion BérariJ. — La révolation à rilOtelde Ville— La séance du T Aoat: rîaamovibilité de la magistrature el l'hérédité de la pairie. — Discours de M. de Cbaleauhriand k la Chambre de>; pairs. — L'élé vation au irAne du duc d'Orléatii tous le nom de Louis- Phi lippe I-. — Dangers el difQcultéa auxquels devait se heurter la nouvelle royauté. — Comparaison entre la révolution anglaise de Ktsa ei la révoluiion de IS30. —Aveux de M. Oniiol. — Une vérité politique fondamentale: Paris révolutionnaire a toujours été l'obstacle «t non le moifen de la liberté. — Etienne Uarcel, prévûi d"s Marchands. — Simon Gabothe, lllï. — Les ïiolentf ont exigé ou dicté, les modérés ont érrit. — Paris et les giierros île religicm. — Les dcui Frondes. — Le o ociolire 1780 subititue la tyrannie de la popnlace parisienne an grand mouvement réformateur de la Constituante. — Conseils de Saini-PriMi, de lllrabeaa. — La centralisation parisienne. — Le to juin, le lO août Un. — Les théoriciens de l'asurpalioii parisienne. — Les tr-rçats de l'hintoire. — Massacres du t Septembre. — Les Oiruuilins sont les pédants et les casui^te* de la Révolution; ils reprennent trop tard le plan des Contlitulionnels et de Mirabeau. — Le Régicide. — Le 31 Mai. — Un mol de Sievès. — Ce que devinrent soua l'empire les régicides. — La Convention n'a pas sauvé l'indépendance de la France : la Terreur, ciuvre de la démagogie parisienne, • créé la plupart des obstacles dont on lui attribue le renversement. — Le tf Tber-

Imidor. — II Oerminal el l" Prairial. — 13 Vendémiaire, 18 Fruclidor. — L'armée tait son apparition sur la scène politique. Le la Brumaire.

Ii8 tAiis lÉ^urnonAiBE rr la w^âsol cobsebvatbigs

Lh 24 f-sTrler. f e nur>. 17 avril iMi. — Les josmées de Le le^ botletin de Ledru* RioLUd. — Le 18 man 1871 : riasamctioa da m&iérialùme et da commaoUme. ^ La drfmagogif ocMmopoUte. — Le cofara-capel Kvolatioaaaire. — Paria n'a jamais sa défendre, nooleolemeat lei droits ec la Tie de La France, ma» mime sa propre existence. — Le Pariiien. — Le choléra social. — L'am&i^ de la bètîse hnaaine. — Le Moat-ATentio et la ville sainte de la déaiafogîe.

Tandis qa*ane monarchie de mille ans s*écroalait a Rambooillet, tandis que la famille meontesiétj comme Ta vait autrefois appelée Benjamin Constant, s*acheminait vers Texil^ tandis que la légitimité emportait dans son deuil une partie de notre gloire, de nos saines traditions, de nos vertus politiques, la Chambre des dépates éleyait sur le pavois une nouvelle monarchie, aux aoclamations de rimmense majorité du peuple parisien et de la France. Le 3 août, jour fixé pour l'ouverture de la session, deux cent quarante députés appartenant presque tous à Topinion libérale, et un petit nombre de pairs se réunirent au Palais -Bourbon. Le lieutenant général s'y rendit, accompagné du duc de Nemours, et prit place sur un tabouret, à droite du trône au milieu des cris répétés de : Vive le duc d'Orléans! Il invita les pairs et les députés à s'asseoir et prononça le discours suivant qui avait été délibéré en conseil : « Messieurs les Pairs, Messieurs les Députés, Paris, troublé dans son repos par une déplorable violation de la Charte et des lois, les défendait avec un courage héroïque. Au milieu de cette lutte sanglante, aucune des garanties de Tordre social ne subsistait plus ; les personnes, les propriétés, les droits, tout ce qui est précieux et cher à des hommes et à des citoyens, courait les plus graves dangers. Dans cette absence de tout pouvoir public, le vœu de mes concitoyens s'est tourné vers moi; ils m'ont jugé digne de concourir avec eux au salut de la patrie; ils m'ont invité à exercer les fonctions de

ViniS RËVOLUTlONIfAIRE ET LA FBAMCE COKSKRVATIIICF. 130

lieutenant général du royaume. Leur cause m'a paru juste ; le péril, immense ; la nécessîlé, impérieuse ; mon devoir, sacré. Je suis accouru au milieu de ce vaillant peuple, suivi de ma Famille, et portant ces couleurs qui pour la première fois ont marqué parmi nous le triompiie de la liberté. » Puis il indiquait les principales améliorations néeessnires pour iissurer à jamaii le pouvoir de cette Cliarte, dont le nom invoqué pendant le combat, l'était encore après la victoire; il déclarait, qu'attaché de cœur etdeconvîction aux principes d'un gouvernement libre, il en acceptait d'avance toutes les conséquences; il entrevoyait avec confiance l'avenir de la patrie, delà France; celle-ci montrerait à TEurope, qu'uniquement . préoccupée de sa prospérité intérieure, elle chérit la paix avec la liberté, veut le bonheur et le repos de ses voisins. Il annoni^'tiit enlin, qu'aussitôt les Chambres constituées, il ferait porter à leur connaissance l'acte d'abdication du roi Charles X et duducd'Angoulème,

Ainsi le duc d'Orléans voulait la Charte avec les tempéraments indiqués par lui-même, toute la Charte, rien que la Charte, et ses paroles renferniaient un nouveau et formel désaveu des prétentions de Lnfnyette, de son état-major révoluliounnirc, de la Commission municipale qui avait tronqué sa première proclamation en substituant le mol nne Charte au mot In Charte contenu dans le texte aulhentique. Une polémique digne du Iliis-Kmpire s'éleva à propos de cet incident, et de même, lorsque le lieutenant général fui appelé au trône, il se trouva des jurisconsultes éminenls comme Dupin pour prétendre gravement qu'il avait été couronné, quoiqu'il fût Uourbon, et non ;»«rrp9« V/ét/iitBourbon ;on ne peut, I en songefiTit à es «térilesnrputies, s'empêcher de se rap- I pelerque, tandis qu'en 1453 Irs Turcs duiiiiaieiit i Cuns-

130 PABIS HÉYOLUTIONIIAIRE ET LA FRANCB COHSEBTArUGS

tantinople un dernier et suprême assaut, les courtisans, les rhéteurs Byzantins péroraient, discutaient à perte de vue, pour décider si la lumière qui parut sur le Thaborau moment de la Transfiguration était créée ou incréée.

Le 4 août, la Chambre des députés se déclara en permanence, procéda à la vérification des pouvoirs et se déclara constituée; le 5 elle choisit pour candidats à la Présidence MM. Casimir Périer, Laffitte, Delessert, Dupin et Royer-Collard. Le lieutenant général nomma Casimir Périer qui avait obtenu le plus de voix et exprima le désir que la Chambre eût dorénavant le droit d*élire ellemême son Président. Les Députés comprenaient cooifanii il devenait urgent d'arracher le peuple aux dangeranaei excitations des démagogues, de frapper un grandooapi de devancer les objecliotis, ot, en prévenant à force de promptitude et de hardiesse toutes les résistances, de clore la Révolution. Car il fallaitse hâter: la foule bivouaquait en armes sur la place publique, enivrée de son omnipotence subite, et des énergumènes cherchaient à Tenflammer, à la conduire au combat au profit de leurs ambitions détestables; leurs passions se déchaînaient de nouveau; ils se considéraient comme joués et trahis, récriminaient avec violence contre le duc d Orléans, contre Lafayette lui-même ; les clubs se formaient et Ton y proposait de jeter la Chambre dans la Seine ; si la monarchie était inévitable, du moins la voulait-on dépouillée de toute force et de tout prestige.

En dehors du parti radical, réduit à une minorité bruyante et audacieuse^ de quelques vieux soldats qui pensaient au fils de Napoléon P', des légitimistes qui s'abaiidoniKiiciiL oj\-:i;èmoi cl s'inclinaient sans combattre devant le fait accompli, les partisans d'une nou-

PABIS BÉÏOLUTIONHAIIIE ET I.A FRASCE CONSERVATRICE 131

velie monarcllie étaient divisés sur les voies et moyens de la conslituer. Les uns, et parmi eux le duc de IlrogUe, Guizol, Casimir Périer, s'elforçant de ne pas devenir révolutionnaires, même en faisant une révolution, rappelaient que celle-ci avait été commencée, accomplie, pour l'ordre et non contre l'ordre, au cri de: vive la Charte! demandaient que la Charte fût inainteriue tout entière à l'exception de l'article 14 et espéraient introniser une qu(isi-légitiniil('', une quiiïïi-UiJr^dité. La plupart i-ocl<tmaientdes modifications plus ou moins considérables à la Charte, mais voulaient aussi qu'on terminât immédiatenienl; Lafayelte a lui-même avoué depuis lorsqu'on ne pouvait dilTérer une solution, sans rompre en visière aux députés de la France, à l'immense majorité des citoyeDS qui, pressés de savoir à quoi s'en tenir, n'oulitîaient pas que deux années seulement séparaient 1791 l't ITUU. Kiiliii, quelques juembres de l'extrême j^auche, souhaitaient que la Chambre, s'érigeant en Assemblée constituante, fît une charte toute nouvelle, et la soumit à la sanction des Ar-semblées primaires.

Dès le 4 août, M. Bérard, libéral avancé, présentait un premier projet, où, jetant l'injure â Charles X et à sa l'amille, il se bornait â Taire une énumération vague et sommaire des conditions auxquelles le prince serait proclamé; un le trouva tres-imparbiil dans la forme, beaucoup trop radical dans le fond, et le lieutenant général chargeai» ducdeBruglie avec M. Guizot de relaire en l'amendant, et en la complétant, celte proposition. Les journées des 4 et 5 août furent employées à ce grand travail pour lequel chacun apporta le tribut de son expérience. La principale dillicubé s'éleva uu sujet de l'hérédité de la pairie que le ministère tout entier était d'avis ^4e respecter; mais le duc d'Orléans, ému par les mani-

13ii PARIS RÉVOLUTIONIIAIRB ET LA FRANCE GOMBERVATRIGB

festatioiis démagogiques de la rue, craignant sans doute rindépendnnce d*une Chambre héréditaire, emporté peut-être par ce prurit d'innovations, par cette fièvre révolutionnaire qui envahissaient les esprits les plus fermes, s'y montrait peu favorable. Le duc de Broglie lui reprocha vivement quelques jours après cette grave faute: « Vous avez, lui dit-il, admis que la pairie fût avilie et mutilée, ce sera le coup de grAce. L'hérédité n'y survivra pas, ni peut-être la Cnambre elle-même. » Toutefois, dans le travail de MM. Guizot et de Broglie, l'hérédité fut maintenue, sous réserve de Tannulation de toutes les nominations et créations nouvelles faites sous le règ^e de Sa Majesté le roi Chnrles X. Ce projet très-précis et complet s'écartait beaucoup de celui de M. Bérard, qui négligeait la filiation du duo d'Orléans pour ne considérer en loi que relu de la Révolution ; il prenait au contraire pour moilolc le Tamoux hill do 1(388, et supprimait autant que possible les faits révolutionnaires, se bornant à déclarer que « vu labdication de Charles X et du Dauphin, vu en outre le départ de tous les membres de la branche aînée (le la maison Royale, le trône était vacant, qu'il était indisponsablement besoin d'y pourvoir, et que l'intérêt universel et pressant du |)euple français appelait le duc d'Orléans au trône des Français. >* M. Bérard vint le 6 août faire à la Chambre des députés la lecture de ce nouveau projet, (ju'il avait eneoro retouché. Une commission se trouvait déjà instituée pour rédiger l'adresse en réponse au dis(*ours du prince; une seconde commission fut choisie pour examiner la proposition Bérard; il fut décidé rjue les deux (commissions se réuniraient pour n'en former qu'une, (jue la Chambre s'ajournerait à huit heures du soir pour délibérer sur son rapport. La commission travailla sans désemparer jusqu'à sept

PABIS n^VOLUTIORNAIIIR ET LA FBABCT COSSFIlVATniCR 133

tteures.elM. Dujiin fut chargé de la rédaction du rapport. Cependant un rassemblement de jeunes gens et d'ouvriers ae ropmailàrodéon: la veille, lesclubistes ont résolu do se portersur le Luxembourg, de l'envahir, d'en chasser les pairs, de déclarer la pairie abolie; Lafayette qui a d'abord promis de seconder cette tentative, mieux inspiré depuis, a détourné les meneurs. Le 6 août, ils marchpnt sur la Chambre, afin de l'intimider, de l'empêcher d'agir comme pouvoir constituant, tout au moins de lui arracher l'ubolition immédinle de la pairie : leurs clameurs, leurs vociférations tumultueuses indignent les députés qui protestent avec vivacité contre l'espèce de jiression qu'on veut exercer, et déclarent qu'ilsne subiront pas davantage le despotisme de la rue que celui de lû cour. «On nous avait annoncé cela hier, et cela se réalise aujourd'hui, o s'écrie M. Augustin Périerens'adressant au général Lafayelte, qui connaissait le projet de ces jeunes gens, el n'avait pris aucune précaution militaire pour sauvegarder la Chambre, Celui-ci se présente à la foule, la conjure de se retirer, lui dit que son honneur est entre ses mains, lui donne l'assurance que son vœu sera pris en considération eloblient qu'elle permet- . Ira à la Chambre de délibérer tranquillement.

Aussitôt, el malgré l'opposition de l'extrême gauche, les députés volent ledépùtdel'actcd'abdication aux Archives, puis M. Du|)in monte à la tribune et donne lecture de son rapporteur la proposition Bérard. Celle-ci a été sérieusement amendée : la nécessilé de proclamer In vacance du trône a été reconnue à l'unanimité, mais, d'après la commission, il ne sufflsail plus de la conslaler comme un fait, et on la proclamait comme un droit né de la violation de la Charte, de la légitime tésiâtnnce du peuple. K « Ici, ajoutait M, Dupin, la loi constitutionnelle n'est pas

134 PARIS RÉVOLUTrONXAIRR ET LA FRANCE CONSEBVATRICB

un octroi qui croit se dessaisir; c*est tout au contraire une nation en pleine possession de ses droits, qui dit, avec autant do dignité que d'indépendance, au noble prince auquel il s agit de décerner la couronne : à ces conditions écrites dans la loi, voulez-vous régpaer sur nous? » Après avoir entendu le rapport, beaucoup voulaient qu'on passât à une discussion immédiate ; plusieurs membres réclamèrent, objectant qu'il y a un juste milieu entre trop de précipitation et trop de lenteur ; la majorité décida que le rapport serait imprimé, distribué pendant la nuit, et la discussion fut renvoyée au lendemain àdix heures du matin.

Le 7 août, la séance fut ouverte par les discours de plusieurs légitimistes qui venaient faire entendre la dernière protestation du désespoir. Il est triste de constater que sur deux cents membres appartenant à cette cause, trente à peine étaient venus, à T heure suprême, àTheure fatale do la royaulé, lui tlcjncier un dernier témoignage de fidélité. M. de Sussy invoqua la foi des serments, avança cet axiome incontestable que la force prime le droit: mais Bonjami[iConsta[it lui répondit que ce n'était pas le parti qui voulaiL porliT au trône un prince constitutionnel qu'on devait accuser d'avoir recours à la force. « Était-ce lui qui avait mil rail lé les citoyens, lui qui avait pris les armes pour détruire la Charte? Non, d'autres invoquaient la force, quand ils invoquaient le droit. Y avait-il d'ailleurs une imagination qui pût se figurer Charles X rentrant dans cette ville dont les pavés étaient encore teints du sang qu'il avait fait répandre? Par quels serments une réconciliation pouvait-elle être garantie, quand tous les serments avaient été violés? » — MiM. Hyde de Neuville, de Lézardière et Pas de Baulieu furent mieux inspirés : ils

PARIS RÉVOLtTTIDKKAIIte CT LA PRAItCB CONSb'DVATBICt- 13.1

avaient par leurs conseils, lutté contre la politique du coup d'État, et on les écouta avec faveur. Ils eurent à l'adresse de M. de Potignac et de ses collègues de dures paroles, uj'ai fait, dit M. de Neuville, toulce qu'un homme d'honneur peut faire pour épargner à ma patrie d'effroyables calamités. J'ai été fidèlea measermenlscomme à mes affections, et jamais je n'ai trompé celle royale famille que des amis insensés viennent de précipiter dans l'abîme. Je crois qu'il peut y avoir péril à vouloir fonder tout l'avenir d'un grand peuple sur les impressions et les préventions du moment. Mais je n'ai pas reçu le pouvoir d'arrêter la foudre; je n'opposerai donc à ces actes que je ne puis s(.-conder ni approuver que mon silence -et ma douleur. » M. Berryor prità son tour la parole, et essaya de distinguer entre le droit de modifier la Charte et le droit de proclamer la vacance du trône; il acceptait de concourir à modilier la Cliarle, mais ne pensait pas avoir le droit de voler sur le second point. La Chambre applaudit encore aux généreuses paroles de M. de Marlignac qui vint laver son roi du reproche de férocité adressé par un député de la gauche, et qui trouva de nobles accents pour défendre celui dont il avait été le conseiller fidèle et clairvoyant.

Après la clôture de la discussion générale, le premier paragraphe du projet Bérard déclarant le trône vacant en fait et en droit, fut voté à une énorme majorité. L'article S, instituant la religion catholique, apostolique et romaine religion de l'Ëtat fut supprimé sans opposition ; avec rarlicle 7 et afin d'éviter aux populations de la Brelugne, de la Vendée, tout prétexte de mécontentement et d'une guerre de fanatisme, on reconnut que la religion catholique étiilt celle de la majorité de la nation. Aucune difficulté au sujet de l'article 14 dont on avait si

136 PAIIS RÉTOLUTIOKHAIBE ET L4 FftA5CI ONliaVATmiCB

malheureusement abusé et que la Chambre modifia de manière à ne plus permettre aucune incertitude sur m signiGcation. Au lieu des anciens articles 88 et 40 qui mettaient pour condition à l'éligibilité Tâge de quarante ans, un cens de mille francs, exigeaient des électeur trente ans d*ftge et une contribution directe de cinq eents francs, on adopta Tavis de la commission qui proposait de réduire la limite d'âge à trente ans pour les députés, à vingt-cinq ans pour les électeurs, en renvoyant à une loi spéciale la fixation du cens et des autres conditions. On vota un article assez malencontreux, qui, confiant la Charte « au patriotisme et au courage des gardes nationales et des citoyens », légalisait en quelque sorte ce droit de résistance et de salut par soi-même dont Fox a dit avec raison qu'il serait bon que les rois s*en souvinssent toujours, que les peuples ne s'en souvinssent jamais. Puis la Chambre adopta presque sans discussion une grande partie du travail de la commission: au reste, quinze ans d'une opposition défiante, d'une critique pénétrante, impitoyable, avaient mis à nu les défauts de la Charte, fait ressortir les dispositions qui avaient besoin d'être rectifiées ; il ne s'agissait pas de bâtir à nouveau, mais bien de réparer, et nous ne comprenons guère les attaques spirituellement passionnées de Cormenin, à l'égard de cette Charte improvisée, bâclée, selon lui.

Il ne s'éleva de sérieux débats que sur deux questions: la constitution de la pairie et l'inamovibilité de la magistrature. MM. de Brigode, Salverte, Mauguin ayant proposé de soumettre les magistrats à une nouvelle investiture, Dupin sut défendre avec éloquence et faire triompher le grand principederinamovibilite.il s'agissait comme il le prouva, de fonder, non de détruire; dès lors

PARIS BéVOttftlONHAIHB ET LA FHANCB C0NSKHVATI11CE !37

it serait étonnant qu'on voulût porter Teapril de réforme »ar ce qui demande le plus de stabilité ; il reconnut que sous la Restauration, il y avait eu de mauvais choix, que certains ministres auraient voulu, en matière criminelle, des juges pour opprimer el en matière civile des juges disposés H consommer la ruine du parti contraire; mais sous l'ancien gouvernement, la magistrature avait souvent donné de nobles exemples; dans le temple de la justice, il y a, dit-il, quelque chose de magique qui se communique à toutes les consciences. La publicité de l'audience, l'obligation d'opiner à haute voix, la vertu d'uncoUoque qui fait trembler le vice, voil& les éléments de la justice. En 1830, M. Dupin défendait l'inamovibilité comme RoyerCollard le fit en IHi 5, dans un discours qui reste un modèle de vérité, de grandeur et d'art oratoire, el dont il ne saurait être inutile de reproduire cet admirable passage: « Lorsque le pouvoir chargé d'instituer le juge au nom de la société, appelle un citoyen à cette éminente fonction, il lui dit: organe de la toi, soyez impassible comme elle. Toutes les passions frémiront autour de vous, qu'elles ne troublent jamais votre âme. Si mes propres erreurs, si les influences qui m'assiègent, et dont il est si malaisé de me garantir entièrement, m'arraclient des commandements injustes, désobéissez à ces commandements; résistez à mes séductions, résistez à mes menaces. Quand vous monterez au tribunal, qu'au fond de votre cœur il ne reste ni une crainte ni une espérance; soyez impassible comme la loi. Le citoyen répond: je ne suis qu'un homme et ce que vous me demander est au-dessus de l'humanité. Vous êtes trop fort et je suis trop faible ; je succomberai danscette lutte inégale. Vous méconimllrez les motifs de la résistance que vous me ^prescrivez aujourd'hui et vous la punirez. Je ne puis

138 PARIS RKVOLUTIONNAlRli: ET LA FRANCE CONSBRTATRICB

m'élever toujours au-dessus de moi-même si vous ne me protégez à la fois contre moi et contre vous. Secourez donc ma faiblesse; affranchissez-moi de la crainte et de Tespérance ; promettez que je ne descendrai point du tribunal, à moins que je ne sois convaincu d'avoir trahi les devoirs que vous m*imposez. Le pouvoir hésite; c*est la nature du pouvoir de se dessaisir lentement de sa volonté. Éclairé enfm par Texpérience sur ses véritables intérêts, subjugué par la force toujours croissante des choses» il dit au juge : vous serez inamovible. Tels sont Torigine et les motifs, Thistoire et la théorie du principe de Tinamovibilité: principe absolu qu'on ne modiHe point sans le détruire, et qui périt tout entier dans la moindre restriction, principe qui consacre la Charte, bien plus que la Charte ne le consacre, parce qu'il est antérieur et supérieur à toutes les formes de gouvernement qu'il surpasse en importance ; principe auquel tend toute société qui ne Ta pas encore obtenu, et qu'aucune société ne perd, après ravoir possédé, si elle n^est déjà tombée dans l'esclavage ; principe enfin qu'on a toujours vu, qu'on verra toujours menacé par la tyrannie naissante, et anéanti par la tyrannie toute-puissante. »

L'hérédité de la pairie avait été maintenue par la commission qui se contentait de demander l'annulation des nominations de pairs faites sous le règne de Charles X et réservait à la sesssion de 1831 l'examen de l'article 27 de la Charte qui donnait au roi la faculté illimitée de nommer des pairs; mais M. Bérard vint proposer un amendement d'après lequel l'article 27 serait tout entier soumis à un nouvel examen. Emporté par ses souvenirs de la constitution américaine, lié par ses engagements de la veille, Lafayette monta à la tribune et émit un vœu pour Tabolition de la pairie héréditaire. A son tour, le

PAIIIS llKVULtTlySaAUlE ET LA IHAflCli cunseuvatiuci; 130

général Sébastianî, confident intime du duc d'Orléans, soutint l'amendement Bérard qui fut voté à une forte majorité. C'en était fait de l'hérédité : elle succombait, condamnée en principe, sacrifiée aux rancunes jalouses et inintelligentes d'une partie de la bourgeoisie, sacrifiée surtout aux exigences des démagogues parisiens, qui, comme leurs devanciers de 1703, semblaient prendre cette unique devise : détruire, détruire encore, détruire toujours.

L'ensemble du projet fut voté par 210 députés contra 33 opposants : la Chambre décida qu'elle irait porter en masse sa résolution au lieutenant général, qu'il en serait envoyé une copie à la Chambre des pairs, et elle sortit à cinq heures, escortée par la garde nationale, aecueillieavec enthousiasme par la foule. M. Laffilte donna lecture de la déclaration au prince qui lui répondit affectueusement et l'embrassa. Lorsqu'il parut avec Laffitte et Lafayette à son balcon, il fut salué par des acclamations mille fois répétées, et Lafayette dit à haute voix : Voilà le prince qu'il nous faut, c'est la meilleure des républiques. Le soir la ville de Paris fut illuminée et les rues pavoisées de drapeaux tricolores.

Cependant la Chambre des pairs mettait en délibération le message des députés; elle avait vu avec douleur que ceux-ci procédaient sans attendre son concours, et son orgueil légitime avait été froissé par les votes qui excluaient les pairs nommés sous Charles X, la décimaient, laissaient indécise la question de l'hérédité; mais elle s'inspira de la nécessité, s'en remit au lieutenant général du soin de sauvegarder son indépendance ftveesadignilé.ets'abstintjSOus cette restriction, de passera un examen de détail : l'ensemble du projet fut voté par 8U pairs, contre dix opposantsel 14 bulletins blancs.

140 PARIS RÉVOLUTIOIfllAlRE ET LA FRANCE CONSBBTATlUCB

La délibération qui ne dura pas plus d'une heure, avait été précédée d'un discours de M. de Chateaubriand, contenant une protestation éloquente, mais platonique, en faveur du duc de Bordeaux, une emphatique apologie de lui-même, et un réquisitoire âpre, violent, un véritable anathème contre les derniers ministres de Charles X. Le brillant^ mais inconséquent paladin de la légitimité qui prétendait maintenir la rectitude des grandes lignes de sa vie, oubliait que, de ces ministres sur lesquels il déversait à flots rinjure, les uns expiaient leurs fautes dans Texil^ les autres, prisonniers^ menacés de mort, devaient bientôt disputer leurs têtes à Téchafaud. Comme Lamartine, il ne pouvait soufTrir qu'on méconnût son génie politique, se croyait l'égal des hommes d'État les plus consommés, et ne pardonnait jamais les blessures faites à son amour-propre, aussi gigantesque que son talent d'écrivain. M. de Chateaubriand, a-t-on dit avec es[u*it et raison, voit si juste et si loin quand il ne se place pas devant lui! Malheureusement il se plaçait trop souvent devant lui-même : le 3 août il croyait encore de bonne foi qu'il lui sufOrait d'une plume et de deux mois pour relever le trône, comme si l'on était revenu à 1814, à cette époque où sa brochure sur Bonaparte et les Bourbons valait une armée à Louis XVIII. Son discours du 7 août 1830 fat son testament politique, et s'il renferme l'outrage envers ses adversaires vaincus, promoteurs du coup d'État, s'il exalte outre mesure le courage du peuple de Paris, est aussi le seul plaidoyer qu'on entendit en faveur de la royauté du duc de Bordeaux. Le légitimiste, le preux chevalier du droit héréditaire, proclama de grandes vérités dans le langage le plus noble, le plus élevé. M. de Chateaubriand, examinant tout d'abord quelle forme de gouvernement

MHTS R^VOLUTIOIfKAIRE ET LA FRAFICE COItBBRVATRICIf 141

orfrirait & la France des garanties sufnsantes d'ordre et de repos, écartait la république qui aurait contre elle les souvenirs de la république elle-même. On n'avait pas oublié le temps « où la mort, entre la liberté et l'éga- Hté, marchait appuyée sur leurs bras. » Puis, invoquant l'exemple de Napoléon, il s'attachait à prouver qu'une monarchie élective et bâtarde serait tôt ou tard obligée de bâillonner la liberté, a Jamais, s'écria-t-il, déTense ne fut plus héroïque que celle du peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi, mais pour la loi. Tant qu'on a respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible, il a supporté sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces. Il devait son argent et son sangen échange de la Charte : il a prodigué l'un et l'autre. Mais lorsque, après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de l'hypocrisie a soudainement éclaté, quand une terreur de château, organisée par des eunuques, a cru pouvoir remplacer la terreur de la république et le joug de fer de l'empire, alors ce peuple s'est armé de son intelligence et de son courage, il s'est trouvé que ces houtiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les réduire. Un siècle n'aurait pns autant mûri les destinées d'un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France... Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira de l'entendre; mais le trône n'est pas vacant. Après eux venait un enfant, devait-on condamner l'innocence?.,. » Ici l'orateur faisait ressortir les avantages qu'aurait présentés pour la France la royauté du duc de Bordeaux, soutenue par ta régence du duc d'Orléans; c'était seloil lui, un grand moyen de conciliation ; il se souvMllt

Page 1