‹ Les historiens de la monarchie constitutionnelleChapitre 16 sur 41 · PARIS RÉVOLUTIONNAIRE ET LA FRANCE CONSERTATRICB · texte numérisé non relu

PARIS RÉVOLUTIONNAIRE ET LA FRANCE CONSERTATRICB

seils municipaux, des gardes nationales qui apportaient leur adhésion la plus franche et la plus vive au nouvel ordre de choses; sans doute, la France presque entière s associa de ctpur et d'esprit au grand acte des Chambres, ratifia librement le mandat que celles-ci recevaient des circonstances, de la nécessité, et le général Lafayette luimême reconnut dans ses Mémoires et à la tribune qu'il avait reçu les témoignages les plus unanimes et les plus satisfaisants d'approbation complète de ce qu'on avait fait, du trône qu'on avait élevé, du monarque qu'on avait choisi. Sans doute, Charles X, après avoir provoqué la nation, n'avait pas su se défendre, et ses partisans l'avaient bien vite abandonné : beaucoup de royalistes dévoués et sincères, parmi eux le duc de Mortemart, le duc de Fitz-James, M. de Martignac, prêtaient sermentà la nouvelle dynastie. L'ordre conservait ses deux principiiles garanties : la Charte, la royauté héréditaire et inviolable, du moins en principe; on refusait de faire une révolution sociale, de rendre au droit national ce nom dangereux de souveraineté du peuple, dont se prévalurent les Terroristes de 03 pour légitimer leurs forfaits; la révolution eut le mérite de s'effrayer, de se modérer ellemême, et elle sembla presque en même temps préparée, exécutée, accomplie; ses auteurs se souvinrent pour l'appliquer de cette belle pensée du cardinal de Retz que f certains droits respectifs des peuples et des rois ne s'accordent jamais mieux que dans le silence.» Mais il faut l'avouer, on porta une atteinte irréparable au principe de la légitimité ; on crut à fort que seule la Charte triomphait, et qu'il n'y avait que des libertés de plus; on ne s'aperçut pas que celle élévation de la hvhnoh^ proies^ tante des Bourbons, que ce changement de dynastie, de drapeau, de maximes, enlraînaioiit après eux des modi*

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OcaUons profondes dans la charpente sociale. Noa mœurs politiques s'alt^ruient : on détruisait sans pitié le passé; comment espérer dès lors que nous saurions respecter le présent? Les hommes ne reconnaissent volontiers de supérieur à eux que ce qui leur est antérieur, et comment ne se rappel lernit-oii pas sans cesse le vice originel de cette royauté précaire qui paraissait suryo- des parcn (/es bairirailf.i et de la volonté du peuple de Paris! Ce dernier ne se croirait-il pas le droit de détruire, au gré de son caprice, ce qu'il avait édilié, et l'esprit radical exalté par sa victoire, amorcé et à la fois irrité par son succès, désarmerait-il ? On avait fait une m^c vnil tnillèe avec la révolution frémissante ; on fondait à la hâte une royauté toute nouvelle, n fîpnrde terre, en dehorsdu droit monarchique traditionnel : pendant plusieurs années, il va régner dans In société un mystérieux malaise, un indicible ébranlementqui se traduira par dos émeutes, parla crise du socialisme, et il ne faudra pas s'étonnersi, de 1830 à 1836, Louis-Philippeavecses ministres lespluséminents, semble se préoccuper surtout de vivre, de ne pas être renversé, Kn un mot, comme ledit Salviindy, tout le monde crutque la révolution était finie : elle recommençait.

En 1830, les esprits les meilleurs, les plus pénétrants étaient dominés, séduits par l'exemple de l'Angleterre qui avait accompli en 1688 une révolution conservatrice, fondé un gouvernement libre, prospère et durable : ils comparèrent Charles X à Jacques II, Louis-Philippe à Cuillnume d'Orange, et furent saisis par les analogies superlicîelles qu'offraient ces deux situations. Ils voulurent marcher sur les traces de la nation anglaise, l'imitèrent sans mesure, sans réllexion, comme si le^ faits, les événements se présentaient jnmnis dans des circon-

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stances identiques, comme si un abîme ne séparait pas la France de 1630 et TAngleterre de 1688; celle-ci tout aristocratique, protestante zélée, pleine de fanatisme et d'intolérance à Tégard des catholiques, divisée en deux grands partis de gouvernement, respectueuse des souvenirs du passé, de la hiérarchie sociale, attachée à la royauté comme à un dogme auguste et sacré ; celle-là, peu soucieuse de liberté vraie, mais ivre d'égalité mal entendue, mal comprise, catholique et tolérante, mais sceptique et frondeuse, où, dès 1819, la démocratie coulait àpleim bords^ où les partis se subdivisaient à l'infini, cherchant à se faire les uns aux autres de mortelles blessures. Louis XVIII et Charles X avaient relevé la grandeur de la France, que Napoléon I" laissait envahie, ruinée, abaissée ; tandis que Charles II et Jacques II avaient diminué la fortune de l'Angleterre, que Cromwell avait élevée à son apogée, et subissaient le protectorat, le vasselage de Louis XIV. En outre, Jacques II avait pendant trois ans fait peser sur ses sujets le joug d'une tyrannie cruelle et variée, empiété sur le pouvoir de la législature, levé des taxes sans le concours du Parlement, maintenu une armée permanente en pleine paix, violé la liberté des élections, détourné le cours de la justice, opprimé l'Église au moyen d'an tribunal illégal, tenté de rétablir le catholicisme , frappé ses partisans les plus fidèles, provoqué l'association do deux sentiments alors bien puissants aux yeux des Anglais : l'amour de l'Église établie et l'amour de la liberté. Il força les Whigs et les Tories à se coaliser pour lui résister : l'union de œs deux partis avait rétabli on IGGO la monarchie héréditaire; leur rapprochement en lô88, sauva la liberté constitutionnelle. Charles X avait eu un moment d'égarement, mais jusqu'alors la France avait joui sous son règne.

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d'une prospérité réelle, de libertés très-suffisantes pour l'époque : la punition excédait de beaucoup une faute soudaine et isolée. Lorsque la révolution anglaise éclate, les Chambres délibèrent avec calme, avec lenteur et méthode; elles n'ont rien à redouter de la démagogie qui dicte aux députés de IfS'SO plusieurs résolutions désastreuses, qui traite avec eux de puissance à puissance. Les Lords conservent leur prestige : leur autorité, leur prééminence demeurent intactes ; on a, il est vrai, renversé un roi, mais on emploie toutes sortes de subtilités pour déguiser et pallier la vérité. On finit par déclarer que Jacques II s'élant efTorcé de renverser le pacte originel conclu entre le roi et le peuple, et s'étant enfui du royaume, a abdiqué, qu'en conséquence le trône est devenu vacant. Guillaume d'Orange, à son tour, intervient, et pose les conditions auxquelles il acceptera la couronne; on répare un des éUiges de l'édifice social» mais on respecte les fondements. En France, l'hérédité de la pairie succombe, le régime constitutionnel est amoindri, la prérogative parlementaire devient dominante; les députés faussent la machine si délicate du gouvernement représentatif, qu'ils discréditent, en s'attribuant le monopole du pouvoir. Ils ont méconnu et méconnaîtront souvent les nécessités de la royauté, ils ont fait en réalité et imposé leurs conditions ; le contrat n'a été synalliigmatique qu'en apparence, il a été bien plutôt unilatéral, car Louis-Philippe a subi leurs stipulations. De même, jadis en Pologne, les nouveaux princes élus se hritaient d'accepter toutes les modifications proposées aux paclfr convmla, à l'ancienne constitution, afin de mettre un terme plus prompt aux vicissitudes, aux périls de l'interrègne ; ils étaient rois plutôt, ils l'étaient w moins toute leur vie ; ils finirent par se laisser dépouiller

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tout à fait et par ne plus conserver qa*un fantôme d'autorité. Les Anglais se contentent de revendiquer d'anciens droits «avec une slricle observation des anciennes formes; ils délibèrent dans les vieilles salles et selon les vieilles règles ; ils se gardent bien de toucher à un seul des (leurons de la couronne, de donner au peuple un seul droit nouveau, do dire un mot de Tégalité naturelle des hommes, de la souveraineté inaliénable du peuple. Ils cherchent dans leurs antiques A///.^ des motifs de se débarrasser de Jacques II, et s'autorisent d'un vieux rôle du Parlement, qui rappelle que les états du royaume ont déclaré vacant le trône d'un Plantagenet perfide et tyrannique ; ils proclament Guillaume III, d'après le rite sacramentel et selon Tantique cérémonial; il leur suffit de rappeler les principes fondamentaux de leur gouvernement, qui depuis la grande Charte sont gravés dans leurs cœurs, qui forment leur héritage politique, leur patrimoine inlellootuoi, d'après lesquels le souverain ne pouvait passer aucun acte législatif, imposer aucune taxe, entretenir aucune armée régulière, emprisonner arbitrairement au(4in homme, empêcher ses sujets de pétitionner, de choisir librement leurs représentants, violer leurs libertés historiques et séculaires. Enfin, et c'est le plus grand éloge qu'on en puisse faire, la révolution de 1088 a été la dernière : depuis '^00 ans, l'Angleterre ne souffre plus de ces tremblements de terre, de ces cataclysmes sociaux qui semblent être devenus le triste apanage do notre pays.

(Y^s réllexions, bien peu de constitutionnels les firent en 1830 : ils étaient avant tout préoccupés parla crainte de l'anarchie et de la réaction sanglante qu'elle amènerait infailliblement. Plus tard, lorsqu'une douloureuse expérience vint leur démontrer l'inanité de leurs illu-

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sions, plusieurs et parmi eux, Casimir Périer, le duc de Broglie, deSalvaiidy,Sauzet, reconnurent leur erreur. Il est (lu devoir de l'historien d'enregistrer, de consigner ces nobles aveux, ces regrets tardifs, dont M. Guizot a été l'interprète le plus clairvoyant et le plus autorisé, « Je ne veux, écrit-il, en ce qui me touche, rien taire des vérités que le temps m'a apprises. En présence de cette nécessité certaine, impérieuse, nous fûmes bien prompts «y croire et à la saisir. C'est l'un des plus grands mérites des institutions libres, que les hommes fortement trempés par leur longue pratique, ne subissent que difUeilement le joug de la nécessité, et luttent longtemps avant de s'y résigner, en aorte que les réformes ouïes révolutions ne s'accomplissent que lorsqu'elles sont réellement nécessaires, et reconnues d'avance par le sentiment public bien éprouvé. Nous étions loin de cotte ferme et obstinée sagesse; nous avions l'esprit plein de la révolution de 1«88 eu Angleterre... nous ressentions l'ambition et l'espérance d'accomplir une œuvre semblable, d'assurer la grandeur avec la liberté de notre patrie, et de grandir nous-mêmes dans la poursuite de ce dessein. Nous avions dans notre prévoyance et dans notre force, trop de conliance ; nous étions trop préoccupés des vues de notre esprit et trop peu de l'état réel des faits autour de nous... C'eût été certainement un grand bien pour la France, et de sa part un grand acte d'intelligence comme de vertu politique, que sa résistance se renfermât dans les limites du droit monarchique, et qu'elle ressaisît ses libertés sans renverser son gouvernement. On ne garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en respectant soi-même les droits qui les Imlancent, et quand on a besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que d'avoir à la fonder.

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Mais il y a des sagesses difficiles, qu*on n'impose pas à jour fixe aux nations, et que la pesante main de Dieu, qui dispose des événements et des années, peut seule leur inculquer. La royauté de M. le duc de Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent^ qui eût été, nonseulement la solution constitutionnelle, mais la plus politique, paraissait aux plus modérés, encore plus impossible que le raccommodement avec le roi lui-même. A cette époque, ni le parti libéral, ni le parti royaliste n'eussent été assez sages, ni le régent assez fort pour conduire et soutenir un gouvernement à ce point compliqué^ divisé et agité. La résistance d'ailleurs se sentait légale dans son origine, et se croyait assurée dû succès, si elle poussait jusqu'à une révolution. Les masses se livraient aux vieilles passions révolutionnaires, et les chefs cédaient à l'impulsion des masses.

c Nous n'avions guère le sentiment du fardeau dont nous nous chargions, car nous prîmes plaisir à Taggraver. Non contents d avoir une royauté à fonder, nous voulûmes avoir aussi une constitution à faire, et changer la Charte comme la dynastie. Il n'y avait ici, à coup sûr, point de nécessité. La Charte venait de traverser avec puissance et honneur les plus rudes épreuves... elle avait suffi pendant seize ans à la défense des droits, des libertés, des intérêts du pays. Tour à tour invoquée, dans des vues diverses par les divers partis, elles les avait tous protégés et contenus tour à tour... dans les rues comme dans les Chambres, elle avait été le drapeau de la résistance et de la victoire. Nous eûmes la fantaisie d'abattre et de déchirer nous-mêmes ce drapeau.

« A vrai dire, et pour la plupart de ceux qui y mirent la main, ce n'était point pure fantaisie, et des instincts profonds se cachaient sous ce mouvement. Le goût et

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le péché révolutionnaire par excellence, c'est le goût et le péché de la destruction pour se donner l'orgueilleux plaisir de la création. Dans les temps atteints de celte maladie, l'iiomme considère tout ce qui existe sous ses yeux, les personnes et les choses, les droits et les faits, te passé et le présent, comme une matière inerte dont il dispose librement, et qu'il peut manier et remanier pour la façonner à son grÔ. Il se figure qu'il a dans l'esprit des idées complètes et parfaites, qui lui donnent sur toutes choses le pouvoir absolu, et au nom desquelles, il peut, à tout risque et à tout prix, briser tout ce qui est pour le refaire à leur image. Telle avait été en ITHd la faute capitale de la France. En 1830 nous essayâmes d'y retomber... Entre les maux dont notre pays et notre temps sont atteints, voici l'un des plus graves. Aucun trouble sérieux ne peut éclater dans quelque partie de l'édifice social, que l'édifice entier ne soit près de crouler; il y a comme une contagion de ruine qui se propage avec une effroyable rapidité... Autrefois, la résistance, l'insurrection même avaient, soit dans l'état social, soit dans la conscience et le bon sens des hommes, leur frein et leur limite; on ne jouait pas, à tout propos, lesort de la société tout entière. Aujourd'hui et parmi nous, de toutes les grandes luttes politiques, on fait des questions de vie ou de mort; peuples et partis, dans leurs aveugles emportements, se précipitent tout à coup aux dernières extrémités; la résistance se transforme soudain en insurrection et l'insurrectloa en révolution. Tout orage devient le déluge. »

La royauté du duc de Bordeaux avec le duc d'Orléans pour régent, 'était sans contredit, pour se servir du mot de Chateaubriand, une nécessité de meilleur aloi ; mais qu'étaient la logique, le droit public, la raison, en

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