‹ Les historiens de la monarchie constitutionnelleChapitre 28 sur 41 · E FHOCHS UCS MlSI^TRIiS RK CUAAUiS · texte numérisé non relu

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de rhumanité, affîrmer en face du monde la grandeur, la générosité de la France, conquérir la confiance des puissances encore hostiles ou incertaines,

Malheureusement ces senlimonls n'étaient point ceux de tout le inonde : une partie de la garde nationale, îrémi.ssant encore au souvenir dps batailles de Juillet, domandait que le sang versé fût expié par du sang; même dans la Chambre des députés, parmi les hautes classes de la société, on comptait des esprits roidea, inflexibles, étroits qui soutenaient la peine capitale. Ils oubliaient que jamais les échafauda dressés au nom de la liberté n'ont afTormi celle-ci, que ta lettre tue et que l'esprit vivifie, que le procès des ministres mettait en question non- seulement la vie de quatre hommes, mais l'honueur historique de la France. La démagogie parisienne comprit bien vite qu'elle pouvait exploiter ces dispositions; tandis que, par un sentiment magnanime et chevaleresque, les blessés de Juillet, devenus les protecteurs des captifs de Vincennes, adressaient des pétitions en leur faveur, les factieux ne perdaient pas leur temps; ils répandaient d'odieux pamphlets, des articles de journaux, des placards contre le roi déchu, sa famille, contre les accusés et leursjuges; on lisaitsur l'une de ces affiches; uLes ennemis de notre révolution ont cru que sur cette question elle était prêle à fléchir, elle ne fléchira pas; un grand exempledoitètre donné, il le sera... L'exil pour ces ministres criminels ! Gorgés d'or, pleins d'insolence et de mépris pour les peuples, ils ne songent qu'à atteindre les cours despotiques où ils seront reçus avec tous les honneurs dus à des tyrans, où ils prépareraient de nouveaux complots liberticides'. Mais un fleuve de sang les entoure; le peuple en armes en garde les bords; ils ne le franchiront jamais. »

Le 18 octobre, une tourbe composée du rebut des ateliers, de vagabonds, de filles perdues^ armés de fusils, de sabres, de bâtons, se présente au Palais-Royal portant un drapeau avec cette inscription : désir du peuple, mort aux ministres! Cette cohue envahit tumultueusement les cours et le jardin du Palais, proférant de grossières injures contre le roi, ses ministres et les Chambres. La garde parvient à grand'peine à fermer les grilles, et à faire refluer les perturbateurs. Alors un cri sort de cette bande d'énergumènes : à Vincennes, à Vincennes ! et elle se précipite dans la direction du château, semant répouvante sur son passage. Le général Daumesnil, commandant du fort de Vincennes est sommé de lui livrer les prisonniers ; il refuse, répond qu'ils appartiennent à la loi, menace les factieux de faire sauter le donjon, s'ils font un pas en avant : « rendez-moi ma jambe, ajoute-lil, et je rendrai Vincennes. » Ils hésitent un instant, puis intimidés et subjugués par la fermeté de ce vaillant soldat, se replient en criant : Vive la Jambe de bois! et vers deux heures du matin reparaissent de nouveau au Palais-Royal, plus insultants que jamais. Ils vocifèrent qu'ils veulent voir le roi ; déjà ils pénètrent dans le grand escalier, lorsque quelques compagnies de la garde nationale, accourues précipitamment, réussissent à les arrêter et les dispersent.

Cette tentative avortée d'un 2 Septembre contre quatre hommes produisit une profonde sensation; l'indignation était générale, et le Journal des Débats rappela avec énergie que pendant trois ans la démagogie s'était repue de massacres et avait léché le sang de la guillotine. Le roi avait été en quelque sorte assiégé dans son palais; la capitale avait pendant vingt-quatre heures toléré, subi ces misérables.

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Ce n'est pas tout; comme s'il approuvait ces ignobles saturnales, le gouvernement consentit encore une fâcheuse concession : sacriSant aux clameurs de l'émeute le vœu solennel de la Chambre des députés, Dupont de l'Eure désavoua les engagements de In veille et déclara dans le Journal officiel qu'il ne croyait pas possible do prononcer l'abolition immédiate de la peine de mort. De son cûlé, Lafayette se contentait de conjurer le peuple « de ne pas déchoir du haut rang où la dernière révolution l'avait placé, et d'épargner cette douleur i un vieux serviteur de la cause populaire qui s'applaudissait d'avoir assez vécu pour en voirennn le pur et glorieux triomphe. » Odilon lîarrot trouva le moyen de dépasser le ministre de la justice, et le commandant général des gardes nationales : ce singulier préfet de la Seine, écrivit une proclamation où on lisait ces incroyables lignes : « une démarche inopportune a pu faire supposer qu'il y avait concert pour interrompre le cours de la justice à l'égard des anciens ministres. » Ne pas agir en face de l'émeute, censurer hautement la Chambre des députés, le Cabinet et le Itoi, qui avaient proposé soutenu et accueilli l'adresse sur la peine de mort voilà comme M. Barrot comprenait ses devoirs hiérarchiques! Louis Blanc a raison de le dire et de le reconnaître, et certes l'aveu est précieux, l'anarchie était dans la nation et le pouvoir.

Des hommes comme M.M. Ciuizot, de Broglîo, Mole, le haron Louis ne pouvaient accepter une politique incohérente, confuse et saccadée qui ne satisfaisait personne; ils savaient que Dupont de l'Eure, Laflilte et Lafayette avaient comme eux à cœur de sauver les ministres de Charles X et leur popularité devait

seconder ceux-ci dans les questions de personnes : de leur part, la résistance aux volontés de la foule paraîtrait moins suspecte. Ils donnèrent donc leur démission : seul, parmi les partisans de la politique de résistance, le général Sébastiani, ami et confident du roi, fut gardé et nommé aux afiTaires étrangères. M. de Montalivet reçut le portefeuille de Tintérieur, le maréchal Soult celui de la guerre, M. Mérilhou eut rinstruction publique et les cultes, et le comte d' Argent la marine. Ainsi composé, le Cabinet du 3 novembre n'offrait guère plus d'homogénéité que lautre, mais il empruntait sa principale signification à la présence de Dupont de TEurc et de Laflitte : ce der» nier devenait président du conseil. Ce n'était, ce ne pouvait être aux yeux du roi, de la partie éclairée de la nation, qu'un ministère d'expédient, destiné, non point à affirmer un système permanent et invariable^ mais à traverser une crise difficile, à franchir le dangereux Rubicon du procès des ministres : d'ailleurs il fallait que la politique d'abandon fût mise à répreuve des faits, et condaninéo non par la seule raison, mais par sa propre exp(?rience.

Los partisans de la politique de résistance se devaient à eux-mêmes et devaient a la Chambre des députés d'expli(iuer les motifs de leur retraite : dans la séance du 10 novembre, M. Guizot le fit avec netteté, éloquence et élévation ; fidèle à la méthode oratoire de Royer-Collard, il agrandit le débat et porta à la tribune la question de la révolution de Juillet tout entière : « Il y a, dit-il, une question fondamentale et qui n'a point encore été posée dans toute son étendue. La révolution qui vient de s'accomplir est considérée sous deux points de vue tout à fait difl'érents. On l'entend de part et d'autre de deux

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manières opposées. Qui est-ce qui comprend véritablement la révolution de Juillet ? Qui est-ce qui est dans son mouvement? J'accepte la question dans ces termes... Quel a été le caractère de notre révolution? Elle achangé une dynastie, maisen resserrant ce changement dans les plus étroites limites. Elle h cherché le remplacement de la dynastie changée aussi près d'elle qu'elle le pouvait et ce n'est pas sans intention... Il n été dans la raison universelle, dans l'intérêt général de la France que la révolution se fît comme elle s'est faite, qu'elle respectât tous les Taits consommés, qu'elle transigeât avec tous les intérêts, se présentât à l'Europe sous les formes les plus raisonnables, les plus douces, qu'elle se modérfil elle-même et se contint au moment où elle s'accomplissait... Quelques-uns ont voulu la faire dévier du caractère qu'elle avait à son origine; eh bien, mes amis et moi, nous nous sommes refusés à la continuer de la sorte, n

Le discours de M. Guizot avait été accueilli par des applaudissements répétés : ni Lafnyetle, ni Dupont de l'Eure, ni Mauguin ne se soucièrent de mettre en avant le programme imaginaire de l'Hùlel de Ville, et Odilon Barrot, chargé de répondre, se contenta de plaider les circonstances atténuantes, d'affirmer sa foiimpertubable dans la révolution, de lancer un flux de paroles vagues, creuses et sonores. Le président du Conseil était amené à formuler son programme, sous peine de paraître dés l'abord frappé d'impuissance; il monta à la tribune, mais à la surprise générale, il parut se ranger sous le mémo drapeau que M. Guizot et réduire toute la portée de la modincation ministérielle à un changement de personnes. « Tout le monde savait, dit Laffilte, que la révolution de 1830 devait être maintenue dans une cer-

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taine mesure, qu'il fallait lui concilier TEurope en joignant à la dignité une modération soutenue. Il y avait accord sur ce point, parce qu'il n'y avait dans le conseil que des hommes de sens et de prudence ; mais il y avait dissentiment dans la manière d'apprécier et de diriger la révolution ; les uns se déflaient d'elle, tandis que les autres ne croyaient pas qu'il fallût sitôt se précautionner contre elle. » Le ministre s'apercevait que la majorité de l'Assemblée refusait d'aller à lui, et avec cette inconséquence qui lui était familière, il trouvait tout naturel d'aller à elle ; au moyen de quelques phrases banales et d'une généralité très-élastique, il masquait habilement ses dissentiments trop réels avec les ministres sortants ; mais en paraissant se mettre à la remorque des députés, il s'assurait le droit à l'existence ministérielle. En même temps, la Chambre prenait une attitude nettement conservatrice : à une forte majorité, elle choisissait pour président et vice-président MM. Casimir Périer et Dupin, tous deux membres du dernier cabinet et représentants énergiques de la politique conservatrice.

Sur ces entrofaites, et tandis que, procédant h ses premiers travaux législatifs, la Chambre créait une décoration spéciale pour les décorés de Juillet, assurait aux familles des citoyens morts à cette époque des pensions annuelles et viagères, ordonnait la levée de 80,000 hommes afin do mettre noire armée sur un pied respectable. M. Benjamin Constant mourut le s décembre 1830. Orateur dépourvu de souflle et de chaleur, mais subtil, souple et pénétrant, causeur prestigieux, écrivain spirituel, sophiste redoutable, il avait su formuler avec une admirable vigueur de style les doctrines constitutionnelles; sous la Restauration, il se fit, suivant sa propre expression, le maître d'école

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de la liberté ; le premier en France avec Chateaubriand, il enseigna le jeu de la responsabilité ministérielle ; mais son libéralisme «bsolu, excessif, imprévoyant, l'emporlait sans cesse au delà des limites raisonnables. Le spectacle de la vie de Benjamin Constant nous montre d'une manière décisive comment, avec un esprit supérieur, un caractère faible, un amour immodéré de la popularité, un homme se compromet et arrive ù perdre toute considération. Qui ne connaît son éclatante palinodie de 1815? Lorsque Napoléon arrive de l'île d'Elbe, il manifeste la plus vive indignation, il écrit dans les Débats un article célèbre qu'il signe et termine par ces mois : o Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir ù l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse.» Un mois après, le théoricien du régime constitutionnel, l'adversaire acharne du Césarisme était conseiller d'État de l'empereur, et concourait à la rédaction de l'acte additionnel. Comme l'écrit avec esprit M. Thureau-Dangin, une partie de son individu semblait occupée à se moquer de l'autre. En voyant ce corps usé, fané par des passions malsaines, (Ictri comme son âme, on reconnaissait l'homme qui s'était un jour écrié : «Qu'est-ce que le bonheur ou la dignité? o Une autre fois, il raillait ses propres idées et disait : u l'utilité des faits est vraiment merveilleuse : voyez; j'ai rassemblé d'abord mes dix mille faits, dans toutes les vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m'ont suffi à tout; je n'ai eu qu'à m'en servir, comme on se sert de soldats, en changeant de temps en temps l'ordre de bataille. » Il avait reçu de grandes faveurs de Louis-Philippe qui l'avait élevé à la présidence du Conseil d'État avec un traitement exceptionnel.

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et lui avait donné 200,000 francs sur sa cassette; il n'en restait pas moins attiché à ropposition, ce qui faisait dire a M. Dupin : il s'est vendu, mais il ne s'est pas livré. Il mourut, victime de son inconsistance morale, de ses vices, ruiné par le jeu et la débauche ; mais il avait, sinon par sa conduite^ du moins par ses livres, bien mérité de la liberté : la Chambre et le parti popalaire se réunirent cette fois pQur lui faire de pompeuses funérailles.

Au milieu de ces divers incidents, l'instruction du procès des ministres s'était achevée; on était arrivé au jour solennel, plein d'angoisses. Le général Lafayette eut le commandement de la troupe de ligne réuni a celui de la garde nationale; on prit les précautions les plus minutieuses, car on s'attendait à une prise d'armes de la démagogie que tout faisait présager. Les sociétés secrètes, les journaux prêchaient ouve^ temenl la révolte, ameutaient les ouvriers, la foule contre les pouvoirs publics; la garde nationale, était incertaine, troubli'e, « pleine crhumeur et même de colère contre les hommes qu'on lui donnait à protéger autant que contre ceux qu'on lui donnait à combattre. Et cette garde nationale était sous les ordres d'un cher animé, dans la question spéciale du procès des ministres, des intentions les plus franches, mais mécontent de la politique générale du gouvernement et aspirant à la dominer pour la changer. M. de Lafayette d ailleurs ne savait guère exercer le commandement que par les compliments, les prières, et les exhortations aflectueuses, moyens d'influence qui ne manquent pas de noblesse morale et ont leur valeur dans un moment donné, mais qui n'obtiennent que des résultats incomplets et s'usent très-vite quand il

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faut faire agir les hommes contre leurs propres penchants. »

Le 15 décembre, à dix heures du matin, on vît entrer dans la salle des séances du Luxembourg les quatre ministres de Charles X; les pairs arrivèrent un instant après, elles interrogatoires commencèrent aussitôt. Les accusés gardèrent dans ces débats une iittitude pleine de dignité et de convenance : chacun sut accepter avec courage la responsabilité de ses propres actes, évitant de prononcer toute parole compromettante pour ses collègues, pour le vieux roi CliarlesX. Après trois séances consacrées à l'audition des témoins, après le réquisitoire de M. l'ersil, chargé de soutenir l'accusation au nom de la Chambre des tlôputés, la parole fut accordée à M. de Marlignac pour défendre le prince de Polignac. Noble et touchant spectacle! Admirable exemple de générosité politique! l'accusé défendu par sa victime! le président du dernier ministère de la Restauration devenu le climt de son prédécesseur, de celui-là même contre lequel il avait machiné une coalition et qu'il avait renversé! Malgré sa santé chancelante, malgré do graves considérations de famille, M. de Martignac avait accepté de couvrir le prince du prestige de son talent, de la sympathie générale et respectueuse dont il jouissait. Kien de plus propre à gagner la clémence des juges, à inspirer au public une salutaire pitié. Le discours de M. de Martignac qui fui comme le chant du cygne de l'éloquent orateur, dépassa l'attente universelle ; il eat d'irrésistibles accents, arracha aux accusés des larmes de reconnaissance, fil naître une émotion profonde dans l'àme des juges.

l'n de ceux-ci, le duc de Broglie, a résumé son impres-

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sion de la manière suivante, a Le premier rang parmi les défenseurs des ministres, appartenait de droit à M. de Marli^nac, qui, victime universellement honorée de la sotte ambition de son prédécesseur et du fol entêtement de son maître, resté debout sur les débris d^un établissement dont il avait été le dernier et le plus digne ornement, venait prêter à Tun et a Tautre le dernier souffle d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s*éteint, protégeant au prix do ce qui lui restait de vie, la tête de celui-là et Thonneurde celui-ci.

tt II dirigea Tensemble de la défense avec cet heureux mélange de prudence et de fermeté, de décision et de réserve dont il avait tant de fois fait preuve durant son trop court ministère, avec cette autorité dans le langage, tempérée par les ménagements envers les personnes, qu il réunissait au plus haut degré. Sans vaine rhétorique, sans affirmation de générosité à Tégard de ses ancÎLMis adversaires devenus ses humbles clients, sans étalage de fausse sensibilité sur leur sort actuel ou d'appréhension exagérée sur leurs périls, il se plaça nalurellemoiit entre les vaincus et les vainqueurs. Il tint compte aux uns de la difficulté des temps et des hommes quil avait lui-même encourus, sans réussira les surmonter; il leur tint compte d'un dévouement honorable mémo dans ses excès et digne d'une meilleure cause: il demanda compte aux autres do leur victoire et de remploi qu'ils allaient en faire... Lesangque vous verseriez, leur dit-il, pensez-vous qu'il serait le dernier? En polique comme en religion, le martyre produit le fai a. tisme, et le fanatisme le martyre. Ces efforts seraient vains, sans doute, ces tentatives insensées viendraient se brisor contre une force, une volonté invincible; mais n'est-ce rien que d'avoir à punir sans cesse, et à

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soutenir des rigueurs par d'autres rigueurs? N'est-ce donc rien que d'habituer les yeux à l'appareil du supplice, et les cu.'urs au tourment des victimes, au gémissement des familles! Lecoupquevous frapperiez ouvrirailun abîme et ces quatre têtes ne le combleraient pas. En prononçant ces dernières paroles d'un accent solennel et prophétique, M. de Martignac se retourna vers les accusés, les couvrit en quelque sorte d'une commisération respectueuse, et les remit entre nos mains avec un mélange inexprimable de grâce et d'autorité. Cîcéron lui-même aurait avoué l'action, le geste et le langage. »

Cet admirable discours semblait avoir épuisé le débat, mais le défenseur de M. de Chantelauze, M. Sauzet, obtint encore un grand succès et sut captiver son illustre auditoire par une éloquence chaleureuse et imagée, une parole brillante et pathétique, des arguments audacieux et inattendus qui avaient tout l'attrait ,de la nouveauté. En effet, il proclama sans détour ni réserve le dogme de la nécessité humaine et de la fatalité. A ses yeux, la nécessité était l'interprétation vivante des chartes; une société ne pouvant jamais se commander à elle-mêmp le suicide, i! se présentait des crises où il fallait la bouleverser sous peine de la détruire ; ainsi l'article 1 1 régissait le monde et se trouvait écrit dans la nature des choses, lorsqu'il ne l'était pas dans les constitutions; les peuples, après tout, avaient leur article 14 comme les rois, puisque les révolutions n'étaient que la contre-partie des coups d'État. La question n'était pas une question de légalité, mais une question de nécessité ; les Ordonnances avaient-elles été rédigées sous le coup de celte nécessité souveraine? Oui, car la dynastiedeCharlesXétait fille de l'invasion, deWatnrloo, et par cela même, condamnée à ne conserver la royauté

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que par le despotisme. La lutte avait donc eu les caractères de la fatalité; le peuple et le roi avaient tous deux subi le joug de cette dernière, chacun avait fait son devoir; mais Charles X vaincu, en exil, Texpiation était suffisante, la justice humaine n*avait pas à réclamer d'autre:? victimes.

Kn fait la plaidoirie de M. Sauzet reposait sur un sophisme flngrant et sur une grave erreur historique. Sa thèse sur la nécessité humaine avait un caractère trop général et matérialiste en quelque sorte. Quel serait donc le critérium^ lo juge de la nécessité? comment la reconnaître et la discerner? Les gouvernements, les peuples ne transformeraient-ils pas leurs fantaisies en nécessités absolues? Avec ce système, ne divinisait-on pas la force? Ne justiPiait-on pas le despotisme de Napoléon I"et l'anarchie sanglante de la Terreur? Et puis, oY'tait se tromper étrangement de venir prétendre que la dynastie des Bourbons procédait de Tinvasion. Telle dynastie, au contraire, était profondément natio* nalo, elle pénétrait bien avant dans Thistoire avec le peui^le français; elle venait imi L'^lô renouer la chaîne de traditions dix fois séculaires: elle était alors pour la France, un port, un refuge assuré contre cette tempête qui lavait assaillie et bouleversée pendant vingt-cinq ans.

Les débats publics furent clos le 20 décembre; l'arrêt de la Chambre des pairs devait être prononcé le 21. Tous les jours, la foule ameutée, exaspérée, faisait retentir les abords du Luxembourg de ses vociférations sanguinaires; elle rugissait de colère à l'idée que les prisonsonniers pourraient lui échapper; déjà le 20, elle s'était ruée dans la cour principale du palais par une grille entr'ouverte, et avait engagé une sorte de collision avec la garde nationale. M. de Lafayette avait en vain essayé

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de calmer eette mullitude; on ne l'écoutait plus. «Je ne reconnais pas ici, dit-il, les braves comlialtants des barricades." — Qu'ya-l^il d'étonnant, lui répondit une rude voue, vous n'y étiez pas? — Enfin la garde nationale réussit îi dotnînûr le désordre sans elTusion de saiig; mais les pairs, malgré leur fermeté, malgré leur sérénité impassible, n'avaient pu continuer de siéger, et on se retirant plusieurs d'entre eux furent insultés: M. de Sussy fut lâchement maltraité. Il est triste de songer que de tout temps, les émeutîcrs parisiens ont donné l'exemple de la violation des pouvoirs publics, et que le gouvernement, faute d'oser faire juger les ministres dans une autre ville, se trouvait à tout propos remis en question, comme si l'ordre, laliberté, la France étaient de droit divin le hochet, le jouet de quelques milliers de forcenés, de repris do justice et de vagabonds. La journée du 21 décembre se présenta plus menaçante encore; tandis que trente mille hommes de toulesarmes bivouaquaient autour du Luxembourg, les sociétés secrètes avaientmis surpiedtoutleurpersonnel,etle3 badauds, cet éternel élémentde succès dans les insurrections parisiennes, se joignaient àelles par curiosité. La révolte paraissait inévitable, et la justice des pairs aurait peutêtre trouvé un sanglant et infâme corollaire dans ce qu'on est convenu d'appeler la justice du peuple. A ce moment, la courageuseet hardie initiative du ministre de l'intérieur, M. de Montalîvet, contribua puissamment à préserver les accusés des fureurs de la foule : à quatre heures du soir, lorsque la nuitcommence à tomber, il fit mettre la garde nationale sous les armes; les prisonniers sortirent par une porte dérobée, et montèrent dans une voiture. M. de Montalivet se met lui-même à la tète 1 (Tune escorte composé de 200 chevaux et commandée ^^^^H

par le général Fabvier ; il se dirige rapidement sur Vincennes^ et à six heures du soir, deux coups de canon annonçaient au roi que les prisonniers, abrités derrière les murailles du château, n'avaient plus rien à redouter de la démagogie.

A dix heures seulement, la cour rentra dans la salle des séances, et c'est au milieu d'un morne silence, que d'une voix grave et émue, le président Pasquier donna lecture de l'arrêt qui sauvait la tête des condamnés, en leur infligeant la prison perpétuelle, avec déchéance de leurs titres, grades et ordres. Heureusement les ouvriers avaient regagné leurs faubourgs et la nuit s'acheva sans troubles. Le lendemain, la fermentation fut extrême ; la colère des émeutiers ne connut plus de bornes; un buste en plâtre du général Lafayette fut lapidé par eux. Toutefois la sédition avorta : les conspirateurs comptaient sur le concours des élèves des écoles et sur celui de l'artillerie de la garde nationale, composée en majorité de leurs amis; mais l'autorité veillait et des mesures étaient prises pour enclouer les pièces plutôt que de les laisser aux factieux. De leur côté, les élèves des écoles se prononcèrent pour Lafayette et Odilon Barrot: nous verrons pourquoi et à quelles conditions.

Malgré son irritation contre les ministres, la garde nationale avait largement fait son devoir, et obéi à ses chefs. Peut-être se fût-elle comportée autrement, si la question du procès des ministres s'était trouvée seule en jeu, mais les agitateurs dévoilèrent trop tôt leurs plans. Ils n'avaient vu dans le procès qu'un prétexte, un paravent commode : ce qu'ils préparaient, ce qu'ils fomentaient, comme ils eurent Timprudence de le déclarer à Odilon Barrot, c'était la Révolution, l'avènement de la République. Aussi la garde nationale fit bonne con-

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tenance, et sa préoccupation au sujet du sort des accuses "^ s'efTaça devant la crainte de l'anarchie.

Les élôves do l'École polytechnique, des Écoles de médecine et de droit, n'avaient pas entendu prêter au gouvernement un concours tout platonique. Depuis les journées de Juillet, ces échappés de collège se croyaient devenus les arbitres suprt'mes de la France ; ils avaient stipulé leurs conditions : Lafayette et son fidèle Sosie Odilon Barrot, leur promettaient monts et merveilles. Dans leurs proclamations, dans leurs ordres du jour, ces derniers invoquaient pour la première fois le pseudoprogramme de l'Hôtel de Ville, espérant sans doute forcer la main au gouvernement, contraint de les ménager à cause de leur popularité. C'était une véritable conspiration de palais qui se tramait dans l'ombre; c'est avec la complicité Hagrante du préfet de la Seine que des adolescents affichaient des placards où ils intimaient leurs volontés de la manière suivante : « Les patriotes, qui dans tous les temps, ont dévoué leurs vies et leurs veilles à notre indépendance, sont toujours là, inébranlables dans le sentier de la liberté. Ils veulent comme vous, de larges concessions qui agrandissent cette liberté, mais pour les obtenir, la force n'est pas nécessaire. De l'ordre, et alors on demandera une base plus républicaine pour nos institutions. Que si ces concessions n'étaient pas accordées, alors ces patriotes, toujours les mêmes, et les écoles qui marchent avec eux, vous appelleraient pour les conquérir. » En vain le roi fit insérer au Moniteur un désaveu formel de tous les prétendus engagements dont se prévalaient ces écoliers mutins, en vaio M. Laffltte venait confirmer à la tribune l'assertion du journal officiel, et essayer de satisfaire les étudiants en obtenant pour eux de la Chambre des députés qu'ils fus-

sent compris dans les remerciements adressés à Tarmce, à la garde nationale : ils repoussèrent avec dédain les remerciements de la Chambre.

Ces manifestations, ces tumultueuses efTervescences des écoles, soutenues par Lafayette, ne pouvaient guère disposer favorablement la Chambre des députés en faveur de ce dernier. On discutait en ce moment le projet do loi sur T-organisation des gardes nationales; le 24 décembre, la Chambre vota un des articles qui supprimait le titre de commandant général des gardes nationales du royaume. M. de Lafayette se trouvait de la sorte congédié ; d'ailleurs son autorité était exceptionnelle, exorbibitante, son pouvoir provisoire, excentrique, en dehors du droit commun : lui-mômeavaitautreroisavoué que le commandement irresponsable de deux millions de citoyensarmés présentait un danger pour les libertés et demeurait incompatible avec les institutions d'une monarchie constitutionnelle. Ces paroles se retournaient contre lui et le condamnaient, on le battait avec ses propres armes; il envoya aussitôt sa démission et malgré les vives instances du roi pour lui faire accepter le litre de commandant général honoraire avec le commandement effectif des gardes nationales de Paris, ri la maintint. Voulut-il se servir dç cette démission pour rentrer plus fort et plus triomphant, pour imposer au roi un ministère de gauche avec la dissolution des deux Chambres? Oui, tel était son plan, et dans sa confiance béate et vaniteuse, il pensait qu'on ne pouvait se passer de lui, que le roi préférerait violer la Charte plutôt que de renoncer à ses services. Il se trompait fort ; Louis-Philippe accepta la démission et confia le commandement supérieur des gardes nationales de la Seine au général comte Lobau. Lafayette et Dupont de l'Eure se retirèrent et rentrèrent dans les

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rangsd'une opposition mesquine, tapageuse et frondeuse; en vain les amis du général lirent maints ollorta pour soulever l'opinion publique en sa faveur; celle-ci commençait à se lasser des prétentions outrecuidantes de ce vieux revenant de 89, du visionnaire rêveur de l'Hùlel de Ville ; on trouvait qu'il était temps de ramener l'unité, la suite dans le gouvernement, que le rôle de maire de palais, de lord protecteur ne lui convenait guère. M, de Lafayette avait pour lui les clubs et les écoles, mais le roi avait les déparlements, l'armée, la bourgeoisie. Il venait de rendre un grand service à la cause de l'ordre, mais il l'avait déprécié lui-même, en prétendant faire de son zèle un moyen dedominer; d'ailleurs il n'avait l'ait qu'obéir aux penchants de son âme chevaleresque, il n'avait accompli que son devoir et toute autre conduite de sa part l'eût rendu traître i son i-oi, à la I-'raoce, ii la patrie. La majorité de la Chambre des députés avait remporté un grand succès ; enhardie par ce premier résultat d'une attitude vigoureuse, elle se trouvait entraînée parla logique et la force deschoaos à compléter son œuvre, àse séparer de ceux des ministres qui ne représentaient plus ses tendances. M. Laffitte ne lui semblait plus nécessaire et celui-ci avait fourni des armes contre lui-même, en disant un jour à la tribune : « Le but du gouvernement représentatif est d'essayer tous les noms, toutes les facultés, toutes les popularités, de les employer, de les sacrifier même au service du pays. U faut que chacun subisse à son tour cette épreuve; les circonstances et non le mérite en mesurent la durée. » Le temps mettait tous les jours ii nu les défauts du président du conseil, sa présomption téméraire, ses inconséquences, ses fluctuations; leminislcre apparaissait sous son vrai jour, dépourvu de cohésion, d'autorité, d'efficacité, manquant d'hommes

de grand talent, n'ayant non plus le concours d'aucun orateur éminent, suspect au monde des affaires et de rindustrie. Cependant lesChambres le toléraient encore, mais ne Técoutaient pas ; les lois qui furent alors votées ne firent que mettre en relief sa situation précaire, effacée, et, pour ainsi dire, son anémie politique.

La loi sur la garde nationale ne fut adoptée par les Chambres qu'avec des amendements notables ; l'article portant suppression du commandement général était l'œuvre de la commission des députés et enlevait à M. Laffitte son appui principal, le général Lafayette; l'article 4 prescrivait l'organisation par commune et Icdssait au roi la faculté de créer des bataillons cantonaux ; l'article 38 renvoyait à des ordonnances du roi la création des compagniesd'artillerie:on se souvenait que Louis-Philippe avait dû licencier l'artillerie de la garde nationale parisienne, qui constituait une sorte de corps révolutionnaire enrégimenté et armé de canons. Malheureusement, la majorité se laissa surprendre une concession déplorable, en laissant à l'élection sans condition d'électorat ni d'éligibilité le choix des officiers jusqu'au grade de chef de bataillon. C'était là une idée de 1791, contraire au principe de tout gouvernement régulier; la démagogie devait plus tard tirer un grand parti de cette arme funeste : on sait que les officiers réformistes de 1S4S ne furent pas étrangers à l'émeute qui emporta la monarchie de Juillet.

En réalité et sauf de rares exceptions, la garde nationale a toujours été l'armée de la Révolution ;!:; dès sa création elle se trouve enfermée dans un cercle vicieux, placée entre deux missions contradictoires ; Tune princi-

(1, Voir sur la Gani« nationa'e rexcelleiu ouvrage de M. Chamboranl de l'érissal dont nous donnons ici un résumé succinct.

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pale, quoique tacite, la mission de faire échec au pouvoir; l'autre secondaire, quoique seule «vouée, consistant ii protéger les lois et la Charte. Les institulious ont leur naturel comme les individus, et elles ne sauraient le forcer sans que, tôt ou tard, il prenne sa revanche. L'imprescriptible, l'inéluctable condition de la garde nationale est d'être plus souvent dissolvante que dissoute : la garde nationale, véritable caméléon, esclave de ses fantaisies, de ses passions et de colles des autres, obéit à ses chefs, pourvu que ceux-ci ne lui ordonnent que ce qu'elle veut. a Je les commande, vous voyez bien qu'il faut que je les suive " ce moi légendaire donnu la clef de toutes les folies, de tous les crimes consentis, encouragés, subis ou accomplis par la garde nationale. Joseph Prudhomme, ce type immortel du boutiquier parisien, a dit dans le même sens : «je jure de défendre nos institutions et au besoin de les combattre. »

En 1789, la garde nationale renaît d'une pensée de résistance au pouvoir légal : la municipalité de Paris réorganise la milice d'autrefois. Le 14 Juillet elle prend la Bastille et inaugure son existence par un attentat contre la loi; le 0 Octobre, elle entraîne Lafayelte h Versailles, et se montre telle qu'elle sera toujours, incertaine, docile à toutes les fluctuations de l'opinion publique, indisciplinée et disposée à se servir de ce terrible droit de suffrage qui consiste dans une baïonnette au bout d'un fusil. Son histoire se lie d'une manière indissoluble, fatale, à celle de toutes les émeutes, de toutes les insurrections; son histoire est en quelque sorte celle de Paris lui-même. Royaliste constitutionnelle en 1789 et IT'JO, elle est dès 1701 inféodécà Danton ; le 20 Juin, Pélion, maire deParîs, donne l'ordre aux commandants des bataillons de recevoir dans leurs rancs

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tous les hommes armés, quel que soit leur costume, et c*est avec un ramassis impur de sans-culottes que la garde nationale vient outrager la royauté dans son palais. Le 10 Août, les terroristes font massacrer son chef, le colonel Mandat, lui substituent Todieux brasseur Santerre, qui la fait descendre sur les Tuileries, et la confond avec la tourbe démagogique. En dépit de ses bonnes intentions, elle assiste, inerte, passive, à la ruine déflnitive de la monarchie^ et laisse s'accomplir les massacres du 2 Septembre. Avec Lafayette, elle a paralysé la royauté, avec Santerre^ elle Ta détruite; malgré les citoyens honnêtes qu'elle renferme, elle subit pour chef le féroce Ilanriot, ne s'oppose pas à la mort de Louis XVI, des royalistes, des républicains modérés, des Girondins. Rien plus, elle prête main-forte à tous les forfaits du tribunal révolutionnaire, et devient l'instrument servile des volontés de Robespierre. Au 0 Thermidor, elle se divise en deux camps : poiir la première fois, l'élite de ses membres l'emportent, et font triompher la Convention contre la commune insurrectionnolle, contre les tentatives du 12 Germinal, du V Prairial. liienlot les 1 aUiilluns de Tcrire se décident à employer des moyens révolutionnaires contre la révolution; ils sont vaincus le 13 Vendémiaire, vaincus le is Fructidor.

Au is IJrumaire, la garde nationale est en majorité royaliste ; mais elle accepte la dictature comme un refuge contre les excès de la démagogie. Le génie militaire de Kapoléon V' est profondT^ment antipathique à cette institution qui sous son règne, n existe plus que de nom : cependant en 1811, sous la menace de l'invasion, il la réorganise. Elle lui donne alors une preuve éclatante de son inconstance, et l'acclame en isii et 1815

LB ttOCtiS DES HniSTRES DK CflAKLES X

sauf i accueillir Louis XVIII avec le mémo enthousiasme}, A peine est-elle remise des angoisses de l'invasion, elle veut rentrer dans sa spécialité de leçons au pouvoir, et recommence son opposition. lîUe n'a ni repos, ni trêve, jusqu'à ce que ses cris, ses menées, ses manifesUilions malveillantes aient forcé Charles X à lu dissoudre, sans toutefois la désarmer. Or, comme le dit spirituellomenl M. de Pontmartin , un garde national licencié à qui on laisse son fusil, c'est un braconnier prêt ii tirer sur les gendarmes. Le roi s'en aperçut bien en 1R30 : c'est la garde nationale parisienne qui renverse la Restauration, comme elle a renversé la monarchie en 17it2, La royauté de 1830 est l'époque glorieuse de la garde nationale, c'est son âge héroïque ; orgueilleuse d'avoir élevé un trône, sentant la nécessité de le protéger contre l'anarchie, elle se montre pleine de discipline et de courage,'n'épargne ni sa peine, ni son sang, demeure plusieurs années de suite, unie, résolue, inacessible aux suggestions des émeutiers; en \8S2 et IsSGelle se bat avec une admirable énergie. Mais peu à peu, les légions des départements se désorganisent : seule, la milice do Paris et des grandes villes subsiste; elle s'endort dans le sentiment de la sécurité conquise, elle prend pour ofiiciers ces révolutionnaires qu'elle a jadis combattus sur les barricades. Le roi n'ose plus la réunir, la passer en revue; il craint le scandale de manifestations inconvenantes; en 18 18, elle est l'instrument delachulede Louis- Philippe; les baïonnettes prétendues intelligentes, les bourgeois armés et éternellement frondeurs, adhèrent à

Iune révolution qui va les ruiner dans leur intluence, dans leurs inlérèls.

Poursuivons rapidement l'histoire de ta garde natio- ■nale : aussi bien raconter son passe, c'estla juger, la con-

â(H> LK PROCKS DKS MINISTRES bË CHARLES X

damner devant Tavenir. En 1818, elle est réorganisée sur des bases bien plus larges qu*auparavant : toute la population virile est armée. La garde nationale bourgeoise se bat avec courage contre les insurgés de Juin, mais dans les rangs de ceux-ci se trouve cette mauvaise queue de Tarmée citoyenne qui trop souvent mène la tète et qui apporte son terrible contingent à Témeule. Elle acclame le Deux- Décembre comme elle a acclamé le Dix-huit Brumaire. Sous le second Empire, elle devient une institution de parade ; elle a été écrémée, triée sur le volet. Après le i Septembre, pendant le siège de Paris, le gouvernement organise une garde nationale universelle, forme 200 bataillons, avec un eOectif de 3(K),000 hommes : dans les quartiers excentriques et révolutionnaires de la capitale, des ambitieux de la pire espèce, des hommes tarés, des bandits de la politique et du droit commun se font nommer chefs de bataillon, préparent la journée du .'U Octobre, et l'infâme insurrection du 18 Mars. Ce sont les bons bataillons qui supportent avec les mobiles et Tarmoe tout le poids du siège : les autres se réservent làchonient pour leur œuvre sans nom ; il résulte de documents authentiques, quen dehors des démagogues de profession, des égarés, la garde nationale compte alors dans ses rangs 40,000 repris de justice; tous ensemble vont furmer la force matérielle, Tarméedo la Commune. L'armistice conclu, les bataillons de Tordre trouvent qu'il est temps de s'occuper de leurs propres alVaires apr^s s'rtre consacrés cinq mois à leurs devoirs de citoyens: ils ne rq)ondent "plus aux ajpels qu'on leur adresse, et rien ne les réveillera de celle torpeur morale. Les autres, les bataillons du désordre, conservent leurs cadres, leurs fusils, leurs canons : leur premier exploita été l'assassinat de deux généraux ; on sait

LE IMCàS DES MlSISTa&a DE CHABLRS X 307

commenl ils ont terminé. Du moins, à la suite de celte Commune hideuse qui restera le grand forfait du siècle, la France a déchiré le bandeau qui depuis ai longtomits lui recouvrait les yeux; elle a entendu la voix du salut, de la raison : l'Assemblée Nationale de 1871 a obéi aux leçons impérieuses de la nécessité, inauguré sa carrière par deux actes politiques immenses; elle a arraclié à Paris sa suprématie politique, supprimé la garde nationale, enlevé à la démagogie ses deux principales forteresses, ses auxiliaires les plus puissants.

La loi sur le jury, qui fut peu de temps après votée par les Chambres de 1831, offrait aussi de graves inconvénients : l'extension des attributions du jury, des voix exigées pour les condamnations, préparait l'affaiblissement de la répression judiciaire et facilitait ces acquittements regrettables dont on eut de trop fréquents exemples.

Les Chambres s'occupèrent encore de deux lois importantes sur l'organisation communale et électorale : toutes deux curent pour but d'élargir les bases du droit électoral. D'après la première, lo maire et les adjoints durent être choisis parmi les conseillers, et leur nomination appartenait au roi ou au préfet, suivant l'importance des communes; l'assemblée des électeurs communaux chargée d'élire les conseillers se composait : V des citoyens les plus imposés au rôle des contributions directes de la commune, en nombre déterminé d'après le chiffre de la population; 2" des citoyens offrant des garanties d'aptitude, tels que magistrats, médecins, avocats, notaires, juges, anciens fonctionnaires, officiers de la garde nationale. L'économie de cette loi étaitbonne, sauf la disposition qui obligeait lo pouvoir à choisir ses représentants dans le sein des conseils municipaux.

i68 LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHABLES X

Sous la Restauration, il fallait payer 300 francs de contributions directes pour être électeur, 1000 francs pour être éligible. Après de longues et tumultueuses discussions, la Chambre fîxa le cens électoral à 200 francs et le cens d'éligibilité à 500 ; le nombre des électeurs augmentait de plus du double ; au lieu de 66,000, il montait à 170,000. Le ministère avait demandé qu'on adjoignît aux censitaires un certain nombre de personnes dont la profession prouvait la capacité, telles que professeurs titulaires des Facultés de TÉtat, magistrats, avocats, notaires, avoués, etc.. Mais, emportée par un courant de réaction, la Chambre des députés commit la faute de repousser cette proposition : elle n'admit au nombre des électeurs que les officiers jouissant de 1200 francs de retraite, et les correspondants de l'Institut ; encore exigea-t-elle de ceux-ci qu'ils payeraient 100 francs de contributions directes, c'est-à-dire le demi-cens. Sans doute le droit électoral n'est pas un droit naturel, mais un droit social que l'État confère à certaines conditions, et la base de ce droit réside dans la capacité : celle-ci aun doubh? étalon, rintellipence et la fortune; ces deux facteurs de la capacité électorale méritaient qu'on les respecUil, qu'on les admît tous deux, comme le proposaient les ministres. On sait que dix-sept ans plus tard, la réforme se transforma en machine de guerre et devint le prétexte d'une révolution.

Sous le poids de ses nombreux échecs, de ses mésaventures parlementaires, le cabinet s'affaissait de jour en jour et tombait dans un profond discrédit : l'industrie, le commerce continuaient d'être en proie à la perturbation et au marasme ; les finances publiques se trouvaient dans un état de plus en plus critique; la ruine de la maison de banque de M. Laffitte, devenue imminente,

LE pfioriïs lïfis iHHisTnRs nu cn«nLK3 x Î6ii

rendait impossible son maintien aux atlaires. Lu Banque de France iui (il des avances cunsidérables ; ou lui l'emboursa une âomme de cinq millions que Laffltle avait, sans autorisation préalable, avancés à la République d'Haïti, et cette opération irrégulière nécessita un bill d'indemnité, accompag^né toutefois d'un blâme. Le roi lui racheta généreusement sa forêt de Breteuil moyennant dix millions, et le sauva de la faillite : one souscription nationale ouverte en sa faveur atteignit un chirtre assez considérable. D'autre part le désordre ne cessait de régner dans les rues ; les élèves se livraient à des émeutes journalières, tantôt contre un professeur, tantût contre un proviseur, remplissant la ville de leur turbulence et de leur effronterie. Un dernier incident fit pour ainsi dire déborder le vase, acheva de mettre en lumière l'incorrigible incurie de l'administraUon municipale et l'insurfisance du cabinet.

Le parti légitimiste avait projeté un service funèbre dans l'église Saint-Germain l'Auxorrois pour l'anniversaire de la mort du duc de Berry. Le ministère le savait : il n'ignorait pas non plus que le parti révolutionnaire se proposait de protester à sa manière. Au lieu de prendre en main la cause de la liberté religieuse, ou tout au moins d'interdire la cérémonie, il ne recourutà aucune précaution. Comme l'écrit Guizot, on laissa aller d'abord Igs légitimistes, puis les anarchistes: on ne prévint pas les causes de trouble, on ne protégea pas les droits de la liberté; les partis seuls furent acteurs, le pouvoir abdiqua, resta inditlérent, comme si rien de tout cela ne le regardait. Le service expiatoire a lieu en effet le U février; mais aussitôt après, l'émeute arrive, et, obéissant à un plan prémédité, saccage le presbytère ■ de Saint-Germain l'Auxerrois; enhardis par ce premier

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succès^ ces Vandales se ruent sur Téglise, la dépouillent de ses ornements, décapitent les statues, lacèrent les tableaux, brisent les confessionnaux, se revêtent des habits sacerdotaux^ dansent une sarabande infernale et parodient les augustes cérémonies du culte. Un détachement de cette horde se rend au domicile de M. Dupin pour le massacrer et donner ainsi une leçon à la Chambre dont il fait partie : Téloquent député n'échappe qu'avec peine à ses atteintes. Le lendemain les bataillons de rémeute se précipitent sur l'Archevêché et recommencent ses hideux attentats : meubles précieux, livres, tableaux, tout est mis en pièces; tandis qu'une partie de ces iconoclastes brise et détruit, les autres transportent et jettent dans la Seine les débris de tant de richesses.

Le cabinet, les deux préfets se sont croisé les bras, n'ont rien fait pour prévenir ces excès épouvantables. Sont-ils les complices de Témeute? Sont-ils prostitués à elle? Le gouvernement est-il devenu Thomme-lige de la démagogie parisienne? A-t-il voulu punir les légitimistes de leur opposition systématique ?Cette supposition semble presque vraisemblable lorsqu'on voit le préfet de police, M. Baude, lancer des proclamations où il déverse surtout l'outrage contre le parti royaliste; bien plus, le Moniteur ne parle qu'avec déférence de la léyitime indif/nation du peuple. Deux jours après ces attentats, M. Laffitte qui a fait disparaître du sommet des églises et des monuments publics toutes les croix ornées de fleurs de lis, obtient encore de Louis-Philippe une ordonnance qui supprime les mêmes fleurs de lis, ces armes de sa maison, de Técusson royal et du sceau de l'État; le roi ne se jugeait plus en mesure de résister à la Révolution. Ce fut une chose inouïe d'entendre à la tribune

le ministre de l'intérieur essayer de se disculper en se retranchant « sur les difficultés inévitables d'une révolution qui avait laissé tant de problèmes sociaux à résoudre». Que dire de cet incroyable préfet de police, qui au lieu de se justifier, avait l'audace d'accuser, condamnent les excès eu principe, mais leur trouvant une eipUcatiuH naturelle dans ce qu'il appelait la iitau- C'iise marche du gouvernement, et timpopitlnrité de la Chambre des députés? Par quelle aberration de l'esprit, un haut fonctionnaire osait-il avancer dans son étrange discours, que, bien qu'il y eût parmi les séditieux « un grand nombre de libérés et de voleurs » on avait « tout cassé, tout dévasté, et rien emporté n ? Ce que la dévastation a d'odieux et de barbare, ajoutait-il, semblait atténué par la leçon quelle donnait au gouvernement. Que dire de M. Odilon Barrot, qui lui aussi, ne voyait dans ces atlentals qu'un mode de pétition particulier à la foule, ce qui lui attira cette riposte de M. Dupîn : convenez au moins que c'était une pétition fort mal rédigée?Que dire de M. Laffitle alléguant pour toute raison « la situation plus forte que les hommes i>? Un tel aveu, loin de le justifier, ne contenait-it pas sa condamnation formelle, irrévocable? N'est-ce pas le premier devoir du pouvoir de gouverner seul, de n'admettre aucune intervention extérieure, aucune force extra-légale, de rester à sa place, c'est-à-dire à la ti^le de la société et non à fa queue? Le président du conseil avait annoncé à la Chambre sa prochaine dissolution, mais celle-ci ne pouvait admettre que les élections se fissent sous l'influence delà gauche, et le roi, malgré ses sympathies et son affection pour M. Laffitte, se rallia à l'opinion de la majorité. Deux ordonnances royales remplacèrent le préfet de la Seine et celui de police. Louis-Philippe avait

pressenti quelle profonde et déplorable impression causeraient en Europe les scènes sauvages des 14 et 15 février, quel contre-coup elles produiraient en France, et tandis que Laffltte se débattait dans les convulsions de son agonie ministérielle, se cramponnant au pouvoir avec rénergie d'un noyé, des négociations actives s'engageaient pour former un ministère conservateur. Elles furent longues et difficiles : M. Casimir Périer était désigné par la majorité, désiré par la France, attendu par TEurope, porté au pouvoir par la force des choses et par la force des hommes ; il avait fait ses conditions et avait voulu être en réalité premier ministre, s'entourer de noms considérables, de talents dévoués à sa politique. II me faut, disait-il^ dans la lutte que je vais entreprendre contre l'anarchie, plus que des collègues, il me faut des complices. Enfin le ministère fut constitué le 13 mars 1831 delà manière suivante : Intérieur, Casimir Périer, président du conseil; affaires étrangères, général Sébastiani; guerre, le maréchal Soult; finances, le baron Louis; marine, l'amiral de Rigny. Le comte d'Argout, lecomtc de Montalivet, M. Barthe prenaient les portefeuilles du commerce, de Tinstruction publique et de la justice.

LA

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