XXXIV . INTRODUCTIOR
vouloir les aualyser dans leur mobile complexité, que d'essayer de se faire jour au travers des forêts vierges du nouveau monde, tant elles se succèdent avec rapidité. Ceci peut s'accorder avec les vœux de Fécole radicale, qui voit dans le provisoire perpétuel Tidéal du gouvernement, mais cette instabilité blesse un des sentiments les plus profonds et les plus légitimes de l'humanité, le besoin d'assurer la durée à ses œuvres, de pouvoir compter sur un lendemain. Au milieu de ces métamorphoses sociales, de ces transformations si rapides, peuton cependant saisir l'idée dominante qui dirige le peuple suisse et l'entraîne d'une manière irrésistible? Oui, ce semble, et c'est cette idée que nous essayerons de dégager en peu de lignes.
Avant 1798, la Confédération suisse n'est à l'intérieur qu'une alliance internationale et n'a de république que le nom : sans gouvernement commun, sans pouvoir central, elle se trouve neutralisée par d'autres alliances avec les puissances voisines, dépouillée depuis le schisme religieux de sa force, de son antique prestige. Son indépendance, consacrée en droit visà-vis de l'empire d'Allemagne, n'existe guère de fait, et les rois de France ont conclu avec elle des traités léonins qui mettent à leur disposition une partie de ses troupes. Les cantons ressemblent aux républiques grecques de l'antiquité : ils jouissent d'une autonomie complète et dangereuse, contractent des alliances, conservent le droit de faire la guerre pour leur propre compte. En face de ce spectacle, des dissensions et des luttes intestines de la Suisse, on se rappelle instinctivement ces nobles polonais, si fiers de leur liberum veto^ de ces absurdtt prérogatives qui enfantèrent la ruine de leur patxîe. Ce n'est pii> tout: les institutions des cantons offrent des divergences absolues, mais toutes aboutissent à une oligarchie démocratique, bourgeoise ou patricienne. Cependant la Suisse vit au milieu de cette anarchie sociale : ses montagnes avec lesquelles, selon
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l'expression de Lamartine, elle a fait alliance, tracent alors coainie aujourd'hui, à ce peuple, une limite presque infranchissable pour lui-même el pour les autres ; il leur a dû son indépendance ; grâce à elles, il peut s'enfermer comme dans une immense forteresse, rester étranger aux luttes des autres États, conserver la neutralité vis-à-vis de tous.
Les idées delà Révolution française pénètrent dans ce pays: en 1798, le Directoire do la Itépublique dicte à la Suisse une constitution unitaire dont les principes étaient modelés sur la nôtre, et qui pour cette nation désagrégée, morcelée, émieltée, constituait un véritable bienfait. La guerre civile éclate et se complique de la guerre étrangère; le Premier Consul intervient par l'acte de médiatiou de 1803, et rétablit le régime fédératif; mais la Suisse subit dès lors la Intelle absolutiste et le protectorat onéreux de Napoléon 1°' qui exige d'elle des contingents militaires, viole son territoire, et faîLsupporter à la Confédération les conséquences du blocus continental.
Les désastres de la France en 1819, la médiation des alliés, la reconnaissance de la neutralité perpétuelle de la Suisse, sont le point de départ d'une longue période de calme et de prospérité. La nouvelle Constitution inaugure l'âge d'or du régime fédératif ; elle donne plus de force et de cohésion au pouvoir central, consacra dans une juste mesure l'autonomie des cantons, leur permet de réviser leurs institutions dans un sens plus libéral, tait un partage H, peu près égal de l'autorité entre ceuxci et la Confédération.
Les peuples, pas plus que les individus, ne savent jouir do leur Hbonheor; dès 1S33, sous l'influence des idées centralistes, l'cs- BnL radical et révolulàonnaîre, rentre dans l'arène, et gagne du terrain : en 18i5, éclate, avec la guerre civile, la crise du Sunderbund que nous raconterons dans le cours de cet ouvrage, et qui a pour résultat de porter une grave atteinte à l'autonomie des cantons, à la liberté de conscience. On reprend les projets de 1833
TSÇ^
XXXVI WTRODUCTION
et la constitution de 1848 formule les principes démocratique et unitaires qui récemment ont prévalu. A rencontre du pacte de 1815 qui conûait les pouvoirs législatifs à une diète unique composée de quarante-quatre députés des vingt-deux cantons, elle fait une large concession au nombre^ établit deux Chambres dont l'une est nommée en proportion de la population, dont Tautre respecte le système de la représentation égale entre les cantons, a II fallait, dit-on alors, faire une part entière aux faits historiques, aux mœurs du peuple et à la position topographique, sans préjudice de Tidée suprême de la nationalité. » Les cantons se voient en même temps dépouillés d'une partie de leurs attributions, qu'on remet aux Chambres et au pouvoir exécutif. Enfin la défaite des catholiques est consacrée, et tandis que la Constitution proclame dans ses premiers articles Tégalité de tous les citoyens devant la loi, elle se donne un démenti à ailemôme, lorsqu'elle déclare les seuls laïques éligibles au Conseil national, interdit aux jésuites l'entrée de la Suisse, organise ainsi une sorte de persécution officielle, et foule aux pieds le piincipe le plus respectable et le plus cher à l'homme, celui de la liberté de conscience.
Ce n'est pas encore assez pour l'école politique qui veut arriver au gouvernement direct, à la république une et indivi sible, h la démocratie illimitée, sans frein et sans contre-poids ; elle trouve que les cantons possèdent des prérogatives beau- \!oup trop étendues, elle redouble d'efforts et après plusieurs échecs, obtient la constitution du 29 mai 187i. Le but de cette réforme apparaît tout entier dans ces lignes du préambule : c<la Confédération, voulant affermir l'alliance des confédérés, main* tenir et accroître l'unité, la force et l'honneur de la nation suisse, etc...)) Centralisation de presque tous les services publics, limitation de la souveraineté des cantons, augmentation des charges militaires, voilà les principaux traits de cette œuvre, qui met les Suisses en possession, sinon du gouvernement direct,
IWTBOBDCTION XXXVIE
au moins du régime plébiscitaire. Ajnutoos que luÎQ de rendre aux catholiques la liberté de coDscience, une loi réceate cnlÈve la tenue des registres de l'étut civil aux ecclésiastiques de toute» les confessions, établit le mariage civil, autorise les citoyens ji contracter mariage dès l'âge de vingt ans sans que le consentement des parents soit nécessaire, et institue le divorce comme loi fédérale.
Toutefois ces réformes n'ont pas encore produit leurs conséquences, el le peuple suisse trouve en lui môme des éléments de force qui le soutiennent et le préservent de la contagion démagogique ; les communes et les cantons jouissent d'une décentralisation administrative trÈs-large ; les imp&ts sont peu élevés el peu onéreux; la nation n'a pas encore ou n'a guère d'armée permanente et peut se livrer tout enti(?re au développement de l'agriculture et de l'industrie ; elle conserve le respect de la légalité, l'esprit de se//" goveranient ; son caractère distinctit est, comme aux Etats-Unis, celui d'une démocratie rurale sans grandes villes ; sa situation géographique lui a procuré la neutralité perpétuelle, la paix avec ses voisins, et sauf h Genève, le socialisme, les doctrines communistes n'ont en Suiase aucune vogue, et ne rencontrent guère d'adhérents.
Mais que les Suisses prennent garde 1 çaveant consulesf Xas
voilà engagés dans une voix funeslo ; piqués par le moustique
de la centralisation, ils imitent les Américains et sacriQent
chaque jour une parcelle de la souveraineté des cantons, qui a
rei;u un échec irréparable dans la crise du Sunderbund, de
môme que l'autonomie des États de l'Union a disparu depuis la
guerre de Sécession ; les constitutions qu'Us ont élaborées
depuis VAVè témoignent de la tyrannie démocratique, comme
avjnt 1798 leur régime intérieur témoignait de l'intolérance
H Brislocratique. Ces chartes éphémères portent atteinte à la
^Ê liberté de conscience, à la liberté d'enseignement, et la Suisse
H républicaine supprime des couvents, proscrit des catégories
XXXVIIl INTRODUCTION
entières de citoyens à raison de lenrs croyances. Ainsi les répobliques aristocratiques et unitaires n'ont pu subsister dans le passé, et les républiques fédératives semblent avoir une tendance naturelle à graviter vers la centralisation, vers Tanité, vers la dissolution de leur propre principe.