‹ Les historiens français du XIXe siècle; with explanatory, grammatical, historical and biographical notes;Chapitre 125 sur 249 · Envers et contre tous, against ail events and ail people · texte numérisé non relu

Envers et contre tous, against ail events and ail people

DU XIXe SIÈCLE. 183

fatale nouvelle.1 Cependant il se retranchait encore dans son incrédulité, quand, vers deux heures du matin, il apprit que le feu éclatait.

C'était au palais marchand, au centre de la ville, dans son plus riche quartier. Aussitôt il donne des ordres, il les multiplie. Le jour venu, lui-même y court ; il menace la jeune garde et Mortier. Ce maréchal lui montre des maisons couvertes de fer ; elles sont toutes fermées, encore intactes, et sans la moindre effraction ; cependant une fumée noire en sort déjà. Napoléon, tout pensif, entre dans le Kremlin. A. la vue de ce palais, à la fois gothique et moderne, des Romanof et des Ruric,2 de leur trône encore debout, de cette croix du grand Ivan3 et de la plus belle partie de la ville, que le Kremlin domine, et que les flammes, encore renfermées dans le bazar, semblent devoir respecter, il reprend, son premier espoir. Son ambition est flattée de cette conquête; on l'entend s'écrier: "Je suis donc enfin dans Moscou, dans l'antique palais des tsars ! dans le Kremlin !" Il en examine tous les détails avec un orgueil curieux et satisfait.

Le jour favorisa les efforts du duc de Trévise ;4 il se rendit maître du feu. Les incendiaires se tinrent cachés. On doutait de leur existence. Enfin, des ordres

1. Et se faisait répéter cette fatale nouvelle, and had the fatal news repeated to him.

2. Des Romanof et des Ruric, the former is the name of a Russian dynasty, the flrst Czar of which was Michael Fedorovitch (1613-1645), while the latter refers to the head of the Ruric family by whom the Russian Empire was founded towards 870.

3. Grand Ivan reigned from 1462 to 1505 and destroyed the Tartar power in Russia.

4. Duc de Trévise was the title given by Napoléon to General Mortier who was killed in 1835 by an infernal machine (attentat Fieschi) directed against Louis-Philippe.

sévères étant donnés, Tordre rétabli, l'inquiétude suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais somptueux, pensant y trouver un bienêtre acheté par de si longues et si excessives privations.

Deux officiers s'étaient établis dans un des bâtiments du Kremlin. De là leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit, une clarté extraordinaire les réveille. Ils regardent, et voient des flammes remplir des palais, dont elles illuminent d'abord et font bientôt crouler l'élégante et noble architecture. Ils remarquent que le vent du nord chasse directement les flammes sur le Kremlin, et s'inquiètent pour cette enceinte,1 où reposaient l'élite de l'armée et son chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, où nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigués et repus, sont sans doute ensevelis dans un profond sommeil.

Déjà des flammèches et des débris ardents volaient sur les toits du Kremlin, quand le vent du nord, tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction. Alors rassuré sur son corps d'armée, l'un de ces officiers se rendormit en s' écriant : " C'est affaire aux autres, cela ne nous regarde plus." Car telle était l'insouciance qui résultait de cette multiplicité d'événements et de malheurs sur lesquels on était comme blasé, et tel était l'égoïsme produit par l'excès de fatigue et de souffrance qu'ils ne laissaient à chacun que la mesure de forces et de sentiment indispensables pour son service et pour sa conservation personnelle.

Cependant de vives et nouvelles lueurs les réveillent encore; ils voient d'autres flammes s'élever précisé-

Page 1