‹ Les historiensChapitre 10 sur 24 · VV.-H. PRESCOTT · texte numérisé non relu

VV.-H. PRESCOTT

tout le rouge du règne de Philippe II, qui aurait mis hors de sens des têtes moins solides que celle de ce Front-de-Bœuf historique.

Et, croyez-le ! ceci est infiniment remarquable par le temps qui court, et mérite d'être noté. Quand on a lu le Torqiœmada de Victor Hugo, qu'on nous a donné, comme on nous a donné Patrie, de M. Sardou, pour de la grande histoire, et dont on pouvait prévoir à l'avance les exagérations gongoriques, les turgescences et les difformités, il est bon de recommander la lectui-e du livre de Prescott comme une précaution salutaire, comme une espèce de tonique froid très bon à employer contre les couleurs fausses et les contagieuses déclamations.

Et d'autant que Prescott est, au fond, un ennemi... S'il inclinait, je ne dis pas au Catholicisme, mais seulement aux choses religieuses; s'il avait même seulement le respect de l'historien politique pour la politique catholique de l'Espagne, — une chose à compter, pourtant, dans l'Histoire! — son livre serait d'un effet moins net et moins saisissant. Le ton si peu ému de son histoire, la sobriété de ses condamnations rapides, quand il condamne, passeraient peut-être pour de l'habileté, de l'habileté profonde, assez retorse pour ne pas appuyer. Mais Prescott est absolument muet à l'endroit des croyances religieuses... Il ne parle pas, mais il n'a rien à dire là-dessus. Il ne se doute point du Catholicisme. Il le trouve devant lui et il le juge

comme autre chose. Il ne soupçonne pas que pour comprendre l'Espagne de Philippe II et Philippe II, il faut avoir, au moins, la notion profonde du Catholicisme, et qu'il ne suffît pas pour cela d'être citoyen des Etats-Unis et libre jjenseur. Prescott est même exceptionnellement en retard sur les questions résolues, lia sur les Croisades, par exemple, les opinions raccourcies qu'on avait au xviii® siècle, et qu'il est honteux pour un homme instruit d'avoir à présent. Il est donc dans les meilleures conditions d'ignorance pour prendre feu bêtement et éloquemment (car la bêtise et l'éloquence peuvent parfois aller ensemble, cela s'est vu!) à propos des faits du Catholicisme, incompréhensibles à qui n'est pas catholique de foi ou de doctrine ! et il ne prend pas feu une seule fois, il ne mugit pas une seule fois, ce Front-de-Bœuf historique. Excepté le vieux rabâchement de bigoterie, placé çà et là, comme la cassure dans un verre étoile, et l'épithète de frénétique appliquée à saint Pie V, pas un mot qui, dans cette Histoire de Philippe II, sente son Américain ou son Anglais.

W.-H. PRESCOTT. lil

C'est donc là un historien qui tranche sur les historiens de nos jours. Il peut leur ressembler par les idées, les étroitesses, les préjugés ou l'ignorance, mais il en diffère aussi par l'absence de passion, le sangfroid, la probité dans le renseignement. Historien qui n'est pas au-dessus de l'Histoire, mais de niveau avec elle, il a l'expérience qu'on gagne à l'étudier ou à l'écrire, et cette expérience lui donne le calme insouciant qu'il faut avoir devant les fautes des hommes et leurs Institutions imparfaites. Ainsi, par exemple, dans cette Histoire de Philippe II, il est naturellement — et comme il doit l'être, lui, — contre l'Inquisition ; mais il n'a aucune des furies de la peur après coup de ces drôles que les temps modernes, et l'Église ellemême, ont délivrés du feu que dans d'autres temps ils auraient pu craindre. Malgré le mot frénétique, qu'il a si malheureusement appliqué à un homme qui ne fut pas seulement un grand Pape, mais un saint Pape, Prescott explique avec beaucoup de perçant ce qu'il appelle une intolérance. Les papes qui avaient précédé Pie Y avaient eu des mœurs relâchées, et Prescott

voit dans la dureté de Pie V la réaction nécessaire qui entre dans le jeu éternel des choses d'ici-bas. Les papes austères et fermés à la sympatliie durent succéder aux sympathiques et aux mous. Nous dirions, nous, que les papes surnaturels devaient refaire ce que les naturels avaient défait. Mais Prescott ne peut pas tenir ce langage. C'est déjà beaucoup qu'avec son dédain philosophique des choses religieuses il en ait parlé d'un ton si grave et qu'il les ait regardées d'un si sérieux regard. Ainsi encore, le croira-t-on? lui, Prescott, le protestant de vue et le nihiliste religieux d'opinion, convient, avec une bonne foi impartiale des plus élevées, que le Concile de Trente a beaucoup influé sur la moralité du clergé catholique, et que ce fut \a. vraie, la seule nécessaire Piéforraation... Ici, je défie de dire mieux.

Mais c'est, surtout, quand il s'agit de l'homme redoutable envers lequel il était si facile à un écrivain comme Prescott d'être injuste, que ses paroles deviennent, à force d'impartialité, d'un grand poids : « NoîI!< u frémissons, — (je ne crois pas qu'il frémisse beau- « coup, cet homme de race anglo-saxonne, fils de (( boucanier et de flibustier, mais passons-lui ce petit « sacrifice à la rhétorique), — nous frémissons en « regardant un tel caractère, — (il s'agit du mon- « strueiix duc d'Albe), — mais, nous devons l'avouer, « il y a quelque chose qui provoque notre admiration « dans cette rigueur, dans cette inflexibilité, dans ce

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