‹ Les historiensChapitre 9 sur 24 · VV.-H. PRESCOTT · texte numérisé non relu

VV.-H. PRESCOTT

Elle a son originalité particulière et relative. Prescott n'est qu'un homme, après tout, de son pays et de son siècle. C'est un esprit moderne, qui a remplacé toutes les religions par la religion de la civilisation, dont le Dieu est l'homme. Si les mécaniques avaient une religion, elles auraient aussi ce même Dieu. Or, de telles opinions étant données, n'est-il pas étonnant que, voulant traiter un sujet d'histoire, Prescott ait, précisément, choisi celui-là? Qu'un jour, par exemple, il ait pris pour sujet de ses investigations et de ses récits la conquête du Mexique par les Espagnols qu'il a racontée, je n'en suis nullement étonné, et même je me l'explique très bien; car la conquête du Mexique, c'est l'histoire d'une aventure inouïe d'audace et de cruauté, et qui devait saisir avec puissance ce tempérament d'aventurier, lequel est le vrai tempérament américain. Mais que Prescott s'en soit allé choisir le règne de Philippe II entre tous, ce règne aussi éloigné de la préoccupation américaine que le règne de Rhamsès II l'Égyptien, et que, l'ayant choisi (ce qui est plus fort!), il ne l'ait pas mis en pièces et déchi-

quêté avec la violence d'un ennemi qui croit faire une justice en faisant un massacre... voilà ce qui constitue véritablement une originalité à Prescott, et ce qui produit presque la stupéfaction chez son lecteur. Prescott a raconté ce règne passionnant de Philippe II sans se passionner, également éloigné des aveuglements de la colère et des lamentations de l'hypocrisie. Supposez un Français quelconque ayant les opinions de Prescott; appelez-le, si vous voulez, Henri Martin ou Michelet, et donnez-lui à écrire la même histoire; quelles déclamations de toute espèce n'aurez-vous pas sur l'horrible règne de Philippe II, sur son bourreau le duc d'Albe, et sur l'Inquisition, leur souveraine ou leur servante ! De quelles sanglantes peintures à la Zurbaran et de quels noirs effets à la Goya ces haïsseurs du Catholicisme, qui veulent même que la couleur soit de leur parti, ne se régaleront-ils pas dans un pareil sujet d'histoire ! Tel le côté frappant du livre de Prescott : c'est de l'histoire sans nerfs, quand l'histoire à la plume de fer est devenue si nerveuse ; — une rareté ! Prescott a dans l'esprit une fermeté qui lui permet de rester calme dans un sujet déconcertant pour les esprits faibles et les imaginations sensibles, et qui leur campe des convulsions. Sûr de ses muscles, Prescott ne les a pas sentis tressaillir une seule fois dans toute son histoire. Et puisque nous sommes en pleine couleur espagnole, je me permettrai cette image : le taureau anglo-saxon a regardé sans fureur

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