‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 10 sur 121 · XI.VII · texte numérisé non relu

XI.VII

nissail pain, vin cl viande, le tout [)ayable à leur rentrée en France! L'abbé de Fabry, après avoiipris pension à l'auberge des énnigrés à Maës- Iricbt, inovennant 36 livres par mois, vit sa bourse se vider; il vendit d'abord le boîtier de sa montre, mais il fut réduit à employer, pour se procurer un logis et la nourriture, le moyen qui avait léussi h son supérieur : Le curé de Borscheid, petite ville de la banlieue d'Ai\-la- Cliapelle, consentit à le prendre cliez lui aux mêmes conditions.

Il vécut encore cliez cet excellent homme quelques mois d'une vie très douce; les environs de Borscheid olîraient des promenades charmanies; la ville elle-même possédait des sources thermales el les malades y atïluaient. Fabiy put, gratuitement, y prendre des bains pour soigner ses rhumatismes; toute la région fourmillait d'émigrés et l'abbé trouvait occasions de bavai- (]vv, de renouer d'anciennes relations ou d'en cultiver de nouvelles; au besoin, il les provo- ([uail. De Maëstricht, il fit le voyage de Diisseldorf pour voir la belle galerie de tableaux; ayant appris la présence dans cette ville du maréchal de J5roglie et de ses deux sœurs, il ne manqua pas d'aller leur faire sa cour. Il était aussi le bienvenu chez « Mesdames de Borscheid », communauté de religieuses bénédictines non cloîtrées, dont l'abbesse jouissait d'un droit de souverai-

neté et d'un ({iiatorzicnie de voix à la Diète de TEmpire. Dans toutes ces compagnies, il apportait son aimable gaieté, dissimulant sous un visage serein Télat précaire de ses finances et l'angoisse que causaient les nouvelles des proscriptions de la Terreur.

C'est à Maëstricht que Tabbé de Fabry écrivit, pour la consolation et rinstructioa des émigrés français, avec aussi la légitime arrière-pensée de se procurer quelques ressources, ses Mcdilalions sur la Révolution française ^. Son desseiji était de provoquer chez ses compagnons d'exil la même évolution morale que l'émigration avait provoquée chez lui-même, en leur montrant que Dieu n'avait permis un pareil cataclysme que pour l'instruction des rois et des peuples, que la déportation de tant d'hommes, de femmes et d'enfants était pour tous une voie vers le salut; il les met en garde contre les tenlatioiis, qui sans doute l'ont lui-même assiégé parfois, l'impatience, l'envie, la jalousie, les regrets, et surtout l'oisiveté; Il les avertit de celles qui guetteront leur retour, l'orgueil, l'avarice, l'amour personnel de l'égalité et de la liberté. Chemin faisant, il glorifie les vertus de charité chrétienne que ces malheurs ont fait écloie, et il prêche enfin la soumission

I. Abbé de Fabry. vicaiir ^aMiéia] do Saiiit-Oinor. Mt'dialions d'un émigré de la Révolution française rédigées en forme de prière. Londirs Biuxollos, i79'i, u\-ij..

aux volontés divines, car c'est de la foi et de la piété seules que l'on j)eut attendre la fin des épreuves et le rétablissement de l'ordre. Cette homélie n'est, somme toute, (ju'un développement du passage de sen Ménioifes relatif à sa « conversion ». Fabry paraît avoir beaucoup compté sur le succès de son petit livre; il en fit olïrir un exemplaire au comte d'Artois; il reçut de plus d'un coté de Ié<»itimes compliments; quelques émigrés voulaient même le prendre comme directeur de conscience. Mais les avantages pécuniaires qu'escom])lail l'abbé de cette publication s'évanouirent en fumée; en savourant les louanges du Mercure universel de Bruxelles ', Fabry dut faire d'amèrcs réllexions sur l'astuce des éditeurs. Cependant, le 8 messidor an 11, retentissait sur la Sambre le canon de Fleurus. La victoire de Jourdan sur le prince de Cobourg rendait la Belgique à la France, cette fois pour plus de vingt ans. A grands pas, les armées républicaines s'approchaient de la Hollande et de l'Allemagne. Ce fut alors un départ précipité de tous les émigrés restés dans les Pays-Bas autrichiens; ils refluèrent à Aix-la-Chapelle d'abord, pour entiaîner dans leur retraite tous ceux qui résidaient dans cette ville, à Maëstricht ou même à Dûsseldorf. Fabry vit passer ses amies M""^' de Beaufort et de

Mérode, en route pour la Fraucouie. L'évoque de Saint-Omer et son frère mirent le Hliin entre eux et les lépublicains; le premier devait s'embarquer pour l'Angleterre et passer de là en Espagne où il mourut, a Mesdames de Borscheid » firent leurs préparatifs de départ, épouvantées par les récils qui se répandaient sur ces armées iconoclastes et sacrilèges. Fabry ne savait trop où diriger ses pas. Par bonbeur, une des leligieuses, la baronne de AViscnlhau, lui donna une lettre de recommandation pour sa mère et pour son oncle, le baron de Schaumberg, grand-prévôt de l'église catliédrale de Bamberg; elle le munit par surcroît de renseignements sur l'itinéraire et de billets d'introduction auprès de personnes susceptibles de l'accueillir dans sa route. Délivré de toute inquiétude, l'abbé décida pour lors de se rendre à Bamberg ; il passa l'été à se préparer et à faire une touiiiée de visites aux environs. Son viatique était insignifiant, il l'accrut en vendant les boucles d'argent de ses souliers; il se résigna pour la première fois à solliciter des lionoraires de messes. Ainsi put-il se i)rocurer quelques livres d'allemand, pour appicndre la langue du pays où il allait vivre désormais. En septembre, le canon se fit entendre entre Liège et Maëstricbt; Fabry prit alors son sac, son bâton de chêne terminé par un gros nœud et garni d'une main de cuir, « son seul soutien et sa seule arme »,

et partit à pied sur les grandes routes d'AlIeiuagiie : c'est la troisième étape de son exil (jui commence.

La petite troupe dont faisait i)artic l'abry comprenait les deux frères du bienlieureux Labre', un de ses neveux, le curé de leur paroisse et un jeune vicaire de sa famille. A la sortie de J3orscheid, tous s'arrêtèrent dans une petite prairie et récitèrent en commun la belle prière des voyageurs, (( avec le recueillement qu'imposait le sentiment d'un grand l^esoin ». Ils marchaient au milieu des charrois de l'armée autrichienne en retraite S et firent des détours pour les éviter. Le spectacle de l'exode était lamentable. Beaucoup d'émigrés avaient, comme Fabry, épuisé leurs ressources : la comtesse de Spada et sa fille, âgée de dix-sept à dix-huit ans, se traînaient à pied dans la boue, « les jambes horriblement enflées et hors d'état de poursuivre leur route )>. L'abbé, à bout de forces lui-même, et dans l'impossibilité où il se trouvait de les secourir, « ne

1. Benoît-Joseph Labre, né à Vmeltes, près de Hélliuiie, «n 1748, mort à Rome en 1783; ce saint personnage fut béatifié en 1792 et canonisé en i883.

2. C'est l'armée qui devait se faire battre quelques jaurs plus tard (2 octobre 179^0 par Jourdan à Vldenhoven sur la Ruhr.

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put que lever les bras au ciel et réclamer pour elles ses soins paternels ». La caravane s'arrêta à Juliei's, qui regorgeait de monde, et où Fabry fit connaissance avec un lit de paille : « Cette manière de dormir me parut beaucoup moins fâcheuse que je ne me l'étais imaginé. » Elle fit, après Neuss, une nouvelle escale à Dûsseldorfoù elle se disloqua. Fabry, ayant rendu visite à l'évéque de Saint-Pons, conçut l'envie d'imiter jNI^' de Bruyères-Glialabre qui venait de passer en Angleterre ; mais les fonds nécessaires lui manquaient et personne ne les lui offrit; il tenta de se proposer pour conduire la baronne de Wisenthau à sa mère; on réconduisit poliment.

La diligence de Diisseldorf était bondée et les places retenues deux ou trois semaines à l'avance. L'abbé partit donc à [)ied, couchantchez des curés de village ou dans des auberges. 11 fit son entrée dans Cologne par le pont volant et ne resta dans cette ville immense que le temps nécessaire pour arrêter sa place dans un bateau qui devait remonter le iibin ; tout dans la ville, du reste, était dans la ])lus grande confusion :

« Los Aulrichions iaisoienl en liate leur retraite; leurs chariots do bagages et d'approvisionnements reniplissoiont les rues et couvroieiU le port. Une multitude d'habitans quittoient la ville, emportant sur des chariots ou dans des bateaux ce qu'ils avoient de plus précieux. »

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