‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 11 sur 121 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Fabry eut la plus grande peine du monde à trouver à se caser sur une embarcation déjà surchargée. C'est ainsi qu'il fit ce voyage sur le Rhin des burgs et des légendes, qui eût soulevé quarante ans plus tard les enthousiasmes échevelés d'un romantique; non que l'abbé soit resté absolument insensible au charme du paysage ou aux évocations de l'histoire : « Ce voyage, dit-il, dans tout autre temps auroit bien plus vivement piqué ma curiosité. » Le ciel fut du reste assez clément (( pour nous permettre d'admirer la beauté des sites qui se trouvent dans presque toute la continuité des deux rives ». Mais Fabry était d'un temps où les ruines du Moyen Age commençaient à peine à parler à l'âme du touriste, et, pour tout dire, celte navigation parut à l'exilé surtout très longue, bien qu'elle ne fût que de six jours et qu'on s'arrêtât le soir pour souper et pour couclier, tantôt sur la dure, avec un sac pour oreiller, tantôt dans un lit allemand tout de plume, où l'abbé se trouvait comme enseveli. Si la vue de la Loreléï ne lui fit pas oublier l'ennui du voyage, la société de quelques émigrés rencontrés sur le bateau fut assurément de nature à l'atténuer.

Voici enfin Mayence. Depuis l'année précédente', la ville était gardée par les soldats de Sa

I. Mayence, défendue par Kléboi et Merlin de Thionville, avait capitulé le 2^ juillet 1793.

Majesté prussienne. Fabry perçut tout de suite la ditîérence entre l'administration débonnaire des électorals ecclésiastiques, et la discipline rigide et tatillonne qui régnait parmi les sujets des Hohenzollern ; il y avait des soldats partout; défense lui fut faite de s'arrêter nulle part avant d'avoir fait viser son passeport à la « kommandantur » ; les bureaux étaient fort éloignés et Fabry dut s'exténuer à y traîner ses bagages pour les rapporter à l'auberge, qui se trouvait tout près des portes : Brimade d'un caporalisme déjà réputé dans l'Europe entière I L'abbé se hâta de quitter la ville et remonta, en bateau, le Mein jusqu'à Francfort : voyage paisible et confortable, dans un pays riant. A Francfort, il ne fît que coucher; il aurait volontieis remonté la jolie rivière jusqu'à Wurtzbourg et la Regnitz jusqu'à Bambcig: c'eût été une excursion charmante dans une des parties les plus variées et les plus douces de la Franconie ; on l'en dissuada à cause de la longueur du trajet. 11 reprit donc son sac et son bâton, après avoir confié ses bagages à un voiturier. Près d'Aschaflembourg, remplie des réfugiés de FFlectorat de Mayence, fuyant devant la menace française, il sonna à la porte de l'abbaye de Seligenstadt; on refusa de le recevoir et le portier lui passa pai* le guichet quelques kreulzers. L'indélicatesse du procédé teuton inspira à notre abbé des rétlexions dépourvues d'aménité; quoi

qu'il lasse, son orgueil se cabre : il allait èlre soumis, dans celle Allemagne, où le tact et le goût n'habitent point, à des épreuves encore plus rudes.

Cependant Fabry touchait au but. Après une courte escale à Tabbaye plus hospitalière de Werkheim , il faisait son entrée dans Wurtzbourg; c'est là qu'étaient hxés la comtesse de Beau fort, la comtesse de M é rode et la comtesse de Ghystelle, la mère, la fille et la petite-fille; chez ces vieux amis, l'abbé fut reçu à bias ouverts : c'était, après le désert, l'oasis, la chaude intimité apiès le Jiasard des renconties, un coin de la patrie dans un pays où lout élait étianger à Fabry. Il j)ut rester cinq ou six jours auprès d'elles, grâce à la longanimité du prince-évéque '; celui-ci, qui devait ménagei* la })uissance fiançaise, ne pouvait autoriser les [)rétres émigiés à restei' plus de vingt-quatre heures dans ses Etats, puis il leur faisait compter, au passage, vingt-quatre kieulzers à chacun. Pour Fabry, l'évéquesuflVagant lui donna six francs. Humiliation ceites, pour l'abbé, mais le moyen pourtant de refuser à un si grand personnage ! il fallut bien accepter. Les libéralités de M'"' de Mérode se dissimulaient avec plus de discrétion, et elle lui fit letenii* une place dans la

. 1. Le comte d'Erlhal, priiice-évèque do Wurtzbourg et Hamberg; la principaulé comprenait environ 200.000 habitants; elle a été réunie à la Bavière en 181 5.

diligence de Warlzbourg à Bamberg. C'est ainsi que dans ce coche poussif, « qui s'arrêtait une heure à chaque porte », ne pouvant causer avec les Allemands et ne voulant pas boire avec eux à chaque pause, l'abbé de Fabry arriva enfin au port.

Le personnage auquel il était recommandé était chanoine grand-prévôt de la cathédrale de Bamberg et le premier de l'Etat après le prince-évêque ; il appartenait à la meilleure noblesse de l'Empire; son frère, le l)aron de Schaumberg, occupait la fonction de grand veneur et ce n'était pas à proprement parler une sinécure, car la noblesse ecclésiastique d'Allemagne avait des habitudes toutes différentes de celles des hauts dignignilaires de notre clergé français. C'est Fabiy luimême qui nous apprend que le grand- prévôt avait l'habitude de chasser, et possédait des réserves à Stafelstein, non loin de Bamberg. Tout ce monde menait la vie des petites cours allemandes, d'un château à l'autre, parmi les réunions, le jeu et les réceptions. Les tableaux que notre narrateur nous a laissés de cette existence ne manquent pas de saveur; les Excellences diverses qui y fissurent demeurent des silhoueîtes assez réussies comme on en uouvait beaucoup dans ces petites principautés germaniques du dix-huitième siècle, où s'alliait à un mélange de bonhomie et de rusticité, une étiquette solennelle et beaucoup

de manque de tact. Nolie aimable gascon devait éprouver ce qu'il en coûte d'être protégé par des hobereaux allemands.

A son arrivée à Bamberg, Fabry apprit que le grand-prévôt se trouvait chez son frère, au château de S tresse ndorf; il y courut à pied, muni de ses lettres: Ëcoutons-le raconter son arrivée' :

(( Je me reposoi im peu de teriis, pour n'avoir point l'air trop fatigué à mon arrivée et je fis un peu de toilette, pour ne point me montrer dans une maison riche avec cet air de malpropreté qui suit l'indigence. Je prioi Dieu de conduire mes pas et de régler mes lèvres; et je m'aclieminoi ensuite avec confiance, tenant un de mes paquets d'une main et tenant l'autre sous un bras. C'est dans cet écpiipagequc j'arrivoi à la porte de ce château qui n'a voit rien de remarquable que sa vétusté. Je fus apporçu d'un salonoù il y avoitune très nombreuse compagnie. On étoit accoutumé à voir arriver des prêtres dans cette maison; on leur y donnoit quelques secours d'argent et ilscontinuoient leur roule. L'on voulut en user de môme à mon égard, et pendant (]ue je demandois à un des gens de parler à M. le Grand-Prévol, l'on s'empressa de venir m'apporter une assez grande quantité de pièces d'argent qui me parut être le fruit d'une collecte qui avoit été faite dans le sallon, lorsqu'on m'avoit vu traverser les cours. Je repoussoi celte ofl're avec une sorte d'indignation, en disant que ce n'étoit point là ce que je souhailois, mais que je voulois parler à M. le Grand-Prévôt. On me répondit qu'il étoit allé se promener et qu'on ne savoit pas quand il reviendroit. J'annonçoi que j'avois des

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