MARIAGE DU DUC DE GRILLON
Le duc de Grillon' avait trouvé pour le comte son fils un mariage très convenable. La naissance, la fortune, les qualités de la jeune personne, tout paiaissait assorti.
Les parents étaient déjà d'accord et le mariage devait se faire le lendemain. Mais voici que le duc aperçut dans sa future belle-fîlle, un certain air de tristesse et, la prenant en particulier:
« Mademoiselle, dit-il, il me semble lire dans vos yeux que vous n'êtes point satisfaite. Parlezmoi à cœur ouvert. Est-ce que le mariage que
1. Illustre famille du Conilat- Venaissin , originaire d'Italie; la seigneurie fut érigée en duché en 1725. 11 s'agit ici de Louis, duc de Crillon-Mahon (1718 179G), le vainqueur de Minorque en 1 780, comme commandant de l'armée espagnole et qui prit Mahon en 1782, dont il porta le nom; il avait passé du service de la France à celui de l'Rspagne; il laissa deux fds qui, tous deux, jouèrent un rôle important sous la Constituante.
TOUS devez faire vous déplaît? J'aime beaucoup mon fils, mais je vous proteste que je ne prétends pas l'aimer à vos dépens, ainsi je vous déclare que si vous ne voulez pas l'épouser je ferai rompre le mariage. »
Le jeune demoiselle, en entendant ces paroles, se sentit soulagée d'un poids immense. En remerciant le duc de sa bonté, elle lui dit qu'elle n'avait point précisément de répugnance pour son fils, mais qu'elle n'osait pas se promettre d'être lieureuse avec lui. Elle n'en savait pas la raison, mais elle ne l'aurait certainement pas choisi pour époux si elle avait été libre.
« Auricz-vous quelque inclination? lui dit le duc.
— Non Monsieur, je vous le proleste.
— Sans avoir d'inclination, auriez-vous pour quelqu'un un goût plus décidé que pour mon fils? Avouez-le moi.
— Eli! bien, oui, Monsieur le duc, je vous l'avoue. Je connais un homme pour qui je n'ai point d'amour et que j'épouserais cependant avec bien de la satisfaction.
— Il faut, Mademoiselle, que je sois tout à fait votre confident; ainsi, dites-moi quel est cet homme.
— Puisque vous l'exigez, je vais vous le dire. C'est vous-même.
— Vous plaisantez?
— Non, en vérité.
— Vous parlez donc bien sérieusement, vous m'épouseriez de préférence à mon fils ?
— Oui, Monsieur le duc, ce mariage me donnerait autant de joie que l'autre me causerait de l'inquiétude.
— Eh! bien, soit, je vous épouse. »
La chose ainsi convenue, le duc de Grillon va trouver son fils et lui dit en présence de plusieurs de ses camarades :
« Vous autres jeunes gens, avec tous vos airs prétentieux, vous vous imaginez plaire à toutes les demoiselles, et vous ne savez pas que vous ne faites que leur donner du dégoût pour vous, au lieu de leur inspirer de l'amour. Je suis bien persuadé que nous autres, barbons, leur plaisons le plus souvent bien plus que vous. »
Les jeunes gens de se récrier et de rire.
« Eh! bien, Messieurs, prenons pour exemple M"*" ]N... et demandons-lui qui elle préfère épouser, mon fds ou moi. Je vous déclare, mon fils, que si elle me donne la préférence, et si ses parents y consentent, je l'épouse. »
La compagnie croyait à une plaisanterie.
La demoiselle, interrogée, déclara solennellement qu'elle choisissait le père et témoigna toute la satisfaction qu'elle aurait en l'épousant, si ses parents le voulaient bien.
Les parents y consentirent et le mariage se fit
le lendemain. La bonhomie du duc de Grillon lui laissait espérer une vie heureuse, tandis que les prétentions de son fils lavaient alarmée à juste titre.
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