M. METRA LE NOUVELLISTE
Chacun fait son bonheur comme il l'entend. M. Métra ' avait placé le sien à débiter des nouvelles, à se faire un auditoire attentif dont il s'occupait tous les jours, à repaître la curiosité des gens.
La manie des journaux n'existait point encore et la Gazette de France^ éiM une faible pàtuie pour les nouvellistes. M. Métra, honoiable bourgeois de Paris, avait de lo à i5 mille livres de revenu. Il était conséquemment au-dessus de tous les besoins, il n'était plus d'un âge à être tourmenté
1. Les Xouvelles de Métra sont, avec le Journal de Hardy, une des sources les plus précieuses de l'histoire du règne de Louis XVl. L'histoire des nouvellistes serait intéressante à écrire ; La Bruyère en a fait un joli portrait.
2. La Gazelle fut créée en i63i par d'Hozier et Théophraste Renaudot, avec l'appui de Richelieu. Elle prit, en 17O2, le titre de Gazelle de France et devint un quotidien en 1792.
par de grandes passions. J^ogé toul auprès des Tuileries, il venait tous les jours s'y élal^Ur dès le matin quelque temps qu'il fit, et ne manquait pas d'y revenir après son dîner. Le lieu de ses séances était le café delà terrasse des Feuillants, ou la terrasse même tenant au café, lorsque le temps était beau.
C'était une chose curieuse à voir que le groupe de nouvellistes rassemblés autour de lui. Ce qu'il y avait de pluscurieux encore, c'était M. Métra lui-même, dont le gros nez donnait à sa ligure un air très capable et dont le ton imposant faisait recevoir comme des oracles les paroles qui sortaient de sa bouche.
Il est vrai que ses nouvelles étaient non pas seulement exactement vraies, mais encore prévues. Il était instruit même avant les ministres du roi, et lorsqu'une nouvelle se débitait dans Paris, le roi ne manquait pas de demander si elle venait de Métra. On avait pleine confiance en lui. Les courriers du lendemain ne manquaient pas d'en apporter la conQrmation.
Il fondait ses nouvelles sur sa correspondance et ses conjectures. Sa correspondance passaitdonc pour être immense, et ses conjectures se trouvant presque toujours vérifiées par l'événement, l'on ne pouvait qu'admirer la profondeur de son jugement.
Cependant M. Métra n'avait rien de tout cela;
«a correspondance était fort bornée, de même que ses facultés intellectuelles. Comment expliquer ses nouvelles? Le voici.
M. le comte d'Aranda', ambassadeur d'Espagne, se plaisait à se promener tous les matins, en chenille', au jardin des Tuileries. Il venait quelquefois se joindre au groupe de M. Métra. Il fut charmé du ton d'importance avec lequel il lui entendait débiter ses nouvelles, et, voulant lui faire jouer un rôle encore plus important, il le prit un jour en particulier et lui dit :
« Vous ne me connaissez pas, mais je veux me découvrir à vous. Vous me plaisez parce que vous êtes un original et que je le suis aussi. Je suis le comte d'Aranda. Je suis mieux que personne instruit de tout ce qui se passe en Europe, et avant qui que ce soit, parce que je paye mieux que tous les autres. Vous recevrez tous les malins de moi, sans que personne puisse s'en douter, le
1. Don Pedro Abaraca y Bolea. comte d'Aranda (1718- 1799), ambassadeur d'Espagne en Pologne, puis, en 176G, président du conseil de Gastille. C'était un des « ministres éclairés » de l'époque; il fit d'importantes réformes ; il «xpulsa d'Espagne la Compagnie de Jésus (1767). Obligé de quitter le ministère (1773), il fut nommé ambassadeur <?n France, fut activement mêlé aux négociations du traité de Versailles. L'influence des réformes de la Révolution le porta encore au ministère en 1793, mais il fut renversé bientôt par E. Godoï.
2. Habillement du matin porté par les hommes avant d'avoir fait leur toilette.
bulletin des nouvelles que vous pourrez débiter dans la journée et que vous donnerez comme provenant de votre correspondance et de vos conjectures. Je vous procurerai par là une grande jouissance et j'en serai moi-même fort heureux, quand ce ne serait que de pouvoir ensuite rire avec vous des sots auditeurs que cela vous fera. » M. d'Aranda lui tint parole et, pendant qu'il fut ambassadeur en France, M. Métra reçut exactement son bulletin et sut parfaitement jouer son rôle.