TRAITS DU COMTE DE MIRABEAU
On a prétendu que Mirabeau était un lâche, mais le comte Louis de Narbonne, avec lequel il s'est battu, a liautement rendu témoignage à ?a bravoure.
Il peut se faire que dans sa jeunesse il ait eu de la répugnance à se battre. C'est peut-être pour vaincre cette timidité naturelle, que dans son enfance il se fit voleur de grand chemin.
On ne peut pas douter qu'il ait joué ce rôle, après le témoignage de son beau-frère le marquis du Saillant. C'est de sa bouche que l'on tient que le comte de Mirabeau, âgé de dix-sept à dix-huit ans, était venu passer quelque temps auprès de sa sœur au château du Saillant. La foret de ce lieu, où jamais, jusqu'alors, voleur ne s'était établi, devint le théâtre de fameux vols. Il est vrai, ce que Ton n'avait jamais vu nulle part, que tous les effets volés étaient restitués quelques jours après par les soins d'un capucin.
Ou ne pouvait pas concevoir ce que cela signifiait. Mirabeau en riait à gorge déployée et, sous^ le prétexte d'aller lui-même à la recherche des voleurs, il sortait le soir au clair de la lune pour détrousser les passants, en leur mettant le pistol(*t sur la gorge.
Ce manège dura près de six mois, il fut enfin reconnu par le curé de l'endroit, qui sans rien dire lui remit sa bourse, et fut le lendemain matin réveiller M. du Saillant pour lui dire quel était le voleur.
On peut bien croire quelles mesures prit le marquis, pour que son beau-frère ne continuât pas cet infâme métier. Il le trouvait, néanmoins, tellement de son goût, qu'en voyant M. du Saillant venir, les larmes aux yeux, lui faire des reproches, il éclata de rire, comme s'il ne se fût agi que d'une espièglerie.
Cet homme passait pour avoir un tel talent de s'insinuer dans les esprits, et de séduire les personnes même les moins disposées à se laisser entraîner, que, dans un seul entretien, il fit tourner la tête à une jeune duchesse, qui pourtant était si prévenue contre lui qu'elle voulait lui refuser sa porte, s'il s'était présenté seul.
11 se glissa dans la maison, en compagnie du marquis de La Queille, son parent, et la duchesse n'osa pas renvoyer ^liiabeau.
Il savait paiTailciiicnt 1(^ moyen d'apprivoiser la jeune personne, aussi il ne parut nullement troublé du froid accueil qu'il en reçut. Elle élait nonchalamment assise sur un canapé, tenant une brochure à la main.
« ^ ous lisez, lui dit-il, Madame la duchesse, tel livre, je le reconnais à la couverture », et il discuta avec lant d'intérêt sur le livre qui venait de paraître, que la dame ne put s'empêcher de se plaire à lécouter. Elle avait déjà lu une i)artie du livre, elle se mit aussi à discuter sur le même sujet. Mirabeau lui lit adioitement quek[ues légères objections qui la mettaient à même de montrer de l'esprit; à mesure ([u'elle s'échaullc, .Mirabeau paraît faiblir dans la discussion.
Il la laisse un moment jouir de son triomphe, et, bientôt après, il trouve le moyen, par des tableaux non moins voluptueux que délicats, d'exciter l'imagination et les sens de celle dame.
Le marquis de La Queille ne douta point que les choses n'eussent été poussées à l'extrême, s'il n'eut été présent.