‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 12 sur 121 · I. Mémoires, cahier ii, p. G · texte numérisé non relu

I. Mémoires, cahier ii, p. G

lettres à lui remettre. On me demanda ces lettres, et je les remis à un prêtre allemand qui parloit un peu françois et qui m'avoit auparavant demandé mes passeports. On me laissa dans une antichambre pendant qu'on lisoit ces lettres, cl qu'on examinoit les passeports. Mais enfin, après un quart d'heure d'attente (|ui me parut un siècle d'humiliation, contre laquelle cependant ma résignation ne me permit pas de murmurer, je fus introduit dans le sallon et présenté par le prêtre allemand qui étoit l'anmonier du Grand-Prévôt, à Madame la baronne de Wisentliau sa sœur, à M. le Grand Veneur, leur frère aîné, et à toute la compagnie composée d'une vingtaine de personnes (jui presque toutes parloient iVançais. »

Les suites de ce début un peu pénible furent heureusement plus encourageantes. Le Grand Veneur se révéla un excellent homme, simple et cordial; le Grand-Prévot avait des connaissances, du bon ton et l'usage du monde; les dames étaient ornées de toutes les vertus. Les impressions de Fabry traduisent son inaltérable optimisme. Du reste, on s'était mis en frais pour lui être agréable ; on déboucha du vin de Franconie, on lui marqua « la plus touchante considération » ; au départ, un certain baron de Barkenhausen glissa dans une poignée de mains cordiale quelques écus « pour une messe » et partit comme un éclair !... Mieux encore ; le Grand-Prévôt lui donna à choisir comme lieu de séjour deux abbayes, celle des Bénédictins de Zangkeim, renommée pour l'érudition de ses religieux, ou celle des Bénédictins de

Banz, non loin de la maison de chasse de Stafelslien. Fabry visita les deux et se décida pour la seconde.

C'était une de ces splendides abbayes d'Allema- ^[^•ne, où le clergé régulier possédait d'importants domaines et des prérogatives politiques : vraie « maison royale », elle s'érigeait sur une haute montagne qui dominait une riche vallée arrosée par le Mein. Des «jardins charmants » y descendaient en terrasses verdoyantes et fleuries. En cette opulente Thébaïde, la vie coulait charmante et douce. L'Abbé recevait avec magnificence à sa table et Fabry y note que l'on dressait, en guise de surtout, un dessert de trente ou (juaranle plats, avant même de servir le potage et les viandes! Notre héros avait là une belle chambre chauffée, avantage appréciable car l'hiver de 1794-95 fut particulièiement rigoureux. Mais un des attraits de ce séjour résidait surtout dans la magnifique bibliothèque du couvent, riche en livres et en manuscrits. Les religieux aj)partenaient à la Congrégation des Bénédictins de Saint-Maur : une bonne partie d'entre eux étaient connus, même à l'étranger, par leurs travaux ; ils avaient traduit en allemand « les meilleurs auteurs français ». Fabry se lia particulièrement avec le P. Othmar qui lui donna des leçons d'allemand ; l'abbé apprit vite à le lire, bien qu'il fût gêné « par ses redondances et ses moitiés de

prépositions qui terminaient les plirases » ; ainsi put-il connaître dans le texte GessuerS Huber-, Gellert'; mais il parlait mal cette langue et continuait à s'entretenir avec les religieux en latin.

Fabry quitta pourtant celte retraite studieuse et confortable; il nous dit qu'il ne voulait pas rester à la charge d'une maison dont les dépenses étaient très élevées et que, d'autre paît, il désirait céder sa chambre à de nouveaux arrivants, notamment au prieur de Gorbie. Il accepta alors l'hospitalité que lui ofïVait le Grand-Prévôt. Son hôte remonta sa garde-robe fort défraîchie, le présenta au nouveau prince-évêque de Bamberg, comte de Buzeck, le fit inviter à la table du souverain : commensal d'un membre de Saint- Empire, il fut traité désormais d'Excellence. Ea société qu'on voyait chez le Grand-Prévôt était nombreuse et choisie ; l^'abry s'y créa de nouvelles amitiés parmi les leprésentants de la plus

I. Salomon (lessnor (1730-1788), né à Zurich; c'est l'autour des Idylles, si célèbres au dix-huilièine siècle (1756), traduites dans toutes les langues , et qui ont exercé en France, sur la littérature, une tjrande intluence.

a. Il s'agit vraisemblablement de Michel Huber (17:^7i8o4), né à Frankenhausen (liavière), traducteur en français de (îessner et de nombre d'autres poètes ou prosateurs allemands; il a beaucoup contribué à po[)ulariser en France la littérature germanique; il était aussi peintre.

3. Christian (îellerl (1715-1709), né en Saxe, auteur de Fables, de Conlcs, de f.erons de morale.

authcnliquc noblesse allemande : le comte et la comtesse de Brockstorft*, le l)aroii de Symnick, ex gouverneur de Mayence. Entie temps, il accompagnait son Ilote à son cliâteau de Buigslallen, dans un pays charmant.

« De belles prairies le séparent d'un coté de la petite ville d'Ilosclistadt qui lui présente un joli point de vue, tandis (pie des montagnes parfaitement cultivées el très riantes oIVrent dans presque tout le contour les plus agréables^ perspectives. Les jardins en sont arrosés par des eaux limpides et tout le pays forme par lui-même un jardin anglais assez embelli parla nature {)our n'avoir pas besoin de l'art. »

Des léceptions signalaient ces villégiatures, une table bien servie remettait le malheureux émigré des privations de toute sorte des années précédentes, et il lui dut peut-être même Taccès de goutte dont il souftVit l'hiver suivant ! Enfin — il nous le confesse lui-même — il semble qu'il n'était pas insensible aux attraits de la jeune baronne de Wisenthau et se plaisait-il à sa conversation plus qu'il n'était permis...

Il n'oubliait pourtant pas ses compatriotes. Il avait retrouvé à Bamberg l'évêque de Rennes, M. de Girac', qui devait par la suite être étroitement associé à sa destinée et auquel il s'attacha

I. François Barcau de Girac, né à Angoulèmc en 17^2, évèque de Saint-Bricuc (i70()), de Rennes en 1769.

de suite. Il fréquentait aussi le marquis de Lavarenne, ancien maréchal de camp à Metz, dont la femme et la fdle, sous le nom d'Hoffmann, « gagnaient leur pain à la sueur de leurs fronts », d'anciens officiers de l'armée royale, M. dePinel, le baron de Montchenu, le comte de Buat, le marquis de Beauharnais, fixé à Bamberg sous un faux nom. Il cxcursionnait en Franconie et aux abords de la Thuringe, dans ce pays qui est un des plus beaux de l'Allemagne, à Bayreuth, où il subit de nouveau, sans plaisir, les tracasseries de l'administration prussienne : du moins put-il admirer « Fantaisie », la maison de campagne des anciens margraves', agencée comme une (( Folie » française.

« Tout y rcspiroit pour ainsi dire le sentiment ; car à chaque pas que nous faisions, nous y trouvions de tendres emblèmes, des monuments élevés à la Reconnaissance, des temples dressés à l'Amitié, des grottes favorables à la Méditation, tout ce qui peut en un mot réveiller ou entretenir une douce sensibilité ».

Il vit Niiremberg : si la vieille cité, ou tout rappelle le seizième siècle, l'époque de Sachs et de Durer, n'excite chez lui aucune curiosité, il est frappé de la piété avec laquelle

I. Le dernier uiarf^nave de Baïreutli avait vendu son État au roi de Prusse en 1791.

les luthériens ont conservé les églises du Moyen âge avec leurs tableaux, statues, reliques et mausolées; les manufactures de Furth l'intéressent vivement, ainsi que la synagogue de Juifs et leur cimetière, situé « dans un lieu charmant qui eût convenu pour une maison de campagne ». Il revit AV urtzbourg et M"'" de Mérode ; il revit Banz ; il revit Langkeim, où il eut Tinsigne honneur d'être piésenté au prince de Gobourg et à sa femme : une des filles de ce prince avait épousé le Grand-duc Gonstaniin, petit-fils de Catherine II. Les conversations qu'il eut avec Fabry au sujet de la Russie se gravèrent dans l'esprit de ce dernier et contribuèrent plus tard à ridée d'y porter ses pas.

Pourtant tout n'était pas joie dans celte existence enviable,

... Medio ex fonle leponiin

Surgit aniar'i allqnid qaodipsis fîorlbiis nngal,

dit le poète. Malgré les cordialités apparentes, et l'incontestable serviabilité du Grand-Prévôt et des siens, il existait entre eux et Fabry une sorte de malentendu. L'abbé, en acceptant l'assistance de cette large hospitalité, contractait une dette qu'il craignait de ne jamais pouvoir acquitter. Au reste sa situation chez M. de Schaumberg était celle d'un inférieur, quoi qu'on pût faire et quoi que l'abbé pût chercher à se persuader. D'autre part, mille

choses le choquaient sans qu'il s'en rendît sans doute clairement compte. Il s'étonnait de l'union des catlioliqueset des luthériens qu'il déclare « véritahlement respeclahle », mais qui va trop loin à son goût. Bieji plus graves étaient les refroidissements provoqués par le choc des formes desprit différentes, de manière de penser ou d'agir étrangères. Un jour Fahry s'écria, fort étourdîment, il faut l'avouer, à propos d'une assez lourde plaisanterie que s'étaient permise des hôtes de Burgstallen : u C'est hien Allemand !... un Français n'aurait pas fait cela ! » Cette sortie jeta un froid, et M"'* de Wisenthau répliqua avec vivacité : une hrouille s'ensuivit, dont Fahry, éclairé sur ses penchants secrets, voulut bien remercier la Providence. Enfin beaucoup de personnes à la Cour de Bamberg n'avaient pas sur la dévolution les idées de Fahry. Le prince-évéque et le Grand-Prévôt — était-ce politique? — n'étaient pas loin de prendre le parti des Jacobins contre les émigrés. Tout échauffé d'indignation, Fabry imagina d'écrire une histoire des causes de la Bévolution française', pour convaincre les Allemands de leur erreur; il y travailla pendant son séjour à Bamberg, sans pouvoir, faute d'informations précises, mener l'ouvrage à bonne fin.

I. C'est le nianuscril intitulé : Histoire raisonnée de la Révolution, qui se trouve dans les archives de la famille dWyrenx.

Un soir, ])eiulanl un dîner clicz le (iiand-Prévôl, on atlaqna les prêtres franvais émigrés qu'on accusa de s'êlre mal conduits à Coblentzet le comte d'Artois qui y entretenait, prétendait-on, un sérail de vingt-deux maîtresses ! Fabry prit hautement et justement la défense de ses confières et de son prince; sa chaleur hii attira une sèche interru[)tion du maître de la maison : u Taisezvous et mangez. » C'était dur. l'abry oflVit» cette couleuvie » h Dieu, ^lais sa conscience et sa susceptibilité, noblement ond)rageuses, ne lui permirent pas d'en perdre le souvenir.

Au surplus, il allait falloir renoncer à cette existence, oii les amertumes dépassaient de beaucoup les l'elativcs douceurs. 1^'armée française de Jourdan approchait de la Franconie; on apprit bientôt, en juillet 1796, c[u'elle occupait AVurtzbourg, oi^i elle avait battu les Autrichiens. Tous ceux qui avaient quelque chose à sauver firent leurs préparatifs de départ; le prince-évéque de Bamberg, le Grand-Prévôt se réfugièrent sur le territoire prussien, à Kulmbach, près deBaïieuth. Aucune offre n'avait été faite à Fabry de les accompagner; le baron de Schaumberg s'était contenté de le munir de linge neuf et d'un viatique de trois louis. Voilà donc les protecteurs de l'abbé réduits au même sort que lui-même! Il n'avait pas l'embarras du choix : M'"^ de Beaufort était à Baïreuth et l'invitait à la venir rejoin-

die. La ville pouvait lui olViir un asile, à la eoii- (lilion d'y être ignoré des autorités prussiennes'. Mais cet asile ne pouvait être que leni[)oiaiie ; pour préparer Tavenir, il écrivit à la princesse de Cobourg, afin de lui rappelei" leurs enlietiens d(^ Langlvcini et de lui demander une recommandation auprès de sa tille, la grande-ducliesse Constantin ; son l)ut était d'obtenir en ilussie, ])ar sa protection, « un coin dans une bibliothèque ». Puis, le .") août ly»)^), ayaid envoyé ses l)agages en avant, il partit, aj)pu\é sur le solide bàlon à tête de cheval qu'il avait bérité du W lldel'onse ScliAvartz de Banz-. 11 se présenta à une i)orle secondaire de Baïreuth, déguisé, comme un promeneur qui vient de la baidieue, et passa devant le poste sîins dilliculté.

Baïreidh regorgeait de monde: mais la ptdice y était assez sévère pour que Fabry crut devoir se taire une petite queue, afin de n'avoir pas l'air (Tun piètre catholique. Tous les émigrés ne prenaieid pourlaiU ])as taid de précautions pour y demeurer; sans doute y avait-il quelques accom-

I. KappoloMs i[iw le roi de l'russc venait (te signer avee la liépuhlique Française la paix à Bàle (5 avril 1795) et s'était engagé, par là, à ne pas permettre des rassenibleinenls d'émigrés dans ses Klals.

•i. liaïrenth esl à nne jonn:ée de marche de Bamberg.

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modciucnts avec les argousiiis de S. M. l'iéderic- Giiillaume II I l\d)ry note, parmi les léfugiés, en dehors de M "" de Heaufort et de M""" Lava renne, M""" de CUoiseul, abbesse dn chapitre de Sainl- Louis de Metz ; le comte et la comlesse de Vio mesnil, la comtesse d'Olonne, S(eur dn premier; la comtesse de Salles, le vicomlc d'Andi<>-né, le marquis de (îallitïct, le marquis de Beauharnais, le comte et la comtesse de Vaubéconrt, la baionjie dePouiily, etc.. C'était des pins beaux noms de l'aristocratie française; beaucoup étaient sans ressources : M'"* de Pouilly s'était faite marchande de modes pour nourrir sa nombreuse famille. Tout ce monde se réunissait chez M"" de Beaufort. C'est grâce à cette vieillie et fidèle amie (jue l'abbé fut présenté à la baronne de Kriidener', femme du Ministre de Kussie à Copenliague : cette femme, qui devait devenir si célèbre, il la jugea « une femme aimable, de beaucoup d'esprit, instruite et bonne » ; elle cherchait un précepteur pour une de ses amies. Elle aimait les prêtres français et en avait toujours un auprès d'elle. Mais L'abry répugnait quel([ue peu, nous le savons, à

1. Barbe-Juliane de ^ iolingliof. baronne de Kriidener, née à Riga en 17(16. Sa vie est forl agilé(*; elle se sépara de son mari, véenl en l'rance à Montpellier, puis se erut appelée par Dieu à régénérer le flhristianisiue. Klle ôxert^a une grande influence sur Alexandre I" et inspira le préambule de la Sainle-Âllianee. eu 181."). Elle mourut en \S-i8.

ce métier ; il s'y fut iiéammoiiis résigné, car tout lui était bon pour ii être à charge à personne : son entretien à Baïreutli, si modeste fiit-il (i5 francs par mois, chambre et pension), avait été assuré pendant l'hiver 1796-97 grâce à la collaboration de M"" de Beaufort et de ses sœurs, du Grand-l^révôt et de la baronne de (i> mnick. Ainsi à la charge des autres, Fabry offrait à Dieu « le sentiment de celte humiliation », mais il la ressentait cruellement et cherchait des moyens de ti'availler; par surcroît, il supportait avec peine l'ascendant autoritaire de M"" de Beaufort, bien qu'il eut pour elle une vive afleclion. Que faire cependant? Helourner à Bamberg, que les Français avaient évacué', il n'y fallait pas songer; le prince-évéque en expulsait tous les prêtres français. Attendre de Russie une réponse qui tardait et n'arriverait peut-être jamais? c'était bien imprudent. C'est alors que l'Évéque de Rennes, qui s'était fixé à Vienne, le tira d'embarras en le nommant son grand-vicaire et lui proposa de l'accompagner chez la princesse Zamoïska, palatine de Podolie et sœur du Roi de Pologne détrôné en 1793, Stanislas Auguste Poniatowski. Il lui donnait rendez-vous à Briinn en Moravie. Le lundi de Pâques 1797, Fabry sortait de

I. Vpr(>s la (lt''fnilo do .lonidan par rArrhiduc Cliarles, à Stokac'h.

Baïreutli : au reste, il était temps. L'armée française commandée par lloelic s'était mise en marche; elle approciiait pour la seconde lois de AVurtzbourg; le Roi de J^russe avait donné les ordres les plus précis pour faiie sortir tons les émigrés de Baïreuth. C'est ainsi que commença pour Fabry la quatrième élape de son voyage.

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Désormais, l'abbé de Fabry semble délivré des soucis matériels les plus immédiats; son avenir est moins incertain, puisqu'il est sous la protection d'un évêque pourvu d'influences et de relations. Il voyage maintenant en voiture, promène ses yeux sur des contrées nouvelles, peu visitées des Français, et se plaît à les décrire. Moins préoccupé de son sort, il peut s'abandonner davantage à la curiosité et à son goût de l'aventure. Cette dernière partie de sa relation est à coup sûr la plus intéressante.

L'abbé se fît d'abord transporter de Baïreuth à Egra dans un chariot. Le pays lui parut beau, mais plein de tristesse ; ce sont les solitudes du Friclîtel Gebirge, au pied duquel Belle-Isle avait passé, au Sud, avec l'armée de Bohême en retraite en 17^1:^, au pied duquel Napoléon devait passer

au Nord, dix ans plus tard, en route pour les glorieuses étapes d'Iéna et dAuerstaed. De la jolie ville d'Egra à Pilsen, sa voiture de poste traversa un pays montagneux, sauvage, couvert de forets de pins. Pilsen, cité riante et agréable, était en émoi. L'archiduchesse Elisabeth venait de s'y réfugier, chassée d'innsbrùck par l'invasion française dans le Tyrol. De Pilsen, Fabry se rendit directement à Prague : « Je fus enchanté du coup d'œil de cette ville en descendant la montagne par laquelle on y ariive », dit-il. Il n'y demeura que trois ou quatre jouis. La ville était remplie d'étrangers réfugiés. L'abbé n'eut garde (l'(iinettre une visite au prince de Salm, archevé- ([uc de Piague, auparavant évéque de Tournai, qu'il avait eu l'occasion de rencontrera Paris; il se complut aussi à la réce[)tion exquise que lui fit la marquise Desfours, dame d'honneur de l'Electrice de Saxe et sœur du baron deMitrovski chez qui M^' de (iiiat lui avait donné rendez-vous à Briinn.

Ayant (juitté Prague à regret, il se dirigea par la diligence sur Iglau ; il ne remarqua que a de grandes plaines très fertiles en grains, des granges (jui ressemblent à d'immenses magasins ». Iglau lui sembla « bien bâtie et commerçante », au milieu d'un pays charmant, où tout abondait et à bon marché; au reste, il n'y avait pas un émigré. D'Iglau à Ihiinn. la voilure traversa les

collines svlveslres de Moravie. V mesure (ju'oii s*a|)|)r()ehail de hninn,

(( je vis sedrcouviir drvaul moi un païs qui uie rappeloil les plus beaux canlous de la Fiance; tout y étoit cultivé et pair des plus bc^llos productions de la nature, avec une adniirable varirlé. »

(Tétait rot)iilenle Moiaxie, un des gieuiers de rAulriche. Pour Bninn, Fahrv la ju<.»e une ville cliaruiante, accorte et ])iopre : « Je n ai jairiais vu nulle part, ajoule-t-il, le ])euple si bien mis. » 11 trouva, chez M. de Mitrovski, révécjue de Kennes, malade : en attendant son lélablissement, Tabbé fit le tour du pays; il y avait là ([ucbjues émigrés, uotamment la ebanoinesse de Bonibelles, et l'abbé de A crmont, l'ancien lecbMir d(^ Mai'ie-Antoinette ; celui-ci menait à Bninn une malbeui'cuse existence : « 11 auroil i)u, remarque^ Faluy parlant de son passé, jouer un i(Mc en France s'il eut eu de viais talents. » Mais la princesse Zamoïska écrivait pour presser l'arrivée des deux Français. 11 fallut s'arracher au charme de celle co([uette cite.

L'évéque de Rennes et son vicaire «général partirent donc le i5 mai 1797, dans une «jolie voiture » ; ils gagnèrent Olniulz par une belle roule; après cette ville triste, pleine de soldats invalides, et 011 Lafayelte se trouvait encore enfermé, ils sortirent par Teschen de la Silésie pour entrer

en Pologne. Tout de suite Fabry note la différence entre les pays autrichiens, prospères et tranquilles sous un gouvernement doux et paternel, et les pays polonais, où se voit (( Tempreinte de la misère » , triste conséquence de ranarcliie. Eglises et maisons sont en bois; les champs sont négligés, les liabitanls mal mis, la campagne oîîre peu de ressources. Sans doute ('racovic est une assez jolie ville; mais elle porte, dans son château ruiné, la trace des malheurs récents du pays. Et puis, quelles installations primitives, quel dédain du plus élémentaire confort ! L'évêque et l'abbé sont reçus par Tévêque de Smolensk :

« Nous dciiuuulàincs des lils cl ton les ces choses qui, par cela même qu'elles sont les plus nécessaires, doivent être les plus communes. Mais ce sont là précisément les choses les plus rares en Pologne, presque tout voyageur devant en être pourveu, les propriétaires de maison n'y onlguèies slrictemcnl que ce (pi'il leur en l'aul pour eux: et leurs gens. »

Si Ton finit par diesscr une couchette pour révéque, Fabry ne put obtenir même un matelas et dut coucher à Tauberge; elle était tenue par un Français nommé Parisot, qui, non content de ne lui rien demander en paiement, confectionna pour labbé un succulent pâté. Il y eut à la vérité des dédommagements : les deux voyageurs furent en clTct, par contre, magnihquement

traités par le princc-cvcque de Cracovie, chez lequel ils furent présentés au prince Lubomirski. Au bout de cinq jours, ils quittèrent Cracovie pour se diriger vers le ^ord.

Après un trajet monotone au travers de landes, de sable et de bois, et de misérables bourgs qu'on décorait du nom de villes, on atteignit la (( plaine riante et fertile » qui longe la Yistule. Une dernière escale au superbe château de Poulhavi (!), [)ropriété du prince Adam Czartoriski, frèie de la princesse Lubomirska et beaupère du piince Louis de W urtemberg :

(( Des bois, des gazons soignés, de petits clieinins tablés, des eaux limpicles qui serpentoient, des pavillons (jui s'olTioienl à nos regards nous signaloient un beau séjour ».

Les visiteurs fui'cut accueillis avec cordialilé j)ar le prince Adam et sa famille. Le futur favori d'Alexandre 1" « était un homme de beaucoup d'esprit, possédant i)lusieurs langues, très instruit, bien fait et ayant des manières très nobles ». Après un repas (( parfaitement bien servi, nous passâmes sur une terrasse couverte d'où les yeux plongcoient dans la Yistule et découvroienl dans l'horizon une vaste étendue » ; mais l'évéque harassé avait hâte de parvenir au terme de son voyage, l'abry dut écourter la visite, avec le regret, dit-il, « de ne pas pouvoir nous prorne-

nci- dans les l3(.'aiix jardins (jui s'ollVoiciit à nos regards ». J.eur hôte leur donna des chevaux et ils airivèrent au cliateau de Demhlin, eliez la palatine Zamoïska, le 27 mai au soir.

Ici commence pour l'ahhé de Fabry une période de pénibles épreuves. Si sa délicatesse avait souflert chez le (aand-Prévot du Chapitre de Bamberg, il allait recevoir chez M"" in Palatine de Podolie de plus rudes atteintes. Celle dame, âgée de soixante-huit à soixanle-dix ans,

« étoit d'une grande laiile et fort grasse ; ell(^ ne nie païut point avoir jamais été urie belle personne. Sa figure annonçoit du caractère: mais c'étoit moins un air de dignité qu'un ton de représentation qu'on voyoit dans ses manières. L'usage du giaiid monde avoit donné à son esprit une soile de culture relie s'exprimoit en franrois en bons ternies et avec tacilifé; inais des acretés qu'elle avoit dans la g«^rge donnoienl (pielquefois à sa voix un ton aigre et désagréable ».

Le portrait n'est ])as brossé avec rhabituelie indulgence de l'abbé. L'entourage de la Palatine, sa petite-fille, encore enfant, sa tille, la comtesse de Minischek {'}), qu'on ne vil (pi 'à Saint-Pétersbouig, ne lui inspiièrent pas plus de sympatbies. C'est que, en dépit tlu titre de comte qu'il s'était octroyé, sur les conseils de M. de (îirac, pour impressionner les Polonais, Fabry fut tiaité lout de suile en sul)nllerne, comme s'il eut été le

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