‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 111 sur 121 · GÉLÈRRES AU XVIII^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

GÉLÈRRES AU XVIII^ SIÈCLE

La piemière, M"' de Launay ', se fil connaître par une lettre pleine de sel, qu'elle écrivit à Fonlenelle, à l'occasion d'une visite que celui-ci avait faite à M"- Le Ford, fille d'une grande beauté qui feignait d'être possédée du démon, par le conseil de sa mère. A quelles bassesses ne conduit pas l'intérêt ou la vanité !

Cette lettre ayant mis M"*' de Launay en réputation, M""^ la ducbesse du Maine, dont elle était femme de chambre, et à qui elle avait eu le mal-

I. M'^' Gordier de Launay. baronne de Staal (1(18:^-1750). fille d'un peintre. Elle fut la lectrice et la dame de confiance de la duchesse du Maine, et fut l'àme de la petite cour de Sceaux; impliquée dans la conspiration de Cellamare, elle fut mise à la Bastille; elle épousa, en 1785, un ofTicier suisse, le baron de Staal. Ses Lettres cl ses Mémoires sont une des œuvres les plus charmantes du début du dixliuitième siècle.

heur de déplaire à cause de sa maladresse et de sa vue basse, commença alors de l'apprécier, et la fît jouir de sa société et même de ses confidences. Tout cela lui valut d'être enveloppée dans la disgrâce de la duchesse et de passer avec elle deux ans à la Bastille.

Ayant ensuite épousé M. de Staal, olficier des gardes suisses, et depuis maréchal de camp, elle écrivit ses mémoires, où le cœur humain est peint avec autant de vérité que de finesse. Cet ouvrage se fait livre avec délices, par l'union si rare de l éloquence et de la simplicité de l'esprit et du goût, de la pureté du style et du naturel.

On lui reprochait de n'avoir pas dit dans ses mémoires tout ce qui la concernait. Elle répondit fort poliment ([u'elle ne s'était peinte qu'en l)usle.

La seconde femme est M"" de Graffîgny'. Qu'on se représente la femme d'un capitaine d'infanterie, vivant en Lorraine, dans sa gentilhomière, tout occupée de son ménage, et qui ne songeait rien moins qu'à devenir auteur.

Elle était aimable, avait du naturel et fixa l'at-

I. Françoise d'Issembourg d'IIapponcourt. daine de Graffîgny (1695-1758). Lorraine d'origine qui se fixa à Paris en 17^8, protégée par la duchesse de Richelieu. Ses Lettres d'une Péruvienne {i'\^>) eurent un très gros succès. Elle a fait aussi des drames et des petites pièces pour les enfants.

teiili(3ii de M""^ de Boiilïlers^ qui eut roccasion de la voir dans quelque château. Elle l'attire chez elle et lui propose quelque temps après de l'accompagner à Paris où elle voulait passer l'hiAer.

M'"*' de Graffîgny se fit une grande fête d'accompagner M'"*" de BoulHers, et celle-ci ne manqua pas, à son arrivée, de la présenter à ses amis.

Elle avait une société de gens d'esprit qui, un jour, formèrent le projet de s'ériger en une sorte d'académie, oi^i chacun serait ohligé de porter à son tour une de ses productions à lire, ne fût-ce qu'une chanson. M'"' de Gralfigny eut heau demander grâce, représenter qu'elle n'était qu'une provinciale, qui n'avait qu'aulant d'esprit qu'il en fallait pour goùler celui des autres et admirer le leur, elle ne put obtenir de dispense et fut obligée de se soumettre à la loi commune. On lui dit pour la consoler: (( Si vous ne faites rien qui vaille, vous n'en aurez pas moins payé votre écot à la société, puisque cela nous amusera. »

Elle venait de lire l'histoire du Pérou, et, l'esprit plein du temple du soleil, des imas, etc., elle forma là-dessus son plan des Leltres prru-

I. Maric-l'raiiçoiso-Cathorine do lîoauvau-Craon. mai- (juise de Boufllors. joua un rôle à la Cour du roi Stanislas à Lunévillc. Une des femmes les plus spirituelles de son temps, surnommée, pour d'autres raisons, la « dame de volupt ' ». 11 ne semble pas que M"'' de Cîratrigny acquît chez elle sa renommée, mais plutôt comme commensale de Voltaire.

viennes, ci, se livrant à son inspiration, elle sut si bien employer le langage de la nature, que, lorsqu'elle lut ses premières lettres, au lieu de se moquer de la provinciale, l'on ne put assez admirer la beauté de son génie.

Enfin la troisième femme était M"" Ricoboni*. C'était une médiocre artiste de la Comédie italienne. Retirée du théâtre à l'Age de soixante ans, elle n'a>ait pour vivre qu'une pension de ([uinze cents livres. Elle jugea qu'elle pourrait augmenter sa fortune et occuper ses loisirs en écrivant.

Elle se mit à faire des romans, et chercha dans la nature même ses tableaux et ses expressions. Si elle n'eut point dans cette canière un brillant succès, elle en obtint un réel. N'étant ni riche, ni belle, elle n'eut point de prôneuis, mais, ce qui devait bien plus lui plaii'c, elle eut beaucoup de lecteurs.

A la beauté du naturel, et à la vérité des sentiments de tous ses ouvrages, on peut joindre un ton de décence qui plaît toujours.

I. Maric-Jcanne Laboras de Mozièros, femme Riccoboni (171^-179^). S'élant éprise de Facteur Antoine Riccoboni, elle l'épousa et entra au théâtre. Ses romans ont de l'intérêt, mais trop de redondance.

LXWVll

Page 1