‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 113 sur 121 · LE BON VILLAGE · texte numérisé non relu

LE BON VILLAGE

La marquise de Laiser' s'était réfugiée avec ses enfants clans un village de Savoie, à peu de distance de AJontmeillan. Celte ville était à cliaque instant menacée de l'arrivée des Français. ^lais, comme cette dame avait souvent éprouvé la fausseté des bruits que Ton répandait, elle ne se pressait point de chercher un autre asile.

Un jour, on vient en toute diligence lui dire que les Français sont arrivés et qu'il faut partir sur-le-champ. Elle aurait voulu rester que son hôte et tous les habitants du village, tant elle y était chérie, s'y seraient opposés, car ils n'auraient pas pu la cacher avec sûreté.

Elle n'avait ni cheval ni voiture, rien de prêt pour le voyage; on ne lui laisse pas même un

I. Ancienne famille d'Auvergne. — Armes : de sable à une bande d'or, accompagnée en chef d'une étoile et d'ime rose de même et en pointe d'une rose et d'une étoile d'argent.

quart d'iicare pour s'habiller, ou la presse tellement que, remplissant avec précipitation ses poches du peu dor et d'argent qu'elle avait, elle n'a pas le temps de ramasser celui qu'elle laisse tomber à terre.

La voilà en route avec ses enfants et deux domestiques ; après avoir gravi de hautes montagnes et fait bien du chemin sans savoir où elle allait, elle arrive à la porte d'un couvent de Chartieux.

VMg y est fort bien accueillie, y tombe malade et y reste jusqu'à ce qu'elle soit bien rétablie. Elle ne tarda pas à apprendre que les Français s'étaient retirés de Montmeillan et s'empresse de retourner dans ce village.

Elle ne se tlallait point d'y rien retrouver de ce qu'elle avait laissé; elle se consolait en pensant que, du moins, elle ne serait pas obligée d'aller plus loin.

Son hôte la voit revenir avec satisfaction. Elle rentre dans son ancien logement et n'y trouve rien. Mais un moment après, elle n'est pas peu surprise de voir tous les habitaiits du village venir lui rai)porler, l'un une malle, l'autre un matelas, celui-ci du linge, celui-là. des livres ou d'autres effets. Ils s'étaient distribué tout ce qu'elle avait pour le mettre à couvert chez eux, et tout lui fut exactement rendu, jusqu'à l'argent qu'elle avait laissé tomber.

Quelle fut sa joie ! Il faut dire que la marquise de Laiser, par ses bonnes qualités et ses vertus, ^vait su mériter l'estime universelle.

J'ai vu cette dame depuis à Paris.

LE CHEVALIER D'APCHON

Le chevalier cLApclion', capitaine de vaisseau, renommé pour sa grande loyauté, était tranquille à Chambéry avec une foule d'autres émigrés, lorsque le marquis de Montesquiou-, à la tête d'une armée, vint s'emparer de cette ville.

Elle était sans défenses, les émigrés ne pou- A aient donc pas y rester en sûreté; ils n'eurent que le temps de se sauver et laissèrent à la discrétion des Français leurs bagaoes et leurs effets.

Le chevalier d'Apchon avait pour toute fortune une cassette contenant Ao.ooo francs en or; mais il se trouva si pressé de partir qu'il n'eut même pas le temps de recommander à son hôte de la bien cacher.

I. (Ihof d'oscadro: s'était distiiigiu' dans la «iiicrre û'Xxuvv'iqwc.

:i. Anne-Pierro, marquis de Monlosiiuiou-Fezonsac (17A1- 1798), maréchal de camp en 1780, de l'Académie française en i78'4, fut général en chef de l'armée du Midi en 1792, conquit la Savoie, mais, suspect, dut émigrer.

Il vint le lendemain à Genève chez M"" Fraknei", ([ui avait été Tamic de Voltaire, et oii se trouvait une très nombreuse compagnie. Là, il se ïïiet à faire toutes ses co m pi ai ni es sur la perte de son argent. Son chagrin élait extrême et il ne ménageait pas les termes en parlant des Français. M'"" Frakner eut beau lui faiie signe, il continuait de plus belle, lorsqu'enfin elle l'avertit que leur commissaire général était là. Cela ne calma pas son emportement.

(( Tous les ménagements, disait-il, me Teronlils rendre mon argent? »

Le commissaire général', qui en tendait tout cela, n'ouvrit pas la bouche, mais, s'élant informé secrètement du nom de l'hôte du chevalier d' Apchon , il envoya sur-le-champ des ordres pour qu'on lui demandât la cassette et qu'on la lui apportât.

Le lendemain, il se fit un plaisir de la remettre lui-même au chevalier d'Apchon, pour lui prouver qu'ils n'étaient pas tous des gueux comme il l'avait prétendu la veille.

Le chevalier fut inhuiment touché de ce procédé généreux, et son aventure m'inléiesse d'autant plus que je l'avais connu à HocheforI, où il m'avait invité à dîner sur son bord.

Page 1