‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 117 sur 121 · MADEMOISELLE LOLOTTE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE LOLOTTE

La célèbre Lolottc fat vendue par sa mère au célèbre lord duc d'Albermale. Elle n'avait que quatorze ans. Son caraclèreétaitciiarmant comme sa figure. Elle avait beaucoup d'esprit naturel qu'elle travaillait à perfectionner par l'étude des belles-lettres et de quelques notions de baules sciences. Elle présidait avec beaucoup de grâce et de dignité à la table du duc. Sa conduite fut toujours honnête, modeste et tellement réservée qu'elle inspirait une sorte de respect et d'admiration.

Le duc, qui sentait tout ce qu'elle valait, honteux de ne pas l'épouser par un préjugé de famille, voulut la dédommager, en dénaturant la plus grande partie de sa fortune, afin de lui en laisser la jouissance après sa mort. Il fiten France des acquisitions considérables qu'il lui légua par un testament conçu dans les termes les plus honorables pour elle. Il mourut.

Deux neveux partirent de Londres pour venir à Paris faire casser le testament. Mais le Parlement, après les informations qui furent prises sur la conduite de M"- Lolotte, maintint sa validité.

M"' Lolotte était bien éloignée de triompher de cette victoire. Elle fit prier ses adversaires de passer le lendemain chez elle. Ils s'y rendirent.

c( Messieurs, leur dit-elle, vous ne me rendriez pas justice, si vous croyiez qu'un vil intérêt m'a porté à vous disputer les biens que vous réclamiez. J'ai l'honneur de vous déclarer que je n'ai eu d'autre vue en soutenant un semblable procès que de défendre la mémoire d'un homme qui m'a aimée comme son enfant et que je respectais comme un père. Le Parlement, en me donnant gain de cause, a prouvé qu'il ne s'était pas conduit en insensé ou en homme séduit. Voilà sa mémoire vengée et cela me suffit. Quant aux biens, j'ai fait préparer par mon notaire un acte authentique de renonciation, que je vous prie de recevoir. »

On peut juger de l'admiration des deux neveux pour une aussi généreuse personne. Après cela ils furent obligés de convenir que leur oncle ne lui avait accordé de si grands bienfaits qu'à raison de la grande estime qu'il avait pour elle.

Ils se piquèrent de la même générosité et la supplièrent de garder tous les biens. Elle persista dans son désintéressement, mais ils firent tant

d'instances qu'ils la forcèrent enlin à accepter I2.000 livres de rentes.

Le marquis d'IIérouville, qui depuis longtemps aimait M"" Lolotte, sans qu'elle eût jamais donné de son côté aucun encouragement à sa passion, n'eut rien de plus pressé, lorsque la bienséance le lui permit, que de lui offrir sa main. Elle l'épousa.

M""'" la marquise d'IIérouville s'acquit une grande considération en Flandre où son mari commandait, ainsi qu'à Paris où il résidait.

C'est de ce mariage ([u'est née M"" la comtesse du Chastenet-Puységur, cette femme si aimable, si insti'uite, si respectable qui, dans mon émigration, a daigné m'iionorer de son amitié, jusqu'à vouloir partager avec moi le peu de ressources qui lui lestait.

MADExMOI SELLE CLAIRON

M"' Clairon* fut une actrice célèbre, mais ses talents ne se bornaient pas à })aialtie avec éclat sur le théâtre, elle iiossédaillont ce qui ])laît clans la société et s'assujettissait tous ceux qui avaient quelques rapports avec elle. Elle n'avait en aucune manière le ton d'une courtisane et, par sa contenance, au lieu du mépris inspirait le respect.

Le margrave de Bayreutli désira l'avoir dans son palais en Franconie. Elle se fit longtenqDS prier et lui promit enfin d'aller y passer une année, mais sous la condition qu'il se réconcilie-

I. Claire- Josèphc Lcgris, do Latudo, connue sous le nom de Clairon (i723-i8o3). (Célèbre tragédienne dont l'art rafiiné n'a pas élé dépassé; elle vécut dix-sept ans à Anspach. auprès du margrave. Elle a laissé des 3/^'inoircs (1799) intéressanls par leurs réflexions sur l'art draniali(iue.

rail auparavant avec sa l'eninjc dont il était séparé depuis longtemps. Cette léconciliation eut lieu et M"' Clairon tint parole.

On se souvient encore à liayreuth, où j'ai passé huit mois de mon émigration, de tout le bien qu'y a fait cette fille célèbre. Le margiave ne l'avait appelée que pour ])résider à ses fêtes. Elle voulut lui être bien autrement utile. Elle lui inspira le désir du h'wn public, lui fit prendre le goût d'établir des manufaclures dans ses l'^tats, des maisons de tiavail pour les pauvres, d'ouvrir des grands chemins. En un mot elle lui donna de sages conseils pour rendre florissantes ses principautés de Bayreuth et d'Erlang. Les catholiques, qui y sont établis, n'oublieront jamais que c'est à elle qu'ils doivent la construclionde leur église.

Le comte de Yalbelle, qui à sa naissance joignait une fortune de loo.ooo livres de rentes, voulait absolument l'épouser, mais elle s'y refusa en lui disant :

c( Je crois bien que si je devenais votre femme, loin de rien perdre des égards que vous voulez bien avoir pour moi, je les verrais plutôt s'augmenter par respect pour vous-même. Mais le nom de comtesse de Valbelle m'obligerait à de trop gros sacrifices pour que je puisse être jalouse de le porter. Toutes les grandes dames qui m'honorent aujourd'hui de leurs bontés croiraient audessous d'elles de vivre en ma société lorsque je

serais devenue leur égale. La sociélé de mes anciennes compagnes me serait interdite et M'"" la comtesse de Valbelle se respecterait trop pour se rien permettre de ce que peut faire sans conséquence M"' Clairon. »

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