C'est le futur ministre de Louis Wlll
3. Henri Essex Edgeworlh de l-'irmont (i7'i"> i^^t>7). prêtre irlandais; c'est lui ([ui assista Louis \V1 à ses derniers niomenls.
qui lui anachc daus ses Mémoires un mot ému sur le désastre de nos armées, Erfurt, Gotha, Eisenaclî, Ilanau, Cassel, Francfort. Les deux voyageurs parvinrent enfin à ^layence. C'est là que commençait alors la France; 1^'abry se présenta au préfet, Jean Bon Saint-André, dont (( le nom seul lui faisait liorreui- », et qui le reçut avec courtoisie. Puis, par Worms, Deux-Ponts, Saarbrûcli, les exilés gagnèrent Metz, et de Metz prirent la poste, par Verdun, Sainte-Menehould et Chàlons, pour arriver enfin à Paris.
Quels sentiments furent ceux de l'abbé de Fabry en revoyant cette ville qu'il avait quittée depuis plus de douze ans! Il la trouva toute changée. Ce n'était plus le Paris élégant et brillant des derniers jours de l'ancien régime. De la porte Saint-Martin à la Madeleine, pas une seule voiture. (( Le coup d'œil de Paris nous attrista », écrit-il. Il n'y découvrait plus ses amis d'autrefois ; quelques-uns avaient suivécu à la tourmente, le comte de Lacépède, le docteur Portai, l'abbé de Pontevez, surtout M'"*" de Soisy : sur eux, comme sur Fabry, avait passé le vent des révolutions et des transformations du monde; ils étaient encore étonnés de ne ])lus rien retrouvera la place habituelle, comme les survivants d'une grande catastrophe, et ils n'avaient pas encore eu le temps de regretter le passé, ni de s'habituer au présent. A ces mélancolies se joignirent pour Fabry les
eiimiis (les interrogatoires chez Fouché, et l'humiliation d'être seulement autorisé à demeurer en France, sous la surveillance de la police, en attendant une radiation de la liste des émigrés qu'il ne devait obtenir que plusieurs années ])lus tard .
L'abbé avait hâte de revoir son pays; à Bordeaux, à Auge', il rejoignit tout ce qui restait de sa famille. Il avait hâte aussi de revenir dans son cher Saint-Omer et de faire en Artois, en Flandre, en Picardie, en Belgique une tournée de connaissances et aussi de reconnaissance. Dans ces lieux également, tout avait changé, et Fabry ne put les contempler sans l'indicible mélancolie qui se mêle aux regrets ou aux souvenirs douloureux. Mais les voyages, dont il avait pris le goût, ne pouvaient sulfire à son activité. >ul doute que l'abbé eût souhaité un poste dans l'Église nouvelle; mais il était sans protecteur auprès du maître de l'heure, et du leste trop desservi pour ses attaches légitimistes. L'évêque de Rennes lui procura un poste dans les bureaux du nonce à Paris, le cardinal Caprara. Fabry croyait y être quelque chose, il ne fut qu'un scribe, se dégoûta de ce travail sans intérêt et revint à Auge. Il accepta aloi-?, pour prêcher d'exemple, la cure de
I. Le château d'Aude, près La IMuiiie. petite \'\\\o à cinq lieues au sud d'Ageii. dans la Loinagne.
Lamontjoie; l'évêque d'Agen, qui restimait, y joignit le titre de chanoine honoraire et le nomma même son grand vicaire en 1809. Mais en 1820 Fabry se démit de sa charge et devint chanoine titulaire. Il avait renoncé à tout désir, à toute ambition et vivait modestement de sa part de fortune et d'appointements, dont il faisait de largos aumônes. Il mourut pieusement, après une retraite de quatorze années, âgé de quatre-vingtquatre ans, le 24 juillet i834.
YI
C'est pendant la dernière partie de sa vie qu'il revit tous ses manuscrits et les corrigea. iNous avons parlé de la plupart d'entr'eux; il faudrait mentionner un certain nombre d'ouvrages religieux : (Commentaires des Psaumes (inachevés), De r assistance d'esprit à la sainte Messe, Objections des impies, Sermons, etc.. L'abbé avait un faible pour la morale en histoires. Il écrivit, pour l'instruction de sa cousine Ferdinande de Grossoles de Flamarens, un apologue d'une centaine de pages, intitulé : Voyages d\m ermite oa la Providence. Il pensait aussi que l'enseignement, pour porter ses fruits, doit être pittoresque et amusant; et c'est pour distraire et instruire en même
temps ses neveux et nièces qu'il composa Les Historiettes de mon vleax oncle.
Ces petits contes n'ont pas la prétention d'être de l'histoire; tout au "moins n'en sont-ils que les miettes ; leur authenticité est en plus d'un cas discutable. Sauf pour quelques récits qui intéressent des émigrés et qui peuvent intéresser l'histoire générale de l'émigration, Fabry n'a que rarement été le témoin des faits qu'il rapporte, ou ne les tenait, le plus souvent, pas directement de témoins. Ces anecdotes, il les a probablement entendues de la bouche des nombreuses personnes qu'il a fréquentées durant sa vie et son exil, et dont quelques-unes pouvaient, par leur rang social, les savoir de bonne source. Peutêtre en a-t-il puisé quelques-unes dans les ouvrages contemporains, dont il aimait à faire des extraits pour son usage personnel' ; en tous cas, la plupart accusent un air de vraisemblance, quelques-unes s'accordent avec l'histoire ellemême, beaucoup ont la vérité générale des mots dits « historiques », dont l'exactitude est subordonnée à la recherche du trait; en toutes on remarque des détails de mœurs qui sont bien de
I. Il existe, dans les papiers de la famille d'Ayrenx, deux inaiiascrits. l'un intitulé Dits et Fdils remarquables ((38 pages, extraits de la Biographie universelle), et l'autre Petit recueil pour la Mémoire (loo pages, extraits des ouvrages contemporains).
leur temps et qui suffiraient à leur communiquer quelque intérêt, si la bonhomie de leur allure, la familiarité de leur forme, où ne manquent pas les expressions d'une saveur locale, l'aimable abandon de ces causeries d'aïeul à la veillée, n'en rendaient la lecture aisée et assez attrayante. Au surplus, ces historiettes, que l'abbé destinait à instruire en amusant, renferment une morale; et cette morale est bien du siècle où Fabry vécut ses années de jeunesse, d'espérances et d'ambitions. A les lire, on se sent loin des homélies du récit d'émigration et de la résignation passive qui paraît dans les Médllallons sur la Révoliilion française. Revenu dans son pays, ayant renoncé atout, l'ex-giand-vicaire de M^' deBruyères-Chalabre s'est plu, en revivant ses souvenirs du siècle passé, à revêtir sa personnalité d'autrefois; et l'àme de ce siècle léger, narquois et spirituel anime ses petits contes. Aucun rigorisme ne s'y montre; pour être fort pieux, l'oncle n'était pas un austère et sombre moraliste et prenait la nature humai. ic Icllj (^u'. Ile était. La gauloiserie n'en est même pas absente : la mésaventuie de la comtesse de Bragelonne, l'histoire de ^jnie ^Q Fourqueux ressemblent à toutes les anecdotes un peu graveleuses dont nos pères liaient avec franchi^e et dont les gens du pays de l'abbé ont loujouis semblé assez friands. En vérité, ces historiettes, écrites sous la Uestauration par un
vieillard, appartiennent véritablement au dix-huitième siècle.
Si l'abbé a voulu qu'elles pussent servir à l'instruction de ses petits-neveux, c'est moins pour, dans ce recueil, former leur àme que pour les guider dans la vie et les aider à y faire leur chemin. Faire son chemin fut la grande chimère de Fabry dans sa jeunesse; à défaut d'une haute naissance et d'une grande fortune, le savoir-faire aussi bien que le savoir, l'art de plaire, le talent de cultiver les occasions, de profiter des hasards, d'exploiter sa chance, l'habileté à se pousser, à se faire valoir, discrètement et avec esprit, sont les meilleurs moyens d'arriver à la fortune et aux emplois honorés. Plus peut-être que tout autre Français, un Gascon sait tout le prix d'un bon mot placé à propos, d'une démarche opportune, d'une réputation de bon vivant et de causeur amusant, d'une souplesse qui n'exclut pas la (ierté, et d'une modestie qui dissimule et fait pardonner l'ambition. La médiocrité de la condition dans le pays des « cadets » faisait une loi de devenir des espèces de virtuoses dans l'art ditïîcile d'arriver. Tout le monde ne peut pas être d'Artagnan ou Cyrano de Beigerac. Fabry ne rêvait pas de destinées aussi brillamment romanesques; mais il est un peu le cousin germain de ses illustres compatriotes, et il se flatte de léguer à ses héritiers, à défaut de pécule, un ba-
gage de conseils en action, qui leur donne des moyens de réussir où les circonstances l'ont fait lui-même échouer.
C'est pourquoi, en leur léguant ses Historiettes, il a prétendu leur donner un lot de ces anecdotes qu''il est bon de savoir et qu'il est encore meilleur de raconter. N'est-ce pas un moyen d'attirer sur soi l'attention que de paraître informé des circonstances de la vie des hommes connus, de montrer cette érudition de salon, superficielle, sans doute, et un peu vaine, mais qui, parée de cet esprit léger avec lequel les Français excellent à traiter tous les sujets, est plus apprécié, dans les réunions élégantes, que les connaissances solides? Fabry en a mis pour tous les goûts; il y a, dans son opuscule, des anecdotes sur la Cour, sur les grands, sur la finance, sur le clergé, sur la bourgeoisie, sur le monde des lettres et des théâtres. 11 n'est presque pas un point que puisse efileurer la conversation, à l'exception des choses sérieuses, sur lequel l'héritier de Fabry ne soit en mesure de dire son mot et de se procurer un succès personnel. Sans doute, ce n'est pas ainsi que l'on devient ministre, mais c'est ainsi que l'on peut réussir dans la société, faire un brillant mariage, et obtenir des places honorables et lucratives, pour peu qu'on joigne quelques avantages personnels aux précieuses ressources fournies par ce petit recueil.
cm
Gomment n'en concevrait-on pas l'espoir, à lire les exemples, aussi nombreux que notoires, de cadets arrivés à l'opulence, d'hommes obscurs montés jus(prà la célébrité!^ Les héros de beaucouf) de ces liistoiiettes parlent de rien, airivent à tout, c'est-à-dire à la richesse. La plus haute naissance ne sutTisait déjà plus pour donner du lustie, si la foitune ne s'y trouvait jointe ; le maréchal de Clermont-Tonnerre, M. de Vérac, le marquis deLupé, verrons-nous ici, n'eussent guère compté par eux-mêmes, si la providence ou la chance n'avaient doré leur antique blason, ("est qu'au temps de Fabry l'argent commençait à devenir le grand maître : on se prosternait devant lui, on recherchait déjà les riches alliances. Notre narrateur constate le fait; il ne juge pas. Il avait trop souffert d'impécuniosité pour ne pas savoir le prix de ce qui sert à se tout procurer. Morale pratique, toute d'expérience, dont il tempère la sécheresse par une forte piété, par un vif sentiment de l'honneur et par le culte de l'ingéniosité et de l'esprit.
Il serait vain de chercher dans ce petit ouvrage des idées plus profondes. Il faut se borner à le lire comme un délassement, celui d'un liomme qui a beaucoup vécu, assez soulîert, conservé, à travers ses vicissitudes et malgré ses déceptions, une bonhomie tranquille et souriante, dont la foi robuste est pourtant indulgente aux
faiblesses des hommes, dont la religion, tolérante et douce, ne sait pas maudire, mais est encline à corriger et à pardonner. Fabry a fait des œuvres plus attachantes ou plus solides : nulle n'est plus capable que celle-ci de peindre ce vieillard aimable et fin qui fut, en même temps qu'un excellent chrétien, un abbé goûté dans le monde, un grand-vicaire administrateur éclairé, un ecclésiastique digne des honneurs qu'il ambitionnait, l'homme d'un temps et d'une société disparus et dont tous ces souvenirs attestent chez lui un regret, que nous ne laissons pas que de partager.