M. DE BRABAXÇOÎS ET LE GRAND CONDE
M. de Brabançois, genlilhomme de la Marclie, avait sa terre voisine de celles du grand Condé. Il arrivait de là que, soit qu'il fût entraîné par son gibier, ou qu'il les trouvât plus giboyeuses, il y chassait quelquefois. Les gardes-chasse du prince le dénoncèrent à leur maître, qui leur ordonna de l'arrêter, la première fois qu'ils le trouveraient chassant sur son territoire. M. de Brabançois en est instruit, et se fait un point d'honneur d'aller, avec quelques affidés, braver les gardes-chasse du prince. Il s'ensuivit un combat où l'un des gardeschasse resta sur la place, mort ou grièvement blessé.
Les amis de M. de Brabançois n'eurent pas de peine à lui faire comprendre qu'il s'était mis dans un mauvais cas, et lui conseillèrent de partir sur-le-champ pour aller se jeter aux pieds du prince et implorer sa clémence. Il suivit ce cou-
seil, mais son arrivée à Paris avait été précédée parcelle d'un courrier, que les gens d'affaire du prince avaient cru devoir lui dépêcher, pour l'informer de ce qui s'était passé.
Le prince était donc instruit de tout, et fort en colère, lorsqu'il se présenta pour demander une audience. Il est introduit. C'était un homme de six pieds. Le prince sort du cercle nombreux où il était en ce moment, s'avance vers lui, le prend par une de ses moustaches et la lui tire en disant: « C'est donc vous qui êtes le braconnier redoutable qui tue mon gibier et mes gens, n
M. de Brabançois outré de l'insulte que lui faisait le prince lui dit d'une voix forte : (( Monseigneur, vous êtes le vainqueur de Rocroi, de Lens, de Nordlingue, je respecte en vous la France, mais pour celui-ci, ajouta-t-il, en portant ses regards et en levant la main sur le duc de Longue ville S son neveu, qui était à côté de lui, pour celui-ci qui n'est vainqueur de rien, il m'en fera raison. » Il lui applique un rude souiïlet,. puis tirant l'épée, et s'ouvrant un passage à tra-
I. Henri II de Lon<^uevillc (lôgô-iGGS), époux d'Anne- Geneviève de Bourbon-Condé, la sœur du grand Condé, dont on connaît le rôle romanesque pendant la Fronde. Le duc de Longueville était gouverneur de la Normandie qu'il souleva contre Mazarin et fut arrêté en même temps que Condé et Conti (iG5o). Remis en liberté, il se tint en repos jusqu'à sa mort.
vers la foule des gens du prince, il sortit sans que personne osât mettre la main sur lui, tant il en imposait par sa taille et sa hardiesse.
Le grand Condé rendit compte au roi de cette aft'aire et le duc de Longueville reçut l'ordre de partir sur-le-champ pour l'armée. M. de Brabançois trouva le moyen de se soustraire à toutes les recherches (pi 'on fit de lui, mais sitôt qu'il apprit que le duc de Longueville avait été tué au passage du Rhin, tant célébré par Boileau,il crut devoir reparaître pour chercher une nouvelle réparation à l'honneur de sa moustache.
Le prince de Condé étant à la chasse, il alla l'attendre à l'étoile delà forêt, et se posta sui- son passage. Le prince vit uii grand homme sec qui le regardait fixement, mais il ne songeait point à M. de Brabançois. Celui-ci lit si bien qu'un quart d'heuie après il se replaça devant lui, mais le prince, dans l'ardeur de la chasse, ne s'airêta pas à le considérer. Enfin une heure après et pour la troisième fois, cette grande figure se représenta à lui. Le prince se rappela alors de M. de Brabançois. (( Vous voulez me parler? lui dit-il.
— Oui, Monseigneur.
— Messieurs, retirez-vous, dit le prince aux gens de sa suite, et lorsqu'ils se furent écartés, me voici prêt à vous rendre raison, dit-il à M. de Brabançois, vous avez un sabre, j'en ai un autre. »
Il se poste et lève le sabre. M. de Biabançois lève le sien et l'ayant croisé avec celui du prince : (( C'est assez, Monseigneur, dit-il, en jetant le sabre à ses pieds, me voilà bien lavé puisque j'ai eu l'honneur de me mesurer avec le grand Condé ». Le prince daigna l'embrasser et lui pardonner sa fierté en louant son courage. M. de Brabançois lui fut depuis entièrement dévoué.